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Fragonard

Place de Kragoiiard dans l'histoire de la Feiniuie française. — Son Enfance. Sa Venue à Paris. — Il obtient le prix de Rome. — Séjour en Italie.

A Pepoquc révolutionnaire, pendant TEnipire et même aux jours du romantisme^ on arfecta un très injuste dédain pour les peintres délicats de la Régence, des règnes de Louis XV et Louis XVI ; un méconnut leur

I. On trouvera, à la lin de celte Notice, l'indication des dillérents travaux relatifs à Fragonard. Les Concourt lui ont consacré un des fascicules (le treizième) de iArt du XVIII" siècle. M. le baron Roger Portalis, qui avait, en 1880, donne' sur notre peintre une intéressante brochure, la Collection Walferdin et ses Fragonard, a écrit plus récemment, sur le même sujet, un livre à quelques égards définitif, aussi remarquable par la finesse de l'exécution littéraire que par l'ampleur et la solidité de lu documentation. M. Portalis a appelé l'attention sur des toiles et des dessins encore

1 R\NCE. — PRINTRIiS. 1 RAGO.NARD. — I

finesse, leur sensualité élégante, le charme savant de leurs procédés, l'originalité de leurs facultés d'invention, la richesse artiticieuse de leur sentiment décoratif. Le laps du temps a remis toutes choses à leur point. Aujourd'hui, en rendant justice à la puissance, par moments vraiment héroïque, que déployèrent, à la fin du dernier siècle et au début du nôtre, les écoles nouvelles, on apprécie à leur valeur les créations des maîtres de Fâge précédent, leur manière dépourvue parfois de hauteur, mais le plus souvent aisée, spirituelle et gracieuse.

HONORÉ FRAGONARD d'aprl's l'eau-fortc de Le Carpentier.

Fragonard n'a aucun des caractères, fréquemment rudes et prétentieux, qui appartiennent d'ordinaire aux initiateurs, aux hommes qui apportent,

ignorés à l'époque où les Goncourt composèrent leur monographie. Le premier, il a distingué les trois séries de dessins entreprises pour l'illustration des Contes de La Fontaine; il a fait un emploi judicieux et nouveau de la correspondance échangée entre Marigny etNatoire, déjà connue par l'importante publication de M. A. Lecoy de la Marche (1874); il a extrait de piquants détails du Journal de Bergeret et publié divers documents inédits, entre autres « un lot de billets de M"'= Gérard à son beaufrère, etc. ». Cet ouvrage de grand luxe est un véritable monument typographique et artistique, comprenant 210 planches et vignettes. Il a été publié chez J. Rothschild, éditeur, en 1889.

HONORÉ FRAGONARD 5 dans ie domaine de l'art, un dogme, un symbole, une foi. Il est de ceux, non qui dominent et mènent leur époque, mais qui se bornent à en refléter les nuances multiples et changeantes. Avec une flexibilité extra-

ETUDE A LA SANGUINE par Fragnnard. — (Collection de M. lùimond de Goncourt.)

ordinaire, il se prête aux goûts de ses contemporains; il suit la mode qui, il faut le dire, ne fut jamais si digne d'être suivie, dans toutes les capricieuses arabesques que décrivait sa fantaisie curieuse et hardie. Il existe une affinité merveilleuse entre les dons naturels de Fragonard et Tidéal, non très élevé, mais doux et tendre, libre et subtil, qui régnait en ces années et gouvernait les légères rêveries des imaginations.

Dans la société opulente se marquaient cette avidité de plaisirs, cette tendance fastueuse, prodigue, celte expansion vers Tornement, l'éclat et le luxe, qui ont fixé, dans la tradition, le nom et le souvenir des fermiersgénéraux. Gardons-nous de médire de ces financiers, entre lesquels figurèrent l'aimable et bienfaisant Helvétius (talent de premier ordre, trop délaissé aujourd'hui), et ce grand Lavoisier, placé par M, Du Bois- Reymond, qui s'y connaît, parmi les vrais « demi-dieux » de la science moderne, non loin des Laplace et des Lamark. Ces nianieurs d'argent, parfois conspués et bafoués, injuriés comme des « mauvais riches », ont eu l'immense mérite de susciter et d'encourager l'une des manifestations les plus authentiques et les plus expressives de notre art national.

Il y a bien des façons, pour un artiste, de saisir et de rendre la beauté féminine, depuis les proportions et le cadre de l'épopée, jusqu'à ceux de l'élégie et même de l'épigramme. Fragonard est au premier rang des virtuoses 'qui ont splendidement traité, varié, ce thème éternel. Il a su, dans cet exercice triomphant de son pinceau, unir, suivant les données d'une formule complexe, la langueur amoureuse et la séduction lascive, sans omettre, quelquefois, une pointe d'insinuante licence, le parfum capiteux, un peu trouble, de la tentation et du désir.

