JUILLET
FRANCE -
CANADA
REVUE MENSUELLE DU COMITÉ FRANCE - AMÉRIQUE
SOMMAIRE
EMILE SALONE. France et Canada (Leçon d'owerlure d'un cours libre prnfessr en Snrbonne].
Les faits du mois
M. fi.
Mai 1914.
Vie économique
GUILLOTEL Le Gouvernement canadion
Profetseur agrégé et les chemins de fer :
rfe rcfnioenité l'achèvement des nou-
veaux transcontinentaux et le resserrement du crédit.
France et Canada ^' .
Pendant longtemps, pendant plus d'un siècle, les Français d'Amérique ont pu reprocher aux Français d'Europe de les avoir oubliés. Que ce reproche lût mérité, voilà ce qui ne saurait être contesté. Il restera à rechercher, dans la suite de ce cours, comment s'explique ce scandaleux oubli. L'essentiel c'est que le scandale ait pris fin, et que la France et l'ancienne Nouvelle-France en soient revenues aux rapports qui doivent exister de mère à fille.
A qui nous devons cet heureux résultat, vous le savez, et c'est d'abord aux historiens des deux Frances, et il nest pas permis de ne pas rappeler ceux de là- bas, Garneau, Ferland, Suite, Casgrain, Chapais, ceux d'ici: Rameau de Saint-Père, Paillon. A ces derniers il est encore nécessaire de joindre tous ces écrivains qui, après un voyage ou un séjour, nous ont donné un tableau du Canada contemporain : Lamothe, Hailly de Taurines, Siegfried, Arnould. Enfin ces proches parents qui s'étaient perdus de vue ont recommencé à se rendre visite. De M. Chauveau au curé Labelle, à sir Wilfrid Laurier, à sir Lomer Gouin, tous les chefs de la nation canadienne ont voulu voir le « vieux pays ». Avec quelque relard nous nous sommes mis à riposter, et du jour où les conférenciers de l'.Vlliance française eurent décidé de comprendre le Canada
(1) Extrait do la leçon d'ouverture d'un cours libre sur l'Histoira du Canada français depuis l'établiEsement de la doœination anglaise.
PRANCE-CAiNADA
dans leur tournée, Québec et Montréal ont reçu un grand nombre de nos écrivains et de nos professeurs les plus renommés. Des sociétés se sont également mises à l'œuvre, avec l'Alliance française, la Canadienne, cette Canadienne qui a fait tant de bonne besogne, et enfin le Comité France-Amérique. Dans cette reprise des relations familiales entre la France et le Canada, la mission Champlain qu'a organisée le Comité France-Amérique et que menait M. Gabriel Hanotaux, marque une date mémorable.
Somme toute, à cette heure-ci, dans les milieux instruits de la société française, on connaît ce qu'il faut connaître du Canada. A la condition qu"il ne soit pas trop âgé, prenez un Français de cette catégorie, et interrogez-le. Il fera certainement une réponse comme celle-ci. Il y a eu au xvn' et au xviii' siècles une colonie française au Canada, et, dans cette colonie, les Français ont fourni abondamment la preuve de leurs aptitudes colonisatrices. S'ils n'ont pas été aussi nombreux qu'il l'eût fallu, et si, malgré une résistance héroïque, ils n'ont pu échapper à la conquête anglaise, cela a été la faute d'un gouvernement misérable et d'une opinion publique égarée. Aussi bien la science de notre Français ne s'arrête pas là. Il sait que notre race a survécu sur les bords du Saint-Laurent, voire qu'elle a merveilleusement obéi au » croissez et multipliez » de l'Evangile, et, à l'occasion, il comparera notre désolant slalii quo à lo natalité triomphante de nos frères du Nouveau Monde.
