VARIATIONS
Quand on [jarle de sons et de bruits. Ton ne saurait entendre par ce mot variations que des
changements de consonnes et de voyelles, successivement opérés dans les mots, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. C'est qu'il y a, dans la phonologie d'une langue quelconque, un côté historique répondant à cette double question :
A-t-on toujours proféré tel mot de cette façon?
S'il a changé dans son corps, quels ont été ces changements successifs pour en arriver à la forme qu'il présente aujourd'hui ?
En parlant de chaque espèce de mots, je dirai les principales mutations subies par les termes les plus importants des deux langues que je compare. Pour le moment, il importe de donner une esquisse du chemin parcouru par les voyelles et les consonnes latines ou germaniques pour en arriver au point où elles sont aujourd'hui.
Souvenons -nous que le français et le wallon ne sont que du latin vieilli, usé, parfois même très-gâté, et commençons par la pathologie des voyelles latines.
Distinguons avec soin celles qui sont accentuées ou mises en relief par le parler d'avec celles qui n'ont pas cet accent , cette insistance dans leur émission.
Donnons un paragraphe à chacune des voyelles latines accentuées.
A. — La plupart du temps, la voyelle a se conserve en français et en wallon :
Lat. Battuere,
Franc.
Battre,
Wall.
, Battre (i),
Quatuor,
quatre ,
quatre,
Saccus,
sac,
sach'e,
Pallidus,
pâle,
pâle.
Grandis,
grand.
grand,
Manica,
manche,
manch'e,
Campus,
champ,
ch'amp,eic.
Toutefois, pendant que Va suivi d'un r et d'une autre consonne se conserve bien en français, il se change en o ou au chantant (femelle) en wallon, ainsi :
Lat. Tarde,
Franc.
Tard,
Wall.
, Taurd,
Largus ,
large,
laug'e.
Lardum,
lard,
laurd.
Carrus,
char,
ch'aur,
Barba,
barbe,
baube.
Partiem),
part.
paurt.
Le r exerce ici sur l'a, dans le wallon, une action semblable à celle du / sur la même voyelle dans a//(us), palma, etc., devenant /^aw^, wall. haut , paume, etc. Le wallon subit plus encore que le français cette influence du / : c'est ainsi
(1) \o\jez pour l'élision du r dans la lecture des terminaisons tre, pre, pie, fre, dre, bre, vre, etc., la rè- L'io III. papf. 2*).
qu'il dit, inèriie au singulier, ch'ivau, cheval, forme contraste ; ch'vau (tchfau).
Le m et le n, quand ils ne sont point suivis d'une autre consonne, changent d'ordinaire a en è ouvert (ai), ce qui, la plupart du temps, amène la fusion de è avec n dans l'unité de la voyelle nasale ain :
. Manus,
Franc.
Main,
Wall.
, Moain,
Granum,
grain,
grain.
Partis,
pain.
poain,
Canis,
chien.
ch'ain,
Septimana,
semaine,
samoaine.
Lana,
laine,
laine,
Rana,
raine.
raine,
De mane,
demain.
dimoain.
J'appelle cela monter d'un cran. Vous aviez le son a, vous haussez le ton d'un degré sur la corde palatale quand vous donnez è-, c'est du renforcement , c'est du plus fort , c'est du plus aigu, c'est du germanisme, enfin, car l'Allemagne et l'Angleterre n'ont fait que cela : hausser d'un degré toutes les voyelles accentuées. Voyez, sur ce point, ce que nous avons dit dans la préface.
Ce haussement de la voyelle , ce changement de a en è se rencontre fréquemment devant d'autres consonnes simples. Seulement, le wallon remplace parfois è ouvert par é fermé, ce (lui
est « aller de plus fort en plus fort. » car c fermé est un ton plus haut que è ouvert sur la corde palatale :
Lat. Talis,
Franc.
Tel,
Wall.
Tel,
Faba,
fève,
fève,
Mare,
mer,
mér.
Sal,
sel,
séH),
Macer,
macrum,
maigre.
maigre.
E. — Ve long se conserve surtout devant / :
Lai. Candela, Franc. Chandelle, Wall. Ch'andellc,
Fidelis,
fidèle,
fidèle.
Crudelis,
cruel,
cruel.
Semino,
je sème.
j'i semme.
Régula,
règle,
régie,
Vena,
veine,
tvelne.
Plenus,
plein,
plein.
Mais, le plus souvent, il est renforcé par o (ou bien ou) et forme la diphthongue oi que le wallon et la plupart des patois de France prononcent oè (oei), et que le français littéraire prononce oa :
Ldii.Me, Franc. Moi, Wall. Moei,
Te, toi. toei.
(1) Se pour 5e/, comme on dit parfois té pour tel, que pour quel. Dans le proverbe : « Té ti, té mi, » tel loi, tel moi (je serai tel pour loi que lu seras pour moi), on n'enlend jamais le L final.
:. Debeo,
Franc.
Dois,
Wall. Doeis,
Sérum,
soir,
soeir.
