‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 58 sur 59 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Le 3® corps conserve ses positions.

Cournge du maréchal Lebœuf.— Sa carnère militaire.^ Le général Changarnîer. — Le porte-fanion Louis de Cissagnac — « Tôte à l'ennemi! » — Le maréchal Lebœuf el son état-major à l'Arlire mort. — Violence du feu. — Aspect «le la !ig «e «le bntaille. — La nuit est proche. — Retraite de la division de dragons de C érambault. — Feu de l'art lie» ie (îe réserve. — Positions des divisions du 3» corps. — Le bois des Génivaux. — Sa (téfense par nos troupes. — Li division Moiitaudon passe la nuit sous les nrmes. — Belle conduite de la divisi n d-' Na.yral. — Ses positi ns au so r. — - Tiuits de courage de soldats du 69* do ligne. — Pertes du 90* de ligne. — Le 5o escadron du <0« chasseurs à cheval. — La division Mctman sous le (eu ennemi. — Le 7* bataillon de chasseurs é\acue le bois des Génivaux. — Pertes du ?• de ligne. — Tranchées étayées par des

fjgots. — Défense du 29» de ligne. — Trait de courage d'un sous-officier du !!• d'artillerie. — Corps à corps. — Le sous-lioutenint Biottot du 29* de ligne est fait prisonnier. — Cruauté des Prussiens à son égard. — Pertes du 29» et du 59* de ligne. — Le 71« de ligne. — Ses pertes.— Pert«»s de la division Metman, le 18 août. — Le 6« escidron du 10« chasseurs à cheval. — Énergique rt'^sistmce de la division Aymard. — Fatigue du 44« de ligne. ~ Le commandant Avril est mortellement blessé. — Trait de stoïcisme d'un sous-officier du G0« de ligne. — La brigade de Sanglé-Ferrier. — Les troupes du 3« et du 2« corps bivouaquent sur leurs positions. — La nuit. — Sa fraîcheur. — On éteint les feux de campement. — Incendie de la ferme de Moscou. — Bl«ssés consumés par les flammes. — Mort de M. de Mertian. engagé volontaire au 5" hussirds. — Le cadavre du général de Marguenat est consumé. — Sa découverte sur le champ de bataille. — Attaque de nuitdis Prussiens repoussée par le 80» de ligne.— Mort du capitaine Apchié. — La retra te. — Les dernières troupes occupant les trancliées entre les ferm-^s de Moscou et du Point-du- Jour. — Nouvelle attaque des Allemands repoussée par le 1" bataillon du 85«de ligne. — Pertes de ce régiment. — Les !»• et 2« batteries du 17« d'artillerie. — Retraite de la division de cavalerie. — Descente de la rampe de Châtel. — Encombrement du défilé. — Marche de nuit. — Arrivée à Longeville. — Halte à la maison des Planches.

Le 3' corps n'a été forcé en aucun point de sa ligne ; de même que le 2^ corps, il s'est maintenu dans tous ses postes avancés. Un moment, il est vrai, il s'est trouvé découvert sur sa droite; mais le maréchal Lebœuf y a porté, comme nous Tavons dit, deux de ses batteries d'artillerie et le 41* de ligne (colonel Saussier), tenu jusqu'alors en réserve à son centre, et cette troupe a concouru énergiquement à arrêter tout progrès de l'ennemi de ce côté.

— Dans cette journée, le maréchal Lebœuf fait preuve d'un courage admirable ; d'aucuns ont pu attaque.r au point de vue administratif l'ex-major général de Tarmée du Rhin, mais, le 18 août, le commandant du 3** corps déploie des prodiges de valeur, toujours à cheval au milieu de ses troupes, et de sa large poitrine semble défier la mitraille ennemie.

Il est peu d'officiers qui comptent autant de citations à Tordre de l'armée que le maréchal Lebœuf. Son nom se trouve partout inscrit aux bulletins de l'armée d'Afrique; en trois années, il fut cité dix fois.

En 1837, capitaine d'artillerie, pendant le second siège de Constantine, ce fut lui qu'on chargea d'aller examiner, en plein midi, et sous un feu meurtrier, l'emplacement de la batterie de brèche, délicate et périlleuse mission dont il s'acquitta avec autant de bravoure que de bonheur.

Colonel, en Crimée, il obtient encore trois citations presque consécutives à l'ordre de Tarmée et il est fait général de brigade.

11 est divisionnaire en 1859 et commande notre artillerie sur les champs de bataille de Magenta et de Solférino.

On se souvient avec quel à-propos et quelle ardeur il vint, le 24 juin, au secours du corps du maréchal Niel menacé par la nombreuse cavalerie autrichienne, dont il balaya les nombreux escadrons avec ses canons rayés.

A la bataille de Saint-Privat, nous le voyons tout aussi brillant; auprès de lui, se tient constamment un héros des luttes d'autrefois : c'est le vieux général Changarnier. La tète liante, la poitrine effacée. Tancicn chef de bataillon du 2* légers à la retraite de Constantine attend la mort, fidèle à sa devise : « Bonheur passe, honneur reste, »

Comme au bruit des obus et des balles son cheval, qu'il ne peut maintenir de sa main débile, se cabre et tourne sur lui-même, il s'adresse au jeune sous-officier de dragons, Louis de Cassagnac, portefanion du commandant du 3« corps : « Maréchal des logis, s écrie-t-il, maintenez mon cheval, tète à l'ennemi ! »

A Tun des moments les plus chauds de l'action, un obus tombe contre eux et fait explosion, les couvrant de poussière. Un éclat de ce projectile fait même voler à dix pas le képi du vieil Africain, mais saii:^ atteindre personne.

Pendant toute la durée de la lutte, les obus et la mitraille ne cessent de pleuvoir, comme le 16, sur le maréchal Lebœuf et son état-major.

Malgré cette grêle de fer et de plomb, ce vaillant soldat reste de longues heures immobile, près de 1' « Arbre mort ». Là, les projectiles allemands éclatent sans interruption. Le tableau, qui s'offre alors à tous les regards, est bien fait pour donner du cœur aux moins fermes.

