‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 16 sur 59 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Charge des divisions de Forton et de Valabrègno.

Positions des divisions de Forton et de Valabrègne avant la cliarge. — La cav.v lerie aMemande est emballée. — Avant la diarge. — Charge des dragons de Murât. ~ Pertes des !•' et 9* dragons. — Officiers et soldats distingués. — Reprise d*un premier canon. — Charge du !«' escadron du 2* chasseurs. — orneicrs et soldats distingués. — Notre infanterie fusille la cavalerie allemande, à son retour de la charge. — La colonne ennemie divisée en deux tronç'^ns. — Charge des cuirassiers de Grammont. -- Belle conduite du lieutenant-colonel Pobéguin du 10* cuirassiers. — Le général de Grammont blessé.

— Pertes des cuirassiers. — Offl tiers et soldats distingués. — Le 16* uhians se heurte au 5* chasseurs. — « Chargez! » — Traits de courage. — Pcrtei». - Officiers et soldats distingués. — Le lieutenant-colonel Mi'hel Ney est blesse. Un dernier combat. — Mouche à tout coup. — « Pâdon, Môssié. » — Fuite de la cavalerie allemande. — Pertes de la brigade von Bredow. — I*risonniers prussiens. — Reprise d'un canon de la T batterie du 20* d'artillerie. — Le chasseur Mangin reprend à un uhlan le drapeau du 93*. — » Bravo ! Mangin bravo! « — Présentation au général Bourbaki. — La remise au colonel Ganzin ; puis au 93* de ligne. — Le retour de la charge. — Le butin. — Le schnapt alemand! — Morts et blessés. — Un fanatique. — Le cavalier noir du 16* uhians

— Une énigme indêcUtfTrable. — Le baron de Stochausen. — Retraite de la division de Forton. — La division de VaUbrégue reste en position. — Les débris de la brigade von Breiow. — La légende des cuirasaiers blancs de Bismarck. ^ Coupi de pointe et de taille. -^ Une belle revanche.

La charge de la brigade von Bredow a cependant, dans son but principal, réussi contre tout espoir. Une sorte d'ivresse belliqueuse exalte et aveugle les assaillants. Mais le feu de notre infanterie, la longueur de la course (plus de deux mille cinq cents mètres), les clievaux à bout d'haleine, ont mis le désordre dans les escadrons.

Les chefs de peloton, dans le tumulte du combat, ne parviennent plus à se faire entendre ni à retenir leurs hommes surexcités. Loin de les arrêter, ils sont entraînés avec eux dans leur course vertigineuse et continuent la charge, en se dirigeant sur la deuxième ligne d'infanterie, qui est restée déployée sur les hauteurs de Rézonville. Mais cette cavalerie allemande sera forcée, après sa brillante charge, de revenir en arrière, et comme elle a négligé le principe éternellement vrai de conserver une réserve, elle va payer cher cet oubli, car voici la fin du combat.

La scène va changei*.

La cavalerie de von Bredow s'approche rapidement du sommet do la côte, qui dissimule en partie la cavalerie du général de Forton.

Au moment où les Allemands ont commencé leur charge, cette dernière division venait d'exécuter l'ordre qu'avait donné le maréchal Bazaine, de changer le Tront de sa ligne de bataille, afln d adosser ses deux brigades au bois de Villers, situé au nord du village de Rézonville, parallèlement à la route de Verdun et lui faisant face.

La division de Forton est alors disposée de la manière suivante : à droite, la !'• brigade (!•' et 9^ dragons, prince Murât), déployée sur

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Positions occupées par dos troupes araot la chsrg« do la brigade von Bredow.

une seule ligne ; à gauche, la 2* brigade (?• et !()• cuirassiers, général de Grammont) sur deux lignes, le ?• cuirassiers en avant.

Nos cavaliers devinent, sans la voir, la charge impétueuse de la brigade von Bredow. Ils entendent la terre trembler sous le galop des chevaux. A leur tour, ils vont prendre leur élan.

Ces braves dragons et cuirassiers français sont remplis d'ardeur et brandissent déjà leurs longues lattes avant de recevoir Tordre de charger. Ils sont solides sur leurs chevaux comme des statues ; les yeux luisants, la moustache hérissée, ils demandent à marcher au combat.

En même temps s'avancent sur la gauche de la division de Forton les régiments de chasseurs et de dragons de la division de Valabrègue, dont le 5* chasseurs à cheval forme la gauche un peu en avant des autres régiments.

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Soudain à droite de la division de Forton retentit un immense hourra! Une nuée de cavaliers ennemis apparaît sur la crête, prêtant

le flanc gauche, à enrii'on quatre cents ou cinq cents mètres de notre ligne de bataille.

Le général de Forton prend rapidement ses dispositions. Les deux régiments de dragons reçoivent l'ordre de charger, les cuirassiers se

préparent à les suivre. Le quart des escadrons de cette division est laissé en réserve.

Presque aussitôt le général de Forton donne le signal. Les dragons s'élancent au galop par régiment déployé, précédés par le prince Murât, aux cris cent fois répétés de « Chargez î » et tombent dans le flanc gauche des régiments prussiens.

C'est le bruit du tonnerre; la terre en tremble. Le 1" dragons tient la tète de la colonne et arrive le premier sur l'ennemi, avec le double avantage d'être à droite de ceux que Ton atta-' que et au début d'une charge, au lieu d'en être à la fin.

Avec nos dragons, charge le !•» escadron du 2** chasseurs. Cet escadron, après avoir protégé la retraite de la 5* batterie du 8* d'artillerie, s'est porté^ à cent mètres en arrière, et en gravissant un repli de terrain, le capitaine-commandant Danloux s'est aperçu, d'une part, que nos pièces sont poursuivies par lés cavaliers allemands, et, de l'autre, qu'en face de nos chasseurs, la brigade de dragons du général de Forton s'ébranle pour charger les Prussiens.

Le capitaine Danloux commande aussitôt un demi-tour par peloton qui s'opère lentement entre la lisière du bois de Villers et l'aile droite des dragons, avec lesquels cette poignée de chasseurs charge intrépidement.

En voyant arriver nos dragons, les cuirassiers de Magdebourg so sont arrêtés, à quarante pas, debout sur leurs étriers, et le sabre haut. Sans ralentir leur allure, nos braves cavaliers traversent les Allemands, qui ouvrent leurs rangs, puis se jettent sur les uhlans. Nos escadrons ayant chargé de biais, les deux tètes de colonnes française et prussienne, avant de se traverser, galopent pendant un moment, pour ainsi dire côte à côte.

Enfin le choc se produit. Les dragons du 1" régiment, suivis par ceux du 9« et les quelques chasseurs du 2*, pénètrent comme un coin dans les escadrons allemands et se mettent aussitôt à pointer dans le tas.

