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CHAPITRE PREMIKIl L'investissement de Metz

Formation de Tai-môe allemande, d'investissement. — Les sept corps du « l'riiice Iioui;e. » — L'ordre d'investissement du prince Frédéric-Charles. — Les Allemands investissent Metz. — Organisation du blocus. — Construction de batteries, de tranchées, d'abatis. — Destruction des ponts de l'Orne. — Inertie de Bazaine. — Arrogance teutonne. — Construction du chemin de for américain de Rerailly à Pont-à-Mousson. — Les ponts de bateaux à Hauconcourt et à Argancy. — Les observatoires. — Odieuse conspiration de Bazaine. — Manque de vivres de la cité de Metz. — Positions de l'armée française, le 19 août, sur la rive gauche de la Moselle. — Courageux sang-froid du chef des convo.> eurs du 3« corps, le 18 août. — Les positions ennemies, vues du Saint-Quentin. — Constitution d'une division de cavalerie pour le 6» corps. — Les quatre bataillons de la Moselle. — Travaux du génie. — Les forts de Metz. — La division de Laveaucoupet. — La garde nationale de Metz. — Son attitude patriotique le 18 août. — Un ancien colonel, simple garde. — Une noble émulation. — Mauvais armement. — L'artillerie de la garde nationale. —Ses chefs. — Son uniforme. —

l FRANÇAIS ET ALLEMANDS

Travaux allemands autour de Metz. — Les camps ennemis. — Effectif réel des forces allemandes de Tarmée d'investissement, — Exactions teutonnes àNovéant et à Bellevue. — Les fours de Vaux. — Outra-' es impunis à un vieil officier français. — Rupture des dernières communications de Metz avec la France. — Courage des 'employés du chemin de fer de TEst. — Un emploi utile de noire cavalerie négligé par Bazaine. — Convoi de vivres amené à Metz. — Découverte de quatre millions de cartouches. — Bazaine cache cette découverte. — Notre dernière communication détruite, le 20 août. — Travaux exécutés par le 8« de ligne. — Positions occupées par Tartillerie du 2« corps. — Des ruction des villas et des arbres de la banlieue de Metz. — Aucun rationnement. — Feu des forts. — Reconnaissance du 2« chasseurs à cheval. — Capture de voitures ennemies par le caporal Charnot, du 63* de ligne. — Les grand'gardes du 4» de ligne. — Les francs-tireurs messins d3 MM. Vever et Arnous Rivière. — Leur uniforme. — Le brasseur Hitter. — Sa troupe. — L*our5 blanc.

Le lendemain de la bataille de Saint-Privat, à laquelle les Allemands ont donné le nom de Gravelotte, le général de Moltke arrêta le plan de Tinvestissement de Metz. Un ordre, en date du 19 août 1870, onze heures du matin, décida que six corps d'armée prussiens demeureraient sur la rive gauche de la Moselle, tandis que la rive droite ne serait gardée que par le J«' corps et la division de réserve Kummer.

Ces dispositions suffisent à montrer que Tétat-major allemand redoutait une sortie dans la direction de Touest et n'ajoutait qu'une médiocre importance à une tentative sur Tautre rive de la Moselle.

En môme temps, les corps d'armée ennemis qui ont pris part à la bataille de Saint-Privat, se séparent en deux groupes. Une nouvelle armée, dite armée de la Meuse, est formée avec la garde royale, les IV* et XII* corps, les 5* et 6* divisions de cavalerie. Le prince royal de Saxe la commande. Son effectif, qui était de cent cinq mille hommes au début de la campagne, vient d'être réduit, à moins de quatre-vingt-dix mille par la sanglante journée du 18 août. Cette armée a pour mission d'agir contre Mac-Mahon, de le chercher partout où elle pourra le rencontrer, en combinant son action avec celle du prince royal de Prusse, de manière à faire jonction en temps opportun et à l'écraser avec des forces irrésistibles.

Sept corps d'cu'mée restent pour bloquer Metz, sous le commandement du prince Frédéric-Charles. Ce môme 19 août, le u Prince Rouge » régularise la situation, par l'ordre suivant, daté de Doncourt, onze heures du soir, qu'il faut citer en entier, car il fait connaître exactement les projets de l'ennemi et les

positions occupées autour de la place par les différents corps allemands :

« Chargé par S. M. le roi du commandement supérieur de l'armée d'investissement de Metz, se composant de la*I~ armée (y compris la division Kummer\ des II«, III^, IX» et X» corps, f indique ci-dessous les règles générales de conduite.

a Les troupes de blocus de la rive droite de la Moselle, se composant du I** corps de la !'• armée et de la division Kummer, qui vient de lui être attachée, ont la tâche suivante :

« 1« Resserrer la place par une ligne d'avant-postes, dans laquelle la cavalerie doit jouer un grand rôle, de manière à empêcher sûrement toute communication avec l'extérieur.

• 2« Répartir les troupes de telle sorte que, dans le cas où 1 ennemi ferait une tentative pour percer sur Thionville, elles puissent être réunies à temps sur la rive droite de la Moselle, dans une position, qui devra être choisie à cet effet.

« Dans le cas où Tennemi tenterait une entreprise de ce genre, les troupes d'investissement de la rive gauche viendront en aide à celles de la rive droite, en se portant vigoureusement sur le flanc gauche de l'ennemi ; elles passeraient à cet effet la Moselle, sur des ponts qui devront être jetés vers Hauconcourt et protégés par de petites têtes de pont.

« Le X« corps est chargé de jeter les ponts et de faire les travaux de fortification nécessaires au-dessous de Metz.

« 3» La tète de ligne du chemin de fer qui nous relie avec TAllemagne et notre premier centre de magasins sont à la station de Remilly. Pour la protéger contre une sortie, le !•' corps devra choisir une position où il serait, en cas de besoin, soutenu par les troupes les plus rapprochées, qui viendraient se placer sur ses deux ailes.

« 4« Si Tennemi, voulant entreprendre une opération d'une grande portée, dirige toutes ses forces sur un autre point, les troupes exposées à son choc devront céder et éviter d'engager un combat sérieux contre des forces supérieures.

« Pour les troupes d'investissement sur la rive gauche de la Moselle, les faits suivants sont à observer :

« !• Si l'ennemi cherche à percer du côté de Thionville, par la vallée de la Moselle, sur la rive gauche, il faut qu'il se heurte contre une position préparée à l'avance par le X» corps chargé de l'investissement de ce côté; cette position devra, en même temps, couvrir le pont qui sera jeté sur la Moselle. Dans ce cas, le corps le plus voisin du X« marcherait sur le flanc gauche de

Tennemi, et de la rive droite de la Moselle, on enverrait à l'aide par le pont.

« 2*» L'armée ennemie, battue et renfermée dans Metz, pourrait, après s'être tant soit peu rétablie, essayer de percer à l'ouest. La ligne' d'investissement devra être couverte par des abatis, des tranchées-abris et des retranchements se reliant exactement les uns aux autres; et la tentative de l'ennemi devra être arrêtée sur cette ligne, d'abord par les troupes placées en première ligne, puis par les corps de réserve, qui devront s'y porter en toute hâte.

« 3<> Si l'ennemi tente de pousser en avant, ou de percer en remontant sur la vallée de la Moselle vers Pont-à-Mousson, il devra être arrêté par le VII« corps; à cet effet, ce corp d'armée s'établira en amont de Metz, à cheval sur la rivière, assurera ses communications en jetant des ponts, fortifiera sa position et y résistera à l'ennemi, jusqu'à ce qu'il reçoive du secours sur ses deux ailes.

« Le VHP corps, se reliant au VII« et sur la gauche, occupera la ligne d'investissement jusqu'à hauteur de la ferme de Moscou et devra la fortifier. La ferme de Moscou forme au nord la limite du rayon d'investissement assigné à la I" armée, sur la rive gauche de la Moselle.

« Au nord du VIII» corps et se reliant à lui, la ligne d'investissement sera occupée par le II» corps, qui devra la fortifier; il aura provisoirement son quartier général à Verneville, il sera chargé de couvrir la route de Woippy à Saint-Privat.

« Le X» corps aura la tâche de couvrir d'abatis les coteaux de la rive gauche de la Moselle, de former une ligne de communication jusqu'à la rive gauche de la rivière, d'établir les ponts qui doivent être jetés et de les fortifier sur les deux rives.

« Les corps ainsi placés en première ligne, pour former l'investissement sur la rive gauche de la Moselle, organiseront le service de la répartition de leurs troupes, de telle sorte :

« !• Qu'il y ait sur la ligne d'investissement fortifiée de forts avant-postes prêts à marcher.

ce 2« Qu'une partie suffisante du corps soit commandée chaque jour pour le service des travailleurs, la ligne d'investissement devant être constamment renforcée.

« 30 Que le reste du corps soit établi en arrière, dans des camps de baraques bien construites et que l'on améliorera tous les jours, et placés assez près pour que les troupes puissent être amenées rapidement sur la ligne.

« Le 1I1« corps formera la réserve de l'aile droite de la ligne d'investissement et établira aux environs de la ferme de Caulre

des camps réguliers, que l'on devra perfectionner chaque jour.

« Le 1X« corps formera la réserve de l'aile gauche et sera établi dans des camps de baraques, entre Saint-Ail et Sainte- Marie-aux-Chênes.

M L'emplacement des quartiers généraux des divers corps est encore à déterminer ; ils doivent être, autant que possible, reliés entre eux et avec mon quartier général (établi provisoirement à Doncourt) par une ligne télégraphique. On commencera par établir demain une ligne télégraphique partant de Saint- Privât, passant par Verne ville et allant rejoindre le télégraphe (lu chemin de fer, dans la vallée de la Moselle, au-dessus de Metz.

« Les subsistances de l'armée d'investissement sont assurées:

« 1* Par le magasin principal de Remilly.

« 2<> Par le magasin de Pont-à-Mousson ; ce magasin sera alimenté par celui de Remilly ; on détachera immédiatement, pour y faire le service, comme garnison d'étapes et spécialement pour y réunir des voitures, un bataillon et un escadron de la division Kummer.

« 3« Par des réquisitions; elles devront être exécutées avec la coopération de l'intendance et l'aide de la cavalerie d'une manière systématique et étendues, aussi loin que possible, sur les derrières de l'armée.

a Les limites pour les réquisitions sont les suivantes: toutes les localités situées sur la rive droite de laMoselle et sur la rive gauche celles qui se trouventau sud de la route de Gravelotte à Conflans, à l'exception de celles qui sont situées sur la route même, sont à la disposition de la 1" armée.

« La I" armée devra détacher deux régiments de cavalerie, sous les ordres d'un commandant de brigade, pour cerner Thionville, sur les deux rives de la Moselle. »

La lecture attentive de cet ordre fait connaître dès à présent les dispositions principales prises en vue du blocus : nous retrouverons, plus tard, lors du siège de Paris, des mesures analogues; mais, dès à présent, on peut résumer en quelques mots le plan de conduite adopté par le prince Frédéric-Charles:

î« L'armée française ne pouvant nécessairement tenter sa sortie que par une ou plusieurs des routes principales, qui débouchent de Metz, ce sont ces routes que les corps prussiens auront plus spécialement à surveiller et à garder.

2» Deux lignes d'investissement autour de la place seront formées, toutes deux hérissées d'obstacles chaque jour plus

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redoutables. La première, défendue seulement par de puissants avant-postes, ne pourra être franchie par les Français, sans un vigoureux efifort, qui donnera le temps aux troupes allemandes de soutien de prendre, plus en arrière, la position qui aura été assignée à Tavance, et qui, fortifiée avec soin, pourvue de tranchées et de batteries, opposera à l'assaillant, épuise par une première lutte, un obstacle infranchissable.

Tels sont les deux principes qui se dégagent nettement de rc»Hlre si complet du prince Frédéric-Charles; ils expliquent comment les Allemands ont pu résoudre ce problème, qui, la veille encore, eût semblé impossible : investir, avec des forces relativement peu considérables, une armée retranchée dans une place forte comme Metz, ou dans une capitale comme Paris.

Dès la matinée du 19 août, les Allemands mettent à profit rinaction de Bazaîne, avec une promptitude et une ardeur extraordinaires. Sur les hauteurs de la rive gauche, si indignement abandonnées, qui vont maintenant se dresser devant lui comme une fortification naturelle et un obstacle infranchissai)le, sur tous les points de l'horizon qu'il peut découvrir, le maréchal voit luire, tout autour de Metz, les baïonnettes des switinelles prussiennes; au bord de tous les plateaux et à Textrémité supérieure de tous les cols, les batteries ennemies alignent leurs gueules menaçantes; des meurtrières sont pratiquéesdans les maisons abandonnées.

Le blocus s'organise avec une régularité mathématique. Derrière une première ligne de vedettes à pied et à cheval, circulant sans cesse, Toeil aux aguets, le doigt sur la détente du Dreyse pu du mousqueton, un cercle plus étendu de grandgardes campe dans les bouquets de bois, dans les plis de terrain, dans les fermes ou les villas de la banlieue messine ; plus loin encore, sur une troisième ligne, la hache et la pelle des travailleurs forment des retranchements, pour protéger une zone d*avant-po6tes.