Auprès du maréchal, le général Changarnier ; derrière, quelques officiers et le maréchal des logis, Louis de Cassagnac, porte-fanion. Au-dessus de ce groupe superbe on voit flotter la flamme tricolore.

L'escadron d'escorte a reçu Tordre de se porter à cinq cents mètres en arrière, pour s'abriter.

En avant du maréchal, une de nos batteries a beaucoup souffert; mais c'est bien pis encore sur la gauche, à la ferme de Moscou, qui est en feu et où, à deux reprises différentes, malgré les épaulements construits à Tavancc, il faut laisser les pièces pour emmener les hommes et les avant-trains à l'abri ailleurs, tant est meurtrier le feu de rennemi.

Sur toute la ligne de bataille, on n'entend toujours qu'une canonnade générale, qui couvre presque entièrement le pétillement de la fusillade.

En arrière, couronnant la crête de la vallée de Montvaux, on remarque les voltigeurs de la garde abrités dans des tranchées.

Vers sept heures, le général, commandant le génie du 3* corps

Aux avant-postca I

vient chercher la section du chemin de fer pour aller faire un travail en première ligne. Quand elle descend en avant de V « Arbre mort », à plein découvert, Tennemi, la prenant, sans doute, pour une nouvelle batterie, lui envoie une grêle d'obus ; mais, la petite colonne en est quitte pour prendre le trot, hommes et chevaux, et pas un projectile n'atteint ni les travailleurs, ni la voiture.

De Tautre côté du ravin de la Mance, qui sépare nos troupes de la route d*Étain, on distingue près de Gravelotte des masses ennemies considérables. Malheureusement on n'a sous la main qu'une batterie de mitrailleuses, et comme Tennemi est au moins à trois mille mètres, les « moulins à café », qui ont pris position, n'ouvrent

*** Garnibr FRÈnKS, éoitklrs. 121

pas le feu, ils ne servent qu'à attirer Tattention de rcnnemi, et celui-ci leur envoie des obus- La nuit approche; en même temps les nouvelles prennent une mauvaise tournure. On dit que le 6* corps, pris à revers sur sa droite» a dû se replier, entraînant dans son mouvement la moitié du 4'' corps.

Bientôt on voit revenir la division de dragons du général de Clérambault; elle n'a pu être employée et n'a fait que se promener sur le champ de bataille, sous les projectiles ennemis.

Vers huit heures, une canonnade épouvantable s'ouvre tout près du 3* corps. C'est l'artillerie de la garde impériale et plusieurs batteries de la réserve générale, qui protègent la retraite de notre aile droite.

— Le 3* corps, comme nous l'avons déjà raconté, était établi sur d'excellentes positions.

Trois de ses divisions (Montaudon, Nayral et Metman) occupaient trois fermes: Moscou, Leipsick et la Folie.

L'aile droite du 3' corps se rattachait par la division Montaudon à la division Grenier du 4* corps et Taile gauche par la division Aymard au 2= corps (Frossard).

Ces trois premières divisions de notre 3* corps avaient envoyé chacune des détachements dans le bois des Génivaux, qui forme comme un coin en avant du centre de la ligne de bataille.

Le bois est coupé par le ruisseau de la Mance; la défense est donc, par ce fait, en quelque sorte séparée en deux.

La partie du bois située plus au sud de la Mance se nomme plus particulièrement hois des Génivaux.

La partie située au nord se nomme bois de la Folie.

Les détachements français envoyés dans ces parties boisées avaient senti toute l'importance de cette position.

D'eux-mêmes, les soldats s'étaient mis au travail avec ardeur. Ils s'étaient couverts d'abatis et avaient montré beaucoup d'ingéniosité pour se mettre à l'abri.

L'ennemi fut frappé de Tintelligence que nos fantassins déployèrent chaque fois que l'impéritie de Bazaine ne vint pas entraver les belles qualités de nos soldats.

Au reste, remarquons-le, dans les articles de Revues militaires et dans les relations de combat, les Allemands parlent toujours avec admiration de l'habileté des Français à mettre les positions en état de défense.

Aux Génivaux les efforts furent prodigieux.

Comme on Ta vu, sous la protection des feux de ses batteries se croisant de Saint-Marcel à Doncourt, l'ennemi a constamment livré Tassaut pendant toute la journée du 18, à ce bois.

Mais cette sorte de place d'armes est gardée par les champions du 3« corps. La lutte dure longtemps, corps à corps, pied à pied. Les nôtres ont déjà appris par nécessité à se défendre dans l'ombre, à l'abri des bouquets d'arbres, quoiqu'il en coûte à leur bravoure loyale de se dissimuler ainsi Leurs maîtres eh cette tactique ténébreuse sont culbutés; plusieurs fois, ils reviennent vainement à la charge, en hurlant trois hourras, mais toujours ils sont refoulés dans le ruisseau de la Mance.

Malgré les obus, malgré les attaques des III* et VIII' corps au sud et de la 18" division (IX* corps) au nord, quatre mille Français tiennent tète à soixante-quinze mille Allemands et gardent le bois envers e* contre tous.

Le côté sud seulement est évacué, en partie, par suite de la prise de Saint-Hubert, mais les ennemis ne peuvent qu'amorcer, en quelque sorte, leur attaque sur un coin de la petite forêt.

Et même, comme on le verra tout à l'heure, à la nuit, ils l'évacuéront.

— Jusqu'à huit heures du soir, la canonnade a retenti avec une extrême violence sur le front du 3« corps.

A ce moment elle s'arrête et s'éteint rapidement. L'ordre est donné aux troupes du 3' corps de bivouaquer sur leurs emplacements de combat.

Seule, la division Montaudon, qui se trouve exposée à avoir l'ennemi sur son flanc droit par suite de la retraite de l'aile droite de l'armée, se tient en armes, sur son terrain, sans bivouaquer.

La division Nayral a été digne, ce jour-là, de son ancien chef, le brave Caslagny, blessé le 14, à Borny, par un éclat d'obus au côté gauche de la poitrine.