La tête de colonne prussienne, abordée en tête et en flanc avecimpétuosité, est complètement écrasée. On s'étreint corps à corps. Il y a des duels sans nombre et à mort.

Aux grands coups de taille des sabres prussiens, nos dragons répondent par des estocades (coups de pointe), qui tuent presque toujours leur homme. Lutte homérique et glorieuse qui démontra encore une fois de plus tout ce qu'on pouvait espérer de notre brave armée. Le 1*' dragons, bien enlevé par le colonel de Forceville et ses ofli-

ciors, prend une brillante revanche de sa débandade du matin et montre de l'élan et de la bravoure dans cette chaude rencontre.

Là sont blessés : le capitaine-commandant Pariset (trois coups do sabre sur la tête); le lieutenant en premier Daguet (coup de sabre au visage); les sous-lieutenarits de Laforcade (coup de sabre à la tête), de Parage (coup de sabre à la nuque ayant profondément entaillé le cou), et Bellenguez, porte-étendard.

Parmi les cavaliers, il faut citer les dragons Oberlé (tué), Schwangre, Boisson, Mouyaux, le brigadier Schmaltz, le maréchal des logis Weinmann, depuis officier, le maréchal des logis-chef Deglaire, mort des suites de ses blessures et n'ayant pu recevoir son épaulette glorieusement conquise.

Le 9» dragons se fait également remarquer et admirer par son élan et son courage, sous Thabile direction du colonel Reboul.

Le lieutenant-colonel de la Loyère a son cheval blessé sous lui et en reprend immédiatement un autre, sans quitter le terrain. Le chef d'escadron Laviarde ayant eu, lui aussi, son cheval tué, continue la charge sur une nouvelle monture.

Le capitaine Metten, les sous-lieutenants Gauthier et de Biré, le maréchal des logis Maréchal ont leurs chevaux tués sous eux.

Le sous-lieutenant Thiercy a le cou traversé d'un coup de lance: un coup de sabre blesse de la même manière le maréchal des logis Vorlain. Dans cette même journée, le lieutenant Liébich est atteint au côté gauche de la mâchoire par un éclat d'obus.

Le dragon Moretti, qui n'a pas de cheval, est médaillé pour avoir combattu dans les rangs d'un bataillon de chasseurs à pied.

Le dragon Briand est médaillé pour avoir ramené un canon dont les conducteurs et les servants ont été tués ou blessés par les cavaliers allemands.

Le dragon Douennelle, qui reçoit cinq coups de lance en concourant énergiquement à la défense de ce même canon, est, lui aussi, décoré de la médaille militaire.

Un autre dragon du 9% dont le nom nous échappe, se trouve tout à coup au milieu de la mêlée aux prises avec un groupe de uhlans Reculer n'est pas possible, et les lances portent plus loin que sa redoutable latte. Ce vaillant soldat semble soulever son grand cheval dans ses jambes musculeuses; celui-ci se cabre, et tandis que sa main gauche maintient le noble animal, qui en un instant est criblé de coups de lance, de sa droite il met successivement quatre Prussiens hors de combat.

Puis nos dragons arrivent, et tout le groupe de uhlans qui entoure cet intrépide soldat, est détruit et foulé aux pieds.

Les pertes du 9* dragons, qui, dans cette journée du 16 août, est resté constamment exposé au feu de Tennemi, sont heureusement assez minimes. Deux officiers blessés, quarante-trois hommes morts, blessés ou disparus; vingt-deux chevaux tués ou blessés.

La poignée de chasseurs du 2« régiment s'est également admirablement conduite, et à elle seule a mis hors de combat une vingtaine de cavaliers prussiens.

Dans cette charge se sont distingués au 2* chasseurs : les souslieutenants Granier et Sieur, le maréchal des logis-chef Schneider, les chasseurs Weill, Racouêt, Bûchez. Ce dernier, bien que blessé à la main gauche par un éclat d'obus, a néanmoins chargé la bride aux dents.

Cette échauflTourée de cavalerie entre nos dragons et les Allemands de von Bredow a duré à peine de six à huit minutes, et, quand la poussière est dissipée, on reconnaît que la brigade Murât n'a plus personne devant elle

— Malheureusement quelques balles égarées tirées par les fantassins français ont frappé aussi dans les rangs de cette brigade.

Le 93* de ligne et le 9* bataillon de chasseurs rendent les plus grands services à notre artillerie, surtout aux deux batteries du 20* régiment, en décimant les cavaliers prussiens au retour de cette charge.

Pour ne pas gêner Taction de notre cavalerie, les compagnies de droite des i" el 3« bataillons et le 2* bataillon du 93* vont prendre position sur la lisière des bois de Villers et sont forcéis ensuite, faute de munitions, de rallier le gros de la division Lafont de Villiers, près du village de Gravelotte.

La gauche du 93* de ligne, composée des compagnies de gauche des !•' et 3* bataillons, se maintient sur son terrain. Placées alors parallèlement à la route de Verdun près de Vionville, ces compagnies couvrent de feux Tartillerie et la cavalerie ennemies, postées à douze cents mètres en avant.

Cô régiment s est établi à quatre cents mètres vis-à-vis de la droite du régiment. Le 9* bataillon de chasseurs se trouve en face et à la même distance que le 93* de ligne, et s'est posté à la lisière du grand bois de Saint-Marcel.

Le 1*' bataillon du 91" de ligne prend également part à Tinsuccès de la charge de la brigade von Bredow» faite sur nos lignes. Fromés

en bataille, nos petits « lignards » commencent à deux cents mètres seulement sur cette cavalerie un feu nourri qui lui fait éprouver beaucoup de pertes.

Éloignés do quelques mètres seulement de cette lutte épique de cavalerie, nos fantassins peuvent d'autant mieux la contempler qu Ils sont placés comme les spectateurs d'une pantomime équestre, et que le tir de Tartillerie et même de Tinfanterie des deux partis est sur ce point du champ de bataille momentanément suspendu, tellement que Ton distingue le son des trompettes sonnant la charge et même des commandements de cavalerie, dominant une immense clameur. Cette mêlée dure de vingt à vingt-cinq minutes.

— Le choc violent des dragons de Murât a séparé la colonne de cavalerie allemande en deux tronçons. La tête, poursuivie par nos dragons, vient se heurter contre la cavalerie du 2" corps et est à peu près anéantie. La queue, composée surtout de cuirassiers, essaye de regagner au galop sa ligne de retraite, défilant alors devant la brigade de cuirassiers que le général de Forton a tenue en réserve.

Le général von Bredow fait sonner le ralliement. Déjà mise hors d'haleine par cette longue course, décimée par le feu, sans réserve sur les derrières et entourée de tous côtés par la cavalerie adverse, il s'agit maintenant, pour la brigade prussienne, de s'ouvrir un chemin pour la i^etraite.

