CHAPITRE X Avant l'attaque
Positions de l'armée française avant Tattaque. — Les forces ennemies. — Leurs positions éloignées. — Bazaine néglige toutes les chances d'écraser les Allemands. — Une action rapide et énergique assure notre succès. — Appréciation d'un historien allemand.
— Retraite des avant-postes prussiens devant les 2« et 3« corps.
— On attend. — On fait le café devant Tennemi. — Arrivée des renforts allemands. — Instruction s du prince Frédéric-Charles. — Bazaine donne le *empsà Tennemi de se concentrer. — Un mot du général von Schwerin au colonel Meyret. — Commencement de la fusillade. — Engagement de deux escadrons de dragons en avant de Colombey. — Arrivée du 18» bataillon de chasseurs. — L'ennemi bat en retraite. — Le 62» de ligne occupe le château de Colombey, — Engagement en avant de la division de Casiagny.
— Charge des éclaireurs du 3« lanciers. — Arrivée du 4« corps.
— Aspect de l'armée française. — Les positions de Sainte-Barbe.
— « Messieurs les Prussiens tirez les premiers ! » — Les heures
s'écoulent. — Les dames de Metz sur les remparts. — Impatience des soldats. — Ordre d'attendre. — L'artillerie française prend position. — Les batteries de position ennemie. — Arrivée de Bazaine sur le champ de bataille. — Halte de Bazaine près de la chapelle de la Salette. — Les états-majors. — On délibère. — Arrivée d'un mobile porteur de dépêches. — Le capucin. — Conseil de guerre tenu en plein air. — Les dernières instructions de Bazaine. — Attaque de front résolue. — Tout mouvement tournant est repoussé. — Faiblesse de notre aile droite. —Ordre aux régiments de se coucher dans les sillons. — Les heures s'écoulent.
— Bazaine décide de faire construire une batterie de position en avant du château de Grimont. — Son état-major. — Ordre de construire cett î but erie. — Le signal convenu. — Arrivée des sapeurs du génie. — Arrivée do trois pièces de vingt-quatre court.
— L^épaulement est achevé. — On entend les bruits lointains des batteries ennemies. — Le commandant Commerron du i3« de ligne fait reculer son bataillon. — On sifi^nale à Bazaine l'arrivée des renforts ennemis. — Le commandant en chef oublie de donner le signal de l'action. — Paroles du général de Cissey au 20« bataillon de chasseurs à pied. — Le maréchal Lebœuf à BeU lecroix. — Le conseil de guerre des 2« et 3« corps. — Le général Changarnier. — Paroles du commandant du 3< corps. — On attend le signal de la lutte.
Comme on vient de le voir, après une perte de temps plus longue qu'on ne Ta calculé, les corps de la rive gauche ne sont arrivés sur les hauteurs que vers midi : les corps campés sur la rive droite, au contraire, sont depuis le matin dans leurs positions de combat.
La ligne de bataille est construite de la manière suivante :
Le 3« corps fait face à Noisseville et à Montoy.
Le 4« corps, à cheval sur la route de Sainte-Barbe, prend la gauche du 3% ayant devant lui Servigny, Poixe et va jusqu'ài^ Villers-rOrme.
Le 6* corps prolonge la ligne, en refusant sa gauche sur la route de Bouzonville, ayant en face de lui les villages de Chieulles, Rupigny et Charly occupés par les Prussiens et observant la position fortifiée de Malroy.
Le 3« corps forme donc la droite, le 4« corps le centre et le 6« la gauche.
En seconde ligne, le 2« corps prend position derrière le 3« et est mis à sa disposition, la droite à la ferme Bellecroix, la gauche sur les hauteurs de la rive droite du ravin de Vallières, le flanc droit couvert par la division de cavalerie du général de Clérambault.
Entre le fort Saint-Julien et le bois de Grimont, à cheval sur la route de Bouzonville, la garde se masse comme réserve de noire gauche.
Quelles forces se trouvent donc devant nos soldats, qnelles masses capables de les arrêter?
Dans le vaste périmètre qui s'étend depuis Argancy» par Sainte-Barbe et Retonfey, jusqu*à Ars-Laquenexy^ ligne courbe, qui n'a pas moins de vingt-quatre kilomètres, les Allemands ne peuvent opposer aux Français que quarante-cinq mille combattants.
Devant Malroy-Charly se tient la division dinfantene de landwehr du général Kummer, une douzaine de mille hommes, occupant Rupigny par une avant-garde et se reliant à Ârgancy aux troupes du X« corps.
Le !•» corps (Manteuffel) a sa 1" division, même effectif, sur la ligne Failly-Servigny avec une brigade en réserve, entre Trémy et Sainte-Barbe.
Noissevîlle, Monloy et Colombey sont gardés par deux régiments de dragons, qui se relient aux troupes de la ?• division du I*' corps, dont les deux brigades occupent la Grangeaux-Bois, Ars-Laquenexy, Mercy-le-Haut et Courcelles-sur- Nied.
A la gauche du 1" corps se trouvent la 3« division de cavalerie et la brigade Woyna du VII» corps.
L'ensemble de ces troupes comprend environ quarante-cinq mille hommes avec cent huit pièces de canon : nos forces sont supérieures de plus de moitié. Si le maréchal Bazaine avait fait avancer ses troupes en silence pendant la nuit, attaqué, dès le matin, les fttibles corps placés «devant lui, Farmée française écartait d'un revers de son aile droite, chassait, éparpillait la 2* division d'infanterie, culbutait la division de landwehr de Kummer et la 1" division d'infanterie, leur passait sur le ventre et marchait ensuite sans obstacle vers Thîonvîlle, d'où efle se concentrait avec Mac-Mahon, que !e maréchal Bazaine croyait à proximité. Mais c'était là justement un succès que ceini-ci ne voulait pas obtenir. H ne négligea rien pour essuyer une défaite.
La plupart des forées allemandes d'investissement se trouvaient fort éloignées du point sur lequel venait de déboucher Farmée de Metz. En effet, le prince Fnédéric-CSiaries a porté la majeure partie de ses forces sur la rire gauche, quelques divisions même très loin de la place bloquée.
Le 11* corps entier se trouve à plus de dix lieues, prés de Longuyon et encore au delà, près de Jametz, à cinq lieues de Montmédy.