Vers huit heures du soir, toutes les compagnies du 90* de ligne sont réunies sur la lisière d'un seul bouquet de bois ayant à leur droite le 69* de ligne dans une position analogue et le 19* à gauche dans des tranchées-abris, ainsi que le 15» bataillon de chasseurs.

— Le 41 • de ligne a été porté, comme nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, vers la droite, afin de soutenir le A* corps.

— Le 69* de ligne s'est couvert de gloire dans sa défense héroïque du bois des Génivaux.

Un clairon de la 1" compagnie du 1" bataillon de ce régiment,

du nom de Deliquet, était avec ses camarades détachés en éclaireurs dans le bois et faisait vigoureusement son devoir.

Tout à coup de nouvelles troupes- prussiennes, surgissant de flanc, exposent à un feu croisé nos tirailleurs, qui sont forcés de se replier. A ce moment, un de ces tirailleurs tombe blessé. Alors, au lieu de suivre le mouvement de retraite, Deliquet reste exposé au double feu des fusils à aiguille et s'élance vers son ami. Il le relève, remporte tout sanglant et ne le quitte qu'après Tavoir placé dans un fossé, à Tabri des balles.

Le sergent Adam, de la même compagnie^ blessé très grièvement, voit accourir vers lui deux soldats qui veulent remporter. L'énergique sous-officier refuse leurs services.

« Je suis hors de combat, leur dit-il. Allez combattre, vous qui êtes encore valides. Pourquoi vous exposer pour moi qui ne suis plus bon à rien. »

Le caporal Rossi, de la 2* compagnie du 1" bataillon de ce même régiment, est atteint d'une balle en pleine poitrine. Il se sent frappé à mort. '< Je suis perdu, dit-il à ses camarades qui s'empressent autour de lui. Eh bien! Vive la France! »

— Protégé par d'excellentes positions, le 90" de ligne a seulement perdu dans cette journée huit hommes tués dont le capitaine Drapier et trente-sept blessés.

— Vers six heures du soir, au moment où la canonnade devenait plus vive et plus distincte sur le côté droit ainsi qu'en arrière de la division de Nayral, le 5" escadron du lO chasseurs à cheval, attaché à cette division, avait reçu l'ordre de se replier jusqu'à la lisière du bois de Chàtel-Saint-Germain et de prévenir le général de Nayral dans le cas où les mouvements de l'ennemi, en se rapprochant, tendraient à tourner les positions occupées par nos troupes.

Arrivé au point indiqué, le commandant de cet escadron longe le l^ois situé à l'est d'Amanvillers et, après avoir constaté la présence de nombreux escadrons au repos à la sortie de ce bois, vient rejoindre ses chasseurs.

A dix heures et demie du soir, l'escadron, afin d'éviter toute surprise, s'éloigne un peu du bois et, à onze heures, son commandant fait prévenir le général de Nayral, qui se tient à pied près de la ferme de Moscou, encore en flammes, que l'escadron est à quelques centaines de mètres en arrière de ses lignes et à sa disposition.

Le général, étonné d'apprendre que l'escadron est encore là, en témoigne sa satisfaction à l'officier qui s'est rendu auprès de lui et

ordonne aux cavaliers de mettre pied à terre, sans débrider leurs chevaux.

— Pendant toute cette journée, qui a été surtout au centre un long combat d'artillerie, la division Metman est restée immobile sous la grêle des projectiles allemands.

A la nuit elle conserve ses positions, en se faisant éclairer et garder en avant des tranchées, vers le fond du ravin de la Mance.

— Le-7° bataillon de chasseurs est resté, pendant plus de quatre heures, inébranlable à Feutrée du bois desGénivaux et a défendu cette position jusqu'à la nuit, sans lâcher d une semelle. Ce n'est qu'à bout (lo munitions qu'il bat en retraite sous une pluie d'obus et va rallier la division Metman, qui est restée dans les tranchées-abris pendant toute laction.

— Au ?• de ligne, les pertes sont des plus minimes. Ce régiment compte seulement un homme tué, deux blessés et quelques contusion- . nés, dont le lieutenant Paris, en dehors de la. 6' compagnie du V* bataillon, qui, en tirailleurs, a perdu une vingtaine d'hommes tués, blessés ou disparus.

— Le 1" bataillon du 29* de ligne est également demeuré en ligne de bataille sur le plateau.

Dès la matinée du 18, le sous-lieutenant Biot de la 5* compagnie de ce bataillon, commandée par le capitaine Riu, en voyant les batteries allemandes s'amonceler sur les hauteurs en arrière du bois des Génivaux et pendant que nos sapeurs du génie ébauchent des tranchées-abris, a envoyé chercher par ses hommes des fagots qui se trouvent déposés en grands tas en arrière de notre ligne et les fait placer sur les épaulements de ces tranchées, afin de mieux protéger les hommes

Dans cette position, le 1" bataillon du 29* de ligne, qui se trouve à coté des épaulements couvrant les trois batteries de la division Metman, essuie, toute la journée, le feu épouvantable des batteries ennemies.

Sous cette véritable trombe de fer et de plomb, ce bataillon, qui compte beaucoup de soldats non instruits, tels que des hommes de la seconde portion du contingent à peine dégrossis, et n'ayant jamais tenu un fusil chassepot avant le 14 août, ce bataillon, disons-nous, reste impassible.

Le colonel Lalanne se fait remarquer par son sang-froid. Debout, ainsi que tous ses officiers, derrière les tranchées où nos troupiers sont couchés, il anime le courage de ses hommes et montre le plus grand mépris de la mort.

Au moment où le tir de rartillerie prussienne est le plus intense, un soldat du 29" de ligne s'affaisse, frappé d'un éclat d'obus. Il se relève aussitôt de toute sa hauteur, comme poussé par un ressort, épaule son fusil, fait feu, en s'écriant: « Sales cochons de Prussiens!! » puis retombe raide mort.