Le 7* et le lO cuirassiers de la brigade de Grammont semblent. j)ondant ce combat, se trouver sur des charbons ardents. Leur ardeur, los pousse en avant : la discipline les retient à leur place de bataille.

Enfin, le général de Forton prononce le commandement si attendu : <t Attention, les cuirassiers! Partez! »

Comme ce signal ne prescrit aucune formation, le 7» cuirassiers part à un train désordonné, les officiers étant forcés de donner toute leur vitesse pour rester en tète de leurs cavaliers, qui courent à bride abattue.

Un formidable houira sa fait entendre. Les Allemands, vivement pressés, cherchent à reprendi'e la route par où ils ont débouché. Ils y arriveraient peut-être, mais à ce moment même, et tandis que le 7^ cuirassiers les charge avec furie, le 1" escadron du 10° cuirassiers reçoit l'ordre de culbuter le flanc de l'ennemi, tandis que les trois autres escadrons de ce régiment restent en réserve.

Conduit par son bouillant lieutenant-colonel Pobéguiu, cet escadion charge avec un entrain magnifique, et tombe comme la foudre au milieu des escadrons prussiens, doat Jes chevçiux sont si esso^fflés

Guide d état-major allemand.

par la longue distance parcourue au galop, qu'ils sont ù bout de forces.

Le lieutenant-colonel Pobôguin est à la tète de ses cuirassiers. Il porte les premiers coups aux Allemands et tue de sa main un officier et trois cavaliers allemands. Ses soldats Taccompagfient et disparaissent dans cette épouvantable mêlée.

Le choc de nos cuirassiers est décisif : les cuirassiers blancs, en désordre, abordés avec une vigueur inouïe, sont sabrés de la tète aux pieds. Leurs chevaux, haletants et blancs d'écume, refusent tout service. Le plus grand nombre de ces Allemands tombent sur le champ de balnille. Ceux qui, jusqu'à ce moment, ont échappé à la mort conthiuent

G.\nMKR Fi'kp.Ks, KoiTi:; -is.

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leur marche au galop, résolus qu*ils sont à traverser les lignes françaises. Mais à leur retour nos cuirassiers se sont élancés à la charge et refoulent ces malheureux Allemands dans le vallon que ceux-ci viennent de traverser et où ils les détruisent presque entièrement.

Dans cette action, le général comte de Grammoni, commandant la brigade de cuirassiers, est blessé à la jambe par un éclat d'obus qui lui déchire sa botte et lui fait une contusion assez forte pour lempecher de rester à cheval.

On doit le transporter à Tambulance; mais, après vingt-quatre heures de traitement, le général voulut reprendre son service.

L'ouragan déchaîné par nos cuirassiers trompe le dernier espoir de l'ennemi. Tout plie devant le 7* cuirassiers et le 1" escadron du 10*.

Ce fut là un brillant combat de cavalerie où le lieutenant-colonel Pobéguin, qui, comme on la vu, a déjà dans la matinée formé le 10* cuirassiers en bataille sous le feu de l'ennemi, pendant que le colonel prenait les ordres du général, montra la plus extrême énergrie.

Citons aussi le capitaine deLascous, commandant le 1" escadron, qui est blessé, le lieutenant d'état-major Tribouder de Malmbray, qui montre le plus grand entrain pendant la charge. Cet officier était entré avec le n*» 1 à Saint-Cyr et était le plus grand de sa promotion (deux mètres de taille). Citons encore le sous-lieutenant Labarth, les marcchaux des logis Serciron et Jolibois.

. Dans cette journée, le 10* cuirassiers a le maréchal des logis Juvanon mortellement blessé, deux hommes tués, le capitaine de Lascous, le maréchal des logis Bagard, les cuirassiers Michelet, Senot, Bourgogne, Baziard, Aloin et San*ail, blessés ; les cuirassiers Doizonet Ilumbert disparus.

De son côté, le 7* cuirassiers éprouve les pertes suivantes : le souslieutenant Motte, grièvement blessé ; les capitaines Vignàl, Prévost et de Guibert, contusionnés; un cavalier tué; deux sous-officiers et quatorze cavaliers blessés; deux brigadiers et un cavalier disparus; trente chevaux tués ou disparus.

Dans cette seconde affaire, le nombre de tués et de blessés pour notre brigade de cuirassiers est relativement faible, ce qu'il faut attribuer à ce que les cavaliers prussiens se servaient exclusivement du tranchant de leur pallaschy tandis que les nôtres n'employaient que l'estoc, et le coup de pointe français, terrible et sur, jaillissait comme un éclair et allait foudroyer le cavalier ennemi sur sa selle.

Il faut ajouter aussi que les chevaux de la cavalerie ennemie, en arrivant devant devant nos cuirassiers étaient, on s'en souvient, diià

exténués par un parcours de deux mille cinq cents mètres à plein galop, tandis que les montures de nos cuirassiers étaient parfaitement reposées.

— Cependant le second tronçon de la brigade von Bredow, composé principalement de uhlans du 16« régiment, s'est également mis en retraite au moment du choc des dragons de Murât. La tête de la colonne allemande a été écrasée, les uhlans de la première ligne ont été bousculés et rejetés sur leurs camarades, qu'ils mettent dans un désordre effroyable. Tout ce monde fait demi-tour, toujours poursuivi par nos infatigables dragons ; c'est une cohue indescriptible, sur des chevaux essouflés de uhlans, de cuirassiers blancs ou bleus, de dragons, de chasseurs, de fantassins isolés, chacun taillant, pointant, tirant au travers de pièces d'artillerie renversées ou debout, d'affûts, d'avanttrains, etc. sur tout le parcours suivi

précédemment, sous le feu des groupes , >

d'infanterie ralliés et sous une grêle d'obus. V

En même temps que la division de Forton enveloppe la brigade von /^ ' Bredow sur son flanc gauche, le 5* \ *^

chasseurs, conduit par le colonel Gom-

baud de Séréville, ancien lieutenant-co- ^'"•"^^ '• "**"^" "P"' '^ ^***'^-

loneldu 1" hussards, attaque le flanc

droit de la cavalerie ennemie et se trouve tout à coup en présence du le* uhlans, que les dragons de Murât ont vigoureusement ramené.

A la vue de la cavalerie prussienne, le colonel de Séréville porte son régiment en avant, au galop. Les uhlans, surpris en apercevant les dolmans verts à tresses noires de nos chasseurs, se disposent à jeter leurs lances à terre, pour prendre leurs sabres en main, et veulent se ranger en bataille pour les attaquer.

Le colonel de Séréville ne leur en laisse pas le temps et enlève vivement son régiment à la charge.

A peine le mot : « Chargez î » est-il prononcé que l'on voit le 5« chasseurs à cheval tomber comme le vent sur Tennemi et hacher tout ce qu'il trouve devant lui.

