VOYELLES
Le wallon de Namur a vingt-deux voyelles, deux de [dus que sa sœur la langue française . De ces vingt-deux voyelles, dix-sept sont prin-
cipalenient moulées (modulées) dans la bouche; les cinq autres le sonl d'une manière analogue dans rintérieur des fosses nasales.
Sur les dix-sept voyelles buccales, il en est seize qui correspondent exactement aux seize voyelles buccales du français, Yô fermé étant la seule voyelle de cette classe qui appartienne en propre au wallon.
Or, parmi ces dix-huit nuances dont le pharynx et la bouche revêtent la voix laryngienne, la voix indifférente, comme dirait un Allemand, il y a d'abord trois couleurs fondamentales qu'on retrouve dans toutes les langues :
La voyelle ou plutôt les voyelles A,
La voyelle ou mieux les voyelles I,
La voyelle ou les voyelles OU (le u latin, italien, allemand, etc.).
Il y a deux A, \â mineur ou femelle et l'a majeur ou mâle : wall. pâpâ, petit enfant, et franc, pas , pâte, ont des a mineurs, tandis que franc, et wall. papa, père, a deux a majeurs.
Il y a deux I, Yî femelle ou chantant et Yi mâle : le premier se trouve dans franc, et wall. rire, wall. scrire (écrire) ; le second, dans franc, et wall. riz, wsM. pitit (petit).
Il existe de même un où mineur (doux et chantant) et un ou majeur (sec et sourd) : wall. boû (bœuf), franc, et wall. il bout ont le son
mineur; franc, et wall. bout, extrémité, a le son majeur.
Étudiez bien la formation de ces six voyelles, et vous verrez , vous sentirez qu'elles sont des produits de moulages différents. Par une inconcevable erreur on a regardé longtemps l'a aigu, que j'appelle mâle ou majeur, comme un a grave prononcé rapidement. Il y a entre ces deux voyelles une différence de nature, ce qui est toute autre chose qu'une simple différence de durée : vous pouvez même, sans altérer le moindrement la couleur des deux voyelles, faire durer l'émission des a aigus de papa, père, beaucoup plus longtemps que celle des a graves de papa, petit enfant.
Ce que je dis du couple a -{-a est applicable aux paires i + /, où -\-ou, ô-\-o, etc., etc. Toujours la voyelle mâle, dans chaque paire , aura plus d'effort musculaire et, par conséquent, plus de bruit que de voix, plus de force que de grâce, plus d'électricité pure que de lumière et de chaleur. La voyelle femelle , au contraire, toujours plus chantante, se rapprochera moins de la consonne : c'est elle qui , dans son union intime avec le timbre passionnel, formera l'interjection et deviendra souvent plus éloquente qu'un
discours, tant elle est remplie de lumière et dereu(l).
Entre les trois paires principales, se moulent trois paires secondaires :
Entre A moulé au fond du palais et I formé à la partie antérieure de cette même voûte organique, se moule ê dont le mâle est e ouvert commun : le premier son, c'est-à-dire la voyelle femelle ou chantante, se trouve dans franc, etwall. mais, caisse; le second, dans franc, et wall. les, mes, tes, ses , wall. menne (mienne), senne (sienne).
Entre A du fond de la voûte palatine et OU (le u allemand) moulé par les lèvres, il y a la voyelle 0 grave ou mineur avec son pôle positif ou majeur (mâle), la voyelle o aigu : le premier sonne dans franc, et wall. oh! saut, maiix;\e second, dans franc, et wall. hotte, notte, frotter.
Historiquement, ou, si vous le préférez, étymologiquement , la plupart de nos o graves, en français et en wallon, sont des produits mixtes de a et de u (prononcez ou) ayant cessé de faire diphthongue, bien qu'on les écrive encore au.