A l'instant où les caissons des réserves des batteries de la division Metman arrivaient sur le plateau, ^fln d'apporter des munitions à la batterie de 4 du 11* d'artillerie, placée [à la gauche du bataillon du 29* de ligne, le feu de l'artillerie ennemie redouble de violence. Les obus tombent et éclatent de tous côtés.

Les chevaux des caissons de réserve s'arrêtent, à quarante mètres en arrière de la batterie, affolés par ces explosions multiples et, malgré le fouet et les éperons des conducteurs, refusent d'avancer.

A cette vue un jeune sous-offlcier d'artillerie, paraissant âgé de . vingt-cinq ans environ, sort de la batterie, court au convoi de ravitaillement et, se jetant sur les chevaux de tète du premier caisson, les saisit par la bride, s'y cramponne et les traîne littéralement jusqu'auprès des pièces de canon.

La nuit est complète lorsque le feu cesse. Les 2* et 3* bataillons du 29» (commandants d'Aubigny et Amyot), qui ont été successivement envoyés dans le bois des Génivaux, se retirent de ce bois et viennent rejoindre le i" bataillon sur leurs positions du matin, près delà ferme de Moscou.

Ces deux bataillons, le 3* surtout, ont disputé pied à pied ce bois à l'ennemi, qui l'a, de son côté, également évacué.

Dans ce combat à travers les fourrés et les taillis, nos soldats ont fait preuve d'une extrême énergie.

Fait digne de remarque : parmi les troupes allemandes qui combattent sur ce point, figure le 29* régiment prussien, qui a plus particulièrement à lutter contre le 29* de ligne trançtris.

Dans cette véritable lutte corps à corps, au fond du ravin de la Mance, un soldat du 3« bataillon de notre 29* est tout à coup saisi par un Allemand de haute stature, qui cherche à l'étouffer en le serrant dans ses bras robustes.

Se sentant défaillir et se voyant perdu, le Français, dans un effort désespéré, tranche d'un coup de dent le nez de son ennemi ; celui-ci roule à terre, entraînant son adversaire, mais un troupier du 29' dégage son camarade, en clouant le Prussien dans le sol d'un furieux coup de baïonnette.

Sur un autre point du bois des Génivaux, le sous-lieutenant Biot-

tôt (2» compagnie du 3* bataillon), jeune officier à peine sorti de Saintr Cyr, est entouré avec sa section, dans le ravin de la Mance, par tout un bataillon ennemi.

Après une résistance désespérée, il est obligé de se rendre avec ses hommes, mais sa défense a coûté cher à Tennemi. Aussi les Prussiens, n'écoutant pas d'autre sentiment que la colère qu'ils en éprouvent, saisissent le sous-lieutenant Biottot et le conduisent en arrière de leurs lignes, en le traitant avec une brutalité des plus révoltantes. Pendant ce trajet ce brave officier subit les traitements les plus indignes, insulté, frappé à coups de pied, à coups de poing, à coups de crosse, le visage ensanglanté et tuméfié.

Ces misérables Teutons lui arrachent ses armes, ses galons, son képi, lui volent sa montre et son argent et déchirent ses vêtements. Enfin M. Biottot a la chance de rencontrer un officier, qui parvient à l'arracher des mains de ces brutes et à le mettre à Tabri.

Quelle différence dans la conduite des soldats des deux nations !

Le 16 au soir, de nombreux prisonniers allemands, parmi lesquels on comptait des uhlans bleus, des houzards rouges et des cuirassiers blancs, défilaient près du 29* de ligne, placé en réserve en arrière de Gravelotte.

A la vue des uniformes ennemis, plusieurs de nos soldats, exaspérés de ne pouvoir prendre part à l'action, voulurent leur jeter Tinjure, mais les officiers français s'interposèrent aussitôt, et, à partir de ce moment, aucun cri, aucune menace ne furent adressés aux prisonniers nemis.

La bataille de Saint-Privat coûtait au 29» de ligne : le sous-lieutenant Baumel tué ; les capitaines Vigneaux, de Boubée; les lieutenants Bertin, Pelliat, Aimont, blessés ; le sous-lieutenant Biottot, disparu. Troupe: neuf tués, quatre-vingt-treize blessés et soixante-deux disparus.

— Le 59* de ligne (2* brigade de la 3* division) avait essuyé des pertes cruelles en officiers. Le chef de bataillon Bochet avait été tué. Treize officiers étaient blessés : MM. Duez, colonel ; Suisse, lieutenantcolonel ; Fauchon médecin-major ; Percheron, médecin aide-major , Boucherie, Paysan, de Brusley, Champs, Sohier de Gand, capitaines Dantec, Comte, Etienne, lieutenants ; Stouvenel, sous-lieutenant.

La troupe comptait trente-trois hommes tués et cent trente-trois blessés.

— Le 71* de ligne (£• brigade, 3' division) avait lutté jusqu'au dornier moment.

A six heures du soir, le 2* bataillon de ce régiment avait été envoyé pour soutenir la brigade Clinchant de la 1** division, qui occupait le bois d'Amanvillers.

A la fin de rengagement, chaque bataillon avait envoyé une section en avant, pour couvrir son front par une ligne de tirailleurs.

Dès la tombée de la nuit, ce régiment avait été joint à la division Montaudon (!•' du 3* corps) et participait aux opérations de cetlo division.

Vers dix heures, le général de Montaudon vient prendre le 2* bataillon du 73% qui occupait la lisière du bois d'Amanvillers, et conduit e:i personne une reconnaissance de nuit, ayant pour objet d'explorer les bois et la route de Brley à Châtel-Saint-Germain avant d*y engager sa division.

Cette reconnaissance prend ensuite Tavant-garde de la division Montaudon, au moment où celle-ci se replie sur Metz au petit jour.

La bataille de Saint-Privat avait coûté au 71' de ligne, trois officiers blessé : MM. Schmedter, capitaine; Pauvrehomme et Poli-Marchelte, lieutenants ; cinquante et un sous-offlciers et soldats tués et douze blessés.

— La division Metman avait donc perdu dans cette journée, où elle n avait été engagée que partiellement, cinq cent quatre-vingt-quatre officiers et soldats mis hors de combat.