Le m* corps stationne à quatre lieues de Metz, près de Doncourt et de Conflans ; la division hessoise, la 18» division et
BATAILLE DE SERVI6NY (31 août 1870^.
POSITIONS DKS OKUX ABMBBS A QUATRE HEURES DU SOIR :
FrançaÎM. — l. Dirision Levassor-Sorval (6« corps). — 2. Division Lafont de Vîiliers (0* corps). — 3w Di^sioo TUier (6^ corp'*)- — -t. I>iTi8ioii Orenier (1* corps). — > 0. Division de Lorencez (4* corps). — 6. Division de Cissey (4' corps). — 7. Division Metman (3* corps). — 8. Division Aymard (3« corps). — 9.λ brigade, division Montaudon (3* corps). — 10. l*^ brigade, division Montaiidon (3* corps). — 11. Division Vergé (2« corps). — 18. Garde impériale. — 13. Division Fauvart-Bastoul (^ corps). ~ 1-1 BngadeHinixt» Lspisset {f corps). — 15. Dmatoa d* CasraupBy (3« corps).
Allemands. — A. B. C. Division de land^rher Kummet. — D. D. D. D. l^* division 4a I«' corps. — E. F. I" brigade ëe la 2« «vison du !•» corps. — Cf. G. G. «• brigade de la 2* division du I*** corps. — H. H. Brigade de dracoas. — I. I. Brigaés Wojna (VII« corps). — J. K. 3» aivision de cavalerie. -^ L. Artillerie du I" corps.
Tartillerie du IX* corps, presque aussi loin, dans le voisinage de Roncourt.
Le VII !• corps se tient derrière Gravelotte, le VIP à cheval sur la Moselle, au midi de la place.
Bref, les trois quarts des forces allemandes ont été groupées au nord-ouest, à Touestet au sud-ouest de la place, pour recevoir l'armée de Châlons, si les troupes dirigées contre elles ne pouvaient la tenir en échec. Préoccupé des nouvelles qu'il reçoit, le prince Frédéric -Charles s'est lui-même porté à treize kilomètres de la ville, sur les hauteurs de Malancourt, dans la direction de Montmédy et de Sedan.
Une action énergique, rapidement conduite, nous le répétons, assurait donc le succès. f
Si l'opération avait été conduite avec promptitude et vigueur, le projet de sortie était excellent et bien conçu dans son ensemble; les positions à attaquer représentaient environ le huitième de la circonférence d'investissement; l'armée française avait son flanc gauche couvert par la Moselle, ses derrières assurés par les forts Saint-Julien et Bellecroix et, vers la droite, elle formait un échelon sur le fort Queuleu.
En marchant résolument par la gauche et le centre, en renforçant la droite d'une division de la garde, pour barrer le chemin aux renforts que l'ennemi pouvait diriger sur le champ de bataille, on devait compter sur un éclatant succès : les Prussiens, quelque diligence qu'ils pussent faire, n'ayant pas plus de vingt mille hommes à nous opposer, pendant la première heure de combat et ne pouvant en réunir plus de quarante-cinq mille, quatre heures plus tard.
C'était le cas ou jamais d'attaquer avec vigueur, pour ne pas laisser à l'ennemi le temps de se concentrer et de masser ses forces. Il n'avait pas, nous venons de le dire, cinquante mille hommes à nous opposer. 11 fallait donc marcher droit sur Sainte-Barbe, l'enlever et s'y maintenir.
On voit par là les résultats que nous aurions pu atteindre en dérobant notre mouvement à Tennemi et en le surprenant à la pointe du jour. 11 n'y aurait peut-être pas eu de combat à livrer; le passage ouvert, les ponts de la Moselle rompus, notre armée se retrouvait en pleine campagne, avec toute sa liberté d'action.
En parlant du début de cette journée du 31 août 1870, sous Metz, un historien allemand, Niemann, n'a pas craint d'écrire à la page 261 de son ouvrage intitulé : Der franzœsische Feldzug^ 1870-1871 : « L'armée (^investissement se trouvait dans une position très dangereuse^ »
Le mouvement, comme nous l'avons déjà dit, a commencé à la pointe du jour ; cent quarante mille soldats français remplis d'ardeur sont sortis de Metz.-
Les 2« et 3« corps, placés tous deux sur la rive droite, sont en position dès huit heures du matin ; les avant-postes prussiens se retirent devant eux et les emplacements indiqués sont occupés sans résistance; à ce moment, les villages de Noisseville, de Nouilly et de Montoy sont à peu près abandonnés peu» Tennemi : il suffirait de la moindre démonstration pour les enlever ; mais on n'y songe pas ; Tordre de mouvement ne comporte aucune instruction pour le combat; l'emplacement assigné laisse ces points en dehors ; pas un de nos généraux, pas même un commandant de corps n'oserait prendre sur lui de faire l'opération sans un ordre formel.
Ce qu'il y a de malheureusement trop certain, c'est qu'on aurait pu s'emparer facilement, dès le matin, de ces trois villages qui eussent donné une base d'opérations excellente.
On disposait alors de cinq divisions d'infanterie, de deux de cavalerie et de vingt-sept batteries (cent soixante-deux pièces de canon), en face desquelles il n'y avait qu'une poignée d'hommes, peut-être trois bataillons.
On ne fit rien ; l'ennemi amena des renforts, prit des positions de défense et, quand on fit attaquer ces villages, à sept heures du soir, c'est-à-dire sept heures plus tard, leur enlèvement coûta beaucoup de sang et ne fut achevé qu'après deux heures de combat.
Les deux corps français, soixante mille hommes, formèrent donc les faisceaux et on leur enjoignit... d'allumer leurs feux et de préparer leur café. Le reste des troupes arrivait lentement, si lentement, comme on l'a vu, que le 6« corps prenait position à une heure, la garde à deux heures et demie, l'artillerie de réserve à six heures du soir, la ôavalerie à neuf heures.
Aussi l'ennemi s'empresse-t-il de mettre à profit, le répit qu'on lui laisse, qu'on lui offre pour ainsi dire. Dès que les premiers mouvements de nos troupes se sont dessinés, le général Manteuffel s'est empressé de concentrer ses deux divisions d'infanterie en avant de son front, le général Kummer dispose également sa division de landwehr.