Hahere,
avoir.
awoei,
Mensis,
mois.
moeis.
Avena,
avoine,
awoeïne
Et quand il ne se renforce pas en diphthongue, il monte d'un degré et se fait i :
Lai. Cera,
Franc. Cire,
Wall. Cire.
Racemus,
raisin,
r eus' in,
Prensus,
pris,
pris.
Tapetiinif
tapis,
tapis.
En wallon, comme en vieux français, on trouve aussi ie à la place de e long : bestia, biesse; testtty tiesse; essere^ iessre; vesperata, viespréë.
L'e bref se change en la diphthongue ie, laquelle, dans les correspondants wallons, devient souvent ié, quand elle ne se contracte pas en î long :
LiHi. Férus, Franc. Fier, Wall. Fier,
Meli, miel, mieî,
Pedem (pes), pied, pîd,
Febris, fièvre, fîvre,
Ilerij hier, haïr (1).
(1) Les autres formes wallonnes sont heïér, heir, hdî'er.
Dans le wallon cet e bref suivi de w, amenant la conversion en voyelle nasale, ne prend jamais l'appoggiature i pour former diphthongue. Ainsi, tandis que le français dit: je viens, il tient bien, de venio, tenet bene, le wallon dit plus étymologiquement : fi veins, il teint hein.
I. — L'î long du latin reste dans les deux langues sœurs, à deux ou trois exceptions près :
Lat. Crimen,
Franc. Crime, Wall. Crime,
Nidus.
nid, nid.
Crinis,
crin, crin.
Scribo,
j'écris, j'i scris.
Vi bref se
! change tantôt en e :
Lat. Nitidus,
Franc. Net, Wa I. Net,
Trifolium,
trèfle, trèfle.
Vicia,
vesce, vesce.
Tantôt en <
oi, wall. oei et oi, formes renforcées
(par o) de et :
LbI. Nignim {niger), Fr. Noir, WaW. Noir,
Digilus,
doigt, doeigt.
Pirus,
poire, poire.
Pilus,
poil poeily
Minus ^
moins, moins.
Parfois cependant 1'/ bref résiste à toute permutation :
Lat. Vitium, Franc. Vice,
Wall. Vice,
Liii. Avariiia, Vvuuç. Avarice, Wall. Avarice, Cicer, chiche. ch'ich'e.
Enfin, devant ng, yn, ne, Vi se change tantôt en et, ou ai, rarement en a; comme d'habitude n dans la même syllabe amène la nasalisation de ei en ein, de ai en ain, et de a en an :
hai.Cinctura, Franc. Ceinture, Wall. Ceinture, Vincere, vaincre, vaincre,
Insignis, enseigne, enseigne,
Dignor, je daigne, fl daïgne,
Lingua, langue, lainwe.
O. — L'o chanté subit trois renfoncements. lo 11 devient sec et aigu (mâle) :
Lai. Pomum, • Franc. Pomme, Wall. Pomme, Dono, je donne, fi donne,
Corona, couronne, couronne,
Persona, personne, persone.
2° Il monte au rayon moyen et se fait œû et eu (fermé) dans le français, eu seulement dans le wallon :
Lat. Hora, Franc. Heure, W^all. Heure,
Honor, honneur, honneur,
Nepotem, neveu, neveu.
Le nom ovum, œuf, devient ou dans la langue wallonne.
3" 11 se convertit en ou, la voyelle la plus
forte du rayon labial, son propre rayon à lui, mais cette conversion est beaucoup plus fré- (fuente en français qu'en wallon :
La t. Votare,
Franc. Avouer,
Wall. AcoupT,
Totus,
tout, /
tôt,
Vos,
vous,
vos.
Nos,
nous,
nos.
Les formes wallonnes tôt, vos, nos rentrent dans le premier mode de variation.
Presque toujours Vo bref se change en eu dans le français; le wallon lui préfère souvent ou :
Lat. Focw.s,
Franc.
Feu,
Wall. Fœu,
Jocus,
jeu,
Novus,
neuf.
noiî, •
liovem (hos),
bœuf.
boit.
Cor,
cœur.
cour,
Mosa,
Meuse,
Mouse,
Oculus^
œil,
ouil,
-Dolîum {{'),
douil,
don,
Soror,
sœur,
sov,
Morinr,
je meurs,
fi mours,
Voto,
je veux.
fi votix.
On frouveow pour
' 0 bi-ef même
en français
Lsii.Cooperirp,
Franc
. Couvrir,
ail. Couviet,
Spolium,
dcponillc.
dispouille,
1) Dans cordiduUum : cfr. dolere, dolor.
L'ai. Prubare, Novellus,
rriiiiç. Prouver nouvel,
Wall. Prouver, novia.
Cet 0 est dans quelques cas remplacé par ui, diphthongue antipathique au wallon qui lui préfère son 0 fermé, son u etc :
. Oslium,
Franc.
Huis,
Wall
. HusW,
Oleum,
huile,
h'ôle,
Post,
puis,
peuïe (1),
Hodie,
hui,
hu.