Ces pertes étaient relativement faibles, comparées au nombre d'hommes atteints par le feu ennemi le 14 août, à Borny, où cette division avait perdu cinquante-quatre officiers et neuf cent quatre-vingt-un sous-offlciers et soldats tués ou blessés.

— Le 6* escadron du 10* chasseurs à cheval, attaché à la division Metman, avait été mis dans la soirée à la disposition du colonel d'artillerie de la Jaille, dont les batteries s'étaient placées en bataille sur le haut du plateau de Moscou et y étaient restées jusqu'à trois heures du matin.

— Vers la fin de la journée, la division Aymard (4" du 3« corps) occupait les positions suivantes :

Le 44" de ligne (brigade de Brauer) tenait Textrème droite, ayant lui-même, à sa droite, la division Metman; le 60" de ligne (brigade de Brauer) était au centre; la brigade Sanglé-Ferrier (80 et 85' de ligne) formait l'aile gauche; le !!• bataillon de chasseurs était placé en réserve.

Vers six heures du soir, la canonnade ennemie se ralentit. On s'attend à une attaque vigoureuse de l'infanterie allemande.

En obserration !

La nuit arrive. Le maréchal Bazaine fait monter sur le plateau le 3« régiment de voltigeurs de la garde, qui vient prendre position dans le boisdeChâtel-Saint-Germain, en arrière du !!• bataillon de chasseurs, pour parer à toute éventualité.

Mais Ténergie et la constance de la division Aymard rendent ces précautions inutiles : c'est en vain qu'un parti de cavalerie prussienne tente une charge; 11 échoue avant d'être lancé: quant à l'infanterie ennemie, qui est embusquée dans le ravin de la Mance, elle se borne à tirailler chaque fois que, de notre côté, elle aperçoit le moindre mouvement; mais elle ne fait pas même mine de vouloir aborder nos positions.

*** Garniir Frères, ioiTSURs. 422

Vers sept heures, la canonnade ennemie reprend avec une nouvelle violence. Les positions de la division Aymard sont couvertes de projectiles; au bout d'une heure cependant, le feu de l'artillerie prussienne cesse complètement, mais les détonations ne font qu'aller toujours en croissant sur la droite de notre ligne, vers le village de Saint-Privat-Ia- Montagne, où Ton pense que, de part et d'autre, il se produit un grand effort.

Vers le soir, les compagnies du 44* de ligne, placées dans les tranchées, se trouvent accablées de fatigue et à bout de munitions. Le lieutenant-colonel Chanteclair, commandant le régiment depuis la mort du brave colonel Fournier à Borny, conduit dans ces tranchées les réserves des bataillons et le 44* bivouaque sur ces positions si énergiquement défendues.

Le vaillant chef de bataillon Avrial, qui, comme nous l'avons déjà raconté, a été blessé au fort de la lutte, est évacué sur Metz à l'ambulance du grand séminaire, où il devait malheureusement succomber le 11 octobre suivant, au moment où il venait de recevoir le commandement du 11'' bataillon de chasseurs à pied.

Cet officier supérieur était un des plus braves officiers de notre armée.

Déjà au Mexique il avait eu la bouche brisée par un coup de feu. Il était à peine âgé de trente-cinq ans, officier de la Légion d'honneur et laissait une jeune femme et deux enfants.

Citons aussi parmi les soldats du 44* qui s'étaient particulièrement distingués ce jour-là, les sergents Grossetti et Lepiouffe.

— Le GO" de ligne avait, lui aussi, vaillamment rempli son devoir.

Signalons le trait admirable de stoïcisme d'un sous-officier de ce régiment.

Au moment où le jour commençait à baisser, les médecins de l'ambulance de la division Metman, qui avaient déjà dû changer deux fois de place pour essayer de se mettre à l'abri des éclats d'obus et de la mitraille, et dont les derniers blessés allaient prendre le chemin du village de Châtel-Saint-Germain — les médecins de cette ambulance disons-nous, virent arriver un sergent du 60 de ligne, dont le bras avait été broyé par un éclat d'obus.

Ce brave soldat venait seul du champ de bataille et marchait d'un pas ferme, supportant d'une main son bras cassé, qui ne tenait plus que par un lambeau de chair et un fragment d'étoffe.

« Qu'on l'emmène au village avec les autres, «dit le médecin major en le voyant arriver. Le digne abbé de Meissas, chapelain de Saîntc-

Geneviève à Paris et aumônier de la division Metman, intercède pour qu'on lui applique de suite un premier pansement. .

« Docteur, je vous en prie, dit Taumônier, voyez quelle horrible blessure, et il est venu seul, à pied, du champ de bataille.

— Eh bien, mon cher abbé, dit aussitôt le major, voulez-vous m'aider à le tenir, et, quoiqu'il se fasse tard, nous allons le tirer d'embarras? »

Tous deux font asseoir le sous-officier un peu à l'abri contré le talus. Le docteur Allaire, avec une merveilleuse dextérité, a bientôt fait de rectifier la blessure, de scier les pointes de l'os brisé et il achève de détacher le bras.

Le sergent est admirable d'énergie, regardant fixement Tabbé de Meissas, car le docteur Allaire lui a défendu de tourner la tête de son côté. Quand tout est fini, Taumônier place, sur les épaules du blessé, sa capote en glorieux lambeaux. Celui-ci refuse de prendre place sur un cacolet.

« Si le village est à dix minutes, dit-il, j'irai bien à pied.

— Je vais vous conduire à travers la prairie et vous mettre sur le chemin, » lui répond l'abbé de Meissas, en le prenant par son bras restant. A peine ont-ils fait quelques pas, que le sergent s'arrête : un obus vient d'éclater, à quelques pas seulement, enfonçant un fourgon, tuant un cheval et blessant deux hommes.

Jusqu'à ce moment la douleur a été si vive qu'il ne s'est pas aperçu de l'effroyable canonnade, qui couvre de projectiles cette partie du champ de bataille.

« Est-ce qu'ils en voudraient encore à mon autre bras? » s'écrie-t-îl presque gaiement, en tournant ses regards vers la ferme de Moscou que l'artillerie prussienne bat avec fureur.