Cette réponse est satisfaisante, cela va sans dire. Elle est pourtant incomplète. Cela est bien d'avoir des notions générales exactes sur le Canada de Henri lY, de Louis XIV, et de Louis XV et sur le Canada d'aujourd'hui. Mais dans cette réponse il y a une lacune qui est d'importance. N'est-il pas nécessaire de la combler, d'apprendre pourquoi et comment les Canadiens-Français ont pu survivre et multiplier? N'y a-t-il pas là de quoi justifier celui qui entreprend d'enseigner « l'histoire du Canada depuis l'établissement de la domination anglaise jusqu'à nos jours? »
Donc la première question qui se pose est celle-ci. Comment les Canadiens- Français se sont-ils sauvés? Il faut suivre, pas à pas, cette lutte oîi nos frères abandonnés déploient autant d'énergie que d'habileté. Dirigés par leur clergé qui a compris qu'il fallait défendre, en même temps, la foi et la langue, les Canadiens-Français tirent un bon parti de toutes les circonstances qui peuvent leur être favorables. Tandis que, par le résultat de la guerre d'indépendance de l'Amérique, ils acquièrent la certitude cruelle quala France ne viendra pas les délivrer, les deux guerres que l'Angleterre soutient contre les États-Unis à la fin du xviu" et au début du xix" siècle, ont pour eux des conséquences heureuses. Avec une grande clairvoyance ils ont fait leur choix entre les Anglais d'Europe et les Anglais d'Amérique, et ils voient tout de suite que la domina-
tion de la Grande Bretagne lointaine leur vaut beaucoup mieux que l'annexion à la confédération voisine. Après 1815, quand la paix est établie définitivement des deux côtés de l'Atlantique, commence pour les Canadiens-Français la période critique. L'immigration britannique a libre carrière, et il semble que les gouvernements de Londres et de Québec n'ont plus à ménager les nouveaux sujets. Il y a des jours tragiques en 1837. Mais les Canadiens ont une espérance qui ne S6 laisse pas abattre. Puis ils ont appris à se servir des institutions libres que leur nouvelle métropole leur a accordées. Ils ont surtout pour eux l'incomparable fécondité de leur race. Celte guerre de cinquante ans a enfin son terme. Lt il faut en reporter l'honneur à la sagesse des deux combattants, sagesse des Anglais qui acceptent le partage avec les Français, sagesse des Canadiens-Français qui, depuis longtemps, reconnaissent, en toute loyauté, la souveraineté britannique et qui se contentent de conserver ce qui est l'essentiel, leur religion et leur langue.
Tandis que se prolonge cette bataille où il ne doit y avoir ni vainqueurs ni vaincus, les uns et les autres travaillent à l'œuvre de la colonisation. Les Anglais peuplent les provinces maritimes et l'Ontario. Les Français, dont la supériorité numérique augmente sans cesse sur les bords du Saint-Laurent, se mettent à déborder à l'Ouest et au Nord-Ouest. Bientôt même commence cet exode vers les cités industrielles de la Nouvelle-Angleterre qui a pris des proportions si extraordinaires.
Puis, et c'est un miracle, voici que ressuscite l'Acadie. Les Acadiens que le vent d'orage a dispersés aux quatre coins de l'horizon, réussissent à se rassembler sur la terre où dorment leurs pères.
A ce moment, le gouvernement britannique réunit ses possessions de l'Amérique septentrionale, il en fait le Dominion, la Puissance du Canada. Ce Dominion ne peut être qu'une confédération, et, dans cette confédération, une autonomie provinciale, fortement garantie, assure aux Canadiens de Québec la possibilité do réaliser, tout de suite, leur France. La construction du Canadian Pacific (jui unit les deux océans achève de donner la vie au Dominion.
La création du Dominion et la construction du Canadian Pacific ont pour conséquence immédiate de tripler le territoire colonisable du Canada. Ces plaines de l'Ouest qui s'étendent du lac Supérieur au pied des Rocheuses et au cours moyen du Mackenzie, ouvrent à la colonisation des perspectives infinies. On s'étonne qu'on ait pu si longtemps abandonner ces terres à blé qui valent le tchernoziom russe à des chasseurs de fourrures. Bref ce nouveau Canada attire d'Europe et, ceci est à considérer, aussi des Etats-Unis un flot d'émigrants qui, depuis dix ans, s'accroît d'année en année avec rapidité. Ce n'est
pas tout. Là où le sol est inexploitable, le sous-sol offre sa richesse. Sous le cercle polaire on découvre les mines d'or du Klondyke.