Un peu plus tard, le général Voigts-Rhetz traverse le pont de bateaux d'Hauconcourt, avec une partie de son corps d'armée (le X«). Le mouvement que nous faisons a été prévu dans ses instructions et il s'y conforme, en se portant sur la rive droite.
H est alors environ dix heures du matin. Les troupes prus-
siennes se sont reîSî^errées entre la route de Sarrebriick et la Moselle, sur une étendue de seize kilomètres ; elles présentent, à ce moment, un effectif de cinquante-cinq à soixante mille hommes, en face duquel nous avons déjà trois corps d'armée comptant près de quatre-vingt-dix mille hommes.
Le prince Frédéric ne s'est pas contenté de ces premières mesures : il a, de suite, envoyé ses instructions aux autres corps d'armée et leur a prescrit de se tenir prêts à marcher; mais la plupart sont fort éloignés et ne peuvent arriver avant plusieurs heures.
A huit heures et demie du matin, le général Manstein est prévenu qu'il doit concentrer ses deux divisions (division hessoise, 18« division et artillerie de réserve du IX* corps), Tune à Pierre villiers, Tautre à Roncourt ; ces deux points sont, le premier, à dix-sept kilomètres, le second à vingt-quatre du champ de bataille.
A neuf heures et demie du matin, Tordre est envoyé au général Fransecky de réunir le Il« corps entre Briey et Auboué, au nom du général von Alvensleben, de s'avancer de Doncourt et de Conflans dans la direction de Saint-Privat, dont il est éloigné de plus de quatre lieues ; de ce point, il lui faudrait en faire encore six pour arriver sur le théâtre du combat. Ce sont donc de véritables étapes que ces forces ont à parcourir, avant de pouvoir prendre part à la lutte ; nous aurions le temps d'aigir et d'enlever Sainte-Barbe, sans avoir à craindre l'arrivée de nouveaux renforts.
Une brigade du VII*' corps de l'armée de Steinmetz peut seule atteindre GourcelLes-sur-Nied, vers midi, pour y remplacer les troupes que le général Manteuff^l a portées en toute hâte sur la position, que nos mouvements indiquent comme le but où se dirigeront nos attaques ; elle est de plus destinée à faire face à celle de nos divisions, qui a pour mission de s'avancer jusqu'à Ars-Laquenexy et d'inquiéter de là les communications de l'ennemi.
Le prince Frédéric-Charles ajoute, dans son rapport, que l'action ne s'engageant sur aucun point, et voyant nos troupes faire la soupi^ au heu de combattre, il fît reporter le X« corps sur la rive ga/uche et se contenta de donner ordre à la division hessoise de continuer le mouvement qu'elle avait commencé à midi, de se porter à Antilly, où elle resterait comme soutien du général Manteuffel : ce ne fut qu'à quatre heures, qu'elle atteignit cette position et qu'elle entra en hgne, comme nous l'apprend le rapport spécial de son commandant, le prince Louis de Hesse.
Comme le 26 août, nos troupes averties? la veille et sous les armes depuis le matin, dès Taube, n'attaqueront Tennemi que vers quatre heures du soir. Il faut bien laisser à Tennemi le temps de prendre ses dispositions, de masser ses forces et d'appeler des renforts, qui peuvent traverser la Moselle sur des ponts, qu'il nous eût été si facile de détruire, pour retarder leur marche de cinq ou six heures.
Nos soldats voient les Allemands passer la Moselle à la hâte vers Malroy; du plateau de Saint-Julien, on les distingue à Foeil nu vers Ars et Novéant. Ah çà! attendre est une trahison !
Depuis cette guerre, le colonel Mejret, qui était alors capitaine au 1" voltigeurs de la garde, ayant fait un voyage à Metz, dut se présenter au général comte von Schwerin, gouverneur de la ville ; la conversation étant venue à porter sm* les événements, qui eurent lieu pendant l'investissement de cette ville, le général allemand dit à son interlocuteur : « Monsieur, le maréchal Bazaine a trahi son pays le 31 août, à la bataille de Servigny, où j'étais; nous considérions deux corps d'armée comme perdus, s'il avait attaqué à midi comme il le pouvait; mais il nous a attendus, »
La matinée voit plusieurs engagements sans importance. Une vive fusillade ne tarde pas à éclater sur plusieurs points de notre ligne de bataille. 11 est prés de huit heures du matin. On replie les avant-postes de l'ennemi. Quelques prisonniers, des blessés arrivent bientôt.
Le soldat est plein d'ardeur, l'ennemi est surpris. Malgré ces avantages, on attend ainsi juscju'à quatrje heures du soir, couché dans les terres labourées. On tiraille de part et d'autre, il n'y a pas d'engagement sérieux. Pendant tout ce temps, on voit très distinctement, à la lunette, l'ennemi se masser entre Retonfey et Sainte-Barbe et prendre toutes ses dispositions.
Vers six heures du matin, deux escadrons de dragons (l'un du 2", l'autre du 4« régiment) sous les ordres du commandant deLignières, engagent le feu avec des tirailleurs d'infanterie prussienne, portant le n° 45 sur la patte blanche d'épaule de leur tunique bleu sombre. Ces tirailleurs occupent, un peu en avant de l'embranchement des deux routes de Sarrebrdck et de Sarrelouis, une crête parallèle à la route et à la lisière du bois situé en avant du château de Colombey et se sont fortement établis dans des tranchées-abris et derrière des abatis de gros arbres.
Les dragons metteut aussitôt pied à terre et soutiennent .une
vive fusillade avec le 45« régiment allemand. Bientôt les 5« et 6« compagnies du 18* bataillon de chasseurs arrivent au pas gj mnastique, au secours de nos Cavaliers, et, par une attaque vive et pleine d'entrain, délogent les tirailleurs de la crête et d'une avenue plantée de peupliers, qui précède le bois de Colombey ; elles font subir à Tennemi des pertes sensibles : plusieurs compagnies d'infanterie du régiment ennemi sont décimées et ont de nombreux prisonniers. Les !'• et 4« compagnies du 18" bataillon de chasseurs, qui ne sont pas sérieusement engagées, appuient ce brillant et hardi mouvement des 5« et 6* compagnies.
