‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 15 sur 59 · I.a charge de la mort · texte numérisé non relu

I.a charge de la mort

leurs chevaux blessés ; le chasseur Bûchez a été blessé à la main gauche ; deux chevaux de troupe ont été emportés par des obus tirés ou venus de plein fouet.

— La brigade von Bredow arrivait alors à Textrémité nord du ravin, à Test du bois de Tronville. Ses escadrons se forment, comme nous Tavons dit, en ligne au fond de ce vallon, et c'est delà qu'ils vont s'élancer sur nous.

Tout à coup un grand fracas se fait entendre dans ce bas-fond ! Nos batteries, dont une principalement, la 3* du 8* d'artillerie, s'est portée à cinq cents mètres en avant des autres avec un rare audace et dont le tir précis et non interrompu cause de grands dommages dans les lignes prussiennes, suspendent un instant leurs feux. A la gauche de cette batterie et un peu en arrière, se trouve le 93* de ligne.

Des hourras frénétiques retentissent dans ce vallon, d'où s'élève un énorme nuage de poussière. Tandis que chacun écoute, anxieux, la marche de cet ennemi invisible, la droite du 93« de ligne hésite, puis se replie en potence. Un mouvement analogue d'hésitation et de flottement se manifeste dans l'artillerie. Les caissons sont ramenés au galop, les prolonges déployées, puis le feu cesse et toute la 5« batterie bat précipitamment en retraite, poursuivie par les cavaliers prussiens, qui cherchent à couper le bras gauche de nos conducteurs à coups de sabre pour leur faire lâcher les rênes.

Au même instant on voit apparaître au-dessus des crêtes les flammes noires et blanches des lances prussiennes du 16*hulans. Puis, au milieu d'un nuage épais apparaissent des casques et cuirasses étincelants, des justaucorps blancs.

« Hourra! hourra! »

Ce sont les cuirassiers allemands qui, plus vite encore que les morts de la ballade et, poussant leurs chevaux à francs éperons, fondent emportés, à bride abattue, sur nos artilleurs surpris, les frappant de grands coups de taille K

1. Ces cayaliert allemands ne frappaient que de taille. Nos caTalierSf au contraire, eomme le proure dans sa relation le tableau des pertes des Allemands, dressé par le ;rand état-major prussien, frappaient surtout des coups de pointe ou d'estoc. C'est tellement vrai que des camarades du 93* de ligne m'ont raconté ayoir entendu des cuirassiers de Magdebourg crier en sabrant : « Gehauen! » qui signiGo « sabrez I » c^es -à-dire « tailles m, « gettoekenf » voulant dire au contraire « pointes ».

C'est, du reste, parce qu'on a reconnu que le cavalier français a, plu4 que celai des autres nations, Tinstinct de pointer, ce qui produit des résultats plus meurtriers et exige une main et un coup d*œii plus assurés, plus de cœur aussi, car, au lieu de « cogner dans le tas », il faut voir où porte sa }iointe; c'est parce que noire cavalier sait diriger son sabre comme notre fantassin sait lancer la pointe de pa baïonnette; c'est pour cette raison qu'on a donné, dans notre cavalerie, le sabre droit même à la cavalerie légère, exagération du général de Galliffet,qui sent son marquis d'antan, j'allais dire son moasquetaire, et sur laquelle est revenu le général Lhoite, président actuel du comité de cavalerie. — Les races lourdes ont plus de tendance à tailler, c'est-à-dire, en réalité, astommer, que les races fines, déliées comme la nôtre. On boxe en Angleterre, on escrime en France.

Il -"JJtfi.

Uhlan d'Altmark (16« régiment).

Toute cette cavalerie poursuit à outrance nos canonniers, qui ne veulent pas abandonner leurs pièces et se font sabrer sur elles.

En quelques instants, cette batterie, qui a été traversée, perd vingtaix hommes et trente-six chevaux hors de combat.

La force principale de la charge de la brigade von Bredo w a porté surtout sur la gauche de la ligne d'artillerie.

