‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 1 sur 59 · Français & Allemands · texte numérisé non relu

Français & Allemands

Emplacements des corps de la !!• armée allemande, le 15 août au soir. — Ordres de marche de Frédéric-Charles pour le 16 août. — Les ponts jetés ibr la Moselle. — Situation des Allemands le 16 août au matin. — Situation des Français. — Ordres de Bazaine le 15 août au soir. — Forces de l'armée da Metz. — Forces allemandes. — L'aube du 16 août. — Aspect de nos bivouacs. Fausses alertes. — Situation de notre 2* corps. — Surexcitation des esprits. — éclaireurs ennemis faits prisonniers. — Départ de Tempereur. — La brigade de France. — Devant le bivouac des carabiniers. — A Jarny. — Rencontre de la division du Barail. — Reconnaissances sur Conflans. — La brigade MargueriUe accompagne l'empereur. — Les uhlans à Étain. — La matinée. — On

*** OAKIfUR FrSRU, BDITIURI. 1

attend la bataille. — Instructions du général Lnpasset à ses officiers. — Instructions de Bazaine. — Les bivouacs se forment de nouveau. — Retour des reconnaissances. — Rapports des avant-postes. — M. Arnous-Rivière reconnaît Mars-la- Tour et Tronville. — La soupe. — Le déjeuner des officiers.

Nous sommes arrivés au 16 août 1870.

Date à jamais mémorable 1

Ce jour-là se livra la célèbre bataille de Rézonville (Mars-la-Tour, pour les Allemands), si meurtrière pour Tennemi, si glorieuse pour nous.

Victoire incontestable!

Victoire telle que, l'ennemi lui-même l'avoue, nous aurions pu, — ayant gardé toutes nos positions, ayant arrêté Tennemi partout, — nous aurions pu gagner Verdun par les routes d'Étain et de Briey.

Lés Allemands en ont convenu!

Ils l'ont écrit I

Bien plus, ils sont d'accord pour avouer que, si Bazaine l'avait voulu, le matin même du 16 août, il pouvait partir sans obstacle, ris quant tout au plus de livrer un simple combat d'arrière-garde.

Ainsi Tennemi le proclame.

Mais nous verrons, au contraire, Bazaine retarder la marche et attendre l'attaque.

Si ce maréchal avait voulu mériter Tétemelle reconnaissance de la France entière, il ne tenait qu'à lui d'écraser les forces minimes qui Tassaillirent au début de cette journée du 16 août.

Mais ce misérable, au lieu de sauver sa patrie, ne visait qu'à se faire battre et renfermer dans Metz.

Les chefs de l'armée allemande, ayant acquis, le 15 août au soir, la certitude que nous battions en retraite du côté de Verdun, résolurent d'empêcher, à tout prix, la jonction de notre armée de Metz avec le groupe de forces qui se rassemblait à Châlons-sur-Marne.

Le 15 au soir, les -différents corps de la II* armée allemande occupaient les emplacements suivants :

A Thiaucourt, la 5^ division de cavalerie, Rheinbaben ; — Tavantgarde du X« corps au delà de Pont-à-Mousson ; — le lïl* corps, qui devait s'arrêter à Ch3minot, poussait au delà jusqu'à la Moselle; — le IX% aux alentours de Verny ; — le X% sur la Seille, à Nomény, avec son arrière-garde à Moncheux; — la garda royale à Dieulouard, avec la brigade de dragons de la garde, au delà de Rogéville ; — le II* corps, nouvellement arrivé à Han-sur-Nied ; — enfin, le IV* corps avec son avant-garde à Marbache : le gros des forces se trouvait encore sur la

rive droite de la Moselle. La 6* division de cavalerie était également sur la rive droite.

Dans la journée du 15 août, la brigade von Redern, de la 5« division de cavalerie prussienne, est lancée en avant pour observer les mouvements de l'armée française. Ses escadrons, comme nous l'avons raconté dans le précédent volume, s'avancent jusqu'à Chambîey et Puxieux, où, comme on le sait, ils vont se lieurter aux troupes du général deForton. Les trois brigades de la 5* division de cavalerie allemande prennent position à Xonville, à Puxieux et à l'ouest de Marsla-Tour.

Ce léger engagement, qui vient d'avoir lieu entre les deux cavaleries, a révélé la présence de l'armée française aux environs de Rézonville et fait présager pour le lendemain une bataille décisive.

L'ordre de marche du 15 août au soir, donné du quartier général de Pont-à-Mousson à la II* armée, contient, pour le lendemain 16, les prescriptions suivantes :

Le III« corps et la 6* division de cavalerie passeront la Moselle audessous de "Pont-à-Mousson et se porteront, par Novéant et Gorze, sur la route de Metz- Verdun à Mars-la-Tour et Vionville.

Le X* corps et la 5' division de cavalerie, avec la brigade des dragons de la garde, continueront leur mouvement sur la route de Verdun, jusqu'à la hauteur de Saint-Hilaire et de Maizeray.

Le XII* corps (Saxons) s'avancera de Nomény à Pont-à-Mousson, son avant-garde à Régneville-en-Haye.

La garde marchera sur Bernécourt, ses têtes de colonnes à Rambucourt.