On voit ces bouillants cavaliers pousser leurs chevaux dans le flanc droit du 16* uhlans engageant immédiatement un combat individuel corps à corps et mettant les cavaliers d'Altmarkdans l'impossibilité de manier leurs lances.

Le lieutenant -colonel d'Agoult est blessé de deux coups de lance. I/e cominandant de Labrousse a son cheval blessé.

Tous nos officiers qui tiennent la tête de Tattaque sont adnnirables de bravoure.

Le lieutenant Dupré tue de sa main deux uhlans.

Le lieutenant Claverie est grièvement blessé.

Le sous-lieutenant Hounau abat à coups de pointe deux autres uhlans et un officier qui visait le chef d escadrons de Labrousse.

Le sous-lieutenant Micard frappe mortellement, après une lutte acharnée un officier de cuirassiers blancs.

Le sous-lieutenant Giraudon tue deux uhlans et fait prisonnier un officier supérieur.

Le maréchal des logis Gronnier, par son énergie, sauve la vie à son officier de peloton, le sous-lieutenant Ducasse, qui, blessé et renversé de cheval, est assailli par plusieurs uhlans.

Le maréchal des logis Marchai dégage le lieutenant-colonel d'Agoult, blessé et entouré de uhlans.

Le maréchal des logis Kuntz a son cheval blessé de deux coups de feu, reçoit lui-même un coup de sabre et ramène deux prisonniers.

Les brigadiers Schmetzer et Schmetz tous deux blessés.

Le chasseur Fontanau se conduit dans la charge de la manière la plus brillante.

Le chasseur Doudanne fait un officier prisonnier.

Citons aussi : les lieutenants Despierre, Alizard, Dieterlen ; les sous-lieutenants Verdel et Seegmuller; le porte-étendard Robert; les adjudants sous-officiers Vachinet Domengo; les maréchaux des logis Vincent, Bobet de Chaboulon, Feste, Schmidt; les brigadiers Schmeltz, Chérot, Jolé ; les chasseurs Petit-Guenot, Gaillot, Mansion etWettlin.îx.

Le 5* chasseurs perd dans cette charge un jeune officier, le souslieutenant de Nyvenheim, tué raide d'un coup de lance qui Ta percé de part en part et dont le frère, officier aux lanciers de la garde, est frappé mortellement quelques heures plus tard. Sept officiei's sont blessés : le lieutenant-colonel d'Agoult ; le capitaine Drivon ; le lieutenant Claverie; les sous-lieutenants Guittet, Gillain, Ducasse et Verdel. Trente-quatre hommes sont blessés, dont onze transportés* aux ambulances. On perd aussi douze chevaux tués et vingt-deux disparus.

Cette mêlée commence à peine qu'un groupe nombreux de cuirassiers blancs du régiment de Magdebourg échappé par hasard aux sabres des cuirassiers et des dragons du général de Forton apparaît

sur la droite du &• chasseurs, après avoir tnïi le tour du bois de Villers, afin de dégager les uhlans.

Le colonel de Séréville, voyant ce nouvel ennemi, craint d'engager son régiment trop loin et fait sonner le ralliement afin de faire face aux cuirassiers ; mais quelques-uns seulement de ces derniers viennent se mêler aux uhlans ; le plus grand nombre se jette sur la brigade de dragons du général Bachelier (division de Valabrègue), et dansunélan furieux et désespéré traversent le ?• dragons. Le sous-lieutenant Grivel de ce régiment et huit hommes de troupe sont blessés ; le sous-lieutenant porte^tendard Couppëry est contusionné et le sous-lieutenant dAuberjon a son cheval tué sous lui.

Le lieutenant-colonel du 7* dragons, l'intrépide Michel Ney, Â peine ûgé de trente-sept années et qui a obtenu tous ses grades à la pointe du sabre, tue de sa propre main, et à Tarme blanche, trois cuirassiers de Magdebourg; un quatrième échappe pour l'instant à la terrible lame de ce jeune officier supérieur en donnant lui-même à ce dernier un coup de sabre, qui lui fait, par bonheur, une profonde, mais peu dangereuse balafre au visage.

Une fois le 7* dragons traversé, les cuirassiers blancs, qui ont obliqué à droite pour échapper aux sabres des cuirassiers et des dragons de Forton, viennent heurter le 12* dragons, qui les reçoit sans reculer d'un seul pas. Entraînés par le colonel d'Avocourt, nos cavaliers refoulent Tennemi et achèvent de le sabrer.

Le i* chasseurs, qui se trouve un peu en arrière, n'a pas à intervenir dans cette lutte suprême.

Citons, parmi les braves combattants du 12* dragons, le chef descadrons Jacques; le médecin-major Roques; les capitaines de Séréville et du Lou; les lieutenants de Nabat, de Butler, Delafont, Maugain, Meyran, Bininy, Sacquet; les sous-lieutenants de Gapany, des Radrets, Guillàumin, Valladon, Serve, Renard, Dubreuil et Boutai ; les adjudants Pavard, de Fornel et Langevin ; les maréchaux des logischefs Louvenard et Breillot ; les maréchaux des logis Tilloy, Courcy, Génestel, Texier et Hurault; les brigadiers Rassant, Gatimel, Joly, Morel, Messin et Roussel ; le trompette Aluzemberger ; les dragons Rendu, Martin, Lequeret, Daubresse, Coïe, Nam, Antoine, Mugler et Rover.

Dans cette journée, le 12* dragons a seulement un cavalier frappé mortellement d'un coup de sabre, le lieutenant de Pins blessé d'un coup de lance à la joue, le brigadier Messin, aussi atteint d'un coup de lance et le dragon Brin d'un coup de sabre. Ces trois derniers ne vou-

lurent pas entrer à Tambulance et œntinuèrent à marcher avec leur |

régiment.

— Repoussés par les dragons de Bachelier, les débris de la brigade j

von Bredow cherchent à se replier par une autre direction. Mais alors accourent de tous côtés les cavaliers de la division de Valabrègue, qui se joignant à ceux du général de Forton, se précipitent sur l'ennemi : î

le tourbillon se mêle confus et le combat se livre avec fureur de part et d'autre.

Cavaliers et chevaux s'agitent sur un terrain de quelque cent j

mètres d'étendue dans une épouvantable mêlée. Ceux-ci, la crinière hérissée, prennent part à cette bataille de géants, tellement leur ardeur î

est grande. |

L'acharnement des nôtres est si grand, chacun est tellement lié à ;

son adversaire, que, malgré la sonnerie du ralliement, le massacre ;

continue toujours. 1

Ces malheureux cuirassiers blancs et uhlans bleu clair galopent de \

droite et de gauche, cherchant une issue introuvable et tombent bientôt sous les coups de revolver ou embrochés par des lattes furieusement maniées.