Les Allemands dressent des batteries, coupent des arbres sur la lisière des forêts pour obstruer leschemins; dans les espaces nus, ils creusent des tranchées ; les villages se changent en forteresses, tous les murs, toutes les constructions deviennent des moyens de défense. Afin de compléter notre investissement, les Prussiens font sauter les ponts de TOme, affluent de la Moselle, et détruisent la ligne du chemin de fer, qui nous relie à Thionville.

Tous ces travaux peuvent s'accomplir, sans que rien soit tenté pour arrêter et inquiéter Tennemi. Bazaine laisse les Allemands travailler à leur guise, sans tenter la moindre démons-

tration. Pendant huit jours entiers, comme on le verra bientôt, il demeurera immobile ; c'est son plan qui se réalise.

Devant une telle inertie, les Teutons deviennent arrogants et trouvent très spirituel de placer près de leurs avant-postes des écriteaux portant ces mots : « Territoire prussien. On ne passe plus! » Ces inscriptions insolentes et les poteaux qui les supportaient, furent souvent renversés par nos vaillants soldats dans leurs sorties impétueuses de Servigny, de Peltre, de Ladonchamps; il ne dépendait même que du traître Bazaine que ces écriteaux ne fussent jetés dans le Rhin : mais hélas ! nous comptions sans la trahison de l'homme de Queretaro.

Le premier soin de Fennemi est non seulement de rétablir nos voies ferrées pour se ravitailler, mais aussi de construire, de Remilly à Pont-à-Mousson, de façon à contourner la place de Metz, un chemin de fer, suivant la mode américaine, c'est-àdire au moyen de quelques nivellements et de rails posés sur des traverses. On conçoit sans peine l'utilité que ce travail doit ^ avoir pour les Prussiens. 11 leur permet, en effet, de faire venir de l'intérieur de l'Allemagne, les vivres, les munitions qui leur sont indispensables. Commencé dès le soir de la bataille de Rézonville, le 16 août, ce chemin de fer mesurait environ trentesix kilomètres ; il traversait un pays accidenté. Trois à quatre mille ouvriers furent employés à cette œuvre, qui ne fut terminée qu'à la fin de septembre.

Afin de fermer encore plus complètement le cercle de fer qui nous entoure, dès le premier jour, diverses mesures sont prises par ordre du prince Frédéric-Charles.

Des ponts sont jetés sur la Moselle au nord de Metz, à Hauconcourt et au sud d'Argancy ; les quartiers généraux des différents corps sont reliés par un fil 'télégraphique. Des observatoires munis de lunettes sont placés autour de la ville sur les principales hauteurs : à Touest de Jussy sur le Horimont ; à Sainte-Barfoe, sur la hauteur au sud de Montoy ; 4 Mercy-le- Haut et sur le Saînt-Blaise.

Si les Prussiens ont atteint leur but en nous rejetant sous les murs de Metz, Bazaine n'a pas moins atteint le sien. En effet, que veut-il ? Être séparé par un cas de force majeure de l'armée de Mac-Mahon, le loyal soldat, son rival détesté, et de Napoléon m, qui hiî a donné Tordre de le rejoindre à ChÀlons. Prévoyant la défaîte prochaine de Tarmée de secours, qui va être abandonnée à elle-même, il veut mettre son armée sous la protection des forts de Metz et assister, sans même tenter sérieusement de se dégager, à la débàde des troupes de Châlons. Il ne peut prévoir le désastre de Sedan, la proclamation de la Répu-

blique et, dans le cas d'une défaite ordinaire et même de la signature de la paix, avec la régence de l'impératrice Eugénie, il apparaîtra avec son armée intacte, il sera Thomme de la situation, le ministre tout-puissant et désigné d'avance.

Ce plan machiavélique est audacieux, mais Bazaine se croit les talents nécessaires pour Taccomplir. Comme il a rêvé la couronne du Mexique, il rêve la toute -puissance, sous Fautorité Dommale d'une femme et d'un enfant.

Grâce à lui, le plan des Allemands n'a que trop bien réussi. Les communications de la ville de Metz et de l'armée du Rhin avec le reste du monde sont absolument coupées. L'attaque du 14 août à Borny, par une partie seulement des forces de Frédéric-Charles, n'avait pour but que de retarder notre marche; pendant que nous nous défendions vaillamment, le reste de ses contingents nous devançait dans la direction de Verdun. Le 16, à Rézonville, ils voulaient nous couper la route : nous avons lutté toute la journée sans perdre de terrain , puis couché sur le champ de bataille, mais pour reculer le lendemain, par ordre de Bazaine, jusqu'à mi-chemin de Metz. Le 18, enfin, nouvelle attaque : cette fois, nous avons été écrasés à notre droite et rejetés sous ces murs, où les Teutons veulent nous bloquer.

Tels sont les résultats du plan funeste, de l'odieuse conspiration de Bazaine, d'où vont sortir toutes les infortunes de la France. Non seulement ce misérable emprisonne dans un piège la principale armée du pays, sa dernière ressource peut-être ; non seulement il attire la seconde armée dans un autre piège, pour la faire détruire ou capturer,mais il annule, du même coup, la place forte où il abrite sa perfidie. Metz est jugée imprenable; il a trouvé moyen de la désarmer.

Approvisionnée, comme elle l'est, avec une simple garnison de vingt mille hommes et défendue par une population héroïque, Metz, dit l'historien allemand Niemann, opposerait aux Prussiens une barrière infranchissable. Cet avantage considérable de laisser un dard dans le flanc ou dans les reins de l'ennemi, Bazaine, le grand homme de guerre, s'arrangera pour le supprimer ; il combine toutes ses mesures pour que la cité vierge tombe entre les mains des envahisseurs. Les deux cent mille hommes, qu'il y enferme, vont dévorer toutes les ressources alimentaires de la ville, la condamner à une famine plus ou moins prompte, en sorte que, dans un avenir peu éloigné, il aura la gloire de livrer aux Prussiens, non seulement notre armée la plus aguerrie et la plus nombreuse, mais notre forteresse la plus puissante. Jamais affreux complot n'a eu d aussi lamentables effets.

L'INVESTISSEMENT DE METZ g

Le 19 août au matin, la plus grande partie de Tarmée française est descendue dans la plaine de la Moselle située sur la rive gauche de ce fleuve, et, dans cette journée, chaque corps prend ses campements à 1 ouest de Metz :

Le 2« corps, entre Longeville et les pentes du Saint-Quentin.

Le 3« corps, dans le col de Lessy. — La 1" division (général Montaudon) s'établit sur une croupe du Saint-Quentin qui supporte le fort de Plappeville et d'où Ton découvre, à* travers les arbres, une belle vue sur les environs. Les tentes sont dressées dans des jardins remplis d'arbres fruitiers et particulièrement de pruniers de l'espèce dite mirabelle, une célébrité du pays. — La 2« division (général Nayral) occupe la pente du Saint-Quentin qui s'élève au-dessus du village de Plappeville. — La 3« division (général Metman) campe face au col de Lessy, dans le large pli de terrain, qui s'étend du fort de Plappeville au fort Saint-Quentin. La l^* brigade (général de Potier) s'établit dans les vignes, sur trois lignes, le7«de ligne au centre, ayant à sa droite le 7« bataillon de chasseurs à pied et à sa gauche le 29« de ligne. En seconde ligne la brigade Arnaudeau (59° et 71» de ligne). — En réserve se tient la 4* division (général Aymard).

Les officiers du 3« corps retrouvent au fort de Plappeville leurs bagages, dont ils sont séparés depuis le 13 août et qui ont pu être sauvés le 18, grâce au sang-froid et à l'énergie du prévôt du 3« corps. Ce jour- là, ce convoi se dirigeait sur Plappeville, quand, près d' Aman villers, des obus viennent à tomber cinq cent mètres environ de la colonne : voyant un certain désordre se produire parmi les convoyeurs, cet officier supérieur de gendarmerie leur dit tranquillement : « N'ayez pas peur, mes amis, et au trot! » Le convoi prend aussitôt cette allure, en observant le meilleur ordre et parvint à arriver, sans encombre, jusqu'au fort de Plappeville, après avoir traversé le ravin de Châtel- Saint- Germain tout encombré de troupes et de convois.

Le 20 août, les troupes du Z^ corps sont sur pied dès cinq heures du matin. En avant des forts de Plappeville et du Saint-Quentin, à un kilomètre environ, se trouve un retranchement inachevé : on en décide l'achèvement; en outre, le long de la crête du plateau du Saint-Quentin, qui borde la vallée de la Moselle, on établit une série de petits abris pour huit ou dix hommes destinés à surveiller les villages de Sey et Chazelles et tout ce revers du Saint-Quentin.

Les officiers du génie et leurs sapeurs se mettent aussitôt à la besogne et font travailler les troupes d'infanterie sous leur direction. Du haut du Saint-Quentin, on voit les travailleurs ennemis remuer aussi la terre sur les hauteurs occupées Tavant-

veille par nos 2« et 3« corps. A l'aide d'une forte lunette, on aperçoit des détfiuîhements allemands au château de Frescaty. Audessous du plateau, le long de la Moselle, s'étend le campement du 2« corps, entre le Ban-Saint-Martîn et Longeville. De cette hauteur du Saint-Quentin le coup d'oeil est magnifique : le village de Plappe ville à mi-côte, le col de Lessy occupé par les troupes et le fort profilant ses arêtes dures au-dessus; vers la droite, le camp s'abaissant dans le vallon et s'étendant au loin, du côté de Woippy jusqu'à la Moselle.

Le 4» corps est établi entre les hameaux de Tignomont et du Sansonnet.

Le 6« corps entre le Sansonnet et le saillant nord du fort Moselle, le 12« de ligne ( division Tixier) campé im peu en arrière de la ferme de Saint-Éloi, entre la route de Thionville et la Moselle.

La cavalerie du 6« corps est constituée avec le 2« chasseurs d'Afrique et les trois régiments de chasseurs à cheval de la brigade de cavalerie légère du 3« corps, mis à la disposition du maréchal Canrobert. Cette division, placée sous le commandement du brave général du Barail, va bivouaquw sur les glacis du fort Moselle, à la porte de Thionville, et garde cette position jusqu'à la capitulation. En première ligne, la première brigade (général de la Jaille) : à droite, le 2« chcusseurs d'Afrique, à gauche le le lO» chasseurs de France; en seconde ligne, la deuxième brigade (général de Bruchard); 2« et3« chasseurs de France. Seul, le 3« escadron du !()• chasseurs à cheval reste attaché au maréchal Leboauf, dont il forme l'escorte.

Les 5e et 6« batteries du t9« d'artillerie, attadiées à cette division, campent également sur les glacis du fort Moselle, devant la porte de Thionville, dans le jardin d'une villa.

La garde impériale s'établit dans l'intérieur des lignes, entre les villages de Devant-lès-Ponts et du Ban-Saint-Marttn.

La réserve de cavalerie, sous les ordres du génial de Forton, campe à Tlle Chambière où elle sera réunie, quelques jours après, avec la cavcderie de la garde.

La réserve d'artillerie s'établit également dax» cette lie.

En outre, la 3* division du 2* corps, laquelle, sous les ordres du général de Laveaucoupet, avait été littéralement décimée le 6 août, à la défense du plateau de Spickeren, se trouvait à Metz depuis le 12 août et avait été désignée pour former la garnison de cette place avec les isolés de toutes armes, les convalescents, cinq mille hommes de garde nationale, deux bataillons de la garde mobile de la Moselle et les dépôts des 1« et !?• d'artillerie.

En outre, on forma, le 17 août, quatre bataillons d'infanterie

L'INVESTISSEMENT DE METZ If

dits b€Uaillons de la Moselle, avec des détachements des !!•, 27», 46«, 86* et 88* de ligne, envoyés pour rejoindre leurs régiments respectifs au 5* corps et qui avaient été coupés dans Metz. Ces bataillons ét€dent exclusivement réservés à la défense de la place.

Le !•» bataillon était commandé par M. Drouet, major au 44» de ligne. — Le 2« bataillon par M. Fischer, chef de bataillon au 88* de ligne (ce bataillon avait été formé avec un détachement de sept cent cinquante hommes du 88* de ligne» parti de Cahors sous les ordres du capitaine Prendergast ). — Le 3« bataillon, par M. Outhier, chef de bataillon au 98» de ligne. — Le 4® bataillon, par M. Thoni de Reinach, chef de bataillon au 73« de ligne. Ce» quatre bataillons forent licenciés le 28 octobre.

Nos corps d'armée étaient établis sous la protection des forts, protection presque illusoire, dans cette circonstance, car les forts de Metz étaient loin d'être terminés. Commencés en 1867, ils avaient été bientôt abandonnés, pour n'être repris qu'au moment où il était démontré que nous devions nous mettre sur la défensive, c'est-à-dire après Spickeren et Frœschwiller. Les travaux sont alors activement repris; on s'occupe sans relâche dé les terminer, d'armer les fortifications de la ville et d'en achever les défenses extérieures.

La l** compagnie de mineurs, capitaine Duboys, du 3« régiment du génie, est envoyée au fort Saint- Julien, pour le mettre eiv état de défense avec la il» batterie du 15« d'artillerie, qui établit ses mitrailleuses en position sur les terre-pleins de ce fort.

La ?• batterie du 15« d'artillerie est employée à l'achèvement et à la mise en état de défense du fort de Queuleu. Les bastions^ 4, 5 et 6 lui sont assignés comme postes de combat.