Le IX* corps poussera sur Sillegny, pour suivre, le 17, les traces du IIP corps ; le IV* portera son avant-garde à Jaillon, dans la direction de Toul.

Le II' arrivera à Buchy pour passer la Moselle, le 17, à Pont-à Mousson.

Dans la P* armée, le P' corps reste en position devant Metz, avec la 3* division de cavalerie; les VIP et VHP corps doivent s'établir avec la l** division de cavalerie sur la ligne Arry-Pommeries.

Le quartier royal est encore à Herny, celui du prince royal à Nancy, et les troupes de la IIP armée allemande se sont déjà avancées jusqu'à Bar-le-Duc, ainsi que le signale le maréchal de Mac- Mahon.

Afin d'activer le passage de ses troupes sur la rive gauche de la Moselle, le prince Frédéric-Charles, trouvant insuffisants les quatre

ponts de Corny, de Pont- à-Mousson, de Dieulouard et de Marbache, a prescrit de jeter sur cette rivière des ponts :

A Pont-à-Mousson (établi le 13 au soir) ;

A Champey (15 août) ;

A la Lobe (16 août) ;

A la ferme de Poncé (16 août, soir);

A la poste de la Lobe (17 août) ;

A Arry (17 août);

Enfin deux ponts à Comy : le premier en amont de Novéant ; le second contre le pont suspendu (17 août).

L'état-major de la IP armée allemande songe si peu à une bataille pour le 16 août, qu'après avoir donné Tordre de construire un pont à Champey il fait prescrire dans la journée de cesser le travail, « le passage de la Moselle étant provisoirement contremandé » {Opérations du corps du génie allemand). Toutefois, le commandant de la compagnie de pionniers le fait cependant continuer, pour Tinstruciion de ses hommes, « avec l'intention de le replier immédiatement » . Ce pont, conservé par hasard, devait être, dans la journée du 16, d'un puissant secours aux Allemands.

Dès le 15, au soir, le général Avensleben II fait passer la Moselle au IIP corps; la 5* division d'infanterie, la 6* division de cavalerie sur le pont de Novéant, la 6^ division d'infanterie à Champey, la réserve d'artillerie à Pont-à-Mousson. Le soir même, Tavant-garde des divisions d'infanterie pousse jusqu'à Gorze et Onville, occupant ainsi tout ce terrain boisé, difficile, que les Français n'ont pas songé à faire observer et à défendre.

Le X* corps envoie à Novéant un détachement de deux bataillons, de deux escadrons et d'une batterie. Le reste du X* corps s'avance jusqu'à Thiaucourt.

Le 15, dans la nuit, il se trouve donc, dans un rayon de trente kilomètres environ, deux divisions de cavalerie et la brigade de dragons de la garde, les IIP et X* .corps.

Le 16 août, à l'aube, voici en résumé quelle est la situation; celle de l'ennemi d'abord :

La IIP armée (prince héritier) poursuit Mac-Mahon ; elle est hors du champ d'action de Metz, hors de l'échiquier de la bataille de Rézonville.

La I" armée (von Steinmetz), qui a combattu à Borny, est encore sous Metz, en partie près de la Moselle, qu'elle va traverser, hSL IP armée (prince Frédéric-Charles) a jeté une partie de ses corps.

dès le 15, de l'autre côté de la Moselle; le reste franchira la rivière dans la matinée du 16 et dans la nuit du 16 au 17 août.

Mais, à l'aube du 16, de quelles forces cette armée peut-elle disposer contre nous?

A quelle distance de nous sont ces forces?

Le X* corps et le IIP seulement ont passé la Moselle ; plus, deux divisions de cavalerie, 5* et 6*" ; en tout, cinq mille cavaliers et soixante mille hommes.

Mais le IIP corps, seulement, campé sous Pagny, à cinq lieues de Gravelotte, et marchant sur ce point, doit, avec les divisions de cavalerie, arriver seul, tout d'abord, devant nos troupes.

Le X* corps, campé à Thiaucourt, doit se partager en deux et occuper Saint-Hilaire, fort loin de Gravelotte; un de ses détachements se dirige vers Mars-la-Tour.

Ce corps n'arriva que successivement et assez tard sur le terrain, sauf une de ses brigades.

Plus tard, les Hessois et quelques autres détachements des VIP et IX* corps renforcèrent les Allemands, mais bien avant dans la soirée.

Que le lecteur étudie attentivement cette disposition.

La preuve que Bazaine pouvait éviter la bataille et poursuivre son mouvement de retraite, ou remporter une victoire mémorable, est dans l'exposé de cette position de Tennemi.

— Dans l'état où se trouvaient les affaires, le maréchal Bazaine n'avait pas à hésiter un instant. Attendre davantage était dangereux.

Cependant le 15, au déclin du jour, notre mouvement en avant ne s'est pas encore accentué avec franchise : les colonnes françaises déroulent tranquillement leurs bataillons sur les deux routes de Verdun. Une indifférence aussi fatale que tranquille semble présider à l'exécution de ce mouvement, duquel dépend l'avenir de la France.

Comme on le sait, la division de cavalerie du Barail surveille la route de Conflans; les divisions de cavalerie du général deForton et du général de Valabrègue sont campées entre Vionville et Mars-la- Tour.