Un dragon porte un si violent coup de pointe qu' il s'en démet l'épaule. Un autre cherche en vain à retirer son sabre enfoncé jusqu ïi la garde dans la poitrine d'un officier ennemi. Un jeune sous-lieutenant |

tout imberbe, sortant à peine de Saint-Cyr, entouré d'un groupe de cava- '

liers ennemis, en abat six de son revolver. Mouche à tout coup ! '

Des cuirassiers de Magdebourg veulent rendre leur sabre. . . « Pddon, mossiè! Pâdon, camerad! » disent-ils avec leur accent tudesque. Un coup de pointe est la réponse.

Un jeune officier du 16* uhlans, tout pâle et tout blond, est entoure par trois cavaliers. Il a décroché son ceinturon d'argent et leur tend un sabre damasquiné : « Ton sabre? Et que veux-tu qu'on en fasse? » lui dit-on, et il tombe la tête fracassé... On ne s'arrête de tuer que quand il n'en reste plus un seul debout.

En peu d'instants, la brigade von Bredow est entièrement anéantie et le terrain couvert de cadavres des uhlans et des cuirassiers.

Le colonel du 16'* uhlans est fait prisonnier. Celui du 7' cuirassiers» qui a vu tomber autour de lui ses meilleurs officiers, ordonne à son trompette d'ordonnance de sonner le ralliement afin de grouper, autour de lui, les quelques hommes de son régiment pour se faire jour, mais l'instrument rend un son plaintif et lugubre à peine perceptible, et Ton constate que le pavillon de la trompette a été crevé par deux balles.

Grâce au dévouement de quatre sous-officiers et de deux cavaliers, l'étendard du 16® uhlans peut être sauvé.

Cette lutte terril)le, suprême, n'est pas longue. Les mieux montés des cavaliers allemands en réchappent seuls, ainsi que les prisonniers. Une soixantaine de uhlans et autant de cuirassiers blancs parviennent à peine à sortir de la fournaise; et dans leur fuite vertigineuse plusieurs dentre eux sont encore couchés sur le dos par les feux de notre infanterie qui les ramasse au passage.

Puis on n'entend plus rien que les hennissements des chevaux qui ont échappé à cet affreux massacre et on aperçoit dans le lointain les grandes lances des uhlans rejetées en arrière, qui ressemblent à des épis fouettés par le vent.

Tirailleurs français décimant les débris do la curalerie allemande.

Les quelques cavaliers de la brigade von Bredovv échappés au massacre se rallient dans un vallon derrière Flavigny, sous laproteclion du 11** houzards qui s'est déployé entre Vionville et Flavigny, sans toutefois avoir besoin d'en venir aux mains, car la cavalerie française n'a pas continué la poursuite. Ces fuyards qui se sauvent de toute la ^itesse de leurs chevaux se retirent par le vallon, qui établit une communication directe entre Rézonville et Flavigny.

Le 93* do ligne fait au passage quelques prisonniers : les uns, emportés par leurs chevaux sur la ligne de notre infanterie ; les autres, ayant la latte de nos cavaliers dans les reins et venant donner tête baissée au milieu de nos rangs. On en prend ainsi une vingtaine, la l)lupart blessés, et on les fait conduire à Tambulance par un petit détachement que commande le lieutenant Mouynet. Cet officier et nos troupiers remarquent que ces prisonniers allemands exhalent une forte odeurd" absinthe ou de schnaps, et en concluent qu'on les a grisés pour les

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faire mieux charger. Par contre, tous les petits soldats du 83% qui viennent de combattre avec un admirable entrain, sont cependant tous à jeun depuis la veille au soir.

— Au moment où la division de Valabrègue s*est élancée à Tattaque de la cavalerie de von Bredow avec un si irrésistible élan, le sous-lieutenant Boutai, les dragons Lequerret et Daubresse, du 12« régiment, le brigadier Borgne et le chasseur Leymat, du 5' chasseur k cheval, aperçoivent, sur la droite, près de la Voie romaine, six uhlans cherchant à entraîner un canon de 4, attelé de quatre chevaux, de la 7* batterie du 20* d'artillerie, dont les servants ont été tués et qui n*a pu rejoindre sa batterie. Deux de ces uhlans ont enfourché les porteurs de Tattelage et emmènent ce trophée.

Le sous-lieutenant Boutai les désigne de la pointe de son sabre. « Au canon ! s'écrie-t-il, au canon ! » De toute la vitesse de leurs chevaux, cinq braves gens s élancent au milieu du groupe. Des éclairs semblent s'échapper de leurs sabres, tellement les coups se suivent avec rapidité.

Le brigadier Borgne et le chasseur Leymat, de deux furieux coups de pointe, renversent les deux uhlans montés sur les chevaux de la pièce, tandis que le sous-lieutenant Boutai, les dragons Lequerret et Daubresse mettent hors de combat trois autres uhlans et font prisonnier le sixième.

Les deux chasseurs montent alors sur les chevaux d'attelage, et escortés du sous-lieutenant Boutai et des deux dragons, ramènent triomphalement, aux applaudissements de leurs camarades, la pièce de canon, qu'il remettent au 20* d'artillerie, après avoir laissé les munitions de l'avant-train à une batterie en position.

Le sous-lieutenant Boutai fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, ses quatre hommes décorés de la médaille militaire, et tous les cinq furent cités pour ce fait d'armes à Tordre de Tarmée.

— On se souvient qu'au milieu de Téchauffourée produite par la charge du 16' uhlans sur le 93* de ligne, le sous-lieutenant Labbrevoit. porte-drapeau de ce régiment, entouré par les cavaliers ennemis, avait caché son insigne sous un monceau de cadavres, espérant le retrouver plus tard.

La bourrasque passée, le régiment se reforme. Tous les hommes ne s'aperçoivent pas immédiatement de la disparition du drapeau ; après l'incident que nous avons précédemment raconté, le porte-aigle s'est rallié vers la lisière du bois, où des fractions du 2* bataillon ont été rejetées. Là, ce brave mais malheureux officier, bien qu'il ait tout

Avant-poste de guides de U garde.

fait pour sauver son drapeau, s'affaisse au pied d'un arbre, fou de rage et de désespoir, et veut se brûler la cervelle. Des camarades ont toutes les peines du monde à lui arracher son revolver

Bref; on croit, dans les rangs, qu'il est allé mettre son précieux insigne àTabri, dans une position peu menacée.

Cependant le drapeau du 93' de ligne n'a pas été perdu. Au moment où quelques uhlans échappés au massacre de leur régiment par le 5* chasseurs s'échappent à bride abattue à travers les intervalles des bataillons du 93% un de ces Allemands, en passant près d'un monceau de cadavres, aperçoit l'extrémité d'un drapeau roulé dans sa gaftie en toile cirée et gisant dans une mare de sang.

