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LA CIRCONCISION

Eau-forte do Fragonard. d'après la peinture du Tintorct à la Scuola di San Rocco. à Venise.

mérites d'ailleurs si éminents, ne pouvaient guère exercer sur l'avenir aucune influence féconde. Le Brun, à la vérité, avait montré un sens décoratif tout à fait supérieur; il avait excellé aux dispositions grandioses, équilibrées, distribuées avec un surprenant savoir, une entente magistrale des groupes et des déhlés, des pompes et des muhitudes. Mais tout ce faste d'imagination était traduit aux veux à Taide de moyens pauvres, avec une trop grande indigence de matière, par des formes sèches, des tons trop peu nourris, Son art était une fete pour l'esprit, mais jamais pour les sens. Lesueur, avec des moments d'inetiable émotion et de grâce épurée, avait péché souvent par la gau-

lo LES ARTISTES CÉLÈBRES

chérie, l'aspect rigide et froid de ses compositions. Poussin avait réalisé des paysages analogues à ceux que Virgile l'Alexandrin expose dans ses vers au mètre savant, à la subtile cadence, mais, en somme, le pinceau en main, il n'avait guère prouvé que sa noblesse intellectuelle et sa vaste capacité mentale.

Rien ne pouvait subsister de cet art correct et abstrait, dont la sévère et régulière ordonnance n'était déjà plus en accord avec la fin désastreuse et misérable du règne. Et comment se serait-il accommodé à un temps comme celui de la Régence, à cette période bariolée, étourdissante, l'ère des vertiges et des débauches, l'époque de Law et de la duchesse de Falari ? Aussi, dès lors, l'art affecte-t-il une nouvelle allure ; il procède d'un autre point de départ, vise à un autre idéal, et progresse conformément aux lois plus indulgentes d'un rythme moins solennel. Que de jolies scènes, alors, persanes et turques, peignant un Orient conventionnel et chimérique, vraiment dignes d'un siècle et d'un peuple qui allaient raffoler des Mille et une Nuits et du Roland furieux^ qui devaient produire Babouc et Memnon, F Oiseau blanc ex les Quatre Facardins ! Alors aussi Watteau déroulait ses paysages enchantés, où, sur la volupté, semble planer on ne sait quel enivrant mystère, et où les personnages, si une baguette de magicien leur prétait l'existence, exhaleraient sans doute, dans l'atmosphère aromatisée, sous un rayon lunaire, des cantilènes et des sentences shaksperiennes, l'écho des immortels duos de Vérone et de Belmont.

Pendant ce temps, Lcmoyne, tout en conservant une tendance décorative ambitieuse, ouvrait la porte aux sens, et, sous une influence en partie parmesane, en partie vénitienne et flamande, préparait en quelque sorte la matière que devait modeler Boucher.

Le succès de Boucher fut vite décisif et complet. A part le sobre et solide Chardin, exploitant, avec un bonheur constant, un précieux filon bien français, tous les peintres de l'époque furent éclipsés par Boucher on ne réussirent qu'en lui payant tribut. On a pu, à diverses reprises, contester l'art de Boucher : il a résisté à tous les efforts hostiles. L'artiste, en^somme, demeure comme une des plus hautes expressions de son temps. Il le résume et le symbolise, avec ses grâces et ses faiblesses. Véritable décorateur — chose rare de ce côté des Alpes ! — et maître du style souple et brillant qu'il a créé, il révèle à merveille l'aspiration même et le rêve confus de ce siècle. S'il aborde la mythologie, l'épopée

HONORÉ FRAGONARD ii

chez lui décroît jusqu'aux dimensions de Tliéroide; l'idylle et la pastorale, sous son pinceau, prennent un tour peu naïf, peu innocent; mais le libertinage même n'altère point l'essence de Tœuvre, tant la sève artistique est ici généreuse et abondante.

Au fond, le culte plus ou moins volontaire, plus ou nioins conscient,

SA PHO.