De Flavigny, un petit hameau à l'ouest de Vionville et de la route de Verdun, s'étendent vers Saint-Marcel, jusqu'à la route d'Étain, les 2* et 6* corps de notre armée. La ligne de bataille est donc formée d'une route à l'autre, sur un plateau boisé, ayant ses deux ailes ouvertes par des pentes d'accès peu facile.

La garde impériale, en réserve à Gravelotte, peut fermer les trois défilés qui aboutissent l'un à Rézonville, les deux autres aux deux extré-

mités du bois des Ognons, lequel finit à quelque distance de la route de Verdun et qui est enfermé dans les deux gorges dont nous parlons.

Contrairement à toutes les règles, nous formons une perpendiculaire à la ligne présumée de l'ennemi; celui-ci devant déboucher du sud, nous devrions être en ligne, en face de lui, le long de la route de Verdun, car rien n'est désastreux comme d'être attaqué sur un flanc et forcé d'exécuter une immense conversion de toute une ligne pour faire face à celle de l'ennemi ; l'adversaire écrase d'abord le pivot, l'aile qui sert de base à la conversion ; le gros des forces ennemies anéantit cette aile pendant la manœuvre dangereuse que l'on espère accomplir.

C'est ainsi que, le 16 août, le corps Canrobert sera obligé de descendre vers Rézonville, pendant que Frossard sera aux prises avec Tennemi.

Quant aux 3*^ et 4* corps français, fatigués par le combat de la veille, ils sont encore sous les murs de' Metz, Ils ont reçu l'ordre de venir s'établir, dans la matinée du 14, sur la droite de nos forces, en travers de la route de Verdun, qui passe par Étain et Conflans.

Dans la soirée du 15 août, le maréchal Bazaine envoie à ses corps d'armée l'ordre suivant : « La soupe sera mangée demain matin à quatre heures. On se tiendra prêt à se mettre en route à quatre heures et demie, en ayant les chevaux sellés et les tentes abattues. Les 2* et e» corps doivent avoir devant eux une trentaine de mille hommes de l'armée du prince Frédéric-Charles; ils s'attendent à être attaqués demain. »

Or, puisqu'il y a déjà, présume-t-on, trente mille hommes devant ces deux corps, il n'y a pas de temps à perdre pour mettre du chemin entre notre armée et ces trente mille hommes, qui ne vont pas tarder à se grossir, et, dans tous les cas, plutôt que d'attendre ce grossissement, il s'agit de passer sur le corps de cette avant-garde ennemie, un fort détachement d'armée masquant la marche, et de filer ensuite au plus vite.

Le principe d'une marche en retraite est, en efl*et, d'éviter le plus qu'on peut les rencontres, de marcher le plus rapidement possible, et, si l'on est obligé absolument d'en venir aux mains pour se faire jour, de sacrifier à cela une flanc-garde ou une arrière-garde qui, en amusant l'ennemi, et en couvrant les mouvements de son parti, permettra au gros de l'armée de ne pas perdre sa ligne de retraite.

Il ne fallait donc accepter ou livrer le combat qu'à son corps défendant et n'avoir qu'une préoccupation, une seule : gagner le plus

possible rennemi de vitesse, ce qui était facile, et, après l'avoir obligé ainsi à lâcher la partie, pousser à marches forcées jusqu'à Châlons, où Ton aurait pu le recevoir avec deux arméas au lieu d'une.

Tout le monde s'attendait à ce qu'il en serait ainsi. Malheureusement il en fut tout autrement; cependant Bazaine avait sous ses ordres des troupes entraînées, exercées et dune valeur éprouvée. A Tépoque dont nous parlons, Téquipement et Thabillement de nos divisions ne laissaient rien à désirer. L'artillerie avait de bons attelages, la cavalerie était très bien montée. Le maréchal était donc en état de tout entreprendre.

Voici la totalité des forces actives dont il disposait, le 16 août, jour de la bataille de Rézonville :

Infanterie (garde comprise) : régiments 59

Chasseurs à pied : bataillons 11

Chasseurs d'Afrique et chasseurs à cheval : régiments. 7

Hussards, guides, lanciers : régiments !.. 5

Dragons, cuirassiers, carabiniers : régiments 15

Artillerie : batteries 101

Génie : compagnies 22

Les innombrables colonnes allemandes, qui envahissaient la France à la même époque, comprenaient trois armées sous les ordres suprêmes du roi de Prusse.

