I. — La PoUDIUÈRE IÏUROrÉENNE
Pour comprendre, la folie grandissante do mements européens, il suffit de rappeler que les charges militaires annuelles de l'Europe, qui étaient déjà, en 1873, de 3 milliards 1/2, ont presque doublé vingt ans après et ont atteint plu: 6 milliards en 1897. L'effectif de l'armée continentale s'est accru en môme temps île 1 million 1/2 à plus de 3 millions. En 1903, on constate, en outre, non seulement une augmentation incessante des armements (les dépenses pour la a paix armée » se sont élevées encore de 2 milliards en regard des budgets de l'année 1895), mais dans maints parlements surgissent des projets déplus en plus monstrueux, demandant un accroissement sans répit des armées de terre et de mer. L'Angleterre, qui s'était contentée jadis de pouvoir tenir tête aux deux puissances maritimes, ;roit nécessaire d'avoir aujourd'hui une marine de force équivalente à celle de trois ou même quatre grandes puissances, tandis que l'Allemagne, après avoir enfin distancé la France an point de vue numérique de ses soldats, fait tou-
i ET ANGLAIS DEVANT L ANARCHIE
jours l'impossible pour augmenter encore son avance. Les dettes publiques grandissent démesurément, et avec celles-ci les charges militaires. Pris entre ces deux feux, les Etats européens s voient dans la nécessite d'aggraver les impôts ( d'entamer leurs dernières ressources. A mesuri que montent les forces militaires, grandisse!! également le mécontentement et la misère dei classes populaires.
El admirez celte conséquence logique des i moments à outrance ! Leur but devrait être, comme on ne se lasse de l'affirmer, de rassu les puissances et de leur procurer la certitudi d'un lendemain calme, sans surprises. Or, tandis que la concentration des matières explosiMes dans tous les petits coins et recoins de l'Europe a créé un état d'appréhension chronique pour le sort de la paix à l'extérieur, de graves tempêtes gron' dent au dedans. Les peuples, qui ne sont plus dupes des illusions de leurs gouvernements, révoltent de plus en plus contre l'impuissance d«> la diplomatie et l'aveuglement de leurs maîtres, Ils ne consentent plus à voir dans la guerre un facteur inévitable de la vie des nations ou une sorte de châtiment divin suspendu sur nos tètes.
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Celle-ci est considérée de nos jours comme un Beau moins fatal que le choléra ou la peste. Les nations, renseignées, vont mfmc jusqu'à rendre responsables leurs maîtres de ne l'avoir pas su empêcher ou détourner de leurs têtes. Le plus humble balayeur de mes se montre aujourd'hui, sous ce rapport, plus sensé que Holthes ou de Maistre. La guerre a perdu pour lui la-plus petite parcelle du « cachet divin ». Ses bienfaits le font sourire et ses nécessités lui échappent.
Les peuples, comme peuples, se méiient des montagnes de haines internationales qu'entasse la folie de leurs gouvernants. Ils se montrent même franchement hostiles aux charges que ces inimitiés artificielles leur imposent. L'augmentation de la force armée et du budget de la guerre est envisagée presque partout avec effroi. Les nations subissent quelquefois la suggestion de la logique boiteuse de leurs gouvernants belliqueux. Les projets criminels attribués aux voisins aveuglent souvent leur conscience paisible. Confiantes dans la parole des gardions attitrés de leur bonheur, elles se laissent contaminer par leurs appréhensions illusoires, leurs haines factices ou leurs projets criminels.
Ni.us i:t anglais 1
Le réveil arrive pourtant toujours immioei accompagne" de ruines sans nombre et de dei irréparables. « La" chair à canon se met à ser », et voici « qu'elle perd l'admiration d'êl canonnée h. Cette pensée de J.-J. Rousseau s'ei pare de plus en plus de la conscience moderne,: « La guerre n'est point une relation d'homme à homme, mais une relation d'Etat à Étal, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, ni même comme citoyens, mais comme soldats. ■>
Le nombre de voix socialistes suit dans chaque pays, d'une façon harmonieuse, les armements grandissants. Aux dépenses exagérées de l'empereur Guillaume pour l'armée, le peuple allemand exaspéré répond par une sympathie de plus en plus ardente pour ceux qui lui promettent de museler les fantaisies dangereuses du souverain. Aux élections de 1903, les socialistes allemands ont gagné environ un million de voix. Il en est de môme dans les autres pays européens.