A peine a-t-on eu le temps d'apercevoir cette nuée de cuirassiers et de uhlans» que ces cavaliers teutons sont déjà au milieu de nos batteries, qu'ils veulent enlever ou détruire, de notre 9« bataillon de chasseurs, qui les reçoit par un feu roulant. Mais rien ne semble devoir les arrêter. j

*** . GaRNIM PbBRKS. BDirSORB. 22

La 9« batterie du 13' d'artillerie, capitaine Lequeux, est traversée, mais éprouve des pertes minimes : un homme tué, douze blessés et neuf chevaux abattus à coups de palîasch (sabre droit) par les cuirassiers de Magdebour^'. Cette batterie se replie un peu en arrière pour se réorganiser et se compléter à l'aide de sa réserve.

La 10* batterie du môme régiment, capitaine Lippmann, a été également surprise et traversée par la ciiarge de la brigade von Bredow au moment où elle venait de mettre les avant-trains pour se porter vers la droite, et perd un maréchal des logis tué, seize hommes blessés, cinq disparus, onze chevaux tués et deux blessés.

La 7* batterie du 8' d^artillerie, ainsi que la 12' batterie de ce régiment, qui ont vu la charge des cavaliers allemands passer à leur gauche, se disposent à faire feu en arrière, chargent à' mitraille et pointent sur la cavalerie ennemie qui cherche à se reformer à cinq cents mètres en arrière de notre ligne, mais cette cavalerie est aussitôt masquée par la division de Forton, qui exécute la brillante charge que nous décrirons tout à l'heure.

Au moment même où la cavalerie allemande traversait ces batteries du 6* corps, les deux batteries du 20* d'artillerie (7» et 8'), qu'un aide de camp était venu, au nom du maréchal Canrobert, demander d'une manière formelle à la division de Forton, arrivaient sur le théâtre de la lutte. C'est à regret que le général de Forton avait consenti à leur départ.

Ces deux batteries se sont élancées de toute l'allure de leurs chevaux épuisés, mais stimulés à grand coups de fouet et d'éperon par les conducteurs : le commandant Clerc est en avant sur les traces de l'aide de camp du maréchal commandant le 6' corps.

La 7" batterie tient la tête. Aussitôt arrivées, ces deux batteries sont mises à la disposition du chef d'escadron d'artillerie Vignotti, qui les place en avant de la droite de la division de Forton, sur le prolongement des pièces du 6° corps et sur la crête qui, allant de la route de Verdun au bois de Villers, domine le village de Vionville.

La 7* batterie vient à peine de prendre position que le 7' cuirassiers la charge à fond. Les quelques coups de mitraille que nos pièces tirent en toute hâte, n'arrêtent pas l'élan de ce régiment. La 7* batterie, ainsi que la 8*, est traversée et sabrée. Le revolver au poing, dans une attitude superbe, nos officiers brûlent tous ceux qui s'approchent. D'ailleurs, tout le monde combat : les servants comme les conducteurs. Les cuiras.siers, dragons et chasseurs de Forton et de Valabrègue, qui bientôt vont charger au triple galop, auront le temps d'arriver. Ces

canons-là sûrement se seront pas pris celte fois sur le champ de, bataille, et si, plus tard, ils sont allés enrichir l'arsenal de Spandau, c'est dans la capitulation de Metz qu'ils furent rendus.

Le colonel comte von Schmettow, le lieutenant Campbell et un sous-officier des cuirassiers de Magdebourg se jettent sur le capitaine Coillot, qui se défend énergiquement, mais qui, atteint d'un coup de sabre au visage par le colonel allemand, tombe de cheval.

Le lieutenant Murguet abat plusieurs cuirassiers à coups de revolver, mais, a,u moment où il vise le colonel von Schmettow, il est tué par un lieutenant ennemi ; le sous-lieutenant Tocannier, entouré par un gros de cuirassiers, se débat au milieu d'eux avec un courage indomptable, mais il est haché à coups de sabre et affreusement mutilé.

Le lieutenant Ondedieu est fortement 'contusionné par un éclat dobus.

Le chef d'escadron Clerc, tout en combattant, a successivement deux chevaux tués sous lui; tous les officiers de la 7* batterie sont également démontés.