La I" armée, sous von Steinmetz, comptait :

Infanterie de ligne : régiments 24

Infanterie légère : chasseurs, bataillons 8

Hussards et uhlans : régiments 11

Cuirassiers, dragons : régiments 5

Artillerie de campagne : régiments S

Génie : bataillons S

Train : bataillons 3

La II* armée, commandée par le prince Frédéric-Charles, comptait:

Infanterie d3 ligne et garde royale : régiments 58

Infanterie légère : chasseurs, bataillons 12

Hussards et uhlans : régiments 16

Chevau-légers et reiter : régiments 4

Dragons et cuirassiers : régiments 16

Artillerie de campagne : régiments 7

Génie : bataillons 7

Train : bataillons • 8

La IIP armée, commandée par le prince héritier, comptait :

Infanterie de ligne : régiments 52

Infanterie légère : chasseurs, bataillons 16

Hussards et ulilans : régiments 12

Cuirassiers et dragons : régiments ; il

Chevau-légers et reiter : régiments 10

Artillerie de campagne : régiments 7

Génie : bataillons 7

Train : bataillons 7

Total des trois armées •

Infanterie de ligne : régiments 134

Infanterie légère : bataillons de chasseurs SI

Hussards et uhlans : régiments 39

Cuirassiers, dragons : régiments 32

Chevau-légers et reiter : régiments 14

Artillerie de campagne : régiments 17

Génie : bataillons 17

Train : bataillons 18

Malgré l'immense matériel d'artillerie que les Allemands traînaient à leur suite (cent soixante-dix-huit batteries) et Ténorme disproportion du nombre entre les deux armées, nous inclinons à croire que Tissue de la lutte qui s'engagea sous Metz nous eût été favorable, si Bazaine eût fait son devoir et se fût conformé strictement aux lois de la guerre.

— L'aube du 15 août se lève et inonde d'une p&le lumière les immenses plateaux verdoyants de Rézonville et de Gravelotte^ où les 2* et 6* corps, ainsi que la garde impériale, bivouaquent depuis la veille au soir*.

La nuit a été froide. Au travers du brouillard, troué de place en place par des rayons argentés, partout des tentes, partout des faisceaux d'armes, partout des rangs de chevaux au piquet.

Les armes brillent, le poil des bètes miroite. L'aspect du camp est calme : pas de cris, rien que le murmure confus de cent mille voix,

1. A^jourd'liai, l'iogUllation «n gUtionnement ou au r«pos 4m troupes sous U tente-abri, Mal note de gite dont on s'est serri dans l'armée française depuis nos g:uerres d'Afirique et qui n'est plus guère nsité que dans ce pajs, est considérée comme équiralente à celle d'un simple birouac, qui serait par exemple formé d'al>ri8 improrisés à l'aide de branchages, de gourbù, etc., Mt désignée, par um règlements actuels sur le Mrvice en campagne, sous la dénomination de bivouacs.

C'est ainsi qu'en Algérie et en 'Tunisie les camps doÎToat prendre maintenant le nom de blrouac, comme on réserre oelui de camp pour des installations moins sommaires, telles qa*il s'en fait quand le séjour dans le même endroit est susceptible de durer an certain temps.

Msis en 1870 on ne faisait pas toutes ces distinctions. Comme, dans notre armée, on aTait perdu rhabitude de cantonner dans les lieux babités, on appelait inTariablement eamp toute installation ou formation de troupes sous des tentes et baraquements grands et petits, que les tentes fuisent dresséM d'une façon permanente et à demeure ou qu'elles fussent portées d'une manière pfas mobile sur le <ios de l'homme. ^

Tiraill«ars da 93* de ligne en avant de Vionville.

les hennissements de chevaux, le roulement sourd des caissons qui traversent les sillons au pas.

A Textrémité des lignes, sur la gauche, le joli village de Vionville, dont le clocher domine les maisons, pointu comme une baïonnette.

Au fond, à Thorizon, les grands bois sombres et toufTus de Vaux et des Ognons... Ils sont là!

Les regards de nos officiers et de nos soldats se portent tour à tour vers Gravelotte, d'où le signal du départ doit être donné, et vers les vallées, ainsi que lesrprofonds fourrés, qui, en certains endroits, s'avancent jusqu'à la route de Verdun.

*** GARmsB FrArcs, Aditburs. 2

A trois heures du matin, Tordre a été apporté aux troupes de se tenir prêtes à partir au premier signal.

En conséquence, une heure après, dès que le jour parait, les hommes mangent rapidement la soupe qui a été faite la veille au soir.

Les tentes sont abattues en un clin d'œil, et, avec le plus grand silence, les chevaux sellés, les voitures attelées, les faisceaux formés, les sacs faits : ordre exprès a été donné aux troupes de ne pas s'éloigner de leurs faisceaux ou de leurs chevaux.

Quand les colonels feront sonner la marche de leurs régiments, ceux-ci devront aussitôt se mettre en mouvement pour continuer la route, qui a été indiquée la veille.

Plusieurs fausses alertes ont eu lieu, pendant la nuit qui vient de s'écouler, entre minuit et une heure du matin, mais le calme s'est presque aussitôt rétabli. Des grand'gardes ont bien été placées tout autour de notre armée, mais elles ont négligé de se couvrir de petits postes : aussi des cavaliers prussiens en reconnaissance ont-ils pu venir nous compter pour ainsi dire devant nos bivouacs.

La situation du 2* corps est exceptionnellement mauvaise. L3S grand'gardes ne nous protègent nullement. Elles occupent vers la partie la plus élevée du mouvement du terrain, la place de combat qu'auraient dû prendre les divisions dès leur arrivée, à une distance de quinze cents mètres environ, sur le plateau de Gravelotte, plateau très découvert s'élevant légèrement en pente depuis nos bivouacs et bornant ainsi forcément Thorizon.