« Quel beau soldat vous êtes, dit l'aumônier avec- admiration! quelle force et quel courage vous avez ! »

L'héroïque sergent tire alors de sa poche un petit livre tout couvert de sang vorsô pour la patrie.

« Voilà, monsieur l'aumônier, dit-il, ce qui me donne la force et le courage. » C'était Ylmitaiion de Jèsus-Christ.

Combien d'autres ont combattu et sont tombés en héros!

L'iiistoire, malheureusement, ne dira pas leurs noms et la postérité ne saura pas leur gloire ; c'est pourquoi nous sommes tous heureux de pouvoir sauver de l'oubli un de ces obscurs héros du 18 août 1870. Il s'appelait André Saboul, sergent au 60 de ligne.

— La brigade Sanglé-Ferrier (2* de la 4* division : 80' et 85' de ligne)

est restée victorieusement sut* ses positions, sans que Tennemi ait pu entamer ses lignes.

Les Allemands, qui sont entièrement épuisés, n'ont pu s'emparer, qu'au prix des plus grandes difficultés, de postes avancés comme le bois des Génivaux et la ferme Saint-Hubert; ils n'ont pu mordre au vif de la position.

Moscou, le Point-du-Jour et toute la haute chaîne de collines sont restés en notre pouvoir.

Et à la nuit, l'ennemi n'ose s'aventurer dans ce bois des Génivaux si chèrement conquis; cette position lui semble menacée : ill évacue.

A coup sur, sans le mouvement des Saxons et de la garde royale prussienne sur Saint-Privat, mouvement auquel Bazaine n'avait voulu opposer ni la garde impériale, ni l'artillerie de réserve, nous étions vainqueurs.

Nous voudrions, nous le répétons encore ici, pouvoir graver dans le cœur de tous les Français, que cette bataille de Saint-Privat eût été une grande victoire, si les Saxons et la garde prussienne eussent trouvé la garde impériale et notre réserve générale d'artillerie devant eux, à notre extrême droite.

— Cependant la nuit est venue; l'ordre, pour les troupes du 3' et du 2» corps, est de bivouaquer sur leurs positions, en attendant que le mouvement de retraite puisse se faire.

Tout le monde est en éveil; chacun s'attend à une attaque de masses d'infanterie ennemie, qui ont été signalées dans le ravin de la Mance, mais qui ne bougent point. Les soldats allument de grands feux et dînent d'un morceau de biscuit; en outre, les chevaux de la cavalerie et de rartillerie, depuis cinq heures du matin, n'ont ni mangé, ni bu, mais il n'y a pas à songer à les mener à Chàtel-Saint-Germain, avec l'encombrement qui règne sur la route.

La nuit est aussi fraîche que la journée a été chaude. Les hommes s'allongent autour des feux, où flambent des tonneaux défoncés, des débris de charrettes et de palissades. Mais bientôt il faut éteindre ces feux, car ils se voient au loin et attirent les balles des tirailleurs ennemis sur les troui)es établies en avant de la ferme de Moscou.

Le ciel est magnifique et la lune éclaire tous les environs. Le silence de la nuit n'est troublé que par la chute des débris de là ferme de Moscou, qui brûle toujours, et par quelques fusillades subites de part et d'autre.

— Fait triste à dire, plusieurs des blessés de la bataille du 16, qui ont été déposés dans cette ferme, n'ont pu en être retirés à temps, et

périssent brûlés vifs. Parmi ces malheureux, citons un jeune engagé volontaire au 5' hussards, nommé de Mertian, mis hors de combat le 16, quand son escadron, qui servait d'escorte au maréchal Bazaine, avait été chargé par les houzards de Brunswick. Transporté à la ferme de Moscou, le pauvre garçon, qui était admissible à SaintrCyr, y mourut de cette mort horrible.

Le cadavre du général de Marguenat, qui avait été tué le 16 août, en chargeant à la tête de sa brigade d'infanterie (1" de la 4* division du 6* corps), fut également consumé, sans laisser aucune trace dans cet incendie de la ferme de Moscou.

Voici comment le corps de ce brave général avait été retrouvé sur le champ de bataille et conduit à la ferme de Moscou.

Quand, le 16 août au soir, la nouvelle de la victoire de Rézonville était arrivée à Metz, un des honorables négociants du pays, M. Etlin, avait demandé des hommes de bonne volonté, pour aller relever sur le champ de bataille nos braves soldats tombés en combattant : six personnes se présentèrent. C'étaient MM. P. Vidal et L. Baudoin, de Paris; Gœtz, de Nancy; Gillet, de Lyon ; le comte Sponeck, jeune gentilhomme danois, et le docteur anglais Ward.

Ces dévoués citoyens, munis de brassards et d'un drapeau, se mettent en route pour Gravelotte, dans un break que M. Etlin a mis gracieusement à leur disposition. Arrivés à ce village, ils requièrent d'office tous les cacolets disponibles ainsi que les chariots de transport, au moyen desquels ils relèvent et pansent plus de six cents blessés, dans toute la nuit du 16 et la journée du 17.

Heureusement ils ont trouvé parmi les officiers prussiens, rencontrés sur le champ de bataille, des hommes parfaitement convenables, qui se font un devoir de conduire nos ambulanciers aux endroits où se trouvent nos blessés.

Leur service, des plus pénibles, vu les difficultés de transport pour les blessés, peut néanmoins être continué par eux jusqu'au soir du 17 août.

A six heures, au moment où nos ambulanciers se disposent à partir de nouveau pour aller relever quelques-uns des nôtres, qui se trouvaient dans un petit bois, à trois kilomètres de Rézonville, presque au milieu du camp prussien, le liameau de Flavigny, où s étaient arrêtés ces ambulanciers, est tout à coup occupé par un bataillon d'infanterie prussien. Le major, commandant ce détachement, leur interdit aussitôt de continuer leur service. Sur les observations, que lui font les Français, qu'ils sont là pour secourir leurs compatriotes

blessés, Tofficier allemand leur répond fort brutalement que Ton compte les employer pour panser les Prussiens, qui gisent en grand nombre dans les environs ; et nos ambulanciers sont faits prisonniers, avec défense expresse de sortir de Flavigny.