La 13* compagnie des sapeurs, capitaine Viez, du 3* régiment du génie, est occupée aux travaux de défense du fort de PlappeviUe.

La 1** compagnie de sapeurs, capitaine Fontaine, du 3* régiment du génie, est employée aux travaux d'organisation du fort BeDe-Crmx, dont la garnison est formée par le 10* bataillon de chasseurs à pied et dont les pièces de position sont servies par les artilleurs de la 8* batterie du 15* d'artillerie, qui ont versé leur matériel de campagne à l'arsenal.

L'objectif de l'armée de Metz a été fort réduit par les pertes successives des luttes acharnées des 6, 14, 16 et 18 août. Le 19 du même mois, jour de notre arrivée sous cette ville, cette armée comptait à peiné cent quarante mille rationnaires, y compris la divisîoii de Laveaucoupet, laissée dans cette place, environ sept

mille hommes, et cet effectif diminua chaque jour par les maladies, sans possibilité de combler les vides.

Cette infériorité numérique n'était pas sensible, tant que nous restions dans nos camps, parce que l'ennemi avait à placer ses troupes sur un cercle plus grand; mais il avait encore sur nous un grand avantage : celui d'occuper des positions fixes, convenablement choisies dans le voisinage des routes que nous aurions pu prendre, et, en cas de tentative de sortie, nous étions amenés à une lutte à découvert, contre des ouvrages fortifiés et des abris protecteurs. Si Tarmée allemande avait à redouter l'action des forts, à l'abri desquels nous étions placés, nous avions aussi à tenir compte des ouvrages qui protégeaient les lignes prussiennes.

A côté de notre armée, la garde nationale de Metz se fit remarquer par son ardent patriotisme. Le 18 août, pendant que la canonnade grondait sur les lignes d'Amanvillers, les braves Messins indignés de voir verser inutilement des fiots de sang dans trois combats successifs et pressentant que l'action engagée à Saint-Privat aurait un résultat décisif, voulurent, à tout prix, combattre aux côtés de nos vaillants soldats.

Le général Coffinières, commandant la place, essaie de calmer les esprits par un ordre du jour, qui recommande aux gardes nationaux d'avoir confiance dans l'armée. L'agitation ne se calmant point, le commandant de la garde nationale, M. Garnier, ex-colonel de la garde impériale, ordonne aux citoyens de se rendre à leurs compagnies respectives et d'y rester jusqu'à ce qu'un nouvel ordre les en relève.

L'indignation des gardes nationaux est à son paroxysme; un grand nombre proposent d'aller, tambour battant, jusqu'au Ban- Saint-Martin, où ils espèrent trouver le quartier général de Bazaine, et là, d'obtenir, de gré ou de force, l'ordre de marcher en avant. Ils partent, en effet, par la porte de France; mais, non loin de là, ils se trouvent en face de huit mitrailleuses, disposées en demi-cercle, et sommation leur est faite d'évacuer immédiatement la plaxîe,sous peine d'être passés par les armes; on les menace ensuite de les rechercher pour fait d'insubordination et d'embauchage de militaires.

La population comprit en voyant rentrer ces soldats citoyens, les larmes aux yeux et le cœur meurtri, que le sacrifice était consommé. En effet, on savait déjà, dans la soirée du 18, que l'investissement était complet.

Le 22 août, le nouveau commandant de la garde nationale, M. Laffitte, en vertu de la loi du 13 juin 1851 et de celle du 12 août 1870, informe la population de Metz que tout Français,

âgé de vingt à cinquante-cinq ans inclusivement, doit être garde national.

Cet appel excite un élan unanime : de nombreux citoyens, que leur jeunesse ou leur âge trop avancé n'appellent pas à ce service, sollicitent l'honneur de prendre rang : d'anciens magistrats, des officiers en retraite donnent cet exemple. Dans la compagnie que commande M. Réau, officier démissionnaire et directeur du Courrier de Meurthe-et-Moselle, un ancien colonel de cavalerie est simple soldat, sur sa propre demande. Après trois semaines d'exercice, les gardes nationaux messins manœuvrent tous comme de véritables soldats.

Cependant Tarrêté, qui réorganise la garde nationale, y appelle aussi les étrangers admis à la jouissance des droits civils. Ces étrangers appartenant presque tous à la nationalité allemande, sont incorporés et armés malgré les protestations des citoyens. Cette légèreté est d'autant plus condamnable que les Prussiens n'ont déjà que trop de facilité pour introduire dans Metz, un espionnage régulier, ce que le maréchal Lebœuf a exprimé en ces termes :

« Les Prussiens étaient exactement renseignés sur tout ce qui se passait dans Metz. »

L'enrôlement de la garde nationale ne dura pas moins de quinze jours; car on ne fit grâce d'aucune des formalités administratives. Cette garde nationale avait pour tout uniforme une blouse en toile, couleur café au lait , avec ceinturon ; plus une casquette dont la couleur de la passe indiquait le numéro du bataillon. Elle n'avait pour armement que des fusils à tabatière; on s'émut du mauvais vouloir de l'administration militaire à son égard, et, conformément à une décision prise dans une réunion â F Hôtel de Ville, une députation d'officiers se rendit auprès du général Cofflnières pour demander un armement plus sérieux. Ce général refusa de donner des chassepots, sous prétexte qu'il n'y en avait pas a^sez dans les arsenaux, bien qu'il s'y trouvât vingt-six mille fusils de cette espèce avec les munitions nécessaires, et cela parce qu'il y avait des inventaires et qu'on gardait ces armes avec un soin jaloux.

Du reste l'hostilité du gouverneur militaire de Metz à l'égard de la garde nationale de cette ville, se manifesta en toute occasion ; ainsi, il alla jusqu'à lui refuser l'autorisation de l'exercice à feu.

L'artillerie de la garde nationale fut réorganisée pour le service des remparts; les anciens artilleurs y étaient seuls admis; en ime seule journée, plus de deux cents se firent inscrire à l'Hôtel de Ville. Leur uniforme était le même que celui de la

garde nationale, avec cette différence qu'une bande rouge ét€ût cousue sur la couture du pantalon. Ces artilleurs formèrent cinq batteries commandées par les capitaines Murscb, Coussin, Pistor» Dessus et Espagne, et sous les ordres du chef d'escadron Coussin et du capitaine adjudant-major Sabattier.

— Grâce à Tinaction volontaire de Bazaine, du 19 au 20 août, les Prussiens utilisent en paix les loisirs que leur fait notre armée.

Des observatoires ont été établis sur tous les points culminants : de la flèche de la cathédrale surtout, on peut suivre tous les mouvements de Tarmée ennemie et se rendre compte de son activité, car, de tous côtés, on aperçoit des reconnaissances de cavalerie ou des grand'gardes d'infanterie. Il n'y a plus d'illusion possible, il devient évident que le blocus est commencé. L'ennemi active son travail pour nous enceindre de batteries et fortifier, d'abord, les points par lesquels nous pouvons tenter de nous frayer on passage.

Les Allemands, comme une lèpre qui s'étend, se sont avancés vers le pays haut. Les bulletins de renseignements donnent -chaque jour le détail des nouveaux ouvrages entrepris par les soldats du Prince Rouge.

Les travaux commencent d'abord sur la route de Metz à Briey, par Saulny, et sur celle de Metz à Thionville, par les deux rives de la Moselle; puis à Ars^ à Magny, à Ars-Laquenexy, partout autour de nous, se dessinent, à petite distajice, les ouvrages prussiens. Sur les routes, des tranchées sont creusées, protégées par des abatis, et, sur les positions culminantes, des batteries montrent bientôt leur relief. Vany, Maboy, Fèves et Sémécourt, commandant la plaine de Thionville qu'on a négligé d'occuper, sont les premiers points fortifiés par les Allemands au nord. Leurs grand'gardes s'installent au château de Ladon- <^hamps.

A Test, ils occupent la ligne qui se rend de Vrémy à Ars- Laquenexy, en passant par Failly, Servigny, Nouilly, Noisseville, Montoy, Coincy et Colombey : au sud, ils s'installent à Peltre, à Ars-sur-Moselle et dressent des batteries en face du fort de Queuleu.

A Touest, ils s'installent dans les positions abandonnées par nous les 18 et 19 août, c'est-à-dire Saint-Privat, Vaux, Jussy, Châtel-Saint-Cermain, Vigneulles, et les bois qui en dépendent. Des travaux sont exécutés à Jussy et à Sainte-Ruffine, malgré le voisinage du fort Saint-Quentin.

Des camps considérables s'organisent à Sainte-Barbe, à Malroy, à Saint-Privat, à Saubiy, à Frascati, à Ars et à

Novéant. Les Allemands continuent à recevoir, sans nul obstacle, leurs approvisionnements et leurs munitions par le chemin de fer de Forbach. La station de Gourcelles devient une sorte de tête de ligne et de dépôt général. Une grande ambulance est installée à Aubigny, où des sœurs catholiques de Cologne arrivent pour soigner les blessés et les malades.

L'armée allemande restée pour bloquer Metz, sous le commandement du prince Frédéric-Charles, est formée de sept corps: le 1*' (général baron von Manteuffel), le VII* (général von Zastrow)^ le VII1« (général von Gœben), ces trois corps composant Tarrnée .du général von Steinmetz ; le !!• (général von Franzecki), le 111* (général von Aivensleben II), le IX« (général von Manstein), le X« (général von Voigts-Rhetz), appartenant tous les quatre à Tarmée du prince Frédéric-Charles; les 1" et 3» divisions des troupes de réserve du général von Kummer et la troisième brigade de cavalerie de réserve. Tous ces corps réunis devraient composer un effectif de deux cent quarante-trois mille soldats ; mais trente cinq mille au moins ont été tués ou blessés dans les récentes batailles; en y ajoutant les malades, il ne faut pas évaluer les assiégeants à plus de deux cent ou deux cent cinq mille ho.nmes. Un nouveau corps d'armée, sous les ordres du grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, est en marche pour venir les renforcer et arrivera dans une dizaine de jours. Les troupes déjà sur le terrain forment, autour de Metz, un vaste cercle qui mesure cinquante kilomètres de développement.

Partout où les Allemands s'installent, on signale des traits de pillage et d'exactions. A Novéant, dans une maison, après une nuit d'orgie, ces excellents Teutons brisent tout chez leur hôte forcé, et, descendus à la cave, finissent par ouvrir les tonneaux et laissent couler sur le sol le vin qu'ils ne peuvent plus boire.

A Bellevue, arrivant le soir dans une maison de campagne, dont les propriétaires sont à Metz, ils brisent grilles et portes, boivent vins et liqueurs et emportent sur une charrette de réquisition venant de Maizières, les meubles et les provisions. Ils se retirent le matin, après avoir galamment distribué à plusieurs filles du village, les gravures, tableaux et menus objets qu'ils ont trouvés detns cette villa.

Dans le village de Vaux, les fours des deux boulangers ne fonctionnent que pour les Allemands. Deux factionnaires empêchent les habitants d'apporter leur pâte. Ceux-ci font leur pain dans leurs maisons, comme ils peuvent. Puis, un détachement vient le leurprendre, sinon il faut donner deux francs. Les insolvables sont forcés d'aller travailler aux tranchées.

Un ancien commandant de la garde nationale rurale est indignement outragé par des officiers prussiens. Sa demeure ayant été envahie par un détachement et ces officiers ayant aperçu son sabre et ses épaulettes disposés en trophée, ces chevaleresques Germains lui jettent ses épaulettes à la tête, après les avoir foulées aux pieds. Le commandant indigné provoque en duel, malgré son âge avancé, les officiers qui lui répondent en ricanant. L'état-major prussien, saisi de la plainte de ce digne vieillard, se contente de répondre qu'en efiel « ce n'est pas bien >».

Ajoutons à ce sujet que le capitaine adjudant-major Desbuttes du 64« de ligne ayant été blessé d'une balle à l'épaule, le 14 août, à la bataille de Borny, et étant tombé au milieu des lignes prussiennes, a été frappé de nombreux coups de crosse, et notamment d'un coup sur la tête, par des soldats du 44* régiment prussien.

— Le maréchal Bazaine avait si peu l'intention de quitter Metz, que le blocus matériel ne lui suffit pas ; il voulut être séparé intellectuellement de la France et prit ses mesures pour y parvenir. On se souvient que deux détachements de la grosse cavalerie saxonne avaient coupé les fils électriques et détruit partiellement le chemin de fer de Thionville, dans la soirée du 18 août. Ils s'étaient ensuite retirés au plus vite.

Le lendemain, 19 août, les courageux employés du chemin de fer de l'Est-, ayant fait des reconnaissances avec leurs locomotives, constatent que les Allemands ne se sont pas encore établis dans la vallée de la Moselle au nord de Metz, et que les dégâts sont peu considérables et faciles à réparer. Les fils télégraphiques sont en effet rétablis aussitôt et la communication avec le nord momentanément maintenue. Les courageux employés de l'administration offrent même de reprendre le service sur-le-champ et d'entretenir les communications, pourvu que la ligne soit suffisamment protégée contre les incursions de l'ennemi.