**^ GàRSIBR FrbRRS. BDITBOR!!- 23

Sauter à terre, ramasser ce trophée et remonter en selle, est l'affaire de moins de dix secondes pour ce uhlan, qui file au triple galop, en agitant ce drapeau et en criant : « Hourra ! »

Mais un brave chasseur du 5« régiment du nom de Mangin aperçoit le cavallier allemand se sauvant, les éperons rivés aux flancs de son cheval, du côté du bois. Séparé de son régiment pendant la charge, ce chasseur s'est arrêté contre la lisière de ce bois et a mis pied à terre afin de s'orienter, quand le uhlan en question passa contre lui, ventre à terre, tenant un drapeau.

Le chasseur à cheval Mangin, du 5* régiment, reprend a-ix ublans le drapeau du 93* de ligne.

Mangin d'un seul bond est en selle, pique aussitôt des deux, rejoint rapidement, avec son petit cheval barbe, le grand mecklembourgeois du uhlan, renverse celui-ci de deux coups de sabre déchargés en pleine figure et s'empare du drapeau, ne sachant pas, sans doute, s'il est français ou prussien. Il est obligé de le sortir de son enveloppe pour le voir et se hâte ensuite de regagner le S'' chasseurs.

Le colonel de Séréville lui prend ce drapeau des mains, tandis que tous les chasseurs crient :

« Bravo, Mangin, bravo! »

Ce Mangin était très connu, paralt-il : bon soldat, mais mauvaise tête, il sortait du pénitencier militaire de Metz, et c est pour cela qu on

eut quelque peine à obtenir pour lui les galons de cavalier de 1" classe. Plus tard, il fut décoré de la médaille militaire, et c'était de toute justice.

Lorsque le colonel de Séréville eut ramené son régiment à la division, le général de Valabrégue, voyant le drapeau du 93% lui dit : « Ck)lonel, je me réserve de faire porter au colonel du 93* ce drapeau qui lui appartient! » Le colonel ne présente aucune objection. On fait passer en arrière le chasseur Mangin qui le porte et qui, plus tard, reçoit Tordre d aller le déposer entre les mains du général Bourbaki.

A ce moment, le commandant en chef de la garde s'est établi avec son état-major en avant de la maison de poste de Rézonville et est très occupé à juger le tir de son artillerie, quand, tout à coup, H aperçoit, au milieu de la fumée, un chasseur à dolman vert venant seul à lui et portant un drapeau tricolore roulé sans aigle ni cravate, et couché en travers du pommeau de sa selle :

<c Mon général, dit le brave Mangin en faisant le salut militaire voici un drapeau que mon colonel m'a dit de vous remettre. »

Bourbaki le félicite vivement, et prenant lui-même le drapeau, le remet à son porte-fanion, le maréchal des logis Paul Frémy, des chasseurs de la garde.

Voici comment ce drapeau revint au 93* de ligne. Dans la soirée, le général Bourbaki, rencontrant le colonel Téologue, du 1" grenadiers de là garde, lui dit : « Vous devez connaître le colonel Ganzin, du 93* de ligne, qui sort des grenadiers de la garde, veuillez donc lui faire rapporter son drapeau. »

Le colonel Téologue ne voulut pas avoir Tair de triompher avec un drapeau qu'il n'avait pas repris. En outre, jugeant convenable de ne pas ébruiter qu'un drapeau français avait été enlevé, même un moment, parles Prussiens, sur le champ de bataille, le lendemain matin, il chargea un de ses sapeurs de le rapporter discrètement, sans tambour ni trompette, au colonel du 93'. Celui-ci reçut ce drapeau sous sa tente des mains du sapeur, sans que quiconque s'en aperçût. Ce retour eut lieu vers onze heures du matin, comme le régiment faisait la grand'halte. Le sapeur, un vieux brave à trois chevrons, décoré de la croix d'honneur et de la médaille militaire, s'était présenté devant le colonel Ganzin, et lui tendant son drapeau qu'il portait sur l'épaule : « Mon colonel, dit-il, voici un drapeau qu'on m'a dit de vous remettre. » On juge quelle fut la joie du colonel du 93^ de ligne.

Ce matin-là, le régiment s'était arrêté, vers onze heures, près du château de Verneville. On était triste ; chacun avait le cœur serré en

pensant à la perte du drapeau, qui alors était connue. Tous le croyaient perdu.

Tout à coup, le colonel fait sonner aux officiers et se présente à eux, Tair radieux : « Messieurs, leur dit-il, le drapeau est reirouvé. »

Le sous-lieutenant Labbrevoit s'avance, suivi de la garde du drapeau, bien diminuée, hélas 1 et reçoit Tinsigne du régiment, auquel il remet Faigle et la cravate, pendant que tambours et clairons battent et sonnent aux champs et que la musique joue le refrain du 93'. Officiers et soldats font éclater leur joie par de nombreux vivats. L'instant est solennel, grandiose. Bien des larmes coulaient sur les joues hâlées des braves du 93* de ligne.

Cette charge légendaire de la cavalerie des généraux de Forton et de Valabrègue contre les cuirassiers blancs et les uhlans de von Bredow avait en tout à peine duré de vingt à vingt-cinq minutes.

Au milieu de cette charge, le 2^ chasseurs à cheval, qui se promenait en tous sens dans la plaine entre Rézonville et le château de Villers, avait mis le sabre à la main et s'était porté en avant pour soutenir la division de Forton.

Vers deux heures, la quantité de projectiles lancés sur Rézonville avait obligé ce régiment à se reporter en arrière du village à côté du régiment des carabiniers de la garde, et ensuite à cinq cents mètres sur la droite, dans la direction du chntonu de Villes, s'appuyant à la Voie romaine. Le régiment, placé en bataille à l'angle de ce bois, reçoit vers une heure quelques obus. L'un de ces projectiles renverse le chef d'escadrons d'Aure.

Ce régiment, après s'être élancé à laide de la division de Forton, se retire presque aus.sitôt, en voyant revenir des blessés de toutes armes, ainsi que des détachements de prisonniers allemands.

La charge est terminée.

Au retour du combat, nos braves cavaliers, chasseurs, dragons, cuirassiers, encore entraînés par la chaleur de la lutte saluent leur victoire aux cris de : « Vive l'empereur! Vive la France! »

Chacun revient avec sa capture : celui-là tient en main un magnifique cheval, celui-ci porte en bandoulière des baudriers et des ceintures d'argent; l'un a remplacé son casque à longue crinière par un schapska de uhlan, Tautre s'est couvert d'une longue capote noire et coiff'é du casque d'acier à pointe de cuivre d'un cuirassier blanc, et tous de pousser de formidables hourras pendant plus d'un quart d'heure.