L'ennemi, débusqué de ses positions, se réfugie dans une tranchée -abri, dont il a entouré la lisière du parc de Colombey. Tourné à droite par la 5« compagnie, attaqué de front par la 6«, il évacue encore cette "position et se retire à cent cinquante mètres en arrière du château, dans une autre tranchée-abri, qui fait face au château et qui couronne les hauteurs entre les deux bois de Borny.
Le 18" bataillon de chasseurs arrête là sa poursuite. Les quatre compagnies engagées et les 2« et 3« qui viennent de rejoindre, sont ralliées en arrière du bois de Colombey, flanquant la droite de la division et restent en position juscju'à quatre heures. Nos chasseurs surveillent les débouchés du bois et du château de Colombey.
Le !•' bataillon du 62« de ligne est envoyé pour les soutenir; en même temps, le 2* bataillon du même régiment s'avance sur la roule de Sarrebrûck, pour surveiller les débouchés de Montory et de Goincy.
Vers dix heures du matin, le 1" bataillon fait prévenir qu'une troupe assez nombreuse d'infanterie ennemie s'approche du château de Colombey. Le 3« bataillon du 62» est envoyé de ce côté. Le château de Colombey et les tranchées-abris ouvertes à droite de ce château, sont immédiatement occupés et deux compagnies se jettent dans les petits bois de droite et de gauche : le S* bataillon reste en réserve. Les tirailleurs ennemis sont repoussés dans les bois entre Coincy et Colombey.
A neuf heures du matin, une vive fusillade éclate soudain à gauche de Grigy sur la route de Rémilly. Les partisans-éclaireurs de la l'* brigade de la division de Castagny, chargés de faire une diversion en avant du fort de Queuleu, et soutenus par des compfiignies du 41« de ligne, s'avancent jusqu'à la Grangeaux-Bois.
A onze heures, la fusillade cesse en avcuit de cette division, mais elle continue toujours sur la gauche.
A dix heures, comme nous l'avons déjà dit, les chasseurs à pied du IS"? bataillon et les dragons des deux escadrons des 2* et 4* régiments de cette arme se sont arrêtés, dans leur mouvement sur Colombey, bien que le rapport des paysans et des prisonniers soit que nos troupes ont peu d'ennemis devant elles. Un peloton du 5« escadron du 4« dragons est établi en grand'garde, en avant du bois de Borny, les vedettes de ce régiment voyant celles du 4« chasseurs à cheval à gauche, celles du S* lanciers à droite, et dominant la Grange-aux-Bois. Le bois de Borny est occupé par notre infanterie.
Pendant ce temps, la 2« brigade de la division Montaudon (1" du 3« corps) opère du côté de Lauvallier. Vers midi, deux bataillons du 81" remplacent les deux bataillons du 62«, et la division ayant reçu Tordre de prendre part au mouvement général qui va s'exécuter, le 62«' se réunit sur la route de Sarrebrlick, près du ravin où se trouve le rendez-vous de la 1" brigade. Celle-ci doit enlever les villages de Montoy, de Flavigny et de Retonfey; la 2« brigade, celui de Noisse ville, puis se réunir, tous les deux, vers le château de Gras.
Cependant les tirailleurs du 1" escadron du 4« chasseurs à cheval, qu'on a envoyés en avant pour reconnaître le terrain entre Borny et Colombey, arrivent au château de ce nom. Au même instant on voit s'avancer plusieurs bataillons d'infanterie allemande, qui paraissent vouloir prononcer un fort retour offensif. A la vue des vestes vertes et des talpachs de nos chasseurs, les ennemis suspendent leur mouvement en avant, établissent une forte ligne de tirailleurs sur une pente faisant face à la colline où sont nos cavaliers, à une distance de douze à quinze cents mètres et embusquent une forte troupe en arrière.
Les tirailleurs du 1" escadron du 4* chasseurs à cheval reliés à gauche au 18« bataillon de chasseurs à pied et à droite à des tirailleurs du 4« dragons, échangent quelques coups de feu et se maintiennent dans cette position, jusqu'à l'arrivée du 62« de ligne, envoyé par le général de Montaudon qu'on a fait prévenir et, à une heure, l'escadron rejoint le régiment, qui reprend sa place en réserve.
De son côté, le peloton d'éclaireurs du 3« lanciers a été chargé par le général Lapasset d'aller occuper, de concert avec l'infanterie, une crête située en avant et à droite de l'armée. La moitié du peloton, dispersé en tirailleurs, s'avance au trot à une certaine distance d'une pépinière, qu'il faut traverser pour se rendre au point indiqué. Reçus à coups de fusil, ils hésitent; des chasseurs à cheval se replient et menacent de les entraîner. Le moment est critique. Le sous-lieutenant Bergasse, qui les com-
mande, jugeant d'un coup d'œil la situation, met le sabre à la main et s'écriant : <c A moi! » se lance au galop dans la pépinière, suivi seulement de quelques hommes, qui ont entendu son appel. Les tirailleurs ennemis, surpris par tant d'audace, se retirent précipitamment sous bois, pendant que les autres éclaireurs rejoignent au plus vite leur chef, sur cette position dominante, qui inquiétait le général depuis le matin.
Tous ces petits combats ont donné l'éveil aux Prussiens et leur ont permis de faire filer leurs troupes de la rive gauche sur la rive droite. De notre côté, pendant que nos deux corps d'armée (3« et 2«) forment les faisceaux et laissent à l'ennemi le temps de se réunir, le i* corps traverse la Moselle et vient s'établir, comme nous l'avons déjà dit, sur la route de Sainte-Barbe, en arriére de Villers-l'Orme; on a compté que son passage sur les ponts sera terminé à sept heures un quart, et qu'il pourra être en position à huit heures et demie. Mais déjà, le retard dans la marche des colonnes se produit avec des proportions inquiétantes pour les troupes qui vont suivre, et ce n'est qu'à onze heures que le général de Ladmirault occupe l'emplacement qui lui a été assigné.