Rien n'est plus facile avec les vingt-six régiments de cavalerie dont dispose Bazaine. Quel usage plus précieux peut-on ftiire de ces nombreux escadrons? Ces treize mille cavaliers peuvent protéger la voie sur un développement considérable. On peut enfin faire appuyer ces cavaliers par des fantassins d'élite bien commandés, placés sur les convois. Nul doute qu'on entretiendra ainsi la circulation pendant un certain nombre de jours et jusqu'au moment où les Allemands descendront dans la vallée avec des masses imposantes. Mais le commandant en chef ne veut rien faire et si le télégraphe peut

encore être utilisé jusqu'au 20, on le doit au dévouement des employés de la Compagnie de l'Est, qui suppléent à TindifiTérence du commandant en chef.

11 y a pourtant une raison particulière pour protéger la voie aussi longtemps que possible. Le msLréchal sait que deux convois, l'un de vivres, l'autre de munitions, destinés aux troupes de Metz, ont été dirigés par les lignes du Nord puis arrêtés à Longwy, quand on a annoncé la prétendue marche sur Verdun. Les faire arriver à Metz doit donc être pour Bsizaine tout à la fois une nécessité et un acte de prévoyance ; or ce résultat ne peut être obtenu qu'en assurant la marche des trains. Mais il se contente de prévenir du fait la Compagnie de l'Est, en l'invitant à se mettre en mesure de ramener ces convois dès que la voie sera rétablie, mais sans rien faire lui-même pour obtenir ce résultat. Le chef de l'exploitation fait de son mieux et il parvient à faire entrer dans Metz le convoi de vivres ; l'autre est attendu dans la journée du 20, mais on doit le retenir à Thionville, quand on y apprend la nouvelle rupture de la ligne.

Ce jour-là, en effet, quelques détachements prussiens ont reparu dans la vallée de la Moselle et force a été d'interrompre la circulation. Deux des régiments de la nombreuse cavalerie tenue immobile dans le camp retranché, suffisaient pour refouler les Allemands, entretenir les communications et assurer le passage du train : mais, le maréchal Bazaine ne veut pas qu'un seul homme se mette en selle. £t il a Paudace de télégraphier, de crier à tue-tête qu'il manque de munitions.

Pendant qu'il se prive à peu près volontairement des ressources en munitions amoncelées dans Thionville, un hasard prodigieux répare sa faute et fait découvrir, dans Metz même, des ressources dont on ignore l'existence. Au milieu du trouble et de l'agitation qui régnent en cette dernière ville, depuis le commencement de la guerre, on a accumulé dans les gares les marchandises apportées par les trains, sans ouvrir les caisses ni se préoccuper de leur contenu : approvisionnements et matériel encombrent ainsi la voie. Au moment du blocus de Metz, les employés de la Compagnie de l'Est songent enfin à vider les gares en dehors de la zone des fortifications. Pendant ce travail, le 20 août, on découvre, dans les ateliers du chemin de fer, un convoi entier de munitions (plus de quatre millions de cartouches), dont personne n'a eu connaissance, ni le maréchal, ni le commandant de l'artillerie, ni ie chef de l'exploitation.

Ainsi, grâce à l'activité déployée par l'arsenal de Metz et à la découverte de ce convoi, l'armée se trouve, à la date du 20 août»

presque aoBsi bien pourvue qu'au début de la campagne. Cette heureuse nouvelle est annoncée au maréchal Bazaine par le général Soleille, qui demande formellement qu'elle soit communiquée à 1 armée ; il n'est pas donné suite à cette demande ; ajoutons cependant que le 23 août, il fut porté, indirectement, il est vrai, à la connaissance de Tannée qu'elle était réapprovisionnée en munitions* comme au commencement de la guerre. Cet avis» rej^ à la fin d'une dépêche presa*i vant de veiller avec le pfais grand soin à la conservation des munitions, perdait toute son importance; il semblait destiné uniquement à relever le vox^eÀ des troupes fâcheusement impressionnées par les bruits r^mndus sur la pénurie des muniti<xis. Il ne rappelait ni les chiffres présentés dans la lettre du général SoleiUe, ni l'annonce de la découverte de quatre millions de cartouches à la g€ure. Aussi cette communication passa-t-elle à peu près inaperçue pour les commandants de corps, comme nous le verrons, lorsqu'il sera question de la conférence tenue le 26 août.

En résumé, l'approvisionnement était considérable. Tel qu'on le connaissait le 18 août, il était suffisant et il permettait de poussa sur Verdun. Le maréchal dissimula la vérité à ce sujet. Mais, comme nous 1 avons dit, on découvrit à Metz une réserve énorme, dont l'étrange désordre qui existait partout, laissait ignorer Teiistfiace. Cet appoint considérable p^mettait de tenter de nouvelles batailles, de reprendre l'offensive.

Le maréchal cacha ce fait heureux à son €urmée, il voulait justifier son inaction par le manque de cartouches.

Le 19 août, au matin, la route de Paris nous était fermée. Le courrier de Verdun revenait précipitamment à Metz avec ses dépèches, qui avaient manqué de lui être prises par les uhlans. D'autre part, on apprenait que le fil télégraphique fonctionnant sur la ligne de Briey- Verdun-Paris, avait été rompu la veille par les Prussiens ; la ligne de Paris, qui passe par les Ardennes, fonctionna jusqu'au 20 a^ût. Celle de Thion ville-Luxembourg cessa le service la dernière, au moment où les Prussiens occupèrent Meuzières-lès-Metz. C'était notre dernier moyen de communication avec Paris et le reste de la France.

A partir du 20 août, Metz fut donc séquestrée et ne fut plus reliée qu'à ses forts. Durant deux jours encore, Bazaine expédia par des émissaires quelques dépêches, qu'on allait porter à des bureaux télégraphiques et qui tombèrent presque toutes, on ne sait pourquoi, entre les mains des Allemands ; elles ont été publiées par les feuilles prussiennes. Puis, le maréchal n'essaya plus de communiquer avec Tarmée de secours. C'est un travail que de déguiser sa pensée, de masquer ses projets. Le général

L'INVESTISSEMENT DE METZ If

en chef Ta désormais garder le silence ; il n'aura même plos besoin de mentir.

— Il n'y eut dans cette période de sept jours, qui s'écoula du 19 au 26 août, ^ où les deux strmées furent en présence, que quelques coups de fusil échangés entre les avant-postes et quelG[ues coups de canon tirés par les forts, qui essayaient de détruire les batteries que les Prussiens s'occupaient à établir autour de la place.

Pendant cette période, notre armée se réorganise sur la rive gauche de la Moselle: les divisions sont occupées à la construction de tranchées et de batteries et au service des grand'gardes. Les Prussiens déploient une égale activité, barricadant les routes, les villages aux abords de Metz et se préparant ainsi à repousser toute sortie.

Le 20, les AHemands ayant construit sur les hauteurs de RozérieuUes des batteries menaçantes pour les campements du 2« corps, les troupes reçoivent l'ordre de se couvrir de ce côté, au moyen d'ouvrages de campagne. Dans la nuit du 20 au 21, le 8* de ligne, sous la direction de ses officiers, construit trois grandes places d'armes bien défilées, d'une épaisseur et d'un relief considérables, capables chacune d'abriter un bataillon entier. Elles sont séparées par de larges intervalles, qui rendent l'offensive facile.

Les batteries du 5" d'artillerie attachées à la division Vergé (1" du 2« corps) quittent le terrain de manœuvres du Ban-Saint- Martin, le 20 dans la matinée.

La 12« campe en arrière de Ijongeville, dans un champ à droite de la route, contre les dernières maisons du village. Deux pièces sont mises en batterie, derrière un petit épaulement, sur la route de Moulins; un service de grand'gardes, commandé par un lieutenant, est établi près des pièces. La batterie est placée sous les ordres du colonel de Waldner de Freundstein, qui occupe Longeville avec le 55* de ligne.

Les 5* et €• batteries s'arrêtent dans un i)etit jardin, à droite de la route, im peu en avant du pont du chemin de fer de Thion ville, à côté du 3* régiment de lanciers et des batteries de la réserve du 2« corps. En face, au delà de la route et contre le remblai du chemin de fer, campe la brigade-mixte Lapasset. Les autres troupes d'infanterie du 2* corps sont sur les pentes du Saint-Quentin. Le même jour la 7* batterie (2« division) se porte sur les pentes, à cinq cents mètres en arrière de Sey.

Le 20 août, la 12« batterie du 8* d'artillerie, attachée à la division Tixier (!'• du 6* corps), verse à l'arsenal un caisson

et trois arrière-trains, qu'elle a ramenés du champ de bataille de Saint-Privat, où elle les a recueillis. En môme temps, la division d'artillerie composée des 9« et 10* batteries du 13« régiment passe à la réserve dartillerie du 6« corps, commandée par le lieutenant-colonel de Montluisant, un des héros du 18 août.

A peine installés dans leurs campements, nos soldats ont la douleur d'assister à un sacrifice trop grand peut-être, celui des maisons nombreuses et des plantations d'arbres séculaires (jui entourent la ville. Ces sacrifices sont commandés par la défense des places fortes, mais nous sommes en mesure de défendre la place de nos avant-postes, et peut-être pourrionsnous épargner aux propriétaires le chagrin d'une véritable dévastation.

Une masure encore plus efficace consisterait à faire affluer dans les magasins de la ville et de Tarmée toutes les nombreuses denrées que renfermaient encore les nombreuses fermes des environs : blé, vins, céréales, bestiaux, etc. Quelques jours auparavant, on n'a pas voulu effrayer les populations, en leur prescrivant d'apporter tout ce qu'elles possèdent; mais maintenant, il devient d'une absolue nécessité de ne rien laisser aux mains de l'ennemi, qui ne va pas tarder à nous entourer, et d'augmenter nos ressources, ainsi que celles de la ville, pour faire face à tout événement ; les paysans qui se sont réfugiés en ville ont bien apporté des provisions, mais ils ont à peine de quoi se nourrir pendant un mois, et Metz sera afl*amée par Tsirmée grossie de ces fuyards. Il est regrettable que ces mesures de prudence aient été négligées; plus tard, nous verrons combien plus de prévoyance nous aurait servi, en prolongeant notre existence sous Metz.

— Bien que bloquée, notre brave armée n'a pas encore perdu un atome d'espoir. L'ennemi nous entoure complètement, mais sans nous serrer de trop près. Nos forts, à peine profilés avant la déclaration de guerre, commencent à prendre un ab respectable, et sont complètement armés. De temps à autre, leur grosse voix, dominant tous les bruits de la nature et le bourdonnement des campements, fait trembler les échos.

Le 20 au matin, le Saint-Quentin tire du côté de Rozérieulles et du Point-du-Jour sur des reconnaissances ennemies et Plappeville du côté d'Amanvillers et de Saulny.

Vers huit heures du soir, une colonne ennemie s'ét^nt approchée du fort Saint-Julien, par la vallée de la Moselle, une trentaine de coups tirés par trois mitrailleuses de la 11« batterie du 15« d'artillerie, aux distances de quatorze cents, quinze c^nts et seize cents mètres, suffisent pour l'éloigner.

L'INVESTISSEMENT DE METZ 2t

Cette canonnade réjouit le cœur de nos soldats; car c'est, à la fois, un signal de ralliement et un cri d*alarme. Ce suprême appel doit retentir jusqu'au cœur de la patrie, tout en encourageant les camarades dont on est séparé. Saint-Julien ne dit-il DasàXhionville et Saint-Quentin à Verdun : « Nous sommes la: n

Le même jour, vers quatre heures du soir, le commandant Pinochet, avec les 2« et 3« escadrons du 2« chasseurs de France, conduit une reconnaissance sur la route de Maizières, en passant par Woippy. A cet endroit, le 2« escadron se dirige sur Saulny et le 3« sur Maizières. De petits détachements, commandés par un maréchal des logis ou un brigadier, parcourent les villages de Noroy, Fèves, Sémécourt, où on leur signale l'approche des Prussiens, qui viennent d'occuper Maizières.

Dans la matinée, le caporal Charnot, du 63« de ligne, avec trois hommes de son escouade, s'empare de deux voitures chargées d*avoine appartenant aux Allemands et dont les conducteurs, s'étant égarés dans leur marche, sont venus se heurter à nos avant-postes.

Le 4« de ligne (1" division du 6» corps) reste campé toute la journée du 20 août, à la « Maison du Camp », protégé, comme la veille, à six cents mètres en avant, par ses grand'gardes et ses petits postes. Les grand'gardes sont postées sur la ligne de fossés profonds et garnis débroussailles, qui s'étend de l'est à l'ouest, sur la rive gauche de la Moselle, sur une étendue d'environ un kilomètre. Ces fossés sont prolongés dans la journée, par une ligne de tranchées-abris, qui, partant de ce fleuve, sur notre droite, remonte au nord-ouest pour rejoindre le fossé.

Dans le courant du jour et jusqu'à la nuit, les éclaireurs prussiens sont signalés par les gens du pays et par nos éclaireurs du côté de Saint-Rémy et des Maxes, à quatre ou cinq kilomètres en avant de notre front. A l'heure de la retraite et sur Tordre du général Péchot, le !•' bataillon du 4« de ligne est envoyé par le colonel Vincendon pour renforcer nos grand gardes et leur servir de soutien. Ce bataillon prend position à quinze cents mètres en arrière de celles-ci, et dès lors, le gros des grand'gardes est réparti en petits postes sur toute la ligne des tranchées-abris et des fossés naturels. Leurs doubles sentinelles sont placées de cinquante en cinquante pas, de manière à observer de loin le terrain qu'elles ont devant elles. Les consignes les plus sévères sont données pour assurer la surveillance et préserver des surprises.