On visite les fontes des chevaux ennemis. Dans celles d'un cheval

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dofflcîer on trouve des flacons de senteur, des peignes d'ôcaille, des brosses marquées d'un chiffre armorié; dans d'autres, des cartes fort belles, avec les diflférentes étapes jusqu'à Paris pointées avec soin. Chacun charge son cheval d'un véritable faisceau d'armes. Les bidons ennemis en verre épais recouvert de cuir, sont consciencieusement vidés, malgré la mauvaise qualités du schnaps qu'ils contiennent.

Là où Ton s'est entre-tué, s'est formée une véritable montagne de cadavres de uhlans à parements bleu clair, et de cuirassiers de Magdebourg, véritables géants, en habits jaunâtres, en cuirasses souillées et brisées.

Hommes et chevaux sont entassés et baignent littéralement dans de larges mares de sang.

Un grand cuirassier blanc est littéralement cloué en terre. Le visage est tourné vers le ciel, tandis que le reste du corps, contourné par la souffrance, s'est enfoncé dans le sol, en sens contraire. Un autre a sa cuirasse incrustée dans sa poitrine ; il tire démesurément la langue, la colonne vertébrale est brisée.

Un dragon à épaulettes rouges a les jambes tordues : un uhlan a la tête fracassée. Le visage n'est plus qu'un amas de cervelle et de sang coagulés.

Une main couverte de bagues de prix est là à terre, se détachant pdle et blanche sur Ihcrbe verte maculée de sang. Un homme est littéralement aplati sous les cadavres de trois chevaux... ses yeux sont sortis de Torbite, retenus par un dernier filament... Ici, un cheval est renversé sur le côté, la tête percée d'une balle à la tempe. Son cavalier est encore en selle, la jambe prise sous Tanimal ; il appuie sa tête sur son bras ployé dans la position d'un homme qui se repose sur le gazon. C'est un sous-officier de cuirassiers blancs, reconnaissable à son collet jaune orné d'un galon d'argent. Il tourne le dos à des dragons français qui parcourent le champ de bataille; ceux-ci rappellent : • lié! l'ami! »... Ni réponse, ni mouvement, ils tournent autour; ce sous-officier n'a plus de visage : il est mort.

Le long d'un mur, un jeune officier du 16« uhlans est étendu, la tète renversée en arrière et fendue d'un coup de sabre; l'épaule droite est fracassée et inonde de sang le drap fin de sa tunique bleu foncé. Le pîa.stron bleu clair entr'ouvert laisse passer un pli de batiste que maculent de larges taches noirâtres. La main gauche, recouverte d'un gant paille coquettement ajusté et soigneusement boutonné, est coupée de biais, ainsi que la manchette, très empesée et ornée d'un bouton de rrix. Une jambe s'écarte démesurément de l'autre; la cuisse étranglée

dans un pantalon extra-collant en drap gris bleu foncé, est brisée audessous de la hanche, et le sang qui coule de la blessure inonde la botte, qui est vernie, élégante et chausse un pied aristocratique et cambré.

Une souffrance atroce est peinte sur les traits de vingt ans de ce pauvre garçon... Un lieutenant de chasseurs de France met pied à terre et s'approche de lui. Les yeux du blessé suivent tous les mouvements du Français. Celui-ci lui parle... : pas de réponse. Sous sa tète, garnie de cheveux blonds fins, soyeux et pommadés comme pour le bal, l'officier français place un sac d'infanterie qui traîne par là, un manteau roulé, et lui tend sa gourde ouverte, l'invitant à boire. D'un mouvement nerveux, le Prussien relève le bras gauche et du coude envoie la gourde rouler à quelques pas, en lançant au lieutenant de chas.seurs un regard de haine atroce...

Un autre fait prouvera également Ténergie sauvage de nos ennemis. Un officier, appartenant lui aussi au 16' régiment de uhlans, est fait prisonnier et conduit loin du champ de bataille. L'air insolent, il nargue les soldats qui le conduisent. Lorsqu'on veut le désarmer, il lutte contre ceux qui le tiennent. Écumant, couvert de poussière et de sang, sans défense possible, il refuse de se laisser enlever son sabre. On est obligé d'employer la force pour arriver à le désarmer.

Parfois une balle siffle par les jambes de nos soldats, bien après la fin de la lutte. C'est un blessé allemand qui s'est relevé à moitié et leur envoie sa dernière cartouche. Un coup de pistolet ou de carabine dans l'oreille en fait justice.

On se rappelle qu'au moment où le 16' uhlans était arrêté à la charge sur le 93» de ligne, il était précédé d'un grand cavalier noir, tout chamarré d'or. Des officiers et soldats crurent que c'était un prince allemand; le nom même de Frédéric-Charles fut prononcé... On fit passer alors dans les rangs qu'il fallait le faire prisonnier.

Ce cavalier ou un autre, en repassant plus tard devant le 93« de ligne, fut assailli et abattu par quelques chasseurs français.

Quand, après la charge, on alla le relever, on trouva dans ses fontes, entre autres objets, une carte de visite portant : « Prinz von Salm ».

On a prétendu qu'ancien aide de camp de Maximilien au Mexique, Autrichien, passé depuis au service de la Prusse, il avait fait le serment de tuer Bazaine ou de mourir.

Il s'est créé à l'armée de Metz des légendes autour de ce cavalier, qui n'était probablement qu'un officier supérieur du 16« uhlans. Ce

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qui a pu accréditer la légende de ce cavalier ayant juré de tuer Bazaine ou de succomber, c'est sans doute la carte du prince von Salm que l'on trouva dans ses fontes. Il faut mettre ce fait de côté. Ce qu'on peut maintenir sûrement, c'est que ce cavalier chargeant et sabrant était véritablement superbe. En fait de prince de Salm, combattant dans les rangs allemands, il y a bien eu, en effet, un prince de Salm, ancien aide de camp de Tempereur Maximilien au Mexique. Mais cet officier, qui était major du bataillon de fusiliers (le S** bataillon dans les régiments prussiens porte ce nom) du 4* régiment des grenadiers de la garde royale (régiment de la Reine), fut mortellement blessé, deux jours après seulement, le 18 août, à Tattaque de Saint-Privat.

Vers la fin de la charge, des chasseurà à cheval du 5* régiment tuèrent un magnifique officier du T cuirassiers de Magdebourg, le baron Stochausen, dont le portefeuille, la montre et les boutons de manchettes furent remis au colonel de Séréville.

Plus tard, pendant le blocus de Metz, celui-ci donna lui-même ces objets à un parlementaire pour être rendus à la famille de l'officier prussien, y compris un billet de cent thalers trouvé dans son portefeuille.

— Une fois la charge terminée, la 12* batterie du 8- d'artillerie qui avait pris position contre la Voie romaine, fit un changement de front, en portant sa gauche en arrière, de manière à avoir le bois de Viliers à dos et masqua ses pièces derrière un talus boisé. Dans cette position, elle joignit son feu à celui du corps qui était à sa droite, fit venir sa réserve, recueillit deux pièces et des caissons abandonnés sur le champ de bataille et recompléta sa batterie de combat en hommes et en munitions.