Le peuple russe, qui se réveille à peine pour la liberté, laisse déjà percer son profond mécontentementdu militarisme excessif qui ruine l'empire et augmente la misère de ses classes laborieuses.
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AM.I.AIS LUC VA M' 1. AS viiiiim-:
A travers les barrières artificielles créées par [es diplomates, les peuples se tendent les mains. La
civilisation, cette providence des harmonies sociales de nos jours, les pousse vers un rapprochement tandis que la solidarité de leurs intérêts Économiques, leur prêche les hienfaits de l'adoucissement de toutes les rigueurs que nécessitent les frontières et les armées ennemies.
L'âme « particularise » des peuples déserte devant l'esprit européen, qui Hotte au-dessus des préjugés des vainqueurs ou vaincus, forts ou faibles.
On dirait que la réconciliation entre l'amour de l'humanité et celui de la patrie, qui continue h se faire lentement dans le cerveau de l'élite, s'est faite d'une façon imperceptible dans le coeur des peuples. Avec le bon sens admirable qui caractérise la pensée vierge de toute immixtion de fausses doctrines, les nations sont arrivées à cette conclusion si simple et si claire que leur salut exige une conciliation réelle de ces deux principes brouillés a dessein. L'harmonie des intérêts de la patrie et (le l'humanité, éclate aujourd'hui à tous les yeux. Et tandis que l'appauvrissement du
ieucs Monde, menacé de la faillite à cause de la
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paix armée, démontre aux gouvernants, d'une l'i çon empirique, la nécessité du rapprochement international, la conscience populaire éclaircie range instinctivement du même avis, en dehi de tout calcul politique du moment. Le coi delà solidarité internationale devient même le-ll< ment puissant que la diplomatie est forcée d< s'incliner devant ses exigences. Certains rapprochements entre pays se sont faits dernièrei malgré et môme contre la volonté de la diplomatie et des diplomates, dont la résistance a balayée par l'impétuosité des aspirations popi laires.
La paix promet de devenir la sœur auguste des peuples, car ceux-ci ont enfin compris que Igb guerres ne résolvent rien. Chaque victoire par les armes porte dans ses flancs des guerres nouvelles. Pour aboutir à la paix, il faut procéder par la paix qui, seule, enfante le rapprochement et la fraternité. Mais tandis que le nombre de ceux qui la désirent grandit à nos yeux, où sont ceux qui, d'une façon efficace, sauront avancer son règne?
- Chimèkes Pacifiques.
Faut-il les chercher parmi les pacifiques en gé-
néral ? Quelle
; laquelle
le que soit la bannière sous l ils marchent, ils ni 1 l'ont que travailler à la longue pour l'avènement du droit et de la justice, seuls souverains immuables que reconnaîtra l'humanité tic demain. II faut s'incliner devant leur zèle et bénir leur persévérance dans la voie du bonheur. Mais dans cette vaste route qui réunit tant d'efforts disparates et d'énergies humaines, il y a sans doute des élus plus ou moins chers au principe du Bien. Dans chaque poussée humaine, poursuivant le même dessein, on trouve des voyageurs qui, contrairement à leur intérêt, reculent la date de l'arrivée. Tout fiévreux de l'idéal qu'ils poursuivent, ils s'élancent à sa conquête sans considération pour ceux qui les devancent, les suivent, ou leur barrent simplement le chemin. On oublie l'état d'âme des collaborateurs nécessaires pour arriver au but. C'est ainsi que, dans leur désir de voir triompher le plus vite possible le rêve de fraternité universelle, certains pacifiques négligent les fondations du temple, pour ne
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s'occuper que Je son toit. Ils ne parlent que l'abolition des armées permanentes et de la ft ration des peuples. Plusieurs d'entre eux ne rec: lent même pas devant la conception gigantesqi d'une république européenne ! Dans leur ivresse idéale, ils nous offrent une bâtisse étrange, dont les étages imposants flottent entre terre et ciel.