La nuit se passe sans incidents.

De son côté^ le 28* de ligne (4* division du 6* corps) ayant aperçu quelques uhians dans la plaine, en avant de Woippy, et craignant ime attaque sur cette position^ se porte sur le plateau qui domine ce village au-dessus du cimetière. U reste dans cette position jusqu'au 2& août et va alors camper au Sansonnet.

— Cependant des compagnies de francs-tireurs s'organisent parmi cette admirable population de Metz qui n'a qu'une ambition : partager les dangers de l'armée. Ces compagnies rendront des services à coup sûr et par la connaissance complète du pays, et par rhabiletô comme tireurs de la plupart des jeunes gens de la cité messine. Ces francs-tireurs portent la veste et le pantalon de coutil gris, ainsi qu'une petite casquette de même étoffe, avec .la cocarde tricolore.

Le brasseur Hitter, qui a déjà rendu de réels et nombreux services, avant Tinvestûsement, pendant les grands combats livrés autour de Metz, est autorisé le 22 août, par le commandant militaire de la place à réunir autour de lui vingt-cinq hommes braves et déterminés, pour former une compagnie d'éclaiiréurs, dont le seul objet sera de s'emparer, par la ruse ou par la force, des convois ennemis. Déjà» les 15 et 16 août, il s'est emparé de plusieurs voitures appartenant à l'armée allemande et^ U 20 août, il a fait à lui seul trois Prussiens prisonniers.

Ce chef de partisans est un vieillard robuste et trapu, aux larges épaules, au visage franc et énergique, encadré par une longue barbe blanche. Ce modeste héros, qui parle avec la même facilité les langues française et allemande, a conservé toute Tardeur et la témérité confiante de la jeunesse, unies à un intelligent sang-froid. Il est coiffé d'un chapeau de feutre gris, vêtu d'une blouse grise, d'un pantalon large et de grandes guêtres. Il porte gaillardement son fusil de chasse en bandoulière et à sa ceinture une paire de pistolets. Il est bien connu dans la ville, où il avait rétabU la brasserie modèle de la rue Mazelle. Durant le blocus, ce vaillant patriote devint des plus populaires comme tueur de Prussiens et ceux-ci le surnommèrent, à raison de sa carrure et de la couleur de sa bctrbe, le vieil Ourt blanc.

Une compagnie de francs-tireurs messins fut aussi organisée et placée sous le commandement de M. Yever. Casernes au fort de Queuleu, ils en surveillaient les abords, comme le faisaient les firancs-tireurs de M. Arnous-Rivière, casernes au fort Saint- Julien. A l'affaire de Peltre, notamment, nous verrons ces braves jeunes gens combattre avec l'armée et prendre d'assaut le village de Vany.

Digiti

CampemeiUs françAU lor les glacis d« M«ts.

Les Allemands de M tz. — L'espionnage. — Papiers pris àLadonchamps. — Les espions Schill et Jacob. — Mauvaise police. — Encombrement des ambulances. — Hôpitaux improvisés dans les édifices publics. — Sollicitude de révoque de Metz. — Indifférence de Bazaine. — M"»« Cahen. — A la caserne Coislin. — Les quarante-sept ambulances de Metz. — Les baraquements du Polygone. — Les wagons de l'Esplanade. — L*orage du 20 août. — Blessés inondés et noyés. — Mauvaise qualité du pain. — Blessés recueillis par les habitants. — Dévouement des Messins. — Honneur aux femmes de Metz 1 — Insuffisance du corps médical. — Un travail écrasant. — Paroles héroïques d'un blessé. — Aération des locaux affectés aux blessés. — Dévouement patriotique des ouvrières de la manufacture des tabacs. — Insuffisance du linge. — Pas de chloroforme et d'éther. — Intrigue inf&me de Bazaine. — Mac-Mahon pris au piège. — Les dépêches de Bazaine du 18 et du 19 août — Dépêche de Bazaine à Mac-Mahon du 18 août. — Dépêches du 18 à l'Empereur. — * Rapport du 19 de Bazaine. — Les dépêches du 19. — Les émissaires. — Les garde» forestiers Braidy et Tlssabré. ^ Leur voyage. — A Metz. -^ Vingt

ft^ncs I — Le retour. — Le forestier Scalabrino. — De Verdun à Metz. —A Saint-Privat. — Dans une écurie. — Le retour. — Le forestier Guillemin. — Trop tnrd. — Le commandant Magnan. — Evariste Lagneaux. — Voyage de M. Renou et du baron Larrey.

— Les douaniers Pattié et Weber. — M™» Sil>eux. — Le forestier Déchu. — Dix-sept lettres portées à Metz par le môme émi snire.

— M"« Moulh. — MM. Deviéville et Lalouctte — Le docteur Bélisay. — Le sieur Ranson. — La femme Guépratte. - Le marOchal des logis d'artillerie de Redet. — MM. Marcherez et Fineiie

— Les agents Rabasse et Miès. — Alexis Guillaume. — Haine . sourde de Bazaine contre les émissaires.

Les Messins se préoccupaient beaucoup de la présence dans leurs murs d'une grande quantité d'Allemands, qui y étaient avant la guerre et de ceux qui y étaient arrivés depuis. Parmi ces Teutons, beaucoup avaient des allures suspectes; mais, dans une ville ordinairement peuplée de beaucoup d'Allemands, il est difficile d'observer une surveillance efficace. On sait cependant que les Prussiens ont de nombreuses intelligences dans la place, que tous les mouvements de notre armée leur sont connus et que déjà l'espionnage a été pour beaucoup dans nos premiers revers; nous en avons acquis la certitude par le jugement et la condamnation de Schill, que nous avons déjà racontésdans notre tome II; ce misérable, qui, jouant un double rôle avec les Français et les Prussiens, et recevant d 3 l'argent des deux mains, avait causé nos trois défaites de Wissembourg, de Frœschwiller et de Spickeren, en donnant aux Allemands, les renseignements les plus circonstanciés sur les mouvements de Tarmée française. L'exécution de cet espion eut lieu, le 28 août, dans les fossés de la ville, derrière la citadelle.

On sait quel emploi nos ennemis ont su faire de l'espionnage dans cette douloureuse campagne. C'est un des ressorts que les Prussiens satrent faire mouvoir et dont ils retirent les plus grands avantages: -ils ne dissimulent pas cette tactique sous un nom honnête. Parmi les papiers de l'état-major prussien, qui s'était établi au château de Ladonchamps et dont nos soldats s'emparèrent par surprise, pendant le blocus, on trouva une pièce, portant entête : « Renseignements fournis par les rapports,' par le service occulte {espionnage) ^ par les ballons ». Cette pièce donnait l'emplacement de tous les corps d'armée autour de Metz, l'effectif de ces corps et la position des défenses de nos avant-postes.

*. Dans une autre circonstance, nous avions à rendre soixantedix prisonniers blessés à l'armée prussienne; celle-ci fit connaître les noms de ceux qu'elle désignait, avec l'indication du

lieu où ces hommes étatent triaités; quelcfues-uns môme étaient chez des particuliers, dont on donnait le nom, la rue et le numéro. Qu'on juge par ces faits de l'organisation de l'espionnage à Metz et des difficultés de rien préparer, qui ne fût aussitôt connu de l'armée d'investissement.

Schill fut, croyons-nous, avec le juif Jacob, pris à l'attaque de Peltre, le seul espîoa fusillé à Metz, et cependant la ville et les camps pullulaient d'émissaires allemands, qui renseignaient admirablement l'ennemi, même, comme nous venons de le dire déjà, sur les décisions secrètes prises dans les conseils de guerre. On arrêtait bien dans la ville et aux alentours, un nombre considérable de suspects que la foule voulait écharper, dont elle déchirait les habits et qu'elle couvrait de boue et d'immondices, pendant qu'on les nnenait à l'état-major de la place; mais la police avait la main si heureuse que c'était toujours sur des gens inoffensifs et principalement sur des journalistes qu'elle la laissait tomber.

—Au début du blocus, l'attention générale était surtout portée sur les nombreux blessés, que nous avions accumulés dans la ville. L'encombrement des hôpitaux et dos ambulances ne fut pas lune des moindres difficultés pendant le siège; il fallut pourvoir aux soins de vingt-deux mille blessés ou malades. Pour suppléer aux hôpitaux envahis, on installe en ville quarante-sept ambulances. Les institutions, les lycées, les écoles municipales deviennent autant d'ambulances, où les professeurs, répétiteurs, employés, sont transformés en infirmiers. Les couvents, les casernes, les jardins publics, des églises sont affectés à la même destination. Une feule sympathique ne cesse de s'y presser, apportant à nos blessés des présents et des consolations et les soignant avec un zèle toujours croissant. L'évèque de Metz fait tous les jours une tournée dans les ambulances, mais on n'y voit jamais le maréchal Bazaine, qui doit pourtant bien une visite à ses blessés et le témoignage de sa satisfaction aux infirmières volontaires, qui luttent de dévouement.

A l'ambulance du jardin Fabert, admirablement tenue par la Société internationale de secours aux blessés, une Parisienne, riche et élégante, appartenant au meilleur monde, M*« Cahen, passe littéralement ses nuits et ses jours au chevet des blessés, qu'elle soigne avec un courage moins rare que Ton ne pense chez les femmes.

A l'ambulance de la caserne Coislin, une jeune ouvrière, que Ton nomme Marie, prend sur le temps de son travail pour soigner les malades et récolte pour eux dans ses journées du

linge, dont elle fait âe la charpie, assise aQfnrès de lenr lit, égayant cette sombre salle dliôpital de son gai babillage.

L'ambulance établie dans la salle de Técole protestante, est desservie par les deux instituteurs de Metz et de CooreeUes- Chaussy, Tinstitutrice, et visitée avec la plus louable solticitude par le docteur Masnou du 0* d^artillerie.

L^ambulance, du Saulcy est partagée en deux divisions : la première dirigée par Tabbé Belley et la seconde par Fabbé Colard. T^e local devenant insuffisant, une nouvelle ambulance «st installée sous le toit hospitalier de Tasile de Sainte-Blandine, dans la rue Samt-Marcel.

Partout le service des ambulances est admirablement organisé. L'hôpital Bon-Secours est une merveille d'ordre et de régularité, ainsi que les ambulances de TÉcole de musique, de Sainte-Chrétienne, de Satnt-Clément, de la Manufacture des tabacs, de Téglise Saint-Simon, du quartier d'artillerie, des établissements des jésuites et de Sainte-Chrétienne, de l'hospice des Israélites, de la direction d'artillerie, des orphelinats, de l'École normale, des Récollets, de l'École d'aipplication, du Palais de Justice, du jardin de l'Esplanade, de la caserne du génie, du grand séminaire, de la maison d'arrêt, de l'Hôtel de l'Évèché, de l'Hôtel de la Préfecture, où sont soignées les notat)ilités militaires, etc...

Mais, ces quarante-sept ambulances ne suffisant pas, un immense baraquement est établi dans le Polygone. L'Esplanade, la belle et joyeuse promenade il y a un mois, devient suceur^ sale des hôpitaux. On y établit une vaste ambulance composée de tentes coniques et de wagons de chemin de fer, dans lesquels on a établi des lits. De nombreuses baraques sont installées dans rUot Chambiére et on y entasse malades et blessés.

Les baraquements du Polygone, construits trop à la hâte, n'offrent pas, en cas de mauvais temps, un abri suffisant. Le 20 août, une violente ondée d'orage, .qui crève sur Metz et ses environs, est fort pénible pour les pauvres blessés. Les planches mal jointes laissent tomber la pluie dans l'intérieur. Ces douches glacées forcent ces malheureux à se réfugier clopin- •clopant, sous les appentis, où ils trouvent un meilleur abri; là, ils s^entassent, en grelottant et, la bourrasque finie, ils doivent regagner leurs lits trempés d'eau. On s'attendait à ce que l'autorité militaire prescrivit des mesures pour rendre les baraque^ habitables, mais aucun ordre ne fût donné.

Dans niot G2iambiëre, le spectacle est encore plus affreux : la Moselle a débordé et envahi les baraquements. Les malheureux, se sentant soulevés par le Ilot montant, n'ont plus de voix

pour appeler. Quelques-uns, effrayés, se traînent en bas de loirs lits et sont noyés. On reprocha à Tadministration du génie d'avoir nuuK[ué de prévoyance : car personne à Metz n'ignQre qa'k cette époque de Tannée, la Moselle est sujette à des inondations» qui couvrait le terre-plein de TUot.

On se plaint aussi de ce que les blessés et les malades n'ont pas la nourriture nécessaire : le pcân qu'on leur donne, semblable à celui qu*on distribue à la population, est fade par l'absence de sel, lourd et de si mauvaise qualité, que les meilleurs estomacs ne le digèrent qu*avec peine.