Nous voici au Canada de 1914. Ce "Canada est en train de devenir une des grandes puissances du monde, et l'on peut vraiment répéter ici la prophétie de sir Wilfrid Laurier : « Le xix" siècle a été le siècle des Etats-Unis, le xx° siècle sera le siècle du Canada. » Emile Salone.
Vie éconotniqae.
Le gouvernement Canadien
et les Chemins de fer
L'achèvement des nouveaux transcontinentaux et le resserrement du crédit.
Depuis dix-sept an>. la marche en avaut du Canada, mesurée par ses recettes de douanes, son commerce extérieur, ses revenus budgétaires et le trafic de ses voies ferrées, n'avait subi aucun recul. En octobre ii'i3, un fléchissement s'est produit dans les recettes du Dominion et s'est considérablement accentué depuis, comme le constate le rapport récent de l'honorable W. T. White, ministre des Fiuances.
Ce recul dans le rendement des impôts n'a fait que traduire un état de dépression commerciale et industrielle qui déjà existait depuis plusieurs mois avant de provoquer unechute dans les revenus de l'Etat. Cette crise de croissance était inévitable, sous une forme ou sons une autre, et l'on doit convenir que la période de développement qui l'a précédée a été remarquablement longue et féconde. Aucun des pays neuf s n'a échappé aux excès qu'engendre l'afflux simultané des capitaux et des immigrants.
A un moment donné, on s'aperçoit que l'allure a été trop vive, qu'on a trop hypothéqué l'avenir, et qu'il convient de s'arrêter pour reprendre haleine. Les choses en sont là au Canada, et la dépression actuelle, à moins de graves complications européennes concomitantes, promet de ne pas dépasser les limites d'une de ces crises causées dans un organisme sain par un surmenage immodéré. Après un temps de repos, les esprits auront recouvré leur sang froid, les forces économiques auront retrouvé un équilibre mieux assis, et la marche en avant reprendra de plus belle.
Cela ne veut point dire que cet arrêt forcé n'amènera ni pertes financières ni détresses individuelles, mais seulement que, dans l'ensemble, le pays a des ressources telles et un crédit si bien assis que les soufl'rances et les perles paraissent devoir être réduites à ce qu'on peut appeler un minimum eu pareil occurrence. Mais il est impossible, dans le cas qui nous occupe, de s'arrêter dans la course au progrès sans provoquer une crise. Dès que les prêteurs -^ ici, c'est surtout du marché de Londres qu'il s'agit — se sont demandé s'il ne convenait pas de serrer les cordons de leur bours'î et de voir comment le Canada se tirerait d'affaire sans nouveaux emprunts, le mécanisme de la crise s'est trouvé déclenché : l'arrêt de l'aÛux des
LE GOUVERNEMENT CANADIEN ET LES CHEfflNS DE FER 5
capitaux a déterminé un ralentissement immédiat dans 1 importation des matériaux de construction et des objets d'usage courant ; les manufactures locales ont vu diminuer leurs commandes et les chemins de fer leurs recettes. Les ouvriers, qui n étaient jamais assez nombreux jusqu'alors, ont vu également diminuer l'appel à leurs bras, et les salaires ont même quelque peu baissé, laissant 1 industrie du détail moins florissante. Enfin, répercussion dernière, les finances publiques se sont trouvées moins à l'aise par suite de la diminution des droits de douane, des droits de mutation sur terrains. et de toutes les sources ordinaires des revenus.
