‹ FragonardChapitre 17 sur 18 · LES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS

D’après la pointe-sèche de Marcellin Desboulin. (Grasse.)

prêtant tout ce qu’ils rêvaient de faire alors qu’ils moururent sans avoir pu l’accomplir. Mais ces sujets de Frago,ils sont humains aussi, ils sont une forme de la vie, comme le tragique de Rembrandt, la joie haute de Titien, l’exaltation sensuelle de Rubens, la rêverie de Watteau, et il fallait que quelqu’un les traitât, et l’important était qu'ils le fussent avec beauté. Fragonard les a traités, et il est allé en eux aussi loin que les autres maîtres dans les leurs.

Quand un artiste en vient à ce degré, on peut dire que les sujets s’évanouissent, qu’il n'y a plus de sujets, mais seulement des visions de l’existence qui s’équivalent. Ainsi, quand on raisonne scientifiquement la vie, il n’y a plus ni vices ni vertus, mais des actes déterminés par des causes naturelles, qui présentent impartialement des ordres divers d’intérêt et sont des états de l’esprit humain. Fragonard a été le représentant synthétique et prédestiné d’un état humain qu’on appelle le xvmc siècle français, et il l’a incarné d’une manière définitive. On trouve dans son œuvre la définition de sa nature propre, du goût de son temps, des mœurs, des aspirations ; elle est un document personnel et général. Le moraliste, le théologien, le politique peuvent énoncer des préférences sur les diverses phases de l’évolution d’une race : aux artistes qui les représentèrent, le critique n’a que le droit de demander de les avoir bien représentées, et Fragonard, à ce titre seul, appartiendrait à l'histoire. Au reste, ses petits sujets ne sont pas si petits, puisqu'il a su dépasser ses anecdotes par la puissance de son invention, et

devenir le poète de ’la jeunesse amoureuse, des timidités de 1 âge ingrat, c est-à-dire toucher à des points éternels de la créature humaine. 11 suffit de le comparer à Pater, à Lancret, ou a d autres habiles hommes, pour mesurer la distance qui sépare un maître d’un artiste ingénieux devant les mêmes sujets. Et personne dans le xvmc siècle n a été, au degré de Frago, peintre de figures, de paysages, d intérieurs, d animaux, d ornements, de miniatures, de poi ti aits , avec une telle supériorité dans tous les genres.

Si maintenant nous quittons la question des sujets pour en venir à la technique, alors le peintre apparaît très considérable, un des plus beaux que notre école ait jamais comptés. Et par « école » j’entends cette suite admirable d artistes qui, a travers les siècles et malgré l’invasion italienne, a gardé pures les qualités foncières de la France. Fragonard est l’exemple même de ce que peut, contre 1 éducation académique, la force de réaction d une nature libre, ne voulant puiser sa science que dans le contact ininterrompu avec la vie. Ses dessins, ses sépias, ses esquisses de nu vont de pair avec les plus belles choses que les grands maîtres aient laissées en ces genres, et l<à ü les rejoint au delà des sujets. Assurément il eut autant de dons que quiconque. Il ne peut être mis au rang des grands créateurs parce que son domaine a été restreint, qu il a cédé à 1 improvisation et au désir de plaire : il n’a pas inventé une vision ni un monde de formes. ]\lais il a eu le don divin de la grâce, et s’il n'a pas renouvelé les aspects du monde sensible, si les Hollandais et Boucher

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