Cependant les ambulances^ les hôpitaux et les baraquements étant insuffisants, tous les hab tants, riches ou pauvres» vont spontanément s'inscrire à la municipalité 4)0ur mettre à la disposition de l'autorité militaire, des chambres, des lits, des soins surtout, et prennent chez eux des blessés, autant' qu'ils peuvent en loger. Bientôt les maisons particulières sont remplies de malades, depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux mansardes. Toute la population messine est, dans cette circonstance, comme bien d'autres, admirable d'abnégation, de dévouement. Tout le monde se multiplie pour secourir nos soldats mutilés.

Cette explosion de charité illustre Metz, autant que tous ses autres titres de gloire. Il est des cités célèbres qui ont repoussé victorieusement les ennemis de la patrie; Metz l'a fait ! Il y en a qui se sont ensevelies sous leurs murs pour ne pas se rendre; ketz aurait su le faire 1 Mais l'histoire cite peu de villes qui se soient vouées plus généreusement aux devoirs de l'hospitalité.

Dans cette occasion, les femmes de Metz se montrent à la hauteur des circonstances douloureuses où se trouve leur cité, en rivalisant de zèle et de dévouement Ouvrières et grandes dames se rencontrent et se coudoient sans répugnance, sur le terrain de la charité : c'est à qui apportera dans les ambulances, des vivreSr des vins généreux, des vêtements... Et si l'on pouvait trouver une image parfaite de l'égalité et de la fraternité, il la faudrait chercher parmi ces femmes de cœur, qui, sans ostentation, ont oublié leur travail, leur rang, leurs scrupules ou leurs plaisirs, pour soulager ceux qui souffrent, passant des jours et des nuits à secourir toutes les infortunes.

Ces gardes-malades improvisées pénètrent dans toutes les tentes, dans toutes les ambulances, pour accomplir les fonctions les plus pénibles et les plus répugnantes, avec cette bonne humeur, cette délicatesse et cette discrétion, dont les femmes semblent avoir le secret. Tous nos braves soldats sont émus de ces soins dévoués et intelligents et en parlent avec admiration.

Vaillantes femmes de Metz» dans ces jours de deuil et dé douleur vous vous êtes bien montrées les véritables descendantes de Jehanne « la bonne Lorraine » ! Vous avez laissé dans le cœur de notre armée un sentiment de vive et profonde reconnaissance! Vous êtes et vous serez toujours de véritables Françaises ! Vous avez bien mérité de la Patrie !

Dans ces temps d*épreuves, où les sentiments généreux échauffent certaines âmes et les exaltent jusqu'à Théroîsme, citons la conduite admirable d'une pauvre fille qui, n'ayant que son travail pour vivre, n'écoute néanmoins que son courage et sa pitié. Elle prend dans son modeste logis tout ce qu'il peut contenir de blessés, les choisit parmi les plus mutilés et leur consacre tout son temps. Et, quand elle a tout consolé et pansé autour d'elle, on la voit visiter les maisons du voisinage et recommencer ses consolations et ses pansements.

Tel est, jour et nuit, le labeur de cette brave fille, qui ne songe même pas — et à tort — à réclamer le subside alloué aux maisons hospitalières, dont les ressources sont bornées. Elle se contente de l'aide précaire qu'elle obtient autour d'elle et donne, sans compter, ses forces, son sommeil, son abnégation.

La partie masculine de la population se fait également remarquer par son dévouement. Les hommes du monde portent le tablier d'infirmier, sans plus de gêne que leurs habits de bal. Les compagnies industrielles réduisent leurs bénéfices à des actions de bienfaisance.

Dès le début des opérations militaires, les médecins civils ont offert leur concours avec le plus louable empressement : en dehors des nombreux blessés déposés chez les particuliers, ils soignent ceux des baraques du Polygone, où l'on peut en placer environ deux mille cinq cents. Mais le nombre des victimes augmentant et par suite de l'insuffisance des docteurs, le corps médical de Metz est littéralement sur les dents. Un seul médecin a, sous sa direction, jusqu'à trois cents blessés, qu'il visite chaque jour, qu'il panse et opère.

Pour faire face à toutes les exigences de ce service, qui devient si encombré, si compliqué, le personnel médical de Metz est augmenté autant que possible. Dans ce but, on prescrit à toutes les ambulances divisionnaires de l'armée d'envoyer dans la ville leur personnel, ne laissant subsister qu'une seule ambulance par corps d'armée. Ce surcroît de personnel rend le service sanitaire à peu près possible; et pourtant dans quelles conditions! Avec les médecins militaires et civils, les médecins luxembourgeois et ceux de la Société internationale, le personnel médical fonctionnant à Metz ne réunit pas plus de cent prati-

ciens. La part de chacun dépasse presque toujours deux cents blessés. Heureusement, les blessures légères sont en immense majorité et se guérissent rapidement.

L'état moral de nos vaillants blessés est admirable. Tous n aspirent à la guérison, que pour recommencer la lutte. Étendus sur leur lit de doultur au lieu de tenir la campagne, ils supputent les jours, les heures et les minutes, qui les séparent du bienheureux instant,où ils reprendront lechassepot. Chez tous, le sentiment patriotique domine la souffrance. Un soldat d'infanterie, qui a le pied traversé par une balle, dit à ceux qui le soignent, avec une flamme dans les yeux... — « J'ai le pied compromis... Eh bien I je donnerais la jambe de ce pied pour que les Prussiens ne gagnent pas! »

Un autre blessé, qui restera estropié sans doute, accepte son sort avec une résignation sereine. C'est un paysan, qui ne sait ni lire, ni écrire, soldat de la réserve et qui a quitté sa faucille, pour reprendre le harnais. — « Dieu le voulait, dit-il, or le bon Dieu est plus fort que moi !» Il y a en cette excellente et honnête nature, la foi et le courage. Il y a autre chose encore : il y a la confiance ! S'il est question de nos premiers revers, il a un sourire d'une éloquente naïveté qui rassure. — « Quand je vous dis qu'on les chassera ! » conclut-il. Il ne sort pas de là. Et il y en a beaucoup comme cela dans l'armée, qui font leur devoir avec un dévouement calme mais absolu.

Ce qu'il importe toujours d'obtenir dans ces grandes accumulations de blessés, c'est la dissémination sur de larges espaces, c'est l'aération; si ces avantages font défaut dans les hôpitaux et dans les maisons particulières, on les obtient au Polygone, où les résultats sont excellents. Il en est de même à lambulance de l'Esplanade, où les blessés couchent sur la paille et ne sont abrités que par des tentes. Quoique en apparence défavorable, cette installation est encore préférable à celle des locaux fermés ; les miasmes, sans cesse balayés, n'ont pas le temps de s'y accumuler et de préparer les infections, qui sont une des causes principales de pertes parmi les blessés.

Nous avons, pour satisfaire aux besoins multiples de Ci service chirurgical encombré, les ressources de nos approvisionnements et celles qui nous sont offertes par les habitants. Les buanderies, la préparation des bandes, du linge sont aux soins des dames de la ville. Par elles, rien n'a été négligé pour approvisionner convenablement les ambulances, et il n'est pas trop de la bonne volonté et de l'empressement général, pour faire face à des besoins aussi inattendus.

Non seulement, comme nous l'avons dit plus haut, les méde-

cins ne sufOsent plus, mais les instruments de chirurgie sont rares; on fait les opérations sans chloroforme ni éther et Ton panse les blessés sans acide carbonique.

Après la batiûlle, les blessés, laissés aux mains dlnfirmiers dévoués, mais ignorants, attendent, pendant de longues heures, les soins les plus urgents. Les femmes s'offrent souvent dans les hôpitaux, pour suppléer à l'insuffisanoe de Tassistance; mais on les repousse constamment. Après Saint-Privat, les blessés d un hôpital attendent les premiers soins toute une nuit, situation déjà cruelle pour les infirmiers qui, voyant mourir, les uns après les autres, des malheureux sollicitant vainement Topération qui les sauverait, ne peuvent que compatir à l^irs souffrances.

Le linge manque pour les pansements : riches et pauvres vident leurs armoires et convertissent en bandages et en charpie : les nappes, serviettes, draps et chemises.

Il y a bien peu de maisons qui ne donnent pas Thospitalité aux blessés, bien peu de ménages qui n'accueillent fraternellement un hôte; un petit nombre seulement sont retenus par rimpossibilité matérielle d'en recevoir. Les pauvres oublient leur misère pour exercer ce droit de l'humanité; il s'en trouve même qui calculent si mal leurs ressources, qu'ils se voient bientôt dans le dénuement; la municipalité leur vient en aide, en leur allouant une indemnité de deux francs par jour. Gela est d'autant plus juste que le travail a cessé ou est devenu précaire pour la plupart des citoyens.

L'égalité disparaîtrait de la terre qu'on la retrouverait à Metz, au chevet des blessés.... quand ils ont un chevet. Là, tous les rangs et tous les sexes sont confondus. Une foule de citoyens, avec ou sans brassards blancs à croix rouge, passent le meilleur de leur temps à aider aux pansements, à soigner des plaies parfois repoussantes, à soutenir la tête et les membres erispés du patient pendant les opérations. Les femmes les plus délicates s'emploient à ces labeurs.

Dans cette patriotique cité messine, un même sentiment anime toutes les classes de la société, en présence du douloureux spectacle qu'offre l'arrivée de nos blessés rapportés des champs de bataille, où ils ont été frappés. Les ouvrières de la Manufacture des tabacs qui, depuis le 28 juillet, consacrent à faire de la cheu*pie et à couper des bandes, les deux heures, qui leur sont réservées pour leur instruction, demandent, en outre, à travailler un dimanche pour affecter le produit de leur travail à la souscription en faveur des blessés. En conséquence, les ateliers ont été ouverts le 14 août et la somme gagnée par

LES BLESSES ET LES EMISSAIRES 3t

eUeSy jointe à la souscription des fonctionn€tires et agents des tabacs de la Mos^e, forme un total de huit cents francs. Mais depuis cette date du 14, les deux grandes batailles de Rézon ville et de Saint-Privat ont eu lieu; les ouvrières ont ctôsisté à rentrée des blessés, dont un grand nombre a été reçu dans la nouvelle manufacture, transforotée en ambulance, et, frappées de toutes ces misères à secourir, elles demandent à travailler jusqu'à nouvel ordre, tous les dimanches.

— Tandis que les Allemands s'occupent activement d'investir Tannée française dans son camp retranché, Bazaine poursuit les manœuvres infâmes, qui prépareront le piège dans lequel il veut attirer Mac-Mahon, pour que l'armée de celui-ci soit détruite ; pour que lui, Bazaine, reste le seul chef militaire, commandant la seule armée que conserve la France.

Dé}èL il a atteint la première partie de son but: il vient d'échapper à la direction de l'Empereur: il est maintenant maître absolu de ses actes. Maintenant, nous allons le voir, animé de l'intention formelle de ne pas quitter Metz, de n» faire que de fausses sorties, de ne rien tenter de sérieux pour se dégager et gagner Paris; nous allons le voir, disons-nous, se posant vis-à-vis de Mac-Mahon comme déterminé à faire sa trouée ; il réclame le concours du vainqueur de Magenta, le laisse s'engager dans une mcurche vers le nord, lui indiquant cette direction ; et cependant il ne livre pas de batailles réelles pour s'ouvrir une route ou retenir, tout au moins, de nombreuses forces sous Metz et permettre à Mac-Mahon de vaincre.

En un mot, il le laisse accabler de parti pris, après l'avoir appelé à son secours. L'étude des dépèches envoyées successiv^nent par Bazaine dans les journées des 18 et 19 août offre un intérêt palpitant et va prouver la duplicité odieuse de ce misérable. Nous allons suivre, pas à pas, les développements de cette intrigue infâme, qui aboutit au malheur dont la France porte encore le deuil.

Pendant que le combat venait de s'engager en avant d'Àmanvillers dans la matinée du 18 août, Bazaine envoyait au maréchal de Mac-Mahon la dépèche suivante, datée de dix heures et demie du matin et adressée à Bar-le-Duc :

t Je reçois votre dépèche du 16 août, ce matin seulement. Je présume que le ministre vous aura donné des ordres, vos opérations étant tout à fait en dehors de ma zone d'action pour le moment, et je craindrais de vous indiquer une fausse direction. »

Cette dépèche, qui a surtout pour objet, de la part de Bazaine, de dégager sa responsabilité dans tout ce qui sera tenté par le

maréchal de Mac-Mahon, est adressée en réponse à deux télégrammes pressants. Dans le premier, daté de Joinville, le 16 août, le maréchal de Mac-Mahon a annoncé le mouvement exécuté par son armée et l'arrivée à Châlons-sur-Marne de divers corps d'armée ; dans le second, daté du 18 au matin, le maréchal de Mac-Mahon donne avis à Bazaine, que le lendemain soir, ses corps d'armée seront, coule que coûte^ à Vitry, de façon à donner la main à l'armée du Rhin, et prêts à marcher sur Paris, suivant les circonstances.

Bazaine, peut-être, pour causer un nouveau retard, adresse son télégramme du 18, à Bar-sur- Aube, alors qu'il sait que le maréchal de Mac-Mahon est à Chàlons.