Plusieurs sous-officiers de celte batterie ont à se servir dé leur pistolet. C'est avec cette arme que le fourrier Garnier tue raide un cuirassier qui allait achever le capitaine Coillot déjà blessé.

Un brave sous-officier alsacien, dont le nom nous échappe, doué d une force herculéenne, saisit un levier de pointage et, le maniant à deux mains avec une rapidité inouïe, décrit autour de lui un formidable moulinet, abattant hommes et chevaux.

Un instant il n*y a plus de servants ; un artilleur couché près de sa pièce a le temps de faire feu deux fois de suite.

Les cuirassiers allemands se troublent et reculent, mais bientôt ils reviennent avec plus de fureur. Il n'y a plus que le chef d'escadron Clerc debout sur la batterie. Il reçoit Tennemi, le revolver à la main ; en même temps vingt chasseurs à pied du 9* bataillon, commandés par le sous-lieutenant Grandjean, envoient un feu tellement nourri aux cavaliers allemands qu'ils les font décidément reculer.

Enfin, grâce à l'énergie du chef d'escadron Clerc et à celle des officiers, sous-officiers et artilleurs encore valides, on parvient à sauver les six pièces.

Après l'engagement, tel est l'état de la 7* batterie, que pour la reconstituer il fallut demander vingt-quatre hommes et dix-sept chevaux au dépôt du 17« d'artillerie, qui était à Metz.

La 8* batterie a moins à souffrir de la charge, qui ne la traverse pas directement. Une seule pièce de la section du lieutenant Vuillina eu

le temps de se mettre en batterie. Deux sous-offlciers, un brigadier 6t trois hommes seulement sont tués ou blessés. Au milieu de cette bagarre, le maréchal des logis Labayle se fait remarquer par sa belle conduite.

Dans cette journée, les 7* et 8* batteries du 20 d'artillerie éprouvent une perte de soixante-quatre hommes, dont six officiers, et de quatrevingt-dix chevaux (dont neuf d'officiers) hors de combat.

— Pendant cette attaque furieuse contre notre artillerie, le 93% qui était rangé en bataille, aperçoit tout à coup une batterie d'artillerie qui s'avance au trot sur sa droite, attelée à Id prolonge, c'est-à-dire sans les avant-trains, les pièces à six chevaux (ce qui fait supposer que ce doit être des pièces de 12, l'artillerie ordinaire de campagne du calibre 4 n'étant à cette époque attelée que de quatre chevaux).

Cette batterie venait relever ou renforcer les batteries postées à notre droite et marchait en bataille, c'est-à-dire les six pièces sur une même ligne, avec leurs six caissons correspondants les suivant sur une deuxième, quand le 93' régiment d'infanterie voit soudain apparaître trois masses ou escadrons de cuirassiers blancs, ayant l'air de sortir du bois de Saint-Marcel et qui tombent sur cette batterie.

Celle-ci, qui n'a guère que l'espace suffisant pour marcher ou évoluer entre la ligne d'infanterie et la lisière du bois, va se trouver fort embarrassée. Prise, en effet, en flagrant délit de mouvement, elle ne peut pas se renverser sur ses caissons en faisant face en arrière ou demi-tour pour échapper aux balles de la cavalerie allemande et sauver ses pièces.

Elle fait un changement de direction à gauche* et se renverse, à fond de train, sur le centre du 93* de ligne; évidemment, cette batterie cherche à passer par les intervalles des trois bataillons de ce régiment, car ici comme sur tout champ de bataille, ces intervalles sont plus grands que sur la place d'exercice; mais pressée, chargée par les cuirassiers allemands, elle ne peut pas bien mesurer son passage et vient culbuter toute la gauche du 2* bataillon du 93« de ligne.

