‹ France-Canada (volume 3)Chapitre 9 sur 39 · FEVRIER · texte numérisé non relu

FEVRIER

FRANCE -

CANADA

REVUE MENSUELLE DU COMITÉ FRANCE- AMÉRIQUE

SOMMAIRE

La Mise en valeur du sol au Canada et le développement des villes

Discours de M. KLECZKOWSKI

ré de Franc-, ancien Consul général de France au Canada.

Discours de M. GABRIEL HANtTAUX

de l'Académie fr»ri> a>te.

Prétident du Comité Fraice-Amêrv/ue .

M. GUÉNARO La concurrence entre

la France et l'Allemagne au Canada.

\ En l'honneur de Cré-

mazie.

Les faits du mois.

M. G Octobre, novembre,

décembre 1912.

La mise en valeur du sol au Canada

et le développement des villes.

Dans le précédent numéro, nous avons publié le discours de M. Alexis Rostand, Président du Conseil d'Administration du Comptoir national d'Escompte, prononcé le 3 décembre au dîner du Comité France-Amérique ainsi que h discours de l'honorable Philippe Roy, Commissaire général du Canada, qui a parlé avec beaucoup de talent et de savoir de la mise en valeur du sol au Canada et du développement des villes 1 . Nous sommes heureux de donner aujourd'hui, d'abord le discours prononcé par M. Kleczkowski sur la mise en valeur de l'ouest canadien, puis le discours de M. G. Hanotaux.

Discours de M. Alfred Kleczkowski.

Ministre de France, ancien consul général au Canada.

Messieurs, Vous venez d'entendre, et vous avez eu raison d'applaudir, M. le commissaire

(1) Une erreur typographique a entraîné la suppression d'une li^ne du discours de l'honorable Philippe Roy, île relie ou il faisait connaître le chiffre dis capitaux engagés par la France au Canada, tin évalue ces capitaux à 350 millions de francs. Notre pays vient donc en troi-iém.' ligne, après la Grande Bretagne et les Ktats-Uuis (cf. le n» de janvier de France-Canada, p. 10).

général du Canada. Il a fait un exposé clair et substantiel des conditions diverses où se manifeste le développement de la colonisation dans l'Ouest canadien. Au programme de cette soirée, il y a deux orateurs inscrits. Deux orateurs, un seul sujet. Le sujet a été traité d'une façon si complète que j'éprouve quelque embarras, maintenant qu'il s'agit de l'aborder à mon tour. Le terrain a été si bien déblayé par M. Philippe Roy, la récolte a été si abondante, que je ne pourrai guère faire autre chose que glaner après lui. C'est à quoi je