(1) Ces considérations physiologiques et ces appellations nouvelles ne surprendront aucunement les lecteurs familiarisés avec l'étude des pôles électriques et ma gnétiques. Avec un physicien célèbre, j'ai remplacé po- «iï/par majeur, et négatif ^^v mineur; voilà tout.
Pour le i)hysiologiste, a, rextrême du fond de ia bouche, et m (prononcez ou), l'extrême du devant de la bouche, se sont confondus sur un même point central o, après avoir résisté longtemps, dans la langue latine, à leur absorption en ce même son central ou moyen. L'Académie a bien fait de conserver l'orthographe étymologique en déclarant au signe équivalent de o. Ces observations sont applicables à ai devenu signe équivalent de la voyelle è, moyen terme entre l'extrême a et l'extrême i.
Ainsi, en partant du gosier et en s'avançant vers le point culminant de la voûte palatine, on trouve A, (?, I.
En partant du gosier et en s'avançant vers les lèvres, on passe par les centres de formation de A, ô, OU; mais entre la palatale I et la labiale OU, se trouve la palato-labiale û (le ù des Allemands), dont la forme mâle est Vu aigu de franc, et wall. cru, wall. peindu (pendu), lustucru, etc. Vu femelle ou chantant sonne dans franc, et wall. flûte, wall. cûte (cuite), hiût (huit), bûrre (beurre), etc.
Après les trois paires principales «, i, otl, après les trois paires secondaires ê, d, û, vient une paire unique que j'appelle tertiaire ou de troisième rang, parce qu'elle est une moyenne entre deux voyelles secondaires ; je veux parler
de la paire œû-œu, tenant le milieu entre o et è. Le son mâle de cette paire est très -commun dans la langue française et sous le nom menteur d'e muet (FAcadémie a voulu dire sourd), comme dans le, me, le, se, que, je, et sous la forme orthographique eu dans seul , veuf, neuf, etc. Le wallon qui remplace les œu mâles {e sourds comme dans bœuf) par des i mâles (//, mi, ti, si pour le, me, le, se, etc.), répète beaucoup moins cette voyelle si peu agréable d'ailleurs. Vous l'entendrez dans fœu (feu), Nameur (Namur), leup (loup), noms dans lesquels eu sonne absolument comme Ve sourd des mots français /e, le, se, etc.
Quant à la forme femelle œû telle que le français la possède dans heure, cœur, fleur, etc., le wallon namurois ne l'admet que dans les mots empruntés à sa sœur de l'Ile-de-France. Il remplace cet œi1j ouvert par Yeu fermé du français dans eux, jeu, vieux, et c'est ainsi qu'il prononce cœur, fleur, heure avec la bouche presque fermée (1).
Or, cet eu fermé est l'un des trois sons neutres que possède le namurois , les deux autres étant é et d.
Vé et Veû fermés sont communs aux langues
(1) En se plaçant devant une glace, il sera facile d'observer la différence d'ouverture des lèvres exigée par les formes françaises et leurs corrélatives wallonnes.
française et wallonne ; mais Yô fermé n'appartient qu'à cette dernière : robe (robe), /o(fou), etc. Plus sourd que Vô chantant (o femelle), il est aussi près de ou que Vé fermé, plus sourd que l'^ ouvert, est rapproché de la voyelle i. Il suffit pour s'en assurer de prononcer lentement les progressions ê, é, t et 0, 6, où
La voyelle neutre eé, eu fermée des mots français eux, jeu, gueux, occupe le point le plus rapproché de w. La progression naturelle œû, eu, û, que l'on pourrait appeler palato-labiale, tient donc un juste milieu entre la progression palatale e, é, f et la progression ê, é, i et la progression labiale ô, 6, où. Dans chacune de ces trois séries, les voyelles extrêmes e, i; — œû ù; — ô, oilsont seules soumises à la loi de polarité ; seules, elles ont leur pôle contraire et forment de véritables couples. Ce qui caractérise, au contraire, les trois voyelles fermées, c'est de manquer de sexe et d'être comme des points neutres placés au milieu de chacun des trois rayons dont le centre commun est la paire â-\-a.