Ce qui vient de se passer fait présager d'autres mécomptes. Si le maréchal se tenait au courant du mouvement des troupes, il pourrait remédier immédiatement au mal, en modifiant l'itinéraire tracé; il est facile, en effet, d'utiliser un point du passage, dont on s'est servi le 26, et qu'on a négligé, cette fois, sans raison : c'est la traversée de la ville de Metz et le débouché par les glacis du fort Bellecroix. La réserve d'artillerie ou la garde pourrait suivre cette direction qui est libre, et ce fait n'en serait que plus utile pour le résultat de la journée. On ne prend aucune mesure; on laisse les choses empirer de plus en plus et il en résulte que le 6« corps n'est placé qu'à une heure, la garde à deux heures et demie.
A ce moment, le spectacle de l'armée française, prête à combattre*au premier signal, est vraiment imposant et magnifique : officiers et soldats sont pleins d'ardeur et semblent impatients de marcher à l'ennemi. Abritée sous les redoutes de Grimont, sous les ouvrages de Saint-Julien et de Bellecroix, notre triple igné de bataille se développe majestueusement.
A riiorizon, s'étale le sérieux spectacle de la position ennemie à attaquer. C'est le village de Sainte-Barbe, transformé en un véritable camp retranché, hérissé de trois rangs de batteries, dont les lorgnettes nous permettent de compter distinctement les pièces... Et ces deux armées dont les positions prises s'accusent nettement, continuent à se considérer en silence. On
AVANT l/ATTAQUE 231
entend répéter de toutes parts : « Tirez les premiers messieurs les Prussiens! » C'est la plaisanterie du moment. Mais pour- (luoi ne pas attaquer? Un soleil splendide éclaire cette scène : Tout paraît annoncer une belle, mais rude journée.
Cependant les heures s'écoulent. Une heure, deux heures, trois heures. Aucun ordre n'arrive de commencer le combat. Les glacis du fort Saint-Julien et les bastions couronnés de la grosse artillerie de siège se. couvrent de spectateurs. Le bruit s'est répandu dans Metz qu'il va y avoir une bataille. Les habitants sont accourus en foule, comme s'il s'agissait d'une simple revue. Et nos officiers, avec leurs lorgnettes, sont partagés entre les canons qui garnissent les batteries prussiennes et les fraîches ombrelles, qui garnissent les parapets de Metz. Mais pourquoi ne pas attaquer?
Nos hommes s'impatientent et demandent « si Ton va recommencer comme le 26 ». L'armée murmure, harassée de cette inaction inconcevable. Ordre est donné aux fantassins de former les faisceaux, aux cavaliers et aux artilleurs de mettre pied à terre et de faire le café. Les hommes courent, les uns à l'eau, les autres au bois. Onallumç le feu, non sans peine. L'èau se met à bouillir. Le café bu, l'on n'atta<iue toujours pas. Les cavahers passent au cou des chevaux les musettes et leur font manger l'avoine. On dit que l'Empereur et Mac-Mahon ne sont pas loin et qu'on va leur donner la main par Th ion ville, en tournant sur Sainte-Barbe.
Notre artillerie s'est cependant mise en position. Une partie de nos batteries s'installe en avant du fort Saint-Julien et du château de Grimont; d'autres, en face de Vantoux et s'appuyant sur la route; les dernières se placent au-dessus de Colombey. En avant du bois de Mey et un peu à droite du village de ce nom, des mitrailleuses se mettent en batterie; mais toutes ces pièces, canons de 4, de 12, canons à balles, etc., restent silencieuses comme celles de l'ennemi qui leur font face. On voit distinctement les pointeurs allemands, immobiles à leur poste. Ils semblent nous observer et se régler sur nous.
Il est facile de constater, que depuis la tent itive du 26, l'ennemi a pris ses mesures pour repousser une attatiue. I>es batteries de position ont été construites sur les hauteurs à Malroy, à Charly, à Failly, à Poixe, à Servigny, à Noisscville, à Sainte- Barbe. Elles forment un arc, dont les feux convergent sur le chemin de Sainte-Barbe et sur la route de Bouzonville, Bient('jt les ennemis établissent de nombreuses batteries volantes, au- .dessus de Servigny et sur la gauche du château de Gras, parallèlement à la route de Sarrelouis.
Enfin, le maréchal Bazaine, suivi d'un nombreux état-major et escorté par le 1" escadron du 2« chasseurs à cheval, arrive sur le terrain avec les têtes de colonnjKS du maréchal Ganrobert (6« corps), il a alors en position huit divisions d'infanterie; trois autres le suivent immédiatement; c'est un effectif qui représente, à lui seul, quatre corps d'armée prussiens.
On peut donc s'attendre à le voir donner aussitôt l'ordre d'attaquer, avant que les renforts ennemis soient arrivés des différents points de l'horizon, où on les lui signale. Le commandant en chef de l'armée de Metz va s'établir à cent pas du 5» bataillon de chasseurs à pied, appartenant à la division Grenier (2« du 4« corps), près de la chapelle de la Salette. Bazaine met pied à terré sur la route de Sainte-Barbe, contre une croix de pierre ; de là, il embrasse tout le terrain.
Au lieu d'ordonner aussitôt l'attaque des positions ennemies, il se contente de faire venir à lui, entre midi et une heure, les commandants des corps d'armée pour leur donner des instructions, ce qui demande plus d'une heure. Les commandants de corps arrivent. Les chefs d'état-major, les généraux .de l'artillerie et du génie grossissent encore ce groupe brillant, qui semble défier les pointeurs ennemis, toujours immobiles auprès des pièces rangées entre Poixe et Servigny. Il est inconcevable que cette troupe de cavaliers, signalée de loin, par les fanions multicolores des maréchaux et des généraux, n'attire pas leur attention.
Pendant que les commandants de corps délibèrent, un garde mobile arrive, porteur d'une dépêche; il demande avec empressement « le commandant en chef ». Sur l'indication d'officiers du 6« corps, il part au galop pour remettre sa dépèche au maréchal Bazaine. Que contient-elle cette dépèche? Dans les groupes, on fait mille conjectures, plus ou moins vraisemblables ; mais, dans la journée, soit supposition, soit certitude, le bruit se répand que le maréchal Bazaine vier*^ d'être informé de l'arrivée de l'armée de Mac-Mahon, par Stinay et Thionville. On ajoute que le général Ducrot a remplacé le maréchal Mac-Mahon dans le commandement du 1" corps. Peu après un dominicain vient parler à Bazaine'.