A ce moment, le feu de l'infanterie allemande, partant du côté de Vionville, était venu couvrir de balles le terrain sur lequel se tien^ notre 7* cuirassiers, on fait de nouveau sonner la retraite et les régiments de la division de Forton sont alors reformés et conduits dans les fonds de Gravelotte.

La division de Valabrègue reste toutefois sur le terrain où a eu lieu la charge de cavalerie, afin d'appuyer la droite de la division Lafont de Villiers. Le 5* chasseurs, qui se tient en première ligne, reste inébranlable à son poste, bien que de nombreux obus prussiens labourent le plateau, où il a pris position. Deux de ces projectiles tombent et éclatent au milieu du 1" escadron, où ils tuent et blessent un certain nombre d'hommes et de chevaux.

Dans ce brillant combat de cavalerie, les cuirassiers et les uhlans

prussiens furent brisés, émiettés, détruits. Leurs débris, le lendemain, formaient à peine un escadron.

Des cuirassiers blancs de Magdebourg, sept officiers et soixantedix hommes seulement échappèrent au sabre et au feu. Sept officiers, cent quatre-viîigt-neuf hommes et deux cent neuf chevaux étaient hors de combat. Des trois escadrons du 16" uhlans, il ne revint que six officiers, et quatre-vingt hommes. Neuf officiers, cent soixante-quatorze hommes et deux cents chevaux étaient restés sur le terrain.

Ainsi donc, en quelques minutes, les six escadrons de la brigade von Bredow avaient perdu sur un effectif de huit cents cavaliers : seize officiers, trois cent soixante-trois hommes et quatre cent neuf chevaux, c'est-à-dire la moitié de Teffectif.

C'est cette charge si meurtrière pour Tennemi qui a évidemment donné naissance à la fameuse légende « des cuirassiers de Bismarck anéantis ». On voit que si les cuirassiers, au lieu d'être de Bismarck, n'étaient que de Magdebourg, ils n'en valaient guère mieux. Ajoutons que c'était principalement contre le 7* cuirassiers français que le ?• cuirassiers prussiens avait eu à 'lutter.

Chose étrange, qui ne s'explique que par la manière de combattre des uns et des autres, la division du général Forton ne perdit que douze hommes tués et quatre-vingt-huit hommes mis hors de combat. La division de Valabrègue ne comptait qu'un officier tué et quarantetrois officiers et soldats blessés.

Nos cavaliers, en effet, ne sabrant pas, mais pointant toujours, trouvaient un passage aux entournures des cuirasses et aux couvrenuques des casques. Ayant eu soin de s'enrouler leur mouchoir autour du poignet, ce qui augmente la vigueur et prévient la lassitude, ils maniaient avec une rapidité vertigineuse leurs longues lattes qui s'enfonçaient dans la gorge ou dans la poitrine des Prussiens : ceux-ci ne s'en relevaient jamais.

Les cavaliers allemands, au contraire, se servant du tranchant de leurs sabres pesants et du pistolet, blessaient les chevaux, mais peu les hommes, qui, protégés par les casques et les cuirasses, ne recevaient que des blessures presque toutes légères, La figure et les bras étaient seuls atteints.

En revanche, nos soldats d'infanterie, dans toutes les luttes qu'ils eurent à soutenir contre la cavalerie, furent constamment frappés à la tête. Leur absurde képi, ne les garantissant en aucune façon contre les coups de taille de l'ennemi, fut cause que notre armée éprouva des pertes bien plus sensibles que si nos fantassins avaient eu une coiffure

Rézonville (16 août 1S70). Cuirassier de la garde relevant son officier.

militaire raisonnée et utile, destinée surtout à amortir les coups de tète et les coups de figure.

Si Ton en croit les récits de la presse allemande, la charge de la brigade von Bredow ne fut pas inutile : elle arrêta le mouvement dirigé contre les troupes de Buddenbrock, l'arrêta même si bien qu'il ne fut pas renouvelé. ^

Sans prétendre à rabaisser riiéroïsme de cette vaillante brigade von Bredow, on peut dire hautement-que sa charge ne fut pas comparable à celle de nos cuirassiers à Frœschwiller.

Au début, tout favorisa la brigade prussienne. Il y eut surprise de notre infanterie, qui ne put tirer qu'un coup de feu par homme; il y eut

** GaRNIKR FrBRRS, KDlTKrR'». 26

surprise de notre artillerie, qui se croyait couverte. Et ce fut en pleine victoire que la brigade von Bredow fut assaillie ! Elle n'avait pas à. éviter son sort. Elle ne défila pas, comme nos cuirassiers, sous le feu terrible d'une infanterie tirant de flanc et d'écharpe; comme les nôtres, elle n'eut pas cinq lignes successives de bataillons à percer. Elle n'eut pas à s'entêter d'une façon sublime à se faire hacher, un régiment suivant l'autre, malgré l'évidence de la mort certaine.

Abordée par les deux flancs, la brigade von Bredow, qui s'enfuyait alors pour échapper à un désastre, fut sabrée.

En outre, notre 6* corps ne poussa pas en avant, par suite de cette charge de cavalerie, mais bien parce que Bazaine ne sortant pas de ses positions, le maréchal Canrobert, toujours lié par ses instructions, ne jugea pas qu'il devait outrepasser les ordres reçus.

Les divisions des généraux de Forton et de Valabrègue s'étaient couvertes de gloire. Cuirassiers, dragons, chasseurs, avûient déployé une extrême bravoure.

Cette charge délivra les batteries de la Voie romaine, qui étaient fort compromises. L'artillerie de la 1'*^ division du 6° corps, la batterie de réserve et deux batteries de la division de Forton doivent donc garder le plus reconnaissant souvenir, à notre cavalerie, de ce brillant fait d'armes.

Si la colonne de von Bredow n'avait pas été ainsi arrêtée dans sa marche par notre cavalerie, elle pouvait dans son mouvement de retraite, ou bien prendre à revers toutes les lignes de notre infanterie qui bordaient la route de Rézonville et y produire le plus grand désordre, ou bien reprendre le chemin même qu'elle avait déjà suivi une première fois lorsqu'elle se portait en avant et sabrer alors toutes les pièces que nous avions sur la crête de Rézonville.

Dans l'un comme dans l'autre cas, les conséquences auraient pu être des plus sérieuses.

Disons aussi en terminant que cette belle charge de nos deux divisions de cavalerie était une éclatante revanche de l'échauff'ourée, qui avait eu lieu le matin môme parmi les dragons du prince Murât, en avant de Vidnville, ainsi que de l'insuccès éprouvé quelques heures auparavant par notre 3' lanciers et par les cuirassiers de la garde.

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