Dans la même journée, et à l'heure où s'engage une des plus grandes batailles de notre siècle, Bazaine, glissant légèrement sur la gravité de la situation, télégraphie ainsi à l'Empereur, à la date de deux heures du soir:

« Par suite des combats successifs que j'ai livrés le 14 et le 16, ma marche sur Verdun a été arrêtée et je suis obligé de séjourner dans la partie nord de Metz, pour me ravitailler en munitions surtout et en vivres. Depuis ce matin, l'ennemi montre de fortes masses, qui paraissent se diriger sur Briey et peuvent avoir l'intention d'attaquer le maréchal Ganrobert, qui occupe Saint- Privat-la-Montagne, se reUant par sa gauche avec Amanvillers, point d'appui de la droite du 4« corps. Nous sommes donc de nouveau sur la défensive, jusqu'à ce que je sache la véritable direction des troupas qui sont devant nous ; et surtout celle de l'armée de réserve, que l'on dit être à Pange, rive droite de la Moselle, sous les ordres du roi, dont le quartier Crénéral serait au château d'Aubigny. Transmettre cette dépêche à l'Empereur et au ministre de la guerre. Je crains pour la voie ferrée des Ardennes. »

Il n'est pas inutile de faire remarquer que, dans cette dépêche, datée du 18, deux heures de Vaprès-midi, le maréchal ne présente la bataille que comms possible, alors qu'elle est, en réalité, engagée depuis dix heures et demie du matin.

A quatre heures du soir, nouveau télégramme adressé à l'Empereur :

« En ce moment, quatre heures, une attaque conduite par le roi de Prusse en personne, avec des forces considérables, est dirigée sur tout le front de notre ligne. Les troupes tiennent bon jusqu'à présent, mais des batteries ont été obligées de cesser leur feu. »

A sept heures cinquante, enfin :

« J'ignore l'importance des approvisionnements de Verdun. Je

crois qu'il est nécessaire de n'y laisser que ce dont j'aurai besoin, si je parviens à gagner la place : j'arrive du plateau où l'attaque a été très vive; en ce moment, sept heures, le feu cesse. Nos troupes sont constamment restées sur leurs positions. Un régiment, le 60*, a beaucoup souffert en défendant la ferme Saint-Hubert. » (Cette dépèche répondait au télégramme suivant de l'Empereur, daté du camp de Cliàlons, le 18 août, cinq heures vingt-cinq du soir : c Faut-il laisser à Verdytn, le grand approvisionnement qui y est? »)

Bazaine ment en disant qu'il arrive du plateau; il ment en disant que nos troupes sont constamment restées dans leurs positions, tandis qu'il a donné lui-môme l'ordre de la retraite; il fait erreur sur le numéro du régiment, qui a défendu Saint- Hubert et qui est le 80« et non le 60" de ligne; enfin, en mentionnant surtout ce régiment, comme ayant beaucoup souffert, il semble vouloir restreindre la bataille aux proportions d'un engagement partiel, et oublier que cent mille Français viennent de lutter contre deux cent trente mille Allemands.

Cette dépêche est la dernière transmise par le télégraphe, les Prussiens ayant coupé, le 18, dans la soirée, le fil de Thionville.

L'arrivée successive de ces dépèches à Châlons jette une irrande indécision dans les plans du maréchal de Mac-Mahon • Bazaine parle, en effet, de gagner Vecdun, mais il ajoute aussitôt : « Si je parviens à garder la place. » Après avoir signalé, enfin, le danger qui menace le maréchal Canrobert, leijuel tient la route de Briey, il n'indique aucun résultat. En outre, l'interruption des traosmissions télégraphiques est un grave symptôme, qui ajoute un conjmentaire menaçant aux réticences du maréchal. De tous ces faits, il est naturel de conclure que les Allemands qui, le 16, ont couj)é la route de Mars-la-Tour, se sont, le 18, rendus maîtres de celle de Briey. Si le maréchal a pu passer en effet, comment l'ennemi a-t-il pu détruire le télégraphe?

Ces pensées font revenir le maréchal de Mac Mahon sur sa décision de marcher en avant, lés renseignements transmis par le commandant Magnan, aide de camp de Bazaine, qui a quitté l'armée de Metz, le soir de Rézonville, permettant de croire que cette armée a quitté la place. Du moment que les troupes de Bazaine semblent condamnées à rester sous le canon des forts, il devient trop périlleux de prendre l'offensive.

Le 19, à cinq heures du matin, Bazaine écrit à l'Empereur le rapport suivant, qu'il remet seulement, le 20, è, trois heures de l'après-midi, au garde forestier Braidy. Ce brave

3i FRANÇAIS ET ALLEMANDS

homme porte aussitôt ce rapport à Verdun, d'où il est transmis par le télégraphe. Voici le texte de cette dépèche, qui va amener de si graves résolutions :

« L'armée s'est battue hier, toute la journée, sur les positions de Saint-Privat et de RozérieuUes et les a conservées. Les 4* et 6* corps ont seulement fait, vers neuf heures du soir, un changement de front, Faile droite en arrière, pour parer à un mouvement tournant par la droite, que les masses ennemies tentaient d'opérer à l'aide de l'obscurité. Ce matin, j'ai fait redescendre de leurs positions les 2" et 3« corps, et l'armée est de nouveau groupée sur la rive gauche de la Moselle, de Longeville au Sansonnet, formant une ligne courbe passant par le haut du Ban- Saint-Martin, derrière les forts de Saint- Quentin et de Plappeville. Les troupes sont fatiguées de ces combats incessants, qui ne leur permettent pas les soins matériels, et il est indispensable de les laisser reposer deux ou trois jours. Le roi de Prusse était ce matin avec M. de Moltke à Rézonville, et tout indique que l'armée prussienne va tâter la place de Metz. Je compte toujours prendre la direction du nord et me rabattre ensuite, par Montmédy, sur la route de Sainte- Ménéhould à Châlons, si elle n'est pas fortement occupée. Dans ce cas, je continuerai sur Sedan et môme Mézières, pour gagher Châlons. »

Cet étrange rapport est bien de nature à égarer l'esprit : la journée du 18 est-elle un succès pour nos troupes? Sans doute, d'après la dépêche, puisque « nous avons gardé nos positions ». Ne dirait-on pas une armée maltresse de ses mouvements, qui prend quelques jours d'un repos bien gagné, et qui va continuer sa route? Pas une ligne de ce rapport n'indique l'intention de demeurer sous le canon de la place et cependant, si nous ouvrons le livre du maréchal, après le récit de la bataille du 18 août, nous trouvons ces mots ; u Nous étions investis. Après une succession aussi rapprochée de si rudes combats, il ne fallait plus penser à une reprise immédiate de l'offensive. »

En outre, par ce rapport, Bazaine appelle à son secours une armée beaucoup plus faible que la sienne; son plan est indiqué, il prendra la direction du nord par Montmédy. Ce n'est pas la première fois qu'il insinue le projet de cette marche, seul moyen, dit-il, de donner la main à l'armée de Châlons.

Pour le maréchal de Mac-Mahon, en effet, le sens de ce rapport est des plus clairs: l'armée de Metz doit être en marche depuis le 21 ou le 22 ; l'indécision des jours précédents disparaît; on sait maintenant ce que veut Bazaine, ce qu'il va faire. Il

fixe môme son itinéraire. Dans ces conditions, ne convient-il pas de courir, sans retard, au secours de l'année de Metz, qui va se trouver en présence de toutes les forces allemandes et doit par conséquent succomber ?

La résolution du généreux de Mac-Mahon est vite prise. Sans perdre de temps, il adresse un télégramme au ministre de la guerre, pour l'informer que son parti est définitivement arrêté et qu'il marche sur Metz. « C'est cette dépêche du maréchal Bazaine, dit plus tard le duc de Magenta, qui seule modifia mes projets et me décida à me diriger sur Metz. »

Du reste, une seconde dépêche de Bazaine à l'Empereur suit, de quelques heures, le rapport du 19, expédié le 20 et est ainsi conçue :

« Mes troupes occupent toujours les mêmes positions. L*ennemi parait établir des batteries, qui doivent servir à appuyer son investissement. Il reçoit constamment des renforts. Le général de Marguenat a été tué le 16 ; nous avons dans la place plus de seize mille blessés. »

Bazaine expédie ensuite au ministre de la guerre, une dépêche laconique, déjà beaucoup moins rassurante que son rapport daté du 19. Voici cette dernière dépêche :

« Nous sommes sous Metz, nous ravitaillant en vivres et en munitions; l'ennemi grossit toujours et paraît commencer à nous investir. J'écris à l'Empereur, qui vous donnera communication de ma lettre. J'ai reçu une dépêche du maréchal de Mac-Mahon, auquel j'ai répondu ce que je compte pouvoir faire dans quelques jours. »

Enfin, le même jour, Bazaine télégraphie au maréchal de Mac-Mahon :

« J'ai dû prendre position près de Metz, pour donner du repos aux soldats et les ravitailler en vivres et en munitions. L'ennemi grossit toujours autour de moi et je suivrai très probablement, pour vous rejoindre, la ligne des places du nord et vous préviendrai de ma marche, si toutefois je puis l'entreprendre, sans compromettre l'armée. »

Il est inutile d'insister sur la difTérence essentielle existant entre la dernière de ces dépêches et les deux autres : celle-là, seule, contient une réserve formelle qui pouvait arrêter la marche du maréchal de Mac-Mahon, faire cesser ou retarder l'exécution des préparatifs, qui se poursuivaient à Montmédy.

Le maréchal Bazaine, dans ses interrogatoires, pendant le procès de Trianon, en 1873, a fait ressortir le caractère spécial des diverses communications qu'il a transmises au maréchal de Mac-Mahon. Ce sont des instructions données par un chef à

son subordonné. Malheureusement la dernière dépêche fut Interciëptée par les Allemands.

Toutefois, si on l'examine attentivement, il s'en dégage des observations importantes : Bazaine préviendra, dit-il, le maréchal de Mac-Mahon avant de se mettre en marche ; et pourtant Bazaine a été plus affîrmatif dans son rapport du 19, en manifestant nettement sa résolution de marcher par Montmédy. Rapports et télégrammes sont donc combinés de manière à provoquer l'incertitude sur les projets du commandant de larmée du Rhin.

Les quatre premières dépêches de Bazaine que nous venons de citer, furent envoyées à l'Empereur par le télégraphe; mais, quand la ligne de Thionville fut rompue par la cavalerie saxonne, dans la soirée du 18 août, les autres dépêches furent envoyées. par des émissaires, qui franchirent les lignes d'investissement... On vit ces hommes de cœur marcher obscurément au milieu de périls sans cesse renaissants, afin d'accomplir ces missions qu'ils sollicitaient comme une faveur et qu'ils accomplissaient avec un sang-froid intrépide.

Des femmes mêmes montrèrent une audace admirable et bravèrent stoïquement la mort, prouvant ainsi que le sol français engendre encore des héroïnes et que la sève du courage n'est pas tarie dans les veines de la race.

Nous avons déjà mentionné le garde forestier Braidy qui, du 17 au 20 avril, porta une dépêche à Bazaine, à Metz, et en rapporta la fameuse dépêche du maréchal à son collègue de Mac-Mahon. Voici comment ce brave homme accomplit sa mission :

Le 17 août, au matin, l'mspecteur des forêts conduisait Braidy chez le général Guérin, commandant la place de Verdun, qui lui demanda s'il voulait se charger de porter une dépêche au maréchal Bazaine à Metz. Braidy accepte cette mission et part accompagné de son collègue, le garde Tissabré. Ces deux braves gens vont sans difficultés jusqu'à la tuilerie de Ré'zon ville,' mais là, ils rencontrent une patrouille prussienne qui leur demande où ils vont. Les forestiers racontent qu'ils se rendent à Metz, où ils ont des parents, pour y chercher de l'ouvrage. On leur dit alors de passer par la vallée, car, sur la route, ils seront inquiétés. Ce conseil est suivi. Bientôt nouvelle patrouille ; mêmes questions,, mêmes réponses : a Allez à Metz si vous voulez, disent les Allemands, mais après, vous ne pourrez plus revenir. »

Enfin Braidy et Tissabré arrivent à Maizières-lès-Metz et se rendent aussitôt chez le maire, auquel ils déclarent qu'ils sont

porteurs d'une dépêche et demandent une escorte ; ce magistrat répond qu'il ne peut rien faire : les deux gardes forestiers repartent donc à pied, mais à Bellevue, ils ont la chance de "rencontrer un escadron de chasseurs de France.

Le capitaine de ce détachement, quand il sait à qui il a affaire et le but du voyage de ces braves gens, leur donne un sous-officier pour les conduire au quartier général. Arrivé au Ban-Saint-Martin, Braidy est introduit auprès de Bazaine et lui remet- sa dépêche. Le maréchal lui demande s'il a besoin d'argent; il lui répond qu'il a encore vingt-cinq francs que le général Guérin lui a donnés à Verdun, mais que cette petite somme commence â diminuer. Bazaine donne alors cinquante francs à Braidy et ajoute qu'il ait à revenir le lendemain, pour recevoir une autre dépêche à porter en s'en retournant. Le garde forestier revient au quartier général ; on lui donne une dépêche pour Verdun qu'il cache entre le cuir de la semelle de ses souliers et il repart avec son compagnon.