Cela donne lieu forcément à un horrible désordre; l'ordonnance se trouve rompue sur ce point; des hommes mêmes sont écrasés sous les roues des voitures ou les pieds des chevaux, les longs câbles de prolonge renversent des rangs entiers. C'est une bousculade effroyable qui détermine une trouée par laquelle se précipitent les cuirassiers

1. I/artillerie fait toujours ses derni-tours, ou, suivant son langage, ses contre-marches à (^aMcA*, parce que c'est 1 1 porteur qui est à gauche qui sert de pivot pour tourner ; ce cheval est, en effet, plus facilement et plus régulièrement maintenu entre les jambes par le conducteur que l'autre cheval qui est a droite sous le fouet ou sous verge.

blancs; déjà même ils ont séparé une pièce du reste de la batterie, abîmant de coups de sabre les conducteurs et les attelages.

Au milieu de cette bagarre, la garde du drapeau du 93» de ligne veut rester ferme, mais presque tous les hommes qui la composent sont momentanément dispersés. On a toutes les peines du monde à réformer une ligne de bataillons.

On y parvient cependant, mais ce n'est qu'au bout d'un certain temps, pendant lequel le reste de la brigade von Bredow a ga né du terrain pour s'approcher de notre ligne d'infanterie.

Soudain, en effet, et presque en même temps qu'a lieu l'incident dont nous venons de parler, on entend crier :

« Voilà les Prussiens! »

Aussitôt on voit apparaître une forêt de lances hérissant une masse de cavalerie en bon ordre, qui, en perspective, semble au 93* de ligne déployée en bataille, mais qui, en réalité, est formé en demicolonne (formation particulière à la cavalerie allemande), ce qui fait — soit dit entre parenthèses — qu'à la traversée de nos lignes ces cavaliers, vus de flanc, paraissent être en colonne et que ces diverses apparences successives, que l'on prend pour des manœuvres exécutées devant l'ennemi avec la plus grande rapidité, inspirent à nos soldats une certaine admiration.

Les chefs des !•' et 3* bataillons du 93* de ligne commandent aussitôt : « Formez le carré I » mais le colonel Ganzin fait défaire immédiatement ces carrés, qui ressemblent assez à des ronds, beaucoup d'hommes n'y ayant jamais été exercés*, et parce qu'une bonne infanterie doit recevoir la cavalerie dans la formation où elle se trouve.

Il ne s'ensuit pas moins un certain flottement, au moins dans les idées. Cependant, les uhlans ne sont plus guère qu'à quatre ou cinq mètres du 93* de ligne, et l'on entend des officiers, des soldats de ce régiment s'écrier : « Mais se sont des lanciers de chez nous I —Ne tirez pas! » Ces officiers et soldats ignoraient qfîe la flamme de nos lanciers n'était pas noire et blanche, mais rouge et blanche.

Quelques instants avant, quand le 3« bataillon s'est formé en carré

1. Il ne faut pas perdre de vue, que la moitié des hommes, c'est-à-dire les réservistes des classes 1M3 et 1864, rappelés an moment de la déclaration de guerre et arrivés à Metz de l'ayant-veille, ae savaient, ni manœuvrer, ni mémo tenir un fusil cbassepot, arma que la plupart virent le 14 août pour la première fois de leur vie. Les réservistes des classes 1863 et 18Ô4 étaient les hommes de la 2* portion du eont ngent. lU devaient faire deu:L périodes d'instruction, aux termes de l'ancienne loi : une de trois mois et Tautre de deux mois, dans les dépdts des rôgimonts; ma'S, la plupart n'en avaient fait qn'nae, par raison d'économie budgétaire, à ca'ise du Mexi<|ue, et, quand ils furent appelés, le 17 juillet 1870, les hommes de la réserve de la classe 1833 étaient mémo libérables, attendu que l'année militaire eraimençalt, à cette époque, le l" juillet et finissait le 30 juin.

pour recevoir la cavalerie prussienne, un pauvre soldat qui a la jambe cassée et revient de la ligne des tirailleurs, s'efforce de rejoindre ce bataillon, en buttant à chaque pas. Il n'est plus qu'à quelques mètres du front de la 6* compagnie, quand les hommes, impatients de tirer parce qu'ils entendent déjà des décharges sur la droite faites sur les cuirassiers blancs, lui crient : « Allons, dépêche-toi donc de démasquer, tu nous empêches de tirei*. »