Les spectateurs en aperçoivent pourtant les côtés fantasques. Sans parler des professionnels de la guerre, des amoureux du panache ou des revanches de toutes sortes, les esprits pratiques se détournent devant ces abstractions seulement prématurées, qu'on taxe cependant d'irréalisables: Ils délient les « idéologues » de nous faire voir leur projet autrement que comme aspiration platonique des esprits exceptionnels. Le nombre de ces derniers augmente sans doute, mais dans des proportions tellement minimes qu'il nous faudrait bien des siècles avant de les voir à la tête de» affaires politiques du monde.
Devant les faiblesses du programme idéaliste des pacifiques, les porte-paroles du « Dieu des armes », prônent avec plus d'assurance les spécifiques étranges qu'ils considèrent comme salutaires pour leur patrie et nuisibles pour les voisins!
fham;us ht anglais devant l anarchie
Un ^rave malentendu préside ainsi à toutes les discussions entre « pacifiques » et les amis des anciens errements. D'un côte", les rêveurs qui demandent trop et n'obtiennent presque rien ; de l'autre, leurs adversaires qui, hypnotisés par les profondeurs du gouffre qui sépare les visées célestes de la réalité des faits, haussent les épaules devant l'idéologie <■ incorrigible ou criminelle » Car aux yeux des patriotes, tout ce qui semble énerver ou affaiblir la force brutale de la nation ne peut que provoquer des résultats funestes pour son avenir.
On a tort, nous disent-ils, de s'insurger contre les excès des sacrifices militaires. Si ceux-ci doivent nous mener a une ruine lente, le désarmement nous conduira vers une autre, mais plus précipitée et surtout plus cruelle. D'autres nous affirment que la foi dans la justice et la bonté des peuples n'est qu'un parodoxe dangereux. Et ils ajoutent mélancoliquement : change/ la nature humaine d'abord, et procédez au désarmement ensuite.
Même ceux qui s'inclinent respectueusement devant les tendances généreuses des pacifiques ne cessent de croire à la vertu des armements inces-
;ais et anglais devant l \mhi:h
sauts. On nous console, il est vrai, en disant ceux-ci diminueront singulièrement un beau joi faute 'le fonds et faute d'hommes. M. Messïmy ainsi démontré dans un travail qui, sous forme projet de loi 1 , fut soumis ensuite au Parlemei que la France se trouvera sous peu forcée de duirc son contingent de 100.000 hommes. N'avonf nous nas de beaucoup dépassé la limite extrême de 1 soldat par 100 habitants, que le vieux Moltkc considérait déjà comme impossible à franchir! Sur une population d'environ 3)3 millions, la France ne devrait compter que 380.000 soldats, et elle en a environ 330.000. Son budget épuisé se refuse à supporter plus longtemps ce fardeau, dont le poids paralyse l'évolution de la vie économique du pays. Ce sacrifice démesuré d'hummcs contribue, d'autre part, à la dégénérescence physique et morale du pays et à la diminution de la natalité.
Quant à la Grande-Bretagne, ce cri du cceur t échappé à M. Chamberlain lors du Congrès des coloniaux (en 1902) résume bien la situation. « Le Titan fatigué chancelle sous le poids de sa desti-
1. La l'aix armée. -ta France peut en alléger le poids (brothuro de la Bibliothèque pacifiste ik te «nationale,)
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née. ■■■ Or, on sait que SOll appel fait aux colonies de prendre part aux calamités de la paix armée, est resté complètement vain.
Les autres peuples européens se rapprochent, du reste, du même niveau qui marque le commencement de la sagesse ii longue échéance et do la faillite morale et matérielle, dans l'intervalle. Ils rappellent ces martyrs du purgatoire de Dante qui, pliant sous d'énormes pierres, essaient en vain de se reposer et n'ont de force que pour répéter le cri douloureux : Pût non posso ! Je n'en peux plus !
Mais, lorsque vaincues par l'impossibilité matérielle, les puissances s'arrêteront dans cette voie folle, l'organisme affaibli dvi Vieux Monde aura subi des secousses mortelles. Que dire enfin des millions de vies humaines, victimes de cet état de choses, créé par la méfiance réciproque et l'imcompréhension des véritables intérêts de l'Europe? Comme nous l'avons démontré ailleurs : à mesure que le Vieux Monde avance vers l'abîme, le Nouveau marche vers la prospérité et la richesse. Travaillant dans la paix et dans la concorde de ses États unis et paciliés, débarrassée du fardeau militaire et des vexations douanières, l'Anmique du