Voici maintenant les dix-sept voyelles buccales du wallon dans l'ordre de leurs lieux de naissance.
Rayon P^VaU^; ^ ^ . ^
ô-|-o--6--où4-^u
Rayon labial.
En tout : sept paires vocales et trois voyelles neutres ou fermées.
Aces dix-sept voyelles buccales, il faut ajouter les quatre voyelles nasales wallonnes et françaises an , ein (ain ou in) , on y un (ou eun). Une nasale en fermé, la seule voyelle de cef ordre que ne possède pas la langue française, est à la nasale ein ce que é fermé est à è (ou ê) ouvert. Cet en fermé, très-répandu dans les patois de la province, est antipathique au namurois de Namur, qui le remplace constamment par einouvert.
Les Wallons ne pourraient pas toujours écrire leurs voyelles nasales à la manière française , c'est-à-dire par une ou deux lettres représentatives d'une voyelle buccale suivies d'un n ou d'un m non articulé. Comme en dépit de l'étymologie, ils se sont permis parfois de nasaliser certaines voyelles de la bouche devant des syllabes commençant par n ou m articulés; comme ils changent, par exemple, en ein (ain), ouvert du nez, Vé (è, ci, ai) ouvert buccal de laine.
reine, même, crème, qu'ils prononcent lain-ne, rein-ne, meim-me, crem-me, toujours avec un son nasal à la première syllabe ; comme, enfin, dans les habitudes de la lecture française, lainne, reinne, etc., équivaudraient pour l'oreille h laine, reine, etc., le wallon, quoi qu'il fasse, me semble forcé d'admettre en ces cas le vieux signe de la nasalisation des voyelles (~), tel que l'emploient encore aujourd'hui les Portugais. J'écrirai donc, selon l'étymologie, ê, eJ ou aï, avec la valeur du son ein français {et wallon) dans rein, sein, feint, la voyelle nasale substituée à la voyelle buccale dans les mots namurois laine, reXne, même, crème, etc.
Par application du même principe orthographique, â vaudra an et ô ou aii représentera le son on dans les cas ou le n ou le m étymologique, tout en conservant sa valeur de consonne , réagit sur la voyelle qui le précède jusqu'à la convertir en voyelle nasale. Ce double emploi du n (ou m), ou pour mieux dire cette double fonction dont la première, celle de la consonne, est toute physiologique, et la seconde, celle de l'altération delà voyelle buccale qui le précède, entièrement pathologique, me semble être un des traits distinctifs du wallon du Nord. Il faut l'entendre dire tone (prononcez ton à la française avant le «consonne delà seconde svllabe), forme
(amilière pour Antoine dv. Tony; one, aune, une aune, qu'on aurait tort d'écrire one, âne, à cause (le l'étymologie {ulna^ aulne, aune) ; sàner, S2d- ^ner ; moni, meunier; ch'enone, clianoine, etc.
Nous voici devant 1 une des grandes richesses vocales du wallon, les voyelles doubles ou diphtliongues. Phthongue veut dire son, et di signifiant deux , on entend par ce vilain mot des assemblages de deux voyelles ne faisant qu'une seule syllabe, one seule bouchië, comme dirait un Nanmrois.
La diphthongue exige si bien deux sons que au, eau, ou, malgré leurs deux ou trois lettres, ne sont que des voyelles simples.
Quand on va du centre A à l'extrémité du rayon palatal 1, on fait entendre la diphthongue a'i, telle qu'elle est dans le mot français et wallon faïence. Cette voyelle double constitue en wallon les interjections de la douleur et de Ja grande appréhension aï ! aïaïaï !!!
Si devant i, nous plaçons ê au lieu de a, nous aurons, éï qui forme, selon les timbres, les interjections de surprise désagréable et d'étonnement jaloux. Ce Namurois qui mord avec avidité dans un fruit qu'il croyait doux et qu'il trouve tout à coup d'une amertume insupportable, s'écriera éï! en se servant de la première. il lancerait un : Diâcheêïl vos (Diable...! vous),
s'il voyait, un instant après, son compagnon de promenade goûter avec délices une délicieuse poire fondante ramassée à côté de la pomme trop aigrelette.
Ve ouvert mâle, plus souvent encore que Vê ouvert femelle, s'unit à Vi pour former diphthongue. Cette voyelle double est très-commune en français depuis que tous les // ou / mouillés ont été décidément remplacés, même à l'Académie, par un seul i ou y. Les mots français vieille, veille, oreille, treille, etc., reproduisent exactement notre diphthongue wallonne, car ils se prononcent vieï (vieye) , veï (veye) , oreï (oreye), treï (treye), etc. Le Namurois avait de longtemps précédé le Parisien dans cette permutation des /// en i ou y faisant diphthongue avec la voyelle précédente. Nous écrirons donc étymologiquement et à la française pour les proiK)ncer à la parisienne et à la namuroise, c'està-dire et ou eye les mots wallons oreille (oreï), oreille ; feille (feï), fille ; boteille (bouteille); conseil, etc. Mais nous écrirons leïe, elle , mêmes sons et même sens que l'italien lei.
La diphlongue eï est beaucoup plus fréquente encore, car c'est elle qui termine tous les participes féminins et tous les noms en ée du français. Par une loi ([ue j'exposerai et explicjuerai plus loin, le wallon dit amwjcpasséye, carréye (on
pourrait écrire annéï, passé'/, carréï) pour année, passée, carrée, que l'on aurait tort de ne [)as conserver tels quels dans l'orthographe naniuroise.
Au lieu de finir par i comnie les quatre diphthonguesqui précèdent, il est des voyelles doubles où ce même i se trouve en tète du groupe vocal : ia, io, ion, iû , etc.
Ainsi que les Allemands et les Anglais , les Wallons emploient assez souvent des dipthonguesavec prédominancederoî/(wallemand) final. On entend parfaitement d et ou (dans l'unité d'émission de voix), lorsqu'un Namurois pousse le cri d'arrêt ou de suspension o()ul... Jlaoïier, aboyer; traouer, trouer, etc., font sonner la diphthongue aou identique à Y au allemand dans haus, hauen, vertrauen, etc.
Bien plus fréquente toutefois est la voyelle double oua {aou renversé) que le Français écrit d'ordinaire oi : moi, toi, soi sonnent à Paris m oua, toua, soua ou mwa, iwa, swa. Le wallon n'ayant ici nulle raison de rejeter l'orthographe française, j'écrirai foirt, fort ; moirt, mort; toirt, tort, etc, et non fouart (ou foart); mouart, touart, etc. Le wallon, comme plusieurs patois de France, le franc-comtois, par exemple, a conservé la vieille prononciation ouè avec è mâle pour oua (ouè renforcé de è : me , moue.
moua), et c'est ainsi qu'il dit îoueit, to'iiyquouei , quoi ; troueis, trois, etc., que l'on doit écrire, ce me semble, toeit, quoei, troeis, avec oei pour ouei, c'est-à-dire à la française. Grâce à cette orthographe, Roei, roi, renforcé de Rei ou Rey par 0 = ou , rappellera la manière de nos aïeux et ne sera jamais confondu avec rouet , soit par la plume seule, soit par les yeux et la pensée.
Les diphthongues à prédominance de voyelle nazale sont ian, ion, iein, oei et oain ou ouin : no fians, nous faisons ; one action, une action ; patieinter, patienter ; moetne, moine ; do poain, du pain ; limoain, la main, etc.
Il y a peu de triphthongues. La principale, ouat, constitue à elle seule une interjection de douleur, oiiaï! identique au ouai des Grecs et au VAE ! ou VAl ! (prononcez ouai) des Latins (1).