Celui-ci, voyant tous les grands chefs réunis autour de lui, leur lit la dépèche de l'Empereur, puis leur donne verbalement
i. Quelques jours plus tard, ce dominicain fut arrêté par les Prussiens dans un bois ; ces derniers racontèrent qu'intimidé par Tinterrogatoire qu'on lui ât subir, il livra les dépêches du maréchal, cachées dans ses semelles. Reste à savoir si les Prussiens n'ont pas, en faisant ce récit, cédé à leur penchant connu pour les. .. fictions.
les premières instructions sur le mouvement offensif, qu'ils auront à faire contre Sainte-Barbe, qui, par son élévation, est comme la clef de la position et domine Servignj, à deux mille mètres de distance; il insiste particulièrement sur Tattaque qu'aura à prononcer le maréchal Lebœuf avec le 3« corps, comme étant le mouvement important de la bataille; il met à sa disposition la division Fauvard-Bastoul, ancienne division Bataille du corps de Frossard (2« corps), puis il décide que le signal de l'action sera donné par une salve de pièces de siège tirée du fort Saint-Julien, pour battre les pentes de la position de Sainte- Barbe. Comme s'il n'y avait pas déjà assez de' temps perdu et qu'il voulût en perdre davantage!...
Les instructions sommaires du commandant en chef portent r
« Le 3« corps cherchera à aborder la position de Sainte-Barbe par sa gauche {château de Cheuby) et prendra position à la cote 317, du bois de Cheuby et à Avancy, cote 270.
« Le 4« corps abordera la position de Sainte-Barbe par sa droite : Villers-l'Orme, Failly, Vrémy, et fera son possible pour aller prendre position à Sanry-lès-Vigy (cotes 241 et 243.)
u Le 6» corps abordera les positions au delà de Chieulles- Clîarly et Malroy et se portera jusqu'à Antilly où (cote 193) il prendra position, appuyant sa gauche à Argancy (cote 186).
« Le 2« corps suivra la marche du 3«, en veillant sur la droite et est placé sous les ordres du maréchal Lebœuf.
« La garde en réserve.
« Des guides fournis par le personnel des eaux et forêts et des douanes, sont donnés à chaque corps; tous ces braves gens se montrent des mieux disposés à se rendre utiles. »
Le maréchal Bazaine s'obstine, suivant le même plan qu au 26 août, à diriger son principal effort sur le front de l'ennemi, sans admettre de mouvement tournant. Puisqu'il renonce à surprendre l'ennemi, préférant pousser devant lui une attaque vigoureuse, on doit suppçser, au moins, qu'il précipitera l'action, sans attendre que l'ennemi ait concentré en face de lui une masse trop considérable ; mais nous le voyons, au contraire, temporiser et laisser s'accumuler les moyens de résistance et les obstacles.
Et cependant, Bazaine est informé que l'ennemi accourt ; le poste d'observation l'avertit à chaque instant des mouvements de concentration qui s'opèrent.
Rien de plus saisissant que la lecture de ces dépêches, qui se succèdent d'une manière continue, mais toutes trouvent le maréchal Bazaine imperturbable.
Nos troupes, pourtant, vont triompher en partie des difficultés^
23i FRANÇAIS ET'ALLEMANDS
accumulées par la trahison du commandant en chef, mais à quel prix !
Nous verrons, en effet, quels efforts exigera la prise des positions de Nouilly et de Noisseville, qu'ont occupées, sans coup férir, le 26, les avant-gardes du 3* corps, et comment Ion n'aura encore atteint que le village de Servigny, quand la nuit viendra forcément mettre un terme au combat.
Du reste, l'ennemi, éclairé par la démonstration du 26, a fortifié et puissamment armé les positions qu'il a dû abandonner ce jour-là, et qu'il a réoccupées après notre retraite.
Enfin, si Bazaine avait la résolution inébranlable de marcher en avant, ne renoncerait-il pas à la vieille tactique, dont nous avons déjà fait la critique et ([ue les succès des Prussiens ont condamnée à jamais, laquelle consiste à ne mettre en avant que les batteries divisionnaires et seulement pour soutenir les mouvements des bataillons, au lieu de mettre aussitôt en ligne les batteries de 12 de la réserve générale, seul moyen de rétablir l'avantage contre les batteries ennemies.
Mais l'expérience des derniers combats ne sert «à rien; et, cette fois encore, on va essayer, dans des conditions d'infériorité notoire, de faire taire les feux ennemis avec les simples batteries divisionnaires, avant de lancer nos bataillons en avant.
Nos batteries de réserve, nous l'avons déjà dit, ne doivent atteindre le plateau qu'à six heures du soir et après le passage des trois corps d'infanterie de la rive gauche.
Si l'on examine l'opération dans son ensemble, il est évident que notre droite est la partie faible de l'ordre de bataille ; elle ne peut trouver d'appui sérieux que dans un dispositif de troupes ou dans les points qu'elle pourrait enlever à l'ennemi ; elle peut être menacée par les attaques de flanc, atteinte par les projectiles des pièces à longue portée, arrêtée même dans ses mouvements; la gauche, au contraire, s'appuie à la Moselle et le centre est soutenu en arrière par les feux du fort Saint-Julien.
Il y a donc lieu de s'étonner que le maréchal Bazaine ne porte pas ses réserves sur l'aile droite, qui, tout en étant la plus faible, n'en est pas moins chargée d'assurer le succès du mouvement. Si la garde était à même d'appuyer les 2* et 3« corps, sa présence suffirait certainement pour donner aux attaques, qui se feront de ce côté, une intensité tout autre que celle qu'elles auront ; le corps de cavalerie pourrait gagner le plateau de Cheuby et concourir au succès de la journée.
Mais on sait que le maréchal n'en a pas décidé ainsi : toutes les réserves, infanterie, cavalerie et artillerie, iront se grouper
en une masse compacte, derrière le centre, autour du fort Saint- Julien.
L'attaque, qui doit commencer à deux heures, est encore retard(^e. Ce n'est pas l'affaire de Bazaine d'engager à ce moment la bataille. Ces bataillons, impatients de combattre, au lieu de les lancer on avant, il les fait coucher dans les sillons et attendre. Attendre quoi?...