Corium,
cuir,
eu.
Enfin, il se conserve tel quel dans bon (bonus), son (sonus); école, wall. scole (schola), homme (homo); rose, wall. ro5^ (rosa) et quelques autres.
U. — Vu (lisez ou) long reste volontiers, mais en montant au rayon supérieur, dans la prononciation du moins. C'est donc, à la rigueur, un changement de ou en w, toujours par l'application du principe de renforcement, car u tient le milieu entre ou fr. et i :
La t. Crudus,
Franc.
Cru,
Wall.
Cru,
Cura,
cure,
cure.
Nudus,
nu.
nu.
Jurare,
jurer,
j'urer,
Pluma,
plume,
plume.
Securus,
sûr.
sûr.
(1) Dans dispeu'ie,depins.
Le français le remplace quelquefois par m/, le wallon préférant u :
Ldit. Conducere, Franc. Conduire, Wall. Codûre, Lucet, il luit, il lût,
Junius, juin, jun.
Tandis que Ti^bref de puteus, pluvia, fugio devient également ui en français puits, pluie, je fuis, le wallon fait puss de puteus et plœuve de pluvia.
Je connais trois ou quatre exemples de conservation de Vu long des Romains (ou) avec sa prononciation ou :
Ldii. Nutrire, Franc. Nourrir, Wall. Nourri, Cupa, coupe, coupe,
Uter, outre, . . .
Et dans le wallon : souer pour sudare.
Mais l'w bref (dites om) est assez souvent reproduit en français, plus rarement en wallon, avec ce son de la langue organique :
Lat. Cubitus,
Franc. Coude,
Wall. Coude,
Cubare,
couver,
cover.
Lupus,
loup,
lœup.
Eu, wall. eu, ou et 6, — oi, wall. oei et eu remplacent I'm bref en de rares exceptions :
LOil. Gula» Franc. Gueule, Wall. Gueuille,
Lat. Colither, Franc. Couleuvre, Wall, Coloudrc{\) Juvenis, jeune, j'ône,
Crucem, croix, croeix^
Nucem, noix, neûche.
M ou AE. — Cette diphthongue latine, écrite d'abord AI, ne fut une diphthongue réelle qu'aussi longtemps que les Romains la prononcèrent dans ses deux éléments (comme Vaï de faïence]. Aux temps de la basse latinité, elle ne valait plus que (?, et, constituant une simple voyelle, elle tut traitée comme telle. De là les substituts ordinaires de e (ie, oi) la remplaçant ùslu^ siècle, wall. siècle, lat. saeculum; ciel, wall. ciel, lat. caelum et coelum; foin, lat. faenum ; proie, lat. praeda.
AU. ~ Cette diphthongue où l'on entendait autrefois a et ou, finit par équivaloir à un o simple dans la prononciation. De là ces mots où elle est traitée comme un simple o. Elle existe dans ses deux lettres, mais non avec sa valeur première dans taureau (pr. taurel), wall. tauria, lat. taurus, dimin. taurellus, et dans laurier, wall. laurier^ lat. laurus. Mais claudere donne clore, wall. clore; aurum, or, wall. or ; auricula, fr. et wall. oreille, etc. Ce même au se change en oi dans oie pour auca, wall. auwe; en eu dans peu pour
(J) Avec dre (prononcez te, voyez pag. 24) pour hre.
paucus, wall. pau ; en ou dans franc, et wall. louer pour laudare (malgré louer pour locare).
Les deux sons de la diphthongue latine ou grecque eu se confondent dans la voyelle unique représentée par eu ou sont remplacés parte Europe pour Europa ; neutre pour neutrum ; rhume pour rheuma.
Rien de plus fugace et de plus variable que les voyelles non accentuées . aussi bien n'essaierai-je pas de donner ici des lois sur les mutations qu elles subissent dans l'usure des aspérités de la langue latine. La plupart disparaissent [vinum, vin ; cantus, chant, etc.) et Ve muet est le substitut par excellence de celles qui sont remplacées (i).
11 me tarde d'arriver aux permutations des consonnes.
Or, règle générale, ces permutations s'opèrent entre consonnes de même classe, entre labiale et labiale, entre dentale et dentale, entre palatale et palatale.
Dans chaque classe nous avons reconnu deux paires de consonnes :
La paire d'explosives,
La paire de sifflantes.
(1) Consultez Diez, Grammatik der romanischen sprachen, 1" partie, pag. 160 de la deuxième édition.
Nous avons d'abord : 1° l'explosive mâle et l'explosive femelle des lèvres^labiales), représentées par P+B ; 2° la sifflante mâle et la sifflante femelle des lèvres, représentées par F+V.
Commençons par les échanges opérés entre les éléments de ces deux paires labiales.
B remplace P dans trois mots : double, wall. doble, lat. duplex; abeille, lat. apicula ; Grenoble, lat. Gratianùpolis .
La plupart du temps le P du milieu des mots est remplacé par V :
Opéra, Fr
anç. Œuvre, \
Vall. Ouvre,
Leporem,
lièvre,