Heureusement pour eux, deux aumôniers prussiens ramènent, a à ce moment, au village, le corps d'un général français trouvé mort sur le champ de bataille ; nos ambulanciers sollicitent alors du major ennemi la permission d'accompagner jusqu'aux avant-postes français le cadavre du malheureux général, qui est celui du général de Marguenat.

Après quelques paroles échangées avec un général allemand, qui arrive à ce moment même à Flavigny, le major ennemi permet à deux des ambulanciers d'accompagner le corps du général : les quatre autres doivent rester prisonniers. MM. Gœtz et de Sponeck sont désignés par lui. Deux autres de leurs camarades, MM. Baudoin et Vidal, parviennent à les rejoindre.

Tous les quatre se présentèrent aux avant-postes français du 3* corps et remirent le corps du général de Marguenat, qui fut déposé dans la ferme de Moscou. On sait ce qu'il en advint.

— Mais revenons à la brigade Sanglé-Ferrier.

Vers dix heures du soir, une forte colonne ennemie sort de la ferme de Saint-Hubert, et arrive, grâce à l'obscurité, à quelques mètres du front de trois compagnies du 80* de ligne (4* compagnie du !•' bataillon ; 4« et 5* compagnies du 2").

Les Allemands, confiants dans leur supériorité numérique et croyant trouver nos soldats endormis, se jettent, la baïonnette en avant, en poussant de formidables hourras; mais ces compagnies, qui sont sur leurs gardes, reçoivent les assaillants par une décharge à bout portant, puis, les abordant à l'arme blanche, les repoussent et les culbutent dans le ravin de la Mance.

Pendant la journée, le porte-drapeau Klasy, du 80" de ligne, originaire d'Alsace, était tombé blessé en s'écriant avec rage : « Je ne pourrai donc pas continuer la guerre et contribuer à flanquer ces Prussiens dans le Rhin I »

Au moment où la dernière attaque ennemie s'est produite contre le 80"* de ligne, le capitaine Apchié, croyant- le drapeau compromis, a donné Tordre au lieutenant Gruet, qui a pris ce drapeau des mains du sous-lieutenant Klasy, de le rapporter au 2* bataillon. Mais au moment où il donne ses instructions au lieutenant Gruet pour la route qu'il a à suivre, ce brave capitaine s'affaiî:;se, mortellement frappé d'une balle.

Cependant le moment arrive de relever ce brave régiment, qui est à bout de forces. A onze heures et demie, la marche de la division Aymard et celle du 80' de ligne se font entendre vers Chàtel-Saint-Gcrmain, accompagnées du refrain de la retraite.

Un bataillon du 66** de ligne (2« division du 2** corps) vient remplacer, sur la position du Point-du-Jour, les compagnies du 80^ de ligne. LeS"" bataillon et les f et 2* compagnies du 1" bataillon de ce régiment, se ralliant derrière les débris enflammés des deux corps de bâtiment de cette ferme, se portent vers Chàtel-Saint-Germain, tandis que la 4* compagnie du 1" rejoint dans sa tranchée le demi-bataillon, dont elle fait partie, et qui est resté sous les ordres du capitaine Renouard.

Le capitaine Raynal prend alors le commandement de ce détachement.

. Dans le ravin de la Mance, du côté de Saint-Hubert, on entend comme un bruit de foule ; le canon s'est tu depuis plusieurs heures; quelques coups de fusil isolés rompent seuls le silence.

La ferme de Moscou brûle à droite et la flamme, atteignant Tétable i porcs, arrache à ces animaux des cris stridents, A gauche, les bâtiments du Point-du-Jour ne sont plus qu un brasier. En face, quelques maisons de Gravelotte sont également en feu.

Un bataillon du 44' de ligne, le 1" bataillon du 85®, les 3°, 4% 5* et G* compagnies du l**' bataillon du 80'» garnissent la tranchée-abri depuis la ferme de Moscou jusqu'à la Voie romaine. Unbataillon du 66% ayant lui-même à gauche le 76° de ligne (1" division du 2« corps), occupe la route de Metz, depuis sa rencontre avec la Voie romaine jusqu'au Pointdu-Jour. Un autre bataillon du 66° se replie en potence, face à Rozérieulles. En seconde ligne, derrière ce dernier, le 3° bataillon du 6G° de ligne et derrière les tranchées-abris, le 8* de ligne en entier (2° division du 2° corps), les uns et les- autres couchés à terre.

Le 3° corps, à Tabri de ce rideau, va, aux premières lueurs du jour, s'écouler à son tour par Châtel-Saint-Gcrmain, se retirant vers Lessy.

Vers minuit, Tennemi, comptant sans doute trouver le plateau désert, essaye une nouvelle tentative : une colonne ennemie, sortie de Saint-Hubert, s'avance en silence vers la tranchée que garde le 1°' bataillon du 85% sous les ordres du commandant Luccioni.

Accueillis à bout portant par une décharge de ce bataillon, surpris et déconcertés, les Allemands se rejettent en désordre dans le fond du ravin de la Mance, poursuivis par une vive fusillade de toute la prc-

mière ligne française, dont les sonneries répétées des clairons arrêtent bientôt le feu.

Ce fut le dernier effort des Prussiens entre les fermes de Moscou et du Point-du-Jour.

Cette journée avait coûté au 85« de ligne quatre officiers blessés : MM. Nottet, commandant ; Faucon et Wanhout, capitaines ; Prat, lieutenant; — troupe: six hommes tués; quatre-vingt-treize blessés et six disparus.

— Vers la fin de la journée, deux batteries appartenant à la réserve d'artillerie du 3* corps, les 1" et 2« du IT" d'artillerie, avaient reçu Tordre, au moment où le jour baissait, de se porter sur la droite, vers Montigny-la-Grange et Amanvillers. L'ennemi venait de s emparer de Saint-Privat. On voulait l'empêcher de se porter de là sur Amanvillers et d'occuper les routes de Lessy et de Ghâtel-Saint-Germain. .