Nous ne savons. Toujours est-il que l'on attend, ou du moins que l'on paraît attendre. Et les heures s'écoulent lentes et monotones, dans cet état atrophiant de silence et d'immobilité.
Couchés dans la poussière, les soldats dorment ou attendent avec impatience le moment d'agir. Avant même d'avoir servi de champ de bataille, ce plateau représente l'aspect d'un véritable charnier. Pas un mouvement dans ces sillons remplis de corps humains : à peine, de temps en temps, un cavalier, officier d'ordonnance ou estafette, passe -t-il à travers les lignes au grand galop de son cheval.
Cherchant tous les moyens possibles, afin de retarder l'heure de l'attaque des positions ennemies, Bazaine a l'idée de faire établir sur la route de Sainte-Barbe une batt TÎe armée de pièces de gros calibre, prises au fort Saint-Julien, pour contrebattre l'artillerie ennemie, qui a pris position de Failly à Poixe, et de faire construire à la hâte un épaulement pour abriter cette batterie.
Vers deux heures, le commandant en chef arrive devant le 1«' bataillon du 13" de ligne (brigade Véron de Bellecourt, division Grenier, 4" corps) accompagné dos commandants de corps d'armée et du général Changamier. Un nombreux étatmajor le suit ainsi qu'un escadron de chasseurs à cheval. Bazaine examine, avec une longue- vue, le terrain qui se trouve en avant, puis il prononce ces paroles : « 11 est évident que le point d'attaque principal doit être Sainte-Barbe. 11 faut donc établir ici une formidable batterie, avec épaulement, pièces de siège, etc. Elle barrera complètement la route; elle préparera et soutiendra Tattaque et facilitera la retraite, si nous sommes repoussés. »
Le maréchal Canrobert seul répond : a Oui, maréchal, vous avez raison, maréchal. » Les autres commandants de corps d'armée approuvent d'un mouvement de tète. Le maréchal Lebœuf fait quelques observations techniques sur la construction de la batterie, le nombre et la force des pièces qui doivent l'armer. Ensuite le maréchal Bazaine désigne lui-même, à gauche de la route de Sainte-Barbe, à cinq cents mètres environ en avant du fort Saint-Julien, l'emplacement, où l'on doit élever
cet épaulement à intervalles, puis il rappelle aux commandants des corps d'armée que l'attaque doit commencer à quatre heures, au signal d'une salve d'artillerie tirée par le fort Saint- Julien.
Donnant alors de l'éperon à son cheval, le maréchal Bazaine s en va au galop à travers le plateau et semble enchanté ; mais pourquoi diable ne pas commencer plus tôt l'attaque ? Tous disparaissent dans diverses directions : généraux, état-major, escorte. Seul, le général Changarnier descend, au pas de son cheval, les pentes à gauche de la route de Sainte-Barbe, en s'excusant fort poliment de déranger les soldats du 13« de ligne assis ou couchés sous les ceps de vigne.
Eux partis, arrive une compagnie de sapeurs, la 2* du 3« régiment du génie ; les hommes forment les -faisceaux, mettent les havre sacs à terre, saisissent pelles et pioches, les sous-officiers tracent, sous la direction de leurs chefs et au moyen de leur mètre, le profil régulier de cette batterie ; les sapeurs se mettent aussitôt à la besogne et bâclent, avec une extrême dextérité, un fort et solide épaulement. L opi^ration est longue, car on ne creuse pas, comme on veut, une terre forte et dure; néanmoins ce travail s'achève.
Bazaine envoie encore chercher au fort Saint-Julien trois pièces de 24 court, afin de les placer derrière le solide parapet, que l'on a élevé en avant du château de Grimont, propriété de M. Aêrts. Le capitaine en second. Basse t, de la S" batterie du 8" d'artillerie, est chargé de cette opération et emmène avec lui de nombreux attelages pris dans la réserve des 6* et 9« batteries de ce régiment, qui, toutes deux, appartiennent à la réserve d'artillerie du 4® corps. Ces trois pièces de 24, traînées chacune par huit chevaux, sont amenées derrière l'épaulement, qui n'est entièrement terminé qu'après trois heures de travail, malgré l'ardeur et l'activité des soldais du génie qui y sont employés.
En même temps, la compagnie de réserve du génie du 3« corps commence à construire, à droite de la route de Sarrelojis, sur la pente, un épaulement pour abriter une batterie de 12, qui va s'établir là pour canonner Noisseville et Retonfey.
Bazaine, qui excelle à rejeter, soit sur ses lieutenants, soit sur ses propres soldats, la responsabilité de ses actes les mieux prémédités, a osé se plaindre de la lenteur de ses troupes, ce jour-là! Peu s'en faut, qu'il ne répète, à cette occasion, le mot qu'il a rendu si tristement fameux : c< Que faire avec de pareilles troupes ? »
Pendant que s'achève la construction de cette batterie de 24, es officiers et soldats du 13« de ligne, devant lesquels s'opère
ce travail, regardent toujours au loin, mais ne voient rien. On entend seulement comme un bruit lointain et confus de voitures, de chevaux, sans pouvoir préciser le côté d'où vient ce brouhaha. Le commandant Commerçon, de ce régiment, descend de cheval, applique l'oreille contre les talus de la route de Sainte- Barbe et perçoit toujours le même bruit.