Toute la soirée, les gens du pays, précédant Tinvasion, sont arrivés de différents côtés, par les ravins d'Ars et de Gorze, pour nous prévenir que Tarmée allemande, en effectifs considérables, est à notre gauche et s'avance sur Mars-la-Tour.

Quelques-uns de ces hommes sont envoyés au quartier général, porteurs de ces renseignements ; d'autres sont pris pour des espions; un malheureux, entre autres, qui conduit une charrette de pains pour ne pas la laisser prendre par l'ennemi, est arrêté par une de nos grand'gardes, dont les soldats ne veulent ni plus ni moins que le fusiller séance tenante.

On voit par ces faits combien tous les esprits sont surexcités, môme au quartier général, d'où l'on fait dire au colonel de Waldner-Freundstein, du 55' de ligne, de ne plus envoyer de renseignements, qu'on a ceux de la cavalerie et qu'il voit des Prussiens partout. Le chef de brigade de cet officier supérieur, le général Letellier-Valazé, proteste contre cet avis, en prévenant que ses grand'gardes échangent déjà

quelques coups de fusil, quoique rares. En effet, par moment, on entend retefitir sur la lisière des bois des détonations assourdies par Tépaîs brouillard qui règne encore sur nos positions.

Des chasseurs d'Afrique du 3' régiment envoyés en patrouilles de nuit rentrent dans nos lignes et ramènent prisonniers à Gravelotte cinq éclaireurs ennemis, vêtus de la ulanha, courte tunique en drap bleu foncé, garnie de contre-épaulettes aux tournantes de métal blanc. La culotte munie d'une basane de cuir est de couleur gris bleu foncé. Les bottes montent jusqu'au jarret et sont garnies d'un éperon recourbé fixé au talon. Comme coiffure, le czapska en cuir noir verni avec l'aigle héraldique de Prusse.

Ce sont des uhlans : leurs passepoils jaune citron, ainsi que leurs fourragères de même couleur, indiquent qu' ils appartiennent au 15" régiment de Schleswig-Holstein.

Des chasseurs d'Afrique portent triomphalement en travers de leur paquetage les lances de sapin à la flamme noire et blanche, ainsi que les larges sabres recourbés à garde d'acier fondu des prisonniers. Ceuxci sont calmes et fument philosophiquement leurs longues pipes de porcelaine au milieu du peloton qui les escorte; leurs vêtements se sont mouillés à la rosée des bois, leurs bottes sont maculées de boue, leur bissac est vide, leur bidon est à sec. Leurs chevaux ont l'encolure basse, les flancs retroussés et sanglants, l'œil morne, les membres raidis, engorgés.

Interrogés à Gravelotte par les interprètes du quartier général, ces uhlans racontent qu'ils ont couru toute la nuit, précédant une armée formidable, qui s'avance par les ravins de Gorze et sera là ce soir...

A peine le crépuscule apparalt-il, le 16 août, que l'empereur Napoléon sort de la maison de M. Plaisant, cultivateur à Gravelotte, où iLa passé la nuit, et envoie aussitôt un de ses officiers d'ordonnance, le commandant Hepp, prévenir le maréchal Bazaine que les voitures de la cour sont prêtes.

Le visage du souverain est fatigué et porte l'empreinte d'un chagrin poignant; les larmes semblent y avoir tracé de profonds sillons; son regard est plus voilé encore que d'habitude, sa démarche dénote l'affaissement qui l'accable : dans son entourage, on voit la tristesse sur tous les visages.

Déjà les bagages sont partis dans la nuit sous l'escorte du bataillon de grenadiers de service.

Dans la grise lumière du matin, arrive la brigade de cavalerie de ligne de la garde, qui, sous les ordres du général de France, doit

servir d'escorte à l'empereur et à sa suite. Les lanciers et dragons qui ont levé leur bivouac à deux heures du matin s'échelonnenf à droite et à gauche de la route et attendent, enveloppés dans leurs grands manteaux blancs, le signal du départ.

Vers cinq heures et demie, arrive au galop le maréchal Bazaine, qui est parti seul et en toute hâte, pour ne pas perdre un instant. Peu après surviennent les commandants de corps d'armée : le maréchal Canrobert, les généraux Bourbaki et Frossard.

Le commandant en chef de l'armée de Metz s'approche, sans descendre de cheval, de la voiture découverte attelée en poste, où l'empereur a déjà pris place, ayant à ses côtés le prince impérial et, sur la banquette, en face du souverain, le général comte Pajol, avec le comte Clary.

Napoléon parait très souffrant et ne dit que ces quelques paroles à Bazaine :

« Je pars pour Verdun et Châlons. La gendarmerie a quitté Brley par suite de l'arrivée des Prussiens. — Et il ajoute : — Mettez-vous en route pour Verdun le plt^ tôt possible! »

En effet, il n'y a pas un moment à perdre. On vient d'apprendre que l'ennemi continue à passer toujours la Meuse et qu'il cherche ou à nous dépasser ou à nous rejoindre. Les uhlans s'avancent jusqu'aux portes de la capitale de la Lorraine.

Il est cinq heures du matin.

Les trompettes de la brigade de France sonnent au trot. Dragons et lanciers de la garde, rompant aussitôt en colonne par quatre, sortent de Gravelotte et s'engagent sur la route de Conflans, dans l'ordre suivant, escortant l'empereur et sa suite. En tête les dragons de l'impératrice, précédant la voiture impériale, que suivent les lanciers.

