Une paire palatale K+G {gue dur
Arrêter au passage l'air expulsé des poumons,
le condenser dans la bouche jusqu'à explosion plus ou moins brusque, tel est ici le mécanisme de la fonction physiologique qui crée la consonne ou le bruit-geste. Chaque paire diffère des deux autres par la nature des organes qui arrêtent, compriment et lâchent Fair, un court moment emprisonné dans Tintérieur de l'appareil. Dans la paire labiale P+B, ce sont les lèvres qui
remplissentces fonctions. L'arcade dentaire supérieure et le bord antérieur de la voûte palatine, d'une part, avec la pointe de la langue comme organe mobile, rem placent les lèvres dans la formation du couple T+D. Enfin, la partie moyenne de la langue se pressant contre la partie postérieure du palais, forme la paire palatale K+G. En v^allon comme en français, le signe K a pour équivalents Q et C (prononcez ke).
Ces trois couples d'explosives P+B, T+D, K+G {fjue dur) sont les seuls qui aient appartenu à toute la race indo-européenne avant la séparation des premières tribus-colonies. Le latin, le grec, par exemple, n'en connurent jamais d'autres. Mais entre la paire K+G et la paire T-fD, que nous appellerons des explosives primordiales, il se forma un couple d'explosives nouvelles sous l'influence de Vi intercalaire ou de renforcement. Nous l'avons vu, la voyelle î est à l'extrémité du rayon palatal et son centre de formation occupe le milieu entre les centres de formation des paires K+G et T+D. Rien de si aisé que d'unir un i mâle à l'explosive palatale ou dentale et de glisser dilmi plus commodément sur l'a, sur Yo ou sur Vu qui, dès l'origine, suivait immédiatement la consonne. Nous voyons la langue sanscrite elle-même user de cette appoggiature, jadis si familière au français et au
wallon. Les pu lois du nord de la France sont là pour nous expliquer par leur parallèle comment s'est opéré, comment s'opérera encore le changement de ka en kia ou tia (t=k) et de tia en ch'a (prononcez tcha). L'un dit cain (Picardie) pour can {can-em, can-is, can-e); l'autre dit kiain et tiain (environs de Calais), un troisième va plus loin, car il fait de ti ou de ty une nouvelle explosive tenant de t et de cA (la forte du y renforcé de^/) et il dit ch'ain (prononcez tchain avec tch=ce italien), c'est le wallon. Enfin un quatrième arrive qui recule devant l'explosive cA' (ou tch) et lui préférant la simple sifflante cA, dit chaùiy chien, c'est le français, le français plus gâté, moins organique, moins latin que le wallon, en cela du moins.
h Tous les savants linguistes de notre époque ayant adnjis le signe minute (') comme marque du brisement d'air particulier qui accompagne l'explosion tch (ce italien) et son pôle mineur, dj {ge italien), j'écrirai ces deux consonnes palato-dentales par cA'+^', me réservant de remplacer g' par / toutes les fois que l'exigera l'étymologie.
Ainsi, dans les mots wallons ch'et, cliat; ch'ant, chant; ch'cr, cher, la lettre composée ch' équivaudra au ch espagnol, au c italien devant e et i et à peu de chose près, au tch des transcrip-
tions françaises. Ainsi, encore dans (;'6?m/, genl; g'emi, gémir ; G'ertrude, Gertrude ; /'/, je ; j'oû, jour ;/ower, jouer; j'oli, joli ; les lettres g' et j' auront absolument la même valeur que le g italien devant e et «, à peu près le dj des Français. Au lieu de l'explosion franche et nette des P+B, T+D, K+G (gue) , la paire K'+G' (ou ch'-f j') fait une sorte de long feu qui , la rapprochant des sifflantes, nous fournit une transition naturelle à l'examen de ces déchirements d'air représentés par cA (ou s')j, s, z, f, v. Ces lettres, faut-il ajouter, représentent en wallon les mêmes bruits qu'en français. Seulement, comme en français, comme partout, ces bruits vont encore deux à deux F+Y, S+Z, CH+J. Dans chaque paire, le premier bruit, représenté par la première lettre, n'est que de l'air vigoureusement déchiré, scié, sifflé, sans la moindre trace de voix ou de son. Dans le second bruit au contraire (V, Z, J), il y a toujours, avec moins de souffle, une résonnance vocale, un gracieux murmure indéfinissable. Prononcez les éléments de ces trois paires en les prolongeant à loisir et vous verrez si ma classification en consonnes mâles et femelles n'est pas aussi fondée en faits pour les consonnes sifflantes qu'elle l'était tout à l'heure pour les quatre paires d'explosives. Au point de vue pratique, vous verrez plus tard de
quelle haute importance est cette dichotomie naturelle des gestes oraux.