Ces deux batteries se mettent donc en marche, en colonne par pièce, et défilent à l'abri des vues de l'ennemi, derrière les bouquets de bois qui s'étendent au delà de la ferme de Leipsick; mais, en arrivant au fond d'un pli de terrain que domine la ferme de Montigny-la- Grange, alors en feu, elles reçoivent l'ordre d'arrêter leur mouvement et de regagner leurposition de bataille primitive pour y passer la nuit, les pièces restant attelées. La nuit était alors complètement venue. .

— Comme on l'a vu, la division de dragons du général de Clérambault, qui formait, avec la brigade de chasseurs du général de Bruchard, la cavalerie du 3* corps, n'avait été, ce jour-là, d'aucune utilité, sur le terrain coupé de bois et de ravins que nos troupes occupaient.

La brigade légère avait été disloquée par suite du départ successif, aans la matinée du 18, des 2« et 3' chasseurs à cheval, qui, avec leur général, avaient été envoyés au 6» corps, et se trouvait réduite au 10* chasseurs à cheval.

Quatre escadrons de ce régiment servaient de cavalerie divisionnaire aux quatre divisions du 3^ corps, un cinquième escadron faisait le service d'escorte du maréchal Lebœuf. Il ne restait donc plus de cette brigade légère qu'un seul escadron : le 1" du 10* chasseurs à cheval, avec le colonel.

A sept heures et demie du soir, cet escadron avait repris l'emplacement qu'il occupait le matin avant la bataille et y avait trouvé les bagages de tout le régiment.

A ce moment, plusieurs projectiles viennent éclater autour flte cet escadron, et, par un hasard inouï, comme à Rézonville, pas un seul homme n'est atteint.

LE 3e CORPS CONSERVE SES POSITIONS 977

A huit heures du soir, Tordre est donné à la cavalerie du 3* corps de battre en retraite. Le 1" escadron du 10" chasseurs est placé à la gauche des dragons du général ^e Clérembault.

Toute cette division rompt par pelotons à gauche pour reprendre, en suivant la lisière du bois, le ravin très resserré, véritable défilé, qui conduit à la rampe de Ghâtel-Saint-Germain. Notre cavalerie passe ainsi près de la ferme de Moscou en flammes.

L'entrée du défilé est couverte par une forte batterie de la réserve d'artillerie du 3» corps, qui s'est placée à « TArbre sec », d'où elle répond vigoureusement aux batteries allemandes.

Celles-ci, qui savent que ce défilé est la seule ligne de retraite du 3* corps, ont recommencé à tonner de très près et avec une extrême furie sur la gauche, et font pleuvoir de nombreux obus dans ce ravin.

La colonne de cavalerie n'avance qu'avec peine, très lentement, et reste longtemps dans ce chemin encaissé et étroit, atrocement pierreux. A chaque pas, les dragons sont coupés par des canons, des caissons, des voitures du train, des bagages, des bestiaux abandonnés, descacolets de blessés que l'on évacue du champ de bataille. Parfois un essieu se brise et laisse un lourd chariot pour barrer la voie à tout ce qui vient derrière,

Des fantassins redescendent vers Châtel- Saint-Germain par bandes de six ou sept. Ces soldats, dont les mains noires de poudre et la culasse encrassée de leurs chassepots disent assez quelle part ils ont prise à la bataille, sont furieux contre leurs adversaires.

« Ces gueux-là, disent-ils, lèvent la crosse en l'air et, quand nous avançons, croyant qu'ils se rendent, ils nous tirent dessus. »

A chaque instant, on entend soudain un sifflement qui s'accentue et devient sinistre, puis, tandis que les fantassins se jettent à plat ventre et que les cavaliers se rasent sur le cou de leurs chevaux, une explosion soulève, près du défilr, la terre et les pierres; on reconnaît à leur bourdonnement, qui ressemble à celui d'énormes mouches, les éclats de fonte et de plomb qui circulent dans l'air, cherchant une tète à fracasser, une poitrine à ouvrir, des memljres à lacérer.

Par un hasard providentiel, personne n'est atteint. Les escadrons, qui sont en tète de la colonne de cavalerie, conservent constamment l'allure du pas, mais, soit qu'il y ait beaucoup de temps d'arrêt à cause de l'obscurité et des encombrements de troupes, soit que les premiers régiments de dragons aient exécuté des dédoublements quand la largeur du chemin l'a permis, le 1" escadron du 10* chasseurs à cheval,

*** GAnNiER Frèeis, Aditiurs. ^23

qui, on le sait, est à la gauche de la colonne, est toujours au trot ou au galop pour ne pas perdre la direction suivie; or, il cause, par la vivacité de son allure, une sorte de panique parmi les nombreux soldats arrêtés dans les malsons isolées ou pillant les voitures chargées do vivres et abandonnées pêle-mêle par les convoyeurs.

La division de Clérembault, en raison du grand encombrement, est obligée de traverser, en colonne par un, le village de Chûtel-Saint- Germain, où sont établies des ambulances; elle se croise avec des détachements de lanciers de la garde et de dragons de Timpératrice marchant en sens contraire.

De Chàtel-Saint-Germain, en suivant toujours la rampe, la colonne arrive à Longeau et de là se dirige à Moulins, pour y reprendre la grande route de Metz.

La nuit est très noire; aussi les colonels ont-ils soin de placer, de distance en distance, des trompettes qui sonnent le refrain de leurs régiments, afin de faire suivre les pelotons, qui se sont reformés au sortir de Châtel-Saint-Germain.

Grâce à cette précaution, les régiments de la division de Clérembault sont complètement ralliés au delà de la zone d'encombrement.

Arrivée à Moulins-lès-Metz, où la route est déblayée, la colonne part au grand trot, et de onze heures du soir à une heure du matin, la division de cavalerie du 3" corps se trouve tout entière réunie à son ancien bivouac du 15 août, situé à la maison des Planches en face la porte de Thionville.

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