On s'accorde généralement à dire que i'e.\agératiou des cons'.ructions de voies ferrées au Canada dans ces dernières années a été le plus lourd facteur de la dépression actuelle, .\ussi croyonsno'is qu'une étude sommaire do la situation des trois réseaux principaux et de leurs perspectives d'avenir est la meilleure introduction à l'étude de la crise canadienne, qui comporte ualurellemeat bi.:aucoup d'autres faces que le problème des c'acmius do fer, mais qui ïi; présente actui^llement sous la forme d'une crise de crédit pour les réseaux les plus jeunes : le •< Canadian Northern » et le « Grand TrunkPacific », compliquée d'unecrise immobilière urbaine dans les centres du Nord-Ouest où la spéculation sur les terrains dans les villes naissantes ou « à naître » avait été la plus extravagante.
Comtni ce fut le cas aux Etats-Unis, la construction des chemins de fer canadiens a reposé principalement jubqu'ici sur de grandes concessions de terrains faites aux compagnies le long de leurs lignes projetées. Le gouvernement du Dominion et les gouvernements provinciaux y ont ajouté — ce qui fut l'exception aux Etats-Unis — un système de garantie poui les emprunts obligataires de ces mêmes compagnies. Ce système de garantie fut d'abord limité à un OTtain chiflfre par mille de voie construite en pays neuf. .Mais la nécessité d'achever les lignes en construction et le resserrement du crédit ont pour ainsi dire obligé le gouvernement conservateur actuel à étendre beaucoup plus loin qu'on ue l'avait soupçonné d'abord cette politique. Ainsi le « Canadian Northern » vient d'obtenir la garantie de l'État pour$io millions d'obligations qui lui permettront d'achever sa ligne transcontinentale, allant de 1 Atlantique k Vancouver sur le Pacifique. De même des négociations sont pendantes entre le gouvernement et luoGrandTrunk Pacificnpourune nouvelle garanti? de 10 millions de dollars, destinés aussi à l'achèvement de la ligne transcontinentale la plus septentrionale, celle qui va de Prince-Rupert, près de la frontière de l'.ilaska. à Edmontoaetà Winuipeg.
Le projet de loi autorisant le gouvernement d'Ottawa à garantir un emprunt de 45 millions de dollars à faire pnr le Canadian Northern, vient d'être voté. Il est venu en discussion le 15 et le 16 mai à la Chambre des représentants du Dominion, où il asuscité une opposition plutôt violente. Cependant, comme le système incriminé des constructions hâtives et des subsides gouvernementaux a été pratiqué largement sous le précédent ministère libéral, on ne voit pas comment les libéraux de la Chambre-Haute auraient pu faire échouer le projet, étant donné surtout que les gouvernements provinciaux de Saskatchewan, British-Columbia et Nova-Scôlia, de nuance libérale eux-mêmes, ont fortement insisté auprès du ministère fédéral pour qu'il dépose le projet en question.
Ce projet a donc été voté. Mais l'opposition qu'il a rencontrée et les argumeatsdeses adversaires, qui parlent d« ooivuptLoa politique en mèia«. temps que d'eztraxagance
dans les dépenses des compagnies, auront pour résultat à peu près certain de discréditsr le système des subsides budgétaires pour les constructions nouvelles.
Aussi peut-on prévoir, pendant les années qui vont suivre, un temps d'arrêt dans le développement du réseau ferré canadien. Cette pause, après la hâte fébrile des dernières années, est d'ailleurs commandée non-seulement par la raréfaction du crédit, mais encore par le fait que les lignes actuellement en chantier, lorsqu'elles seront achevées, dans un an ou dix-huit mois, représenteront un total considéré comme nettement supérieur aux besoins présents.
Des hommes informés considèrent que les lignes récemment ouvertes ou en achèvement, dont on aurait pu se passer à l'heure actuelle, représentent une dépense d'un milliard et demi de francs, soit 300 millions de dollars.
Si c'est le cas, comme il apparaît vraisemblable, c'est uue somme de 60 à "0 millions de francs par an d'intérêts, qui devra être versée parles compagnies ou, a leur défaut, parle gouvernement, sans compensation immédiate.
Nous ne voulons point refaire l'histoire, très connue, des trois réseaux qui se partagent l'industrie des transports au Canada, mais seulement donner sur leur compte les renseignements les plus récents. Ces chiffres permettront au lecteur de se faire une idée de la grandeur du problème, des progrès accomplis en si peu de temps, et des possibilités de demain.