Plus tard encore il nous servira aussi d'avoir rapproché la paire de sifflantes labiales F+Y de la paire d'explosives labiales P+B; la paire de sifflantes dentales S+Z de la paire d'explosives dentales T+D ; et, enfin, la paire de sifflantes palato-dentales CH+J de la paire d'explosives palato-dentales CH'+J'. D'autres langues, l'allemand, par exemple, ont des sifflantes correspondant aux explosives palatales K-f G, mais le français et le wallon en sont complètement dépourvus.
Dans le namurois pas plus que dans le français, le signe H ne représente aucun bruit, aucune consonne sifflante; mais à quelques lieues de Namur, sur les bords de la Meuse, à Huy, par exemple, on entend à tout moment la sifflante neutre H, cette forte expirée (et non aspirée) du gosier, si familière aux Anglais et aux Allemands.
Quant à ce pur hiatus que les grammairiens français appellent à tort h aspirée, le wallon l'ignore et dit l'haïe pour la haie, jamais li haïe.
Les consonnes nasales m, n, gn et les liquides r, / sont les mêmes en français et en wallon.
Il y a des cas où Vi s'articule assez fortement devant une autre voyelle pour mériter le nom
— aide demi -consonne : nous récrirons alors par Y. Cette sifflante liquide du palais s'entend fort bien en français, après la prononciation du son î, dans cette expression : // ij a, qu'on prononce il i ya et non pas il i a. C'est précisément cette sifflante liquide qui a remplacé en wallon d'abord, en français ensuite, les //mouillées. Nous .aurons ainsi, dans les deux langues sœurs, une foule d'«7/ n'ayant d'autre valeur que celle de Y demi-consonne. Quand le français écrit caillou et prononce cayou, ce n'est pas au wallon de faire règle à part et d'écrire cayau au lieu de caillau, parce qu'il prononce cayo. Non, ainsi que je l'ai dit dans la préface, l'étymologie ne perd jamais ses droits sur la langue écrite : elle veut ici les deux // à cause de calculus, forme organique de caillou et de caillau.
Quand les // mouillées, précédées d'un a, sont suivies d'un e muet, le Parisien, fùt-il des Quarante ou de la Comédie-Française, allonge et chante a, autrefois bref et mâle. Écoutez comme il module mollement à grandes ouvertures de bouche p«i/e, canâye, tâye, etc., les mots paille, canaillej taille, etc. Il allonge de même en î mineur fîye, qu'il écrit fille, Jamais, au contraire, le Namurois ne se permet telle licence, et il prononce paï, canai, etc., avec a bref, les mots wallons paille, canaille, taille, etc.
Si la voyelle cxlrême du rayon palatal, «, a donné la demi -consonne y (sans préjudice du y voyelle), le dernier son du rayon labial, la voyelle ou, a donné, par renforcement de son articulation devant une autre voyelle, la demiconsonne V), le w anglais et flamand, quelque chose comme le ou dans la bouche d'un Parisien prononçant oui (pas la charge vi, bien entendu î). La plupart du temps, ce w n'est qu'un w tudesque ou bas -allemand (1) dans des mots wallons d'origine germanique : waschoter (ouaschoter), agiter doucement dans l'eau pour laver, sax. wascan, laver, ail. waschen; — ivaili (ouaitî), regarder, tud. wahtên, garder, veiller; angl. to watt ; — îvespe (ouespe), guêpe, ail. wespe, angl. tvasp;-—ivarache (ouarache), turbulent, batailleur, et goth. ivara, bataille, tud. tverra, angl. ivar ; et bien d'autres. Rarement ce w vient de ramollissement du V, sifflante femelle des lèvres, comme dans aivoei, avoir, pour avoei, d'un ancien aver, sifflé de haber ou hahere ; comme dans sawoei, savoir, pour savoei, d'un ancien saver, sifflé de saver, sifflé de saber, affaibli de sapere.
C'est ici qu'il me faut aborder la question la plus grave, selon moi, de l'orthographe du wal-
(1) Prononcé à l'anglaise, à la flamande ou à la hollandaise.
Ion, celle de la valeur relative et toute accidentelle de certaines lettres.