« Pourquoi ne pas marcher tout de suite en avant? dit ce brave officier supérieur aux officiers et soldats du 13' de ligne qui l'entourent. — Pourquoi attendre ainsi quatre heures ? 11 est évident que les Prussiens avertis vont avoir le temps d'accumuler leurs moyens de défense... Ce tumulte que j'entends par dessous terre, c'est l'arrivée de leur artillerie, de leurs caissons et de leur cavalerie. »
Le commandant Commerçon fait ces réflexions en se promenant dans les vignes, dont le terrain est couvert de coquilles fossiles. Ce farniente voulu par le maréchal Bazaine le préoccupe beaucoup, sans parvenir à en deviner les causes. Cet officier réunit ses commandants de compagnie et leur parle en ces termes : « Le maréchal Bazaine vient de dire que le village de Sainte-Barbe sera -notre objectif le plus sérieux, mais réciproquement, nous allons être l'objectif non moins sérieux des Prussiens postés à Sainte-Barbe. N'entendez-yous pas le tumulte des batteries, des caissons, des chevaux qui arrivent... Avant que cet épaule ment soit construit, le bataillon peut être écraisé par les obus... Les trois compagnies de droite vont descendre à droite dans les vignes, à trente' ou quarante mètres de la route. Les trois compagnies de gauche feront le même mouvement sur la gauche. — On se défilera... c'est facile... On formera les faisceaux, on attendra les événements. »
Ces ordres sont exécutés, mais aussitôt arrive un colonel d'artillerie, surpris dé ne pas voir sur la route, au milieu des artilleurs (comme c'était notre funeste habitude), le bataillon d'infanterie chargé de défendre sa batterie future. Le commandant Commerçon lui montre de la main les faisceaux formés à cinquante mètres ail plus du futur épaulement. 11 s'en va. Vient ensuite le colonel Lion du 13« de ligne, qui fait la même observation. A lui, le commandant du 1«' bataillon de ce régiment répond que c'est par ordre supérieur, parce que le bataillon gênait rédiûcation delà batterie. Le colonel Lion répond : « C'est bien » et s'en va également.
A ce moment, il est près de quatre heures ; un officier de l'étatmajor avertit le maréchal Bazaine que de grosses colonnes ennemies sont en vue sur la rive gauche de la Moselle, qu'elles se dirigent vers les ponts d'Argancy et d'Hauconcourt et que,
évidemment, elles viennent prêter appui aux troupes, qui sont devant nous; l'homme du Mexique se contente de répondre :
« C'est bien ! Ce sont les troupes de la rive gauche qui arrivent! » Pas un mot de plus, pas un ordre nouveau donné; il s'étonne cependant que le maréchal Lebœuf ne commence pas son attaque et il se plaint de la lenteur du mouvement de la droite ; le chef d'état-major lui fait remarquer qu'il a prescrit d'attendre le signal qu'il donnerait et qu'aucun coup de canon n'ayant encore été tiré, il est naturel que le 3^ corps reste immobile.
Bazaine Ta oublié 1 II se rend à la justesse de cette observation ; néanmoins, il ne donne pas encore le signal convenu ; sa batterie n'est pas encore prête, on achève de mettre en position les trois lourdes pièces de 24 amenées du fort Saint-Julien. A ce moment quatre heures sonnent au loin au clocher de Sainte-Barbe et sont répétées par tous les clochers de la vallée de Vallières. La division de dragons, qui manœuvre sur la droite du 3« corps, part bientôt en avant pour éclairer la route de Sarrebrûck ; c'est un signe précurseur.
A ce moment, le général de Cissey passe devant les différents corps de sa division (1" du 4" corps), réunit les officiers et leur adresse quelques mots. Arrivé devant le 20* bataillon de chasseurs, il dit au corps d'officiers de ce vaillant bataillon, qu'ils vont frapper le coup décisif et leur donne quelques indications sur ce qu'ils auront à faire. Ce bataillon d'élite doit attaquer le village de Servigny, en chasser l'ennemi et le rejeter sur Sainte-Barbe. Le 3* corps, établi à la droite du 4», doit exécuter d'abord un mouvement tournant.
a Je compte l)eaucoup, ajoute le général de Cissey, sur le 20*^ bataillon, qui doit avoir hâte de rompre le cercle d'investissement et de rouvrir nos communications avec la France.Je pense que nous quittons Metz définitivement. » Le commandant Copri s'adresse ensuite au bataillon, rappelle à chacun son devoir, en (luelques paroles énergiques, et donne les conseils que lui dicte son expérience. — Quatre ou cinq batteries sont réunies devant la division de Cissey et vers sa gauche.
De son côté, vers trois heures et demie, le maréchal Lebœuf, après avoir quitté le maréchal Bazaine, s'est rendu à la ferme de Belle-Croix et y fait appeler le général Frossard ainsi que tous les généraux des 2« et 3« corps, pouf tenir conseil. La foule des officiers d'état-major, les porte-fanions, les cavahers d'escorte et de nombreux officiers des réghnents voisins se sont réunis aux abords de la ferme et regardent sur la route de Metz à Sarrebpûck, en attendant, le résultat des déhbérations. On voit
ainsi arriver le général Changarnier, tout blanc et faible, mais souriant et imposant le respect. Il faut le descendre de cheval et le mettre en selle.
Au bout d'un quart d'heure, les généraux sortent du conseil : chacun réunit autour de lui son groupe d'officiers et leur annonce de grandes nouvelles. Le maréchal Bazaine vient de recevoir une dépêche de l'Empereur, le maréchal de Mac-Mahon marche sur Thionville, où notre armée doit aller lui donner la main.
Il est près de quatre heures. La situation est celle-ci : Fennemi occupe fortement le village de Sainte-Barbe et tout le plateau environnant. Le 3« corps a pour mission d'enlever le village de Noisseville, puis le château de Gras, puis Cheuby, et enfin d'attaquer Sainte-Barbe par la droite. Ce corps d'armée doit coucher le soir à Avancy.
Sur sa droite, le 3« corps sera soutenu par le 2« corps et à sa gauche, se trouve le 4« qui doit enlever le village de Servigny et attaquer la position de Sainte-Barbe, par la gauche.
Le maréchal Lebœuf sort enfin de la grange et s'adressant à ceux qui sont présents : « Mes amis, leur dit-il, nous avo^u reçu de bonnes nouvelles de V Empereur ; nous allons travailler pour nous joindre à Mac-Mahon! )^
Le maréchal dit cela très légèrement et comme s'il s'agissait de la chose du monde la plus simple. Là-dessus, chacun part rejoindre vivement sa place. On trouve que le 3* corps aura une rude besogne et qu'il sera tard, quand on pourra coucher à Avancy. Toutefois, on sait des nouvelles du dehors, on a un plan bien précis, on sait ce qu'on veut faire, enfin on va prendre pour la "première fois l'offensive. Tout cela rend confiance. Les longues heures d'attente et d'impatience de la journée sont oubUées. Tous les motifs de découragement disparaissent et l'on sent que toute l'armée, ayant secoué sa torpeur, frémit d'impatience.