Le Canadian Pacific. — A tout seigneur tout honneur. Le Canadian Pacitic, l'une des plus belles et des plus grandes entreprises de transports du monde entier, a vu ses recettes atteindre en 1913, année terminée au 30 juin, le respectable total de 139 millions de dollars. Comme ses frais d'exploitation de toute nature ont représenté cette même année les deux tiers des sommes encaissées, il en est résulté un bénéfice net de 46 millions de dollars, auxquels se sont ajoutés 8 millions de dollars provenant de sources diverses, telles que lignes de navigation . intérêts sur les sommes provenant de ventes de terrains.
Or, sur ce total de 34 millions de dollars nets, les charges financières n'ont absorbé que 12 millions de dollars et le dividende aux actions privilégiées 3 millions de dollars. La part revenant aux actions ordinaires ressort ainsi à 39 millions de dollars.
Le montant de ces actions étant de 260 millions de dollars, c'est un gain de 19, 64 % pour cette année-là sur ce capital-actions. Sur cette somme 10 % seulement, soit un peu plus de la moitié, ont été distribuées en dividendes, laissant aux réserves une dotation de 19 millions de dollars, contre 17 millions l'année précédente.
Le tableau ci-dessous donne pour les trois derniers exercices les résultats comparatifs de l'exploitation du Canadian Pacific.
Canadian Pacific Ry C".
1013 1912 leu
Milles en exploitation H.602 10.983 10.480
Recettes brutes (en dollars' 139.393.700 123.319.S41 104. 167. SOS
— aeties '. 46.245.874 43.298.243 36.699.830
— — totales 54.089.588 49.561.277 44.420 385
Charges fixes 12 001.352 11649.937 11.091.071
Solde pour dividendes 42 088.236 37.911.340 33.329.314
Dividendes distribués 22 879.827 20 592 233 20 103 867
Surplus ".'."... 19.208.409 17. 319.108 13.225.444
(îaia % lur l'action ordinairs 19,94 % I9,6i % 17,8« %
Par suite de la dépression commerciale dont nous avons parlé au début de cet article, les recettes de l'année courante sont moins bonnes que celles de l'an dernier, et les huit mois finissant au 1" mars 191i donnent les chiffres suivants :
Kiercices 1914 Kn plus
8 mois au l^r février 1914. ou aa moins.
t^eceltes brutes S 90.796.551—2.156.993
Dépenses d'exploitation 61.113.364 — 526.525
Coefficient d'exploitation 67,31 %+ i%
Recettes nettes 29.683.187 — 1.630.408
La presque totalité de la diminution des recettes constatée ci-dessus vient des mois de janvier et de février. Celles de mars ont d autre part été inférieures de 1.700.000 dollars à celles de mon correspondant de l'an dernier ; et depuis, la situation ne s'améliore pas, en apparence du moins.
Il serait d'ailleurs inexact d'attribuer cette diminution très forte des recettes brutes et nettes du Canadian Pacific df^puis le début de I91i uniquement à la dépression industrielle et à l'arrêt des constructions neuves. Ces deux facteurs y ont sans doute contribué pour une large part. Mais il y a autre chose. En 1912, à l'automne, la neige et la glace avaient contrarié la moisson dans le Nord-Ouest. Les Grands- Lacs gelèrent de bonne heure. Comme conséquence, bO. 000.000 de boisseaux de grain qui auraient sans doute pris le chemin des Lacs ont dû, lavant-dernier automne, s'acheuiinervers l'Atlantique entièrement par la voie de fer.
En 1913, rien de pareil ; la récolte s'est faite de bonne heure, la navigation est restée longtemps ouverte, et une source de trafic importante, mai.s non régulière, a fait défaut au Canadian Pacific pendant le premier trimestre de 1914.