Ce premier régiment a détaché un escadron d'avant-garde (le 6*) pour éclairer la route de Conflans, qu'on a choisie comme étant, des deux voies de communication partant de Gravelotte à Verdun, la plus éloignée de la vallée de la Meuse, où l'on aperçoit déjà de fortes reconnaissances allemandes qui se mettent en mouvement.

Le maréchal Bazaine a regardé quelque temps le cortège impérial s'éloigner, puis, quand celui-ci a disparu dans la poussière, il exprime sans détour la satisfaction qu'il éprouve à s'être débarrassé de son souverain.

L'homme du Mexique reste seul maître de l'armée.

Il sera toujours à regretter que Napoléon III, trop confiant dans la loyauté de Bazaine, ait quitté cette valeureuse armée de Metz, avant

qu'elle fût au moins à deux ou trois jours de marche de cette place, véritable boulet au pied, qui devait nous être si fatale, et par suite obligée d'opérer en rase campagne.

Cependant l'empereur et son escorte se dirigent à vives allures sur Verdun et vers cinq heures et quart passe au grand trot sur la route de Conflans, à laquelle le bivouac des carabiniers de la garde fait face.

Le réveil vient à peine de sonner. Près des cafetières fumantes du déjeuner, les soldats revêtus de la courte tunique bleu céleste à aiguillettes et épaulettes écarlates, sommeillent étendus ou jasent desprobabUités de la journée.

Le cortège Impérial passe sans bruit au milieu de cette quiétude du repos. Les dormeurs ne sourcillent pas; les quelques groupes de fumeurs rassemblés sur la chaussée, ne sachant pas d'avance ce qui va défiler, s'ouvrent avec indifférence. On reconnaît l'empereur, on le salue en silence et on le regarde s'éloigner.

Continuant toujours son allure rapide, l'escorte de l'empereur arrive bientôt à Jarny, après avoir dépassé Doncourt. Cette cavalerie fait ainsi trente-cinq kilomètres au trot, ne prenant le pas que dans les montées.

Aucun incident n'a signalé cette première partie de la marche. Un peu avant six heures du matin, la brigade de France rencontre, arrêtée sur la droite de la route de Verdun, entre Jarny et Conflans, la division de réserve n* l,sous les ordres du général du Barall (l'% 2% 3' chasseurs d'Afrique, 5* et 6* batteries à cheval du 19* régiment d'artillerie), qui est partie la nuit précédente pour éclairer la voie jusqu'à cette dernière localité. Les chasseurs d'Afrique sont à pied, rangés devant leurs chevaux, la bride au bras droit. Dès que le cortège impérial est signalé dans la direction de Metz, les hommes montent aussitôt à cheval et marchent derrière les lanciers de la garde.

On approche de Conflans. Le lieutenant Antonin, des dragons de l'impératrice, qui commande la pointe d'avant-garde (c'est ce même officier qui sera glorieusement blessé à mort quelques heures plus tard), fait prévenir le général de France que des uhlans ont été vus dans Conflans et que les gens du pays les croient en grand nombre derrière ce village et dans tous les bois environnants. Un curé, qui est venu audevant de nos cavaliers, leur a assuré que quinze mille Prussiens ont déjà pris les devants et barrent le chemin, près du coude que forme la chaussée, au pont de pierre construit sur la rivière de TOrne.

La colonne s'arrête.

Une forte reconnaissance de dragons de l'impératrice est poussée

sur Conflans, et le reste de ce régiment, abandonnant la route, s'engage à travers champs pour aller fouiller tous les bois qui bordent la chaussée et les fermes cachées dans les bouquets d'arbres.

On trouve partout la trace des ennemis ; mais ceux-ci sont partis déjà loin.

Les quinze mille Prussiens annoncés se réduisent donc à quelques centaines de uhlans prompts à la ftiite. Mais il est à craindre que derrière ceux-ci de fortes colonnes de cavalerie, voire môme d'infanterie, ne soient à proximité.

L'empereur, qui a reçu les différents rapports, donne l'ordre de continuer sans tarder la marche sur Verdun, et fait mander le général du Barail. Le général comte Pajol explique alors au commandant de la 1" division de réserve que, la brigade de cavalerie de la garde n'étant pas assez légère pour les escorter rapidement jusqu'à Verdun, il est prié de leur fournir une brigade de chasseurs d'Afrique.

En conséquence, la brigade Margueritte (1" et 3' chasseurs d'Afrique) est commandée pour remplacer la brigade du général de France et va se former sur chaque côté de la route en colonne par peloton, dans l'ordre suivant : le 1" chasseurs sur l'aile gauche et le 3' à l'aile droite.

Il est sept heures du matin. Déjà les vedettes signalent au loin Tapparilion de reconnaissances de dragons prussiens.

Les chasseurs d'Afrique décrochent rapidement les musettes à avoine qu'ils avaient passées autour du cou de leurs chevaux pour rebrider et sauter aussitôt en selle. Les couvre-nuques sont déroulés.

