L ALLEE DE PLATANES
adressé à Fragonard d’être un peu trop sage! Et en effet, cet ouvrage, où l’artiste avait accumulé toutes les ressources de son savoir, était un peu gêné, un peu timoré (1). Diderot, qui fit à ce sujet le « Salon » le plus brillant, remarqua cela avec justesse, au milieu d’éloges enthousiastes. Tel quel, le Corésus reste un « envoi de Rome » d’une valeur rare ; on y sent l’influence des Italiens, mais avec quelle délicate richesse de coloris !
Fragonard en demeura là, dans le domaine de la peinture officielle. Tout le poussait à s’orienter vers un autre style : son génie secret d’abord, son caractère personnel, que nous pourrions appeler aujourd’hui « très moderniste », la gêne des disciplines qu’il en venait à trop respecter par crainte du blâme, les souvenirs de la vie en plein air à Tivoli, et enfin, lé besoin : car le Corésus ne
(d) Les Concourt ont écrit de ce tableau : « 11 y a comme un grand cri muet qui se lève de tout ce temple et de cette composition lyrique. Ce cri d’un tableau si nouveau pour le xvme siècle, c’est la passion. Fragonard l’apporte à son temps dans ce tableau plein d’une tendresse tragique où l’on croirait voir la mise au tombeau d’Iphigénie. La fantasmagorie de la Callirhoé fait remonter l’art à l’émotion de l’Alceste d’Euripide; elle montre à la peinture française un avenir, le pathétique. » Ce jugement enthousiaste et un peu littéraire ne les empêche pas d'ailleurs d’avouer un peu plus loin que Fragonard, en s’en tenant là dans cette voie, eut « une reconnaissance modeste et sage de sa véritable vocation. Ayant fait ce tour de force,. il s’y tenait et ne jugeait pas à propos de le recommencer. Il avait abordé la grande peinture avec des qualités plus éblouissantes que solides, une plus petite scène convenait mieux à son talent... » Et vraiment, c’est là une vérité. Des « tours de force » plus naturels,, plus spontanés, attendaient Fragonard.
put lui être payé par l'Etat qu’en 1773, le trésor était alors vide, et le jeune homme comprit bien vite qu’il ne gagnerait rien dans cette carrière-là. 11 revint donc au tableau de genre, qui faisait fureur, en montra déjà un au même Salon que le Corésus (Y Absence des parents mise à profit , où s’embrassent deux petits amoureux), et tout de suite il eut des commandes. Dès 1767, il exposait une tête de vieillard et un plafond [Amours dans un ciel), commandé par le financier Bergeret, que Boucher lui avait fait connaître, et qui devait être un de ses plus zélés protecteurs. En 1769, Fragonard n'exposa même plus. Diderot se fâcha, Bachaumont écrivit cette phrase sanglante : « On prétend que l’appât du gain l’a détourné d’une belle carrière, et qu’au lieu de travailler pour la gloire et la postérité, il se contente de briller dans les boudoirs et les garde-robes. »
En réalité, Fragonard, devenu « le galant Frago », cherchait là, en effet, non « l’appât du gain », mais de quoi vivre, et il allait y trouver sa vraie et durable gloire. Les amateurs le sollicitaient, imposaient leurs goûts. On aurait tort d'imaginer un Fragonard désolé de renonce « au grand art », d'avilir son pinceau, en gardant le rêve des hautes destinées. Ce garçon spirituel, sensuel, n’emporta pas de regrets de l’Académie et du genre pompeux. Il était trop coloriste, trop fin, pour ne pas se sentir capable d’être grand dans de petits sujets. Il adorait le plaisir, tout en travaillant extrêmement, et son parti fut pris sans regret. Quand il toucha le prix du