Le commencement de la route s'accomplit sans difficulté; mais à peine arrivés à la ferme dQ Moranges, ils sont arrêtés par une patrouille prussienne qui les conduit à un officier : celuici les interroge. Ils répondent qu'ils viennent de quitter Metz, où ils ne pouvaient plus travailler à cause de Tinvestissement. Le Prussien veut savoir combien il y a de troupes françaises autour de la ville, où est l'Empereur. Les deux forestiers répondent qu'il y a beaucoup de monde, mais qu'ils ne peuvent pas dire au juste le chiffre. Quant à l'Empereur, ils ne savent pas, ajoutent-ils, où il se trouve.

Après les avoir fait fouiller, Fofficier allemand les envoya dans une ferme occupée par sa compagnie et leur déclare qu'ils seraient fusillés le lendemain. Braidy et Tissabré furentretenus prisonniers pendant deux jours, puis les Prussiens les relâchèrent ; ils continuèrent aussitôt leur route vers Verdun, où ils arrivèrent le 22 et remirent au général Guérin la dépêche que Braidy avait réussi à soustraire aux Allemands.

Un autre garde forestier Scalabrino, chargé de la même mission, revint de Metz à Verdun, en compagnie de Braidy et de Tissabré.

Le 17 août, se trouvant à Verdun, Scalabrino a été chargé de porter une dépêche à l'armée du Rhin. Comme ce brave homme ne sait pas où rejoindre Farmée, il va trouver son inspecteur qui n'en sait pas plus que lui, mais qui finit par lui dire : « Je crois que l'armée est du côté de Conflans I » Sur cette indication des plus vagues, Scalabrino se met en route. Ayant sur son chemin recueilli de nouvelles indications, il parvient, le soir du

17 août, à Saint-Privat, où il trouve le digne maréchal Canrobert et lui déclare qull apporte une dépêche. Canrobert regarde celle-ci et dit* à Scalabrino, après l'avoir vue, que cette dépêche est chiffrée et quHl faut la porter à Plappeville au quartier général.

Scalabrino y arrive le 18 à huit heures du matin et est introduit auprès de Bazaîne, auquel il remet sa dépèche. Le maréchal lui enjoint d'attendre, ajoutant qu'une réponse lui sera donnée et qu'il devra la rapporter à Verdun. Bazaine l'interroge alors sur la route qu'il a suivie et sur les corps ennemis qu'il a rencontrés. Du 18 au 19, Scalabrino a toutes les peines du monde à trouver un endroit pour se coucher, même dans une écurie. Le lendemain^ il fait de nombreuses démarches pour obtenir la dép^.che, qui lui a été promise, mais il est éconduit par tout le monde. Étant entré dans Metz, il y rencontre ses deux camarades Braidy et Tissabré, qui ont aussi apporté une dépèche ; il retourne avec eux au quartier général et tous trois partent ensemble, pour regagner Verdun. Bientôt Scalabrino se sépara de ses compagnons et n'arriva au but de son voyage, qu'après bien des difficultés dans la journée du 25 août, et avoir rencontré sur sa route deux émissaires, qui lui déclarèrent qu'ils allaient porter des dépèches à Metz et qui lui demandèrent quelle était la voie la plus sûre pour y parvenir. Ajoutons que ce brave homme était resté au camp devant Metz, du 18 au 20 août, et s'était constamment offert pour rapporter des dépèches à Verdun, ce qu'il ne put obtenir.

A l'audience du conseil de guerre du 29 octobre 1873, à Trianon, le président félicita vivement Braidy, Tissabré et Scalabrino de leur belle conduite- « J'ai tenu à vous exprimer, ajouta-t-il, tant en mon nom qu'en celui des généraux qui m'entourent, les sentiments que nous avons éprouvés en vous entendant exposer votre belle conduite, avec tant de simplicité et tant de modestie. Vous êtes d'autantplus dignes d^ éloges que vous ne paraissez pas savoir que vous les avez mérités. Le conseil vous adresse ses félicitations.»

Un autre garde forestier, nommé Guillemin, fût chargé aussi d'une mission identique. Le 16 août, son inspecteur le fait appeler : «( M. l'intendant militaire, lui dit-il, a besoin d'un garde pour aller à Metz, allez-y. — C'est bien I » répond simplement Guillemin. Le même jour, à deux heures, le général intendant lui remet une dépêche, qu'il lui fait apprendre par cœur, dans le cas où il serait urgent de la détruire. Cette dépêche est ainsi conçue : € Dirigez- vous sur Verdun ou Reims, où se trouvent de grands approvisiounements ; puis le fbrestier se dirige du

côté de ConfTans, où le général intendant lui a dit qu'il rencontrera l'armée. Arrivé à cette localité, Guillemin, ne trouvant rien, va jusqu'à Metz, où il arrive le 20 août.

Là, il remet sa dépêche à Bazaine. Celui-ci en prend connaissance. « Irop tard ! » répond-il ; ensuite, il remet une dépêche à Guillemin, pour le commandant de Thionville ; mais, malgré tous ses efforts, le courageux émissaire ne peut pénétrer dans cet:^ place et est obligé de rentrer dans Metz, où il dut rester jusqu'à la fin du blocus.

Le 19 août, le commandant Magnan, qui se trouve à Charleville, fait appeler un employé de chemin de fer de cette localité, nommé Evariste Lagneaux, et lui demande de parvenir jusqu'auprès du maréchal Bazaine, pour lui rendre compte des approviâionnements qu'il y a à Montmédy. Le commandant Magnan ayant ajouté que le maréchal Bazaine devait se trouver à Étain, Lagneaux monte sur une locomotive et se dirige vers cette station. En route, il apprend que le maréchal est du c6té de Metz. Aussitôt il descend de locomotive et se dirige vers cette place. En arrivant à Thionville, Lagneaux voit le commandant Tumier et lui explique la mission dont il est chargé. Cet officier supérieur lui dit qu'il n'a pas besoin d'aller plus loin, car il communique fort bien avec Metz et fera savoir au maréchal Bazaine ce que Lagneaux doit lui dire. Celui-ci repart alors, mais il est obligé de faire des détours à cause des uhians qui le poursuivent. Il finit cependant par arriver à Montmédy. Le commandant Magnan n*y était plus. On lui dit qu'il était à Carignan. Lagneaux se remit en route, le rejoignit dans cette ville et lui donna la dépèche dont le commandant Tumier l'avait chargé pour son collègue.

De nombreux émissaires purent assez facilement entrer dans Metz, vers la même époque.

M. Henri Renou, homme de lettres, membre de la Société de secours aux blessés, est chargé d'aller à Metz pour se rendre compte de l'état des ambulances. Il part de Paris, le 18 août, au soir, et rencontre à Reims M. de Fénelon, qui lui propose de faire route ensemble. Les deux voyageurs partent pour Montmédy, où ils se rencontrent avec deux officiers d'artillerie et le baron Larrey. Le lendemain, à la même gare, M. Henri Renou revoit ce dernier et lui dit qu'il va partir pour Metz. 11 n'y a plus de trains. Cependant ils finissent par trouver une voiture vers sept heures, et font le trajet sur la grand'route, sans être inquiétés.

Vers dix heures du soir, ils arrivent aux avant-postes de notre armée et entrent dans Metz. Tous deux étaient à diner

quand M. Henri Renou est demandé au quartier général. Le général Coffinières le reçoit et le prie de lui donner quelques renseignements sur Tétat des pays qu il a parcourus. M. Henri Renou lui dit ce qu'il sait ; qu'on a été épouvanté de la bataille de Saint-Privat, mais qu'on s'organise, que partout des compagnies de francs-tireurs se forment, etc.. Le général lui demande aussi s'il compte partir de Metz ; M. Henri Renou répond affirmativement : le lendemain, en effet, il essaie de sortir, mais sa passe n'étant pas régulière, il revient dans la ville, où le blocus le força à rester jusqu'à la capitulation.

M. Pattié, préposé aux douanes, qui habitait Forbach, au moment de la guerre, est chargé le 20 août, avec son collègue Weber, par le commandant Magnan, de porter une dépêche roulée en forme de cigarette, à l'armée de Châlons, qui s'avance du côté de Beaumont, et accomplit, le 23 août, la mission dont il est chargé.

Un autre émissaire, M™" Sibeux, peut, le 20 août, traverser les lignes prussiennes et elle parvient ensuite à sortir de Metz, après avoir donné de précieux renseignements à M. de Waldner de Freundstein, colonel du 55« de ligne. C'est une jeune femme, à la figure douce et souriante, qui brava l'ennemi, avec une extrême énergie, au cours de sa périlleuse mission.

Le garde forestier Déchu, homme vigoureux, à la figure énergique et martiale, porta à Metz dix-sept dépêches, dont il tira chaque fois un reçu qu'il apporta à Thionville. « Il acceptait, disait-il, ces périlleuses missions pour sauver la patrie » Un détail important à noter, c'est que de Metz il ne lui fut confié aucun message pour thionville.

Assurément, ce patriote n'était point guidé par l'espoir d'une récompense. On a parlé de dix, de vingt mille francs pour ceux qui traverseraient les lignes. On disait : «c II nous faut des dépêches à tout prix ! » Déchu, qui porta dix-sept dépêches, reçut pour ses frais de voyage la somme de vingt francs!

M"* Moulh, quoique jeune et délicate, déploie un courage à toute épreuve, mais elle est la petite-fille d'un soldat du premier Empire. Elle a vingt ans à peine, lorsqu'elle brttve les patrouilles ennemies et subit leurs interrogatoires pour arriver à Metz, où elle parvient après les plus sérieux dangers. C'est le 25 août qu'elle se rend d'Avon, où elle demeure avec ses parents, à Metz, en passant par RozérieuUes. En arrivant, elle donne de précieuses indications sur les forces et les positions de l'ennemi. Elle en repart quatre jours après, vers le 30 août, pour regagner Avon.

Deux vieillards de près de quatre-vingts ans, MM. Deviôville

et Lalouette parviennent aussi à passer les lignes ennemies. Cette entreprise, à un tel âge, ne prouve que trop combien les communications étaient loin d'être absolument rompues. Le premier se rend à Metz, le ?7 août, pour y visiter un de ses neveux et le charger de rapporter au général en chef ce qu'il a vu le long de la route.

Le cecond y entre, le 22 août, muni, il est vrai, d'un saufconduit ; mais il déclara qu'il aurait pu facilement s'en passer, en prenant les chemins de traverse, car ceux-ci restèrent praticables jusqu'au commencement de septembre.

Un jeune docteur en médecine, M. Belisay, porte une dépêche' de Thion ville à Metz, dans la nuit du 19 au 20 août. Il reste ensuite enfermé, jusqu'à la fin du siège, dans Metz, où il a été attaché à une ambulance.

Le sieur Ranson part, le 20 août, de Longuyon, chargé par le maire de cette localité de faire parvenir au maréchal Bazaine la dépêche verbale suivante : « La ligne de Longuyon à Charleville et au delà est garnie de vivres et de munitions. » Cet émissaire arrive à Thionville le 23. Le colonel Turnier lui dit qu'il n'y a pas lieu d'aller plus loin, que Metz est complètement investi : Ranson essaie de passer, mais il ne peut y réussir.

La femme Guépratte peut sortir de Metz le 30 août et se rendre à Vaux-sous-Metz.

Le sieur Blanger, vigneron de cette localité, en part le 28 août et arrive à Metz, sans avoir été arrêté sur la route.

Le maréchal des logis fourrier de Redet, de l'artillerie, peut aller de Rozérieulles à Metz, le- 30 aoûtj et en revenir.

Marcherez, tailleur d'habits à Vaux, se met en route le 27 août et entre dans Metz, le 30 au matin, en franchissant les lignes ennemies.

M. Finelle, employé du chemin de fer de l'Est, est chargé de porter au maréchal Bazaine une dépêche du ministre de la guerre. Il rencontre, dans sa mission, les agents Rabasse et Miès, arrive à Thionville, après avoir passé parle Luxembourg, communique sa dépêche, qui est chiffrée, au colonel Turnier ; celui-ci lui ayant déclaré qu'il n'y a pas moyen d'aller jusqu'à Metz, Finelle n'en poursuit pas moins sa route ; mais, pris par des uhlans et menacé d'être fusillé, il rentre à Thionville et de là à Paris, où il rend la dépêche dont il est porteur au directeur de la Compagnie de l'Est.

Alexis Guillaume apporte, le 19 août, une dépêche, qui lui a été remise par un officier, au nom du maréchal Bazaine, pour le sous-préfet de Briey. Là, le commandant Magnan le charge d'une autre dépêche pour Bazaine, en lui recommandant de ne

la remettre qu^à lui-même ; mais, ayant été arrêté plusieurs fois par les sentinelles prussiennes, il déchire la dépêche dont il est porteur, sans savoir ce qu'elle contient.

Que conclure, après avoir vu ce défilé des émissaires envoyés à Metz ?

N*éprouve-t-on pas une indignation profonde, en voyant Tun recevoir vingt francs, l'autre cinquante. Quel abandon ! Quel dénûmenti Et dans Tâme de Bazaine, quelle colère sourde contre ces hommes, qui s'acharnent à apporter des dépèches si gênantes pour lui !

Il les laisse errer dans Metz, en quête d'une écurie pour se reposer I

L'un d'eux retourne à Thionville et on ne lui donne pas de lettre pour Mac-Mahon. Un autre demande à rapporter une réponse à ceux qui l'ont envoyé : on reconduit.

Le cœur saigne en pensant à tous ces traits odieux I

I Transport derant Mets d'ane pièce de siège allemandai

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