« Au trot I au trot I » répètent toutes les sonneries. Le cortège Impérial disparaît dans les nuages de poussière, tandis que chaque peloton de la brigade Margueritte, se déroulant en colonne par deux à travers champs, collines et ravins, gravit les coteaux et franchit les fossés, sans jamais perdre de vue la voiture impériale.

Derrière cette cavalerie, un convoi de bagages formé de plus de vingt fourgons se trouve au milieu de la route, sur une longueur de près de mille mètres, sous l'escorte du 3' bataillon du 3» grenadiers de la garde (commandant de Souancé) dont les hommes échangent quelques coups de feu avec les dragons allemands. Le 5' escadron des guides, commandé par le capitaine Gourg de Moure, protège également ce convoi.

La 2^ brigade de la division du Barail, formée seulement par le 2* chasseurs d'Afrique et l'artillerie à cheval divisionnaire, reste avec les dragons et les lanciers de la garde, ainsi que les bagages de la

brigade Margueritte et un détachement de quatre-vingt-dix hommes du !«' chasseurs, sous les ordres du sous-lieutenant de Laisle:

Ces différents escadrons, après avoir contemplé d'un œil attristé le départ des chasseurs d'Afrique du général Margueritte, vaillants auxiliaires dont on sera privé à Theure prochaine du combat, traversent Conflans et vont bivouaquer un peu au delà dans les prairies de rOrne.

Les grand'gardes sont aussitôt placées; on procède aux distributions; les hommes mangent rapidement la soupe ; on se tient prêt à partir au premier signal.

Pendant ce temps, le cortège impérial arrivait à Étain vers neuf heures du matin et en repartait presque aussitôt pour Verdun, où il arrivait à deux heures, la brigade Margueritte ayant fait quarante-deux kilomètres presque toujours au galop.

Quelques instants à peine après que l'empereur eut quitté Étain, les avant-postes de la cavalerie prussienne débouchaient dans ce village, et les officiers ennemis venaient y faire leur collation, dans le restaurant même où avait déjeuné Napoléon IIL

C'est seulement à Verdun que les chasseurs d'Afrique apprirent qu'ils avaient traversé toute la ligne ennemie et s'étonnèrent que les Allemands ne les eussent pas attaqués pour tenter de faire l'empereur prisonnier; il est vrai que, pour œla, il eût fallu que ces Teutons tuassent jusqu'au dernier chasseur.

La consigne était de conduire Napoléon à Verdun : pour l'exécuter, ces braves gens auraient tenté l'impossible et lutté jusqu'à la mort ; en se confiant à la sauvegarde des chasseurs d'Afrique, commandés par Margueritte, l'empereur savait bien aux mains de quel chef et de quels soldats il se remettait*.

— Cependant, sur le plateau de Gravelotte, les troupes des 2* et 6* corps, ainsi que la garde impériale, qui ont pu voir le départ de l'empereur, attendent toujours Tordre de se porter en avant dans la direction de Verdun.

La matinée est splendide ; la nuit a été fraîche, mais le soleil brille dans tout son éclat. Bientôt la température devient brûlante et fait présager une véritable journée caniculaire.

1. N'jtre oonTiction est que les Allemands ont laissé évader Tempereur & dessein. En effet, le roi de Pniieg i venait de dire, il 7 avait quelques jours à peine : • Je fais la guerre à l'empereur et non à la France. » Si l'empereur était pris, il était logiquement obligé d'arrêter la campagne et de chercher à traiter. >Iais a'ors, avec une armée intacte comme notre ancienne armée, et la France encore richA, les conditions de l'issoe n'eussent pas été les mâmea qu après une lutte désastreuse pour nous. — On devait d'ailleurs être fixé à Berlin sur le caractère de Baxaine. On avait eu des espions au Mexique et ailleurs.

On sent Theure de la bataille approcher. Chaque officier se prépare à sa manière : Tun inspecte sa lame de sabre et s'assure que son arme est bien en main ; un autre fait jouer le ressort de son revolver ; celui-là s'inquiète de remplir sa gourde d'eau-de-vie et sa blague de tabac. Bonnes précautions I Celui-ci se parfume et se rase en plein air avec le plus grand soin, la petite glace accrochée à une branche d'arbre, se couvre de linge fin et blanc et revêt son plus bel uniforme et ses insignes les plus brillants. Ses bottes ont été tout spécialement vernies et ses éperons soigneusement astiqués. Il faut se présenter dignement devant le feu ennemi.

Le brave général Lapasset, commandant la brigade mixte campée en face du bois des Ognons, réunit tous ses officiers et leur apprend qu'on doit attaquer l'armée ennemie vers midi ; il ajoute qu'il a l'intention, une fois sur le champ de bataille, de laisser chacun, suivant son grade, se livrer h sa propre initiative ; il recommande toutefois le plus grand calme et la juste appréciation des distances.

— Mais bientôt tout va changer : Bazaine est maintenant le seul maître absolu de Tarmée ; malgré de nombreux avis réitérés, il persiste à ne pas croire à la présence des Allemands. • •»

Vers huit heures du matin, de son quartier général de Gravelotte, il envoie les instructions suivantes aux commandants des 2«, 6* corps et de la garde impériale : ♦

« Fartes faire les distributions selon les ressources envoyées par l'intendant général. Toutes les voitures civiles devront être renvoyées en arrière de Gravelotte avec les malades.