Le sous-lieutenant Coumès pressent un malheur et, se mettant devant les canons de fusil déjà abaissés, s'écrie : « Pour Dieu, mes garçons, ne tirez pas sur cet homme-là ; — au moins ne tirerez-vous pas tant que je serai devant vous! »

Les troupiers reprennent, s'adressant au blessé : « Allons, mille dieux, dépêche-toi, tu nous em... bêtes ! » Alors Théroïque petit lignard crie : « Allez, ça ne fait rien! Tirez tout de même sur les Prussiens. »

Quoi qu'il en soit, au bout de quelques instants, les uhlans sont sur la ligne de bataille du 93% qui les reçoit par une décharge terrible. Ils passent comme une trombe en poussant les trois hourras réglementaires, partie par Tintervalle qui sépare les 2* et 3* bataillons, partie par la trouée insuffisamment reformée qu*a occasionnée la bagarre mentionnée plus haut.

Les cavaliers d'Altmarck sont arrivés avec une rapidité telle que peu 4*hommes ont le temps de tirer un second coup de feu.

Nos soldats ne poussent qu'un cri : « Vive la France! » Les baïonnettes se croisent avec les lances et les sabres ; les coups de fusil atteignent les Allemands à bout portant : on recule d'un pas pour se défendre^ puis on fait deux pas en avant pour attaquer. Tant pis pour ceux qui tombent, car on marche dessus.

Tout à fait en tête de la charges des uhlans, galope une sorte de géant, qui est apparu à nos soldats comme un chevalier noir du moyen âge. Il monte un magnifique et fougueux cheval lancé à fond de train et il sabre avec une vigueur enragée tout ce qui se trouve à sa portée. Les jambes en arrière, il enlève sa monture, dont les genoux sont plies comme ceux d'un cerf, et tout autour de lui des hommes tourbillonnent, des fantassins aveuglés par le sang des coups reçus, sur la tête.

Ce cavalier porte un uniforme tout noir, richement chamarré d'épaulettes, de ceintures ou écharpes et de grosses torsades aux aiguillettes d'or. Il est coifi'é du schapska comme les autres uhlans.

Était-ce le colonel du régiment ou un autre? On ne l'a jamais su.

Dans cette bousculade, les uhlans ont sabré quelques-uns des

soldats du 93% la plupart gardant ia lance au bras, d'autres se servant de la lance, le sabre pendu au poignet par la dragonne : un certain nombre d'bommes, entre autres des hommes de la garde du drapeau, sont frappés par eux. Le caporal-sapeur, le brave Brossard, un vieux serviteur médaillé déjà depuis fort longtemps, et dont la grande barbe grise et la haute stature étaient connues de toute la division, reçoit un coup de sabre, mais abat d'un furieux coup de baïonnette le uhlan qui l'a blessé.

Le colonel Ganzin, qui a deux chevaux tués sous lui, est bousculé dans cette bagarre et y perd son képi, ce qui fait qu'on le voit, tout \e le reste de la journée, coiffé d'un simple képi de troupe.

Dans la 6» compagnie du 3* bataillon, deux hommes sont tués le poumon perforé par la lance; un autre, du nom de Guillin, est grièvement atteint. Le réserviste Mathieu (Jules) reçoit deux coups de sabre sur la tète et un coup de lance dans la fosse iliaque, qui le fait encore souffrir quelquefois.

Enfin le porte-drapeau, le sous-lieutenant Labbrevoit, se voit rapidement assailli, entouré par les ulîlans, dont un officier, en déchargeant son revolver au passage, vient de brûler la cervelle au capitaine baron Boyer, ancien élève du prytanée ^'° trophé» prussien. militaire de la Flèciie et fils d'un baron du premier Empire qui, comme colonel, avait reçu une épée d'honneur au siège de Saragosse.

Ce dernier incident ajouté ù la bagarre, les hommes de la conipagnie Boyer sétant rués avec furie au milieu des uhlans, pour arracher le corps de leur capitaine au piétinement des chevaux.

A un moment donné, le porte-drapeau Labbrevoit se voit seul, au milieu d'un groupe de cavaliers ennemis, et seul avec son aigle, heureusement encore renfermée dans son étui do toile cirée.