L'avenir immédiat des recettes est sous la dépendance étroite de la récolte prochaine, qu'on vient seulement de mettre en terre au Canada. La préparation du sol est bonne ; la température a favorisé les semailles et la levée. Il y a naturellement beaucoup de possibilités adverses d'ici à la fin d'août, pour cette récolte. Mais elle s'annonce bien, et c'est déjà quelque chose qu'un bon départ.
L'exercice finit au 30 juin, et dans quelques semaines nous saurons la inoinsvaluo des recettes du Canadian Pacific dans les douze mois. Pour les dix premiers, le brut est en recul de 6.394.000 dollars, et la première semaine de mai y ajoute une nouvelle diminution de 433.000 dollars. On peul évaluer à une dizaine de millions de dollars la chute du brut pour l'exercice entier, et probablement à 3.000.000 de dollars la perte sur le net. Mais il faut se souvenir que le surplus non distribué était l'an dernier de 19.000 000 de dollars, et qu'il promet d'être cette année d'une dizaine de millions encore, malgré les circonstances adverses, après distribution du dividende ordinaire de 10 J^.
Ce n'est donc pas le présent qui inquiète les capitalistes qui vendent aujourd'hui à 190 les actions Canadian Pacilic qu'ils ont achetées jusqu'à 2S0 dollars, il y a dixhuit mois. C'est l'avenir. Or cet avenir, pour qui veut réfléchir, n'est pas si sombre. La compagnie devra supporter la concurrence des deux transcoatineutaux nouveaux; mais ses lignes sont assurées d'un trafic local et d'un trafic de transit considérables, qu'on ne peut lui ravir. Lcb terrains qu'elle irrigue ou qu'elle aménage pour le*
FRANCE-CAJSADA
colons de vien lien tune nouvel le source de ri? veuiis pour elle, chaque anuée grandissante.
Au point de vue de ses finances, inutile do dire que le Canadian Pacific n'a nul besoin de recourir au crédit de 1 État, le sien étant resté de premier ordre.
Grand Trunk Railway et Grand Trunk Pacific. — La seconde en date des grandes compagnies canadiennes est le Grand Trunk Railway, qui n'était pas jusqu'à ces deruicros années sorti des provinces de l'Est. En 1^103, cependant, la Compagnie du Grand Trunk a conclu avec le gouvernement d'Ottawa un arrangement pour la construction d'une ligne transcontinentale entre le lac Supérieur et le Pacifique, sous le nom de Grand Trunk Pacific. Cette ligne, dont le terminus occidental est Prince-Rupert, port nouveau dans un site très favorable, non loin de la frontière sud de l'Alaska, va être achevée dans quelques mois.
Pour relier cette nouvelle artère à l'Atlantique et aussi à l'ancien réseau du Grand Trunk dans les provinces d'Ontario et de Québec, le gouvernement s'est engagé par le même contrat, à construire une ligne entre Winnipeg-Québec et Halifax (1^, sur 1 Atlantique sous le nom de « National Transcontinental ".Aussitôt achevée, cette ligne devra être prise à bail par le Grand Trunk, et deviendra partie intégrante du système au point de vue de son exploitation.
t^n ne prévoit pas la mise en exploitation du National Transcontinental avant 1918. Laconstruction en est effectivement très avancée, elles été beaucoup plus onéreuse qu'on ne l'escomptait et menacj de grever le budget canadien, dans les années qui vont suivre, de charges assez lourdes. Le pays que traverse cette voie nouvelle n'est pas colonisé jusqu'ici. C'est la partie nord des provinces de Québec et d'Ontario. Le transport des bois et l'exploitation des forêts promettent, dans l'avenir, d'y développer un trafic local sérieux.
Dans les premières années, cependant, on ne peut compter que sur le grand transit intercontinental pour récupérer, au moins en partie, l'intérêt des sommes engagées. D'ailleurs, la compagnie ne doit commencer à payer une redevance au gouvernement qu à partir de 19î3, si les recettes le permettent.