En ces années où se réalisaient, avec la Du Barry et bien d'autres, des figures de courtisanes d'une perfection que l'Antiquité et la Renaissance avaient ignorée, la transcendante habileté de l'artiste, en ce genre, devait être particulièrement mise en lumière.

D'ailleurs ce féminin, ce connaisseur accompli des formes désirables, n'a pas été moins inspiré quand il s'est occupé des enfants: il a rendu îr miracle les tons nacrés de leur chair, le joli abandon de leurs gestes et de leurs attitudes. Ce peintre des boudoirs a eu parfois le sens de la campagne, des sites agréables et recueillis, encadrant des scènes où se traduit, sans nul étalage de faux sentimentalisme, la douceur de la vie de famille.

Le miniaturiste et le graveur à l'eau-forte, en Fragonard, ne sont pas inférieurs au peintre. Dans l'illustration des livres, on sait quelle place élevée lui appartient. Son œuvre la meilleure, en cet ordre, est sa triple série pour les Contes de La Fontaine. Est-ce à dire qu'il ait absolument transcrit l'impression du texte, transposé avec une justesse complète, d'un art dans l'autre, le ton même et le style de l'original? Non sans doute. Dans ces ravissantes compositions, on

HONORÉ FRAGONARD retrouve la même somme de gaieté, mais en une autre monnaie. La bonhomie narquoise du narrateur champenois est ici comme relevée d'une saveur plus compliquée, plus curieusement élaborée.

i: A U - F O R T E DE FRAGONARD d'après la peinture du Tintoret à l'église San Roccn, ;'i N'cnisc.

Il est intéressant de rechercher les origines d'un semblable talent, les influences premières qui ont pu le façonner, le marquer d'une durable empreinte. Convient-il, en pareil cas, d'attacher une grande importance

à ce que l'on pourrait appeler le coefficient de la race et de la terre natale? On sait qu'il y a environ vingt-cinq ans ce système de critique a été exposé et appliqué, avec beaucoup de conviction, non sans un imposant appareil logique et dialectique, par M. Hippolyte Taine. Il a cherché là, tour à tour, un engin d'explication et un critérium. Nous ne sommes point, quant à nous, bien fixé sur la portée démonstrative de cette méthode. Chose singulière! Elle a été, au xviii^ siècle, rejetée, exclue, par des hommes d'un esprit étrangement lucide et perspicace, Gondorcet et cet Helvétius que nous nommions plus haut, philosophes clairvoyants, qui ont discerné tant de choses, qui, sur plusieurs points de la psychologie et de l'histoire, ont devancé le temps, comme on s'en apercevra quand on daignera les relire. Stendhal, un des premiers, introduisit, dans le jugement des œuvres de l'art, cette considération de la race et du pays, mais il le fit avec précaution et mesure, comme il appartenait à un esprit délié, très ouvert, ayant subi le contact familier des réalités concrètes et vivantes.

Peut-être serait-il un peu vain de trop se fier au jeu, d'ailleurs assez complaisant, de telles théories. Mais, de toute manière, servatis servandis, en tenant compte des complications et des anomalies, il est mani* feste que cet élément n'est jamais négligeable.

Fragonard était Provençal, et il serait assurément impossible de ne pas démêler dans son art bien des émanations de cette contrée, au séculaire héritage, où ont fleuri successivement plusieurs civilisations saturées de jouissances et surchargées de culture. Parfois, si nous osions le dire, ses compositions nous ont fait songer à ce qu'auraient pu être les descriptions d'un Arioste provençal, pourvu d'une imagination italienne en un sens, mais orientée vers la France, et prenant, sous les souffles lointains venus d'outre-Loire, un caractère plus mince et plus grêle, affiné par l'ironie, par le doute sceptique. La chaleur et la lumière méridionales n'en subsistent pas moins, et c'est bien ce ton plus intense et plus monté qui, chez Fragonard, rehausse, par exemple, son interprétation de La Fontaine.

Au moment où parut Fragonard, quel était l'état de l'Ecole française? La situation était essentiellement simple, aussi peu embrouillée que possible. Il n'y avait pas alors ces luttes, souvent féroces, de visées contradictoires, qui ont, à d'autres époques, chargé de sombres nuages

le ciel de l'art. L'horizon était clair, le terrain déblayé. Boucher régnait en maître à peu près incontesté.

On était déjà fort loin de la formule majestueuse et décente, parfois tendue et emphatique, qui s'était imposée aux peintres de Louis XIV. M. Cousin, dans la naïve esthétique esquissée en son traité Du Vrai, du Beau et du Bien, a poussé jusqu'à l'absurdité puérile son intolérant engouement pour les hommes de ce temps. De tels peintres, munis de

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