Tableau do Fragonaid.

de Boucher, est bien la dominante dans la vie et dans la carrière de Fragonard. C'est pour ainsi dire à travers le prisme de Boucher qu'il percevra des reflets de Venise, de l'Espagne et des Flandres

I. Rappelons là première note brève de Mariette sur F' ragonard, dàws VAbeccdario. Elle est datée de lyGi et se termine ainsi: « ... Il est disciple du sieur Boucher. .le lui souhaite un aussi bon pinceau que celui de son maître. Je doute qu'il l'ait jamais. » [Abeccdario de P. .1. Mariette, et autres notes inédites de cet amateur sur les Arts et les Artistes, ouvrafîe publié par MM. Ph. de Chenncvicres et A, de Montaii^lon, t. Il, p. 2h^.)

« J'ai toujours pensé qu'il est bonde savoir quelque chose », répondait un jour Gœthe, d'un ton ironiquement sentencieux, au pauvre Eckermann ébahi. Le maître allemand, ce jour-là, s'élevait contre ces gens simples qui tiennent que le génie doit être inculte, et que, si l'on étudie les autres, on risque de corrompre son originalité native. En réalité, il n'est pas de pire erreur; les sujets débiles seuls sont éteints et déprimés par l'assimilation et la culture; pour ceux qui sont nés robustes, le commerce des prédécesseurs est fécond; loin de les réduire à l'impuissance, il permet au contraire à leur talent d'évoluer avec succès et d'atteindre le maximum de sa « développée ».

C'est un peu l'histoire de Fragonard. Les exemples de Boucher, sans parler de ceux de Rubens et de Tiepolo, ne lui furent que salutaires. A leur contact il accrut ses aptitudes, en sauvegardant sa « personnalité ». Par l'étude attentive de modèles très variés, se forma ce talent aux facettes innombrables, aussi à l'aise dans le patient travail que dans la facile et hâtive improvisation, doué d'une entente rare de la combinaison, excellant toujours à construire son sujet, à définir et à caractériser la scène qu'il imagine ou qu'il reproduit, et joignant à de notables capacités d'inventeur la plus décisive habileté technique et la plus infatigable dextérité d'exécutant.

Fragonard naquit en 1732, à Grasse, dans une vieille maison d'un pauvre quartier \ Autour de la ville, le paysage, opulent et lumineux, présente, avec ses feuillages et ses eaux, ses montagnes vivement coupées, ce caractère brillant, cet éclat aux reflets métalliques, si connu des personnes qui ont traversé notre midi. Nul doute qu'une forte impression n'ait été produite sur un œil aussi sensible par cette nature aux magniticences parfois un peu dures et heurtées. De là vinrent les chauds éclairages, avivés par la qualité profonde, sourde et noire de l'ombre, qu'il mit plus tard dans quantité de ses plus heureuses compositions^.

François Fragonard, le père, était gantier. Une spéculation malen-

1. L'acte de naissance de Fragonard a été publié par E. et J. de Concourt, auxquels il avait été communiqué, d'après une copie levée sur les registres municipaux, par M. Sénequier. Voir l'Aj't du XVIII" siècle, par Edmond et Jules de Concourt, 3^ édition, p. 3i3.

2. «... Sa plante bien-aimée, la plante qui revient toujours dans ses compositions... c'est la grande herbe frissonnante, légère, échevelée, d'élancement oriental, qui frappa ses yeux d'enfant aux bords des canaux de la Provence ; le roseau. » (E. et J. de Concourt, ouvrage cité, p. 314.)

HONORÉ FRAGONARD i3 contreuse compromit ses affaires. Il se transporta à Paris avec sa famille, amené par le procès qui le conduisit à la ruine. Fort gené, il devint commis chez un mercier. Quant au jeune Honoré, il fut placé chez un notaire. Déjà sa vocation se révélait. Il n'eut point cette malchance qui n'a pas été épargnée à tant d'autres artistes d'être astreint à lutter contre les volontés rebelles d'ascendants opiniâtres. On l'autorisa à quitter l'étude et on le mena chez Boucher, lequel, dédaignant l'enseignement élémentaire, l'adressa à Chardin.

Ce stage à l'atelier de Chardin paraît lui avoir été peu profitable. Mais, au bout de quelques mois, il revint à Boucher, qui, celte fois, l'accueillit, le fit travailler à préparer des cartons destinés aux Gobelins, et, au bout de deux ans, l'encouragea à concourir.