De même que le gouvernement a dû majorer ses devis pour la construction de cette ligne au Nord des Grands Lacs, le Grand Trunk Pacifie lui-même a coûté plus cher qu'on ne 1 avait calculé, et la compagnie Jemaude au gouvernement sa garantie pour une nouvelle émission de 16.000.000 de dollars. Cette garantie sera très probablement accordés, mais contre des concessions nouvelles et des modifications au contrat primitif entre l'État et la compagnie. Le Grand Trunk, dont les promoteurs et administrateurs sont en majorité anglais, publie ses comptes en livres sterling. Les voici pour les trois derniers exercices :
Grand Trunk Ry C° of Canada.
Mille? en exploitation. . . 4.76t) 4.76(i i.'i66
Kecettes brutes £ 11. 659. 038 10.866 865 9.958.634
— nettes totales. £ 2.846.391 2.768.060 2.537.713
Charses fixes £ 1.924.597 1.768.560 1.717.017
Profit net £ 921.794 999.500 840.690
Dividendes distribués..* 973.201 959.481 832.162
Balanee £ (déficit) 51.407 surplus) 40.019 surplus) 8.534
(l) ta isrminui de la ligne nouvelle «it à Moncton, Ne\v-Cruniwi»k. De là à Halifax., une ligne plue »mei»nBs Ml atiUaM.
Pour les trois premiers mois de l'année 1914, les résultats se comparent comme suit avec ceux de 1913 :
1914 : Réstiltats de 3 mois au 31 mars. Grand Trunk Système.
19li 1!H3 aiigm. ou dim.
Recettes blutes U 2.411.200 £ 2.oCG.4jI) —£150.250
Dépenses d'exploitiilioii .C 2.081.800 £2.209.950 —£128 150
Coefficient Jt 86,3% 86,1 % + 0,2 %
Recettes nettes jC 329.400 £ 356.500 — £ 27.100
Les dividendes distribués l'an dernier comprenaient 2 1/2 % aux actions privilégiées du tjp^e i % , dites de troisième préférence. Les actions ordinaires n'ont encore rien reçu. Les perspectives de dividendes pour l'année courante ne sont pas encourageantes pour les actions de troisième préférence qui probablement ne recevront rien. Leur cours est d'environ 40 dollars Iji; elles sont au nominal de 100 dollars.
Comme le Grand Trunk possède la totalité des actions ordinaires du Grand Trunck Pacific, Tintérét des actionnaires de la compagnie mère se porte surtout sur les perspectives d'avenir de îa partie nouvelle ou occidentale. Ces perspectives sont favorables, mais non immédiates. Il faudra des années, et un développement très grand du peuplement entre les Lacs et les Roclieuses, pour arriver à rémunérer les actions du Grand Trunk Pacific, après avoir satisfait à toutes ses charges financières présentes ou futures.
En résumé, le crédit du Grand Trunk est beaucoup moins assis que celui du Canadian Pacifie. L'action 4 % garantie par le gouvernement est la seule qui offre un caractère indiscutable de solidité. Elle se traite à 80 dollars ces jours-ci à Londres, soit sur la base de 5 % de rendement.
Canadian Northern. — Le dernier en dale des transcontinentaux canadiens, le Canadian Northern, est l'œuvre do MM. Mackeusie et Mann.II y a huit à dixans, au moment où le flot d'immigration se porta sur le Canada, le peuple et ses représentants crurent qu'ils n'auraient jamais assez de chemins de fer, assez de compagnies, assez de concurrence entre ces compagnies. Aussi les efforts de MM. Mackensic et Mann pour créer un système, d'abord entre Québec et le lac Supérieur, puis entre le lac Supérieur et le Pacifique, furent-ils vivement secondés par le gouvernement fédéral et par les gouvernements provinciaux. .\nx larges concessions de terrains s'ajoutèrent les emprunis avec garantie de l'État, et la compagnie en arriva à une capitalisation très lourde, sans avoir complètement achevé son programme.
Au 31 décembre 1913, les d'penses de construction et de matériel se montaient à 303 millions de dollars, contre lesquels on avait créé 277 millions d'obligations, comme suit :
1. Obligitions garanties par le gouvernement du Dominion. .. s 131 millions,
a, Debentures 4 % 55 —