Cet officier, Lorrain froid et calme, s'en tire peut-être alors plus utilement que s'il se faisait tuer le sabre au poing, en défendant son précieux emblème.

Entouré par les uhlans et voyant que son drapeau va tomber entre les mains de l'ennemi, il crie d'abord : « A moi les sapeurs! » Personne ne répond, aucun soldat du 93* ne se rallie à lui. Ha alors, et instantanément, l'idée d'enlever prestement l'aigle qui surmonte la hampe et qui, par son brillant, peut trahir le drapeau; il la fourre aussitôt dans sa tunique, qui, vu la grande chaleur, se trouve entr'ou-

verte jusqu'au ceinturon, les revers boutonnés après le deuxième bouton.

« De cette façon, pense-t-il, son drapeau sera moins apparent. »

Il le jette ensuite sous un monceau de cadavres d'hommes et de chevaux, qui jonchent le sol autour de lui, mais avec Tarrière-pensée de venir le retrouver après la bagarre.

Cette ligne du 93* dépassée, uhlans et cuirassiers continuent leur course effrénée, entraînés par Tardeur du combat, et franchissent même dans leur course le vallon qui descend de la Voie romaine sur Rézonville.

A ce moment, des cuirassiers blancs commettent un crime horrible : apercevant en arrière de nos lignes, l'ambulance de la division de cavalerie de Valabrègue du 2* corps, installée dans ce vallon, ils se précipitent dans cette direction.

Les musiciens du 2" voltigeurs de la garde, qui, sous la direction de leur chef, M. Sellenicl<, apportaient des bidons d'eau à nos blessés, apercevant ce tourbillon de cavaliers ennemis qui accourent en poussant des hourras assourdissants et n'ayant pour toute arme que leur petite épée, se replient au plus vite.

Bientôt les cuirassiers entourent l'ambulance. Lun de ces Teutons, apercevant le médecin-chef, le major de !'• classe Beurdy, agenouillé près d'un blessé et occupé à le panser, se jette sur lui, le sabre haut.

Au bruit, le docteur relève la tète et, apercevant le Prussien, lui montre son brassard blanc écartelé de la croix rouge de Genève, mais cette misérable brute lui répond par deux coups de sabre qui rétendent raide mort.

A ce moment, un officier blessé du 93* de ligne, le lieutenant Martin, faillit éprouver le même sort que l'infortuné docteur Beurdy. Ce lieutenant, qui sortait des voltigeurs delà garde, bien que très bon officier et excellent camarade, était doué d'un caractère grincheux au suprême degré.

Depuis l'arrivée du 93» à Metz, il ne cessait de bougonner à tout propos, critiquant tout, les opérations, les généraux, les ordres, etc.

Déjà le matin, on peut juger combien sa mauvaise humeur avait dû se donner carrière, en voyant la débandade des dragons de Forton : « Ah ! c'est du propre, disait-il, voilà comment nous sommes gardés, etc., etc. »

Un peu avant la charge de la brigade von Bredow, il reçoit un éclat d'obus. Alors ce brave officier entre dans une colère affreuse :

La brigade Marat (1** et 9« drogons.i à «on retour de la charge contre les uhians de la brigade von Bi'edow (16 août 1870).

« Voilà ce que c'est, crie-t-il, de nous avoir mis là sur une position absurde, découverte... en pure perte, etc. «

Enfin, il se décide à se laisser emporter sur un brancard ; il est en route pour l'ambulance, quand la cavalerie allemande, qui vient de sabrer notre artillerie et notre infanterie, le dépasse.

Unuhlan, en passant près de lui, lui assène sur la nuque un vigoureux coup de sabre qui faillit le décoller. En sorte que ce pauvre officier resta tout un mois à l'ambulance des frères de rÉoole chrétienne à Metz, le menton sur la poitrine, assis sur son séant avec un oreiller derrière lé dos, et ne cessant jour et nuit de maugréer contre son caractère.

**• Oakmfr Fiîerk», ki>irKi*R». 23

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