Il concourut effectivement et remporta le prix. Saint-Aubin fut son concurrent malheureux. Le sujet était : Jéroboam sacrifiant aux idoles. (Voir, dans la Bible, le premier livre des Rois, ch. XII, versets 26-33, et le deuxième livre des Chroniques, ch. XI, verset i5). Le tableau de Fragonard non exempt peut-éire d'une certaine allure déclamatoire, est déjà remarquable par sa composition raisonnée, ingénieuse. Çà et là, par un détail, se dessine et s'annonce 1' « individualité » du peintre. On pressent l'homme qui tirera un si grand parti des tourbillons de fumée, qui se jouera si savamment avec les bases et les fûts, les cippes et les stèles, les balustrcs et les chapiteaux, Tencensoir et Falabastrum, la torche et le cratère -.

Dans l'intervalle de temps qui s'écoula jusqu'à son départ pour Rome, il travailla encore avec Boucher; il fit notamment, pour un amateur, une copie lV Hercule et Omphale, La Bascule et le Colin-Maillard^ que Beauvarlet grava en 1760, sont de la même date. Ce n'est, à aucun degré, l'œuvre d'un écolier. Citons aussi Tavenante Récréation dans un parc.

Sur ces entrefaites, Fragonard entra à l'école, récemment instituée, installée sur la place du Vieux-Louvre, et où les futurs pensionnaires de Rome devaient recevoir une préparation qui leur rendit plus fructueux* ultérieurement, leur séjour en Italie-'.

Iv Conservé au Musée de l'École des Bcaux-Arls.

1. Observons que Fragonard est un des rares artistes qui, Sitils avoir été admib* i\ux levions de rAcad<fmic, aient pris part aux concours et aient emporté le prix.

3. Voir Gourajod , l'Ecole royale des Elèves protégés. Paris, Librairie de l'Arl.

Il partit en 1756, le 20 octobre. L'Académie de France occupait alors le palais Mancini. Natoire était directeur. Il avait succédé à de Troy, disgracié à la suite d'une intrigue et d'un scandale.

Les pensionnaires, sous cette direction médiocre ne travaillaient guère. Le directeur des bâtiments, le marquis de Marigny, se préoccupait de cet état de choses. Dans ses premières lettres, Fragonard n'est pas désigné, mais aucune exception n'est indiquée pour lui. Il subissait, comme les autres, une crise d'incertitude qui leur faisait, à tous, tomber le pinceau des mains.

En 1/58, Fragonard est signalé comme fort bien doué, mais très versatile, ne sachant de quel côté se fixer. Lui-même a décrit plus tard le trouble où il vivait. C'est en somme la même impression qui, à toutes les époques, s'est exercée, à Rome, sur l'esprit des jeunes artistes subitement transplantés. Y a-t-il lieu de s'en étonner? Gœthe avait déjà atteint à la maturité de l'âge et du cerveau lorsqu'il vit Rome, et cependant il fut d'abord comme anéanti. Bien postérieurement, il assurait qu'il n'avait cru naître que du jour où il avait pénétré dans la ville des Césars et des Papes.

Il n'est pas surprenant que le même phénomène se produise en des esprits plus jeunes et moins vigoureux, manquant de points d'attache et de points de repère. S'il suffisait d'une visite à l'atelier de Fortuny pour « casser bras et jambes » à Henri Regnault, ainsi qu'on le peut voir dans une de ses lettres, de quel poids doivent se sentir accablés des apprentis tout à coup mis en présence de tant d'œuvres extraordinaires, l'une des plus colossales floraisons artistiques qui se soient épanouies en aucun temps ? De nos jours encore, tel est, pour nos jeunes contemporains, l'effet du premier contact avec l'art des Michel-Ange et des Raphaël.

Fragonard, très heureusement, ne se laissa pas longtemps abattre par ces visions démesurées. Il se tourna vite du côté des peintres qu'il pouvait imiter profitablement. Il distinguait parmi ceux-là « Baroccio, Piètre de Cortone, Solimène et Tiepolo ». Il fit, comme travail réglementaire, une copie d'après un Piètre de Cortone de l'église des Capucins. Quant à sa figure académique d'homme, envoyée à Paris et appréciée par Cochin

I. Natoire était un administrateur pitoyable. L'ordre et la discipline ne furent rétablis que par le peintre Noël Halle, délégué avec le titre de commissaire du roi. Vien, devenu directeur, rédigea un règlement très ferme, que fit appliquer Louis Lagrenée, son successeur en 1782. Voir Lecoy de la Marche, l'Académie de France à Rome, p. 39 et suivantes.