Le signe t représentant la sifflante mâle s devant ioUy ie, ta, etc, acrion sonnant acsion ; c (prononcez ke) figurant cette même valeur devant e et i, ceinse (prononcez seinse) ; g (prononcez toujours gué) ne valant plus quej devant i et e, General, général, sonnant mènerai ; x équivalent à z dans deiixeime, deuxième ; tout cela ne saurait offrir la moindre difficulté, car j'adopte les lois et les errements de l'orthographe et de la lecture française.
11 s'agit donc uniquement de lois particulières de prononciation, d'écriture et de lecture wallonnes.
Or, au point de vue de la parole parlée, voici deux règles sans exception :
r' rède. — Toute svllabe finale terminée par un e muet est mâle ou forte; en d'autres termes, l explosive ou la sifflante qui précède cet e muet n'est jamais une consonne femelle, dans la prononciation, bien entendu. Ainsi y'rtmk, jambe, se prononce /«m/)e ; bamde, bande, sonne bainte, etc., etc.
Telle est la puissance de cette loi que, sans y penser le moindrement, le Wallon l'applique avec la plus stricte fidélité à la prononciation du français. Dans sa bouche, rone, salo'De, in-
trÏGue, juive, aise, ÛGe sonnent rôve, salâTe, intriQue, juive, aice (aisse), «eue.
IP règle. — Quand la syllabe terminale, dont il est question dans la première règle, contient étymologiquement, entre la consonne et Ve muet, une des liquides R ou L, celte liquide disparaît toujours dans la prononciation.
Ainsi preindre, prendre, se prononce ;;m///e; doble, double, sonne dope ; régie, règle, se prononce réque; auhre, arbre, fait entendre aupe; chambre, chambre, et livre, lièvre, s'articulent ch'ampe (tchampe) et lî[e dans une bouche wallonne, et ainsi de toutes les terminaisons en tire, hre, (jre, vre, ble, gle, vie, impitoyablement contractées et renforcées en te, pe, que, fe, pe, que, fe.
11 y a, dans ces deux règles, une manifestation nouvelle de ce principe si simple : Chercher toujours le plus bref, le plus fort et le plus aisé. Et maintenant, fallait-il que cette loi de prononciation fût représentée dans l'orthographe des mots wallons ? Fallait-il, au risque de rendre une foule de termes méconnaissables à la lecture, écrire comme on les prononce les finales be, de, gue, ve, ze ou se [s adouci entre deux voyelles) , je, ge, bre, dre, gre, ble, gle, vre? Je ne le pense pas. J'insiste plus que jamais sur la différence profonde qui sépare toujours, aux siècles de leur décadence, les langues écrites des lansfues
pariées. Les premières sont étymoiogiquement parlées aux yeux; les dernières ne sont que phoniquement parlées aux oreilles. Qui dit orthographe dit conservation du squelette étymologique du vocable. Qui dit prononciation dit ce qu'il y a de plus variable, de plus capricieux et de plus difficile à établir par le seul secours des signes graphiques. Au demeurant, la double loi d'endurcissement et de contraction , telle que je Tai établie, est, pour un Français, aussi facile à retenir qu'à appliquer. Le Namurois l'applique sans qu'il y songe : fiez- vous à lui.
Le wallon ne change jamais les terminaisons dans lesquelles Ve muet final est précédé d'une explosive ou d'une sifflante mâle : toujours il garde dans la prononciation, comme dans récriture, les syllabes terminales pe, />, le, h (ou que) che. Seulement,
nie ï^ègie : quand il se trouve un r ou un / entre la consonne et Ve muet, il le retranche, comme plus haut, dans la prononciation. Il aurait grandement tort de ne le point garder dans l'orthographe. Il dit, en effet, cope, prête, soufe, ce qu'il peut et doit écrire copie, prêtre, soufre.
Cette troisième règle est une sorte de complément des deux autres.
Avec rintelligencc de ces trois règles, les Walons non-seulement pourront écrire leur langue
maternelle, mais encore arriver en peu de temps à une prononciation correcte des milliers de mots français terminés en be, de, (jue, ve, ge^ bre, dre, gre, ble, gle, vre, Ire, pre, pie, etc., etc. C'est en appliquant d'une manière inconsciente au français les lois de la prononciation wallonne, qu'ils disent : « Les Belches sont hràfes, Siimâpes et ont le cœur sensipe. » Il leur suffira d'éviter savamment la tyrannie des règles que j'ai reconnues et formulées, pour dire bientôt : «Les BelGes sont braVes, aimaBLes et ont le cœur sensiBLe.»
Encore quelques mots sur les hiatus et les liaisons et j'ai fini cette deuxième section de mon premier chapitre.