« S'assurer du complet des cartouches et compléter les parcs divisionnaires, si cela est nécessaire. Dès que les reconnaissances seront rentrées et que tout indiquera que Vennemi n'est pas en force à proximité, on pourra dresser de nouveau les tentes, mais les hommes ne devront aller à Teau que par corvées. Joindre des vedettes aux grand'gardes pour être prévenus de l'approche de Tenncmi. Nous partirons probablement dans l'après-midi, dès que je saurai que les 3* et 4« corps sont arrivés à notre hauteur, en totalité. »

Le maréchal prévient en môme temps le maréchal Lebœuf, commandant du 3° corps, qu'il suspend la marche de l'armée.

Les bivouacs se forment de nouveau, mais avec défense absolue aux hommes de s'absenter.

Dans certains régiments du 2« corps d'armée, les chefs font paraître un ordre par lequel les hommes peuvent se livrer aux divers travaux de propreté. Ce corps d'armée est campé d'une façon déplora-

SarpriM da campement dei bagages de la division de Forton.

ble, dans un bas-fond dont les hauteurs couronnées de bois ne sont même pas gardées.

La cavalerie et Tartillerie ont reçu Tordre de desseller et dételer leurs chevaux afin de les faire boire, mais toutefois de les laisser tout harnachés. Les cavaliers conduisent leurs montures à Tabreuvçir de Vionville ; quant aux artilleurs, ils se dirigent vers un petit étang marécageux siluè au nord de Rézonville, derrière le 6° corps.

A huit heures du matin, les reconnaissances rentrent et ne signalent pas de forces ennemies dans le voisinage.

Le commandant du 2* corps a bien été informé du passage d'une avant-garde prussienne à Gorze, paraissant suivre une direction parai-

*•* Garnibr Frères, éditeces. 3

lèle à la nôtre ; mais il est parfaitement gardé de ce côté, c'est-à-dire sur sa gauche. Devant lui, sur la route de Mars-la-Tour, est la division de Forton, qui a mission d'éclairer Tarmée.

Sur ce point, dès Taube, les reconnaissances des l" et 9* dragons ont signalé des cavaliers ennemis qui sortaient des bois derrière et à l'ouest de Tronville et qui n'ont pas tardé en effet à venir engager un feu de tirailleurs avec notre cordon de vedettes.

Le général de Forton a envoyé aussitôt appuyer ces derniers par quelques hommes à pied du 1*^ dragons, qu'il a fait embusquer, et s'est porté lui-même, pendant la matinée, plusieurs fois sur les crêtes, en avant du bivouac de sa division, affn de constater que jusqu a huit heures environ il ne s'est présenté devant nos lignes que des cavaliers isolés, appuyés à de très grandes distances par des pelotons peu nombreux, qui se sont montrés dans la direction de la route allant de Tron ville à Puxieux.

Vers six heures du matin, M. Arnous-Rivière, capitaine des éclaireurs messins, est arrivé à Vionville, accompagné de quatre de ses hommes et a donné au général de Forton quelques renseignements.

A Mars-la-Tour, ce chef de partisans croit qu'il n'y a que peu de monde; quant à Tronville, il Ta parcouru, en constatant que le village a eu ses débouchés barricadés pendant la nuit, mais que, pour le moment, il est inoccupé.

A cette même heure, le capitaine d'état-major Lafouge, aide de camp du général de Forton, monte à cheval, par ordre de son chef, pour se rendre au grand quartier général à Gravelotte, afin de rendre compte au chef d'état-major général ainsi qu'au maréchal Bazaine do tous les faits qui se sont produits aux avant-postes.

Dans cet état de choses, les troupes du 2« corps ne semblent exposées à aucune attaque imminente.

A huit heures et demie, les colonels de ce corps d'armée reçoivent l'avis suivant :

« Les reconnaissances de cavalerie viennent de rentrer, elles n'ont signalé l'ennemi nulle part : on peut faire la soupe. »

Aussitôt de nombreuses corvées partent du campement, au bois et à l'eau. Bientôt les feux s'allument, les marmites s'emplissent. Les officiers, rassemblés autour des voitures de cantine, éventrent des boites de conserves et vident force bouteilles d'excellent vin de Lorraine... hélas ! Aujourd'hui méconnus des buveurs de bière à cheveux plats qui vous ont envahis, honneur à vous, vignobles de Thiaucourt et de Sampigny ! Fidèles compagnons des jours de gloire, vrais amis des

jours de malheur, vos noms doivent être inscrits parmi les plus glorieux : vous êtes le vin des braves, le vin qu'ont bu les artilleurs de Borny, les cuirassiers de Rézonville, les grenadiers et dragons de Gravelotte, les fantassins de Saint-Prîvat, les chasseurs de Servigny, les voltigeurs de Ladonchamps !

Ainsi, nos troupes, jen vertu de Tordre étrange du maréchal Bazaine, de suspendre la marche en avant, de rétablir les bivouacs, d'attendre des ordres ultérieurs, nos troupes, disons-nous, jouissent d'une aveugle quiétude et ne peuvent pas supposer que Fennemi soit proche de leurs lignes.

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