HONORÉ l'RAGONARI) i5 d'une façon très clairvoyante, avec une censure prophétique des véniels défauts vers lesquels devrait plus tard incliner la manière de l'artiste, elle donna lieu à une intéressante lettre de Marigny, où, en rendant hommage à la fougue et à l'élan que déjà Ton reconnaissait à Fragonard, il observait que le moment était venu pour lui de se fier à ses forces et de prendre plus audacieusement son essor.

Fragonard ayant reconquis Téquilibre de l'esprit, avec la perception claire du but vers lequel il pouvait tendre et des moyens qu'il devait

LE P H 1 : M I E II BAISER, liaii-lortc do Julc> Jacciucmart, d'aprls le Fragonard de la colLciiuii de M. vuii iJci wics.

employer, sollicita la faveur de prolonger son séjour à Rome d'une année; Natoire appuya cette demande, qui fut accordée. L'estime de ses maîtres pour son talent et les espérances que Ton fondait sur lui s'accroissaient de jour en jour. Alors aussi sa vie fut embellie et comme éclairée par ses relations de toutes les heures avec Hubert Robert et avec Saint-Non.

Hubert Robert, d'abord élève de Pannini, puis pensionnaire de l'Académie, ne fut pas sans influence sur le talent de son ami; il lui communiqua quelque chose de sa manière, fort originale, de sentir et de rendre le paysage italien, avec ses monuments, ses tombeaux et ses ruines.

C'est une aimable physionomie que celle de Saint-Non, une de ces

i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES

figures animées, mobiles, comme on n'en voit que dans les Mémoires de celte délicieuse époque, où l'existence n'était pas encore desséchée, rendue odieuse par la précipitation et la fièvre modernes, par l'âpre et violente « concurrence vitale », et par tous ces motifs que Giacomo Leopardi a doctement analysés dans le Parini, un de ses plus subtils traités. Richard de Saint-Non était abbé, mais, selon l'expression de

VUE PRISE DANS LES JARDINS DE LA VILLA d'eSTE, A TIVOLI. Eau-forte de Tabbi de Saint-Non, d'après le dessin de Fragonard.

M. Porlalis, seulement « par la soutane ». Vainement sa famille l'avait doté d'une abbaye et d'un siège au parlement. Il n'avait qu'un goût véhément, passionné, celui des arts. Abandonnant tout, il vint en Italie. La soutane, « l'habit long », lui était, à Rome, d'une précieuse utilité et lui procurait partout ses grandes et petites entrées. Fort riche, généreux, d'une belle prestance et de manières très fines, il fit rapidement la conquête d'Hubert Robert et de « Frago », comme on l'appelait depuis longtemps, depuis les jours où il fréquentait l'atelier de Boucher.

L'année 1760 fut, pour Fragonard, particulièrement agréable et

féconde. Là s'intercale un épisode qui ne serait pas déplacé dans Wilhelm Meîster. Saint-Non, qui, grâce à sa naissance, à sa fortune, avait de hautes relations, eut à sa disposition, durant l'été de cette année, la villa d'Esté ^, que lui prêtait l'envoyé de Modène, un diplomate, je suppose, analogue aux politiques qu'on voit dans la Chartreuse de Parme. Frago et l'abbé s'établirent dans cette magnifique résidence entourée de jardins

CAVEAU DÉCOUVERT A POMPEIA, PRICS DU VÉSUVE. Gravure de Fcssard, d'après le dessin de Fragonard.

assez comparables à ceux dont parle La Bruyère, « de vastes et de délicieux jardins dont renchantement est tel, qu'ils ne semblent pas faits de la main des hommes ».

L'ardeur de nos deux jeunes gens au travail était sans cesse excitée par la beauté ravissante de ces sites, la riante magie de cette végétation et de ces eaux, de ces berceaux et de ces charmilles, de ces cabinets et de ces salles de verdure, de ces paysages meublés d'arcaiics et de degrés, de rampes et de colonnades. Ce fécond éveil dVsprit a produit les vues traduites avec beaucoup d'élégance dans la suite des eaux-fortes de Saint^

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