Le wallon déteste les hiatus dans le corps des mots. Il les évite tous par un moyen sûr, perpétuellement le même pour tous les cas :
Entre les deux voyelles qui allaient s'entrechoquer, il glisse d'instinct la demi-consonne liquide Y (page 21), et cette synovie naturelle des articulations à angle vocal leur donne quelque chose de coulant et de doux à la fois. Là où le français dit avec hiatus réel (ré-el), séance (sé-ance), Léon (Lé-on), Léandre (Lé-andre), le wallon prononce reyél, seyance, Leyon, Leyante, ce qu'il écrit pourtant sans y, reél, séance Léon, Leandre.
Dans les terminaisons féminines en ée, te, tandis que le français, aux dépens de l'étymologie, se contente de faire entendre é et î long, le wallon, lui, accuse nettement le genre féminin par la prononciation de Ve muet final rattaché à Xé et à l'î, à l'aide du même y intercalaire. Chanté, chantée, se disent en wallon ch'anté, ch'antéye, que j'écrirai ch^anté, ch'antéë-, de même que j'écrirai béni, heni'é (béni, bénie), ce qui est prononcé béni, bentye. Il serait au moins superflu d'écrire cet y : le tréma sur Ve muet final indique assez une prononciation à part, et, conséquemment, l'intervention forcée de la sifflante liquide pour éviter l'hiatus.
Cette loi wallonne de V adoucissement des éa, des ée, des ie, des eo, etc., n'est pas moins tyrannique que celle de Y endurcissement des finales be, de, gue, etc. Je prie donc instamment les Wallons de vouloir bien s'y soustraire quand ils liront ou prononceront du français. 11 suffit pour cela d'y prendre garde : en ces cas, un prévenu vaut plus de vingt mille lecteurs qui ne le seraient pas.
Comme en français, les consonnes qui terminent les mots s'unissent dans la prononciation aux voyelles initiales des mots suivants. Le wallon dit : Les hommes (les-zommes), des années (des- zannéyes), avec s valant z entre deux voyel-
les, absolument comme prononcerait un Parisien.
Dans les mots est (3® personne sing. indic. prés, du verbe iessre, être) et dist (3® pers. sing. indic. prés, du verbe dire), ce n'est pas seulement le t qui se fait entendre quand le mot suivant commence par une voyelle, mais encore le s.
Ce s, en effet, de muet qu'il est dans tous les autres cas, devient alors sifflant, et est-elle bonne? dist'On (dit-on), se prononcent èss-tell bonne? disston.
Dans les substantifs et les adjectifs le s caractéristique du pluriel ne se siffle jamais en z que pour éviter un hiatus : Des bias hommes, de beaux hommes, se prononce (/e^ bia-z-hommes ; bias et bons, beaux et bons, se dit bia-z-et bons.
Dans les adjectifs féminins pluriels, ce même s convertit en è demi-ouvert ïe muet qui le précède, toutes les fois que ces adjectifs se trouvent placés devant le nom qu'ils qualifient. Ainsi des belles prunes, des bonnes pommes, des belles estampes, se prononcent des bell-ès-prunes, des bonn-ès-pommes , des bell~ès-z-estampes. Deux adjectifs de suite dans la même position devant un nom féminin, au pluriel, sont soumis à la même hausse de valeur de Ve muet : Deux belles grandes /cewmme^, deux belles grandes fem-
mes, sonnera doue deux bell-ès-gran-lès fœummes (œu est le mâle de œiî, voyez p. 8).
Comme en français, le s est doux entre deux voyelles et équivaut as. Il va sans dire que cette règle n'est jamais applicable à la terminaison se, qui est toujours mâle, quelle que soit la voyelle qui la précède. Un exemple : H gosi cosu^ le gosier cousu, se prononce H gozi cozu ; mais li buse, la buse, le tuyau, a le 5 dur et se prononce li bûce. Cette règle et cette exception s'appliquent également au 5' ou s chuintant (valeur ch). C'est ainsi que os'i, aisé, bris'i, briser, sonnent ôji {j est la douce ou femelle de s', substitut orthographique de ch), hrigî; tandis que bin-os'e, bien-aise, — eglis'e, église, — ch'imis'e, chemise, tiennent leur s au pôle positif et sonnent durement binôche, eglîche, tchimiche.
Parfois le wallon, pour éviter l'hiatus entre deux mots, introduit un s doux (z) de contrebande, à la manière du français, dans entre quaire-s-yeux, et il dit po-s-aller, pour aller, do-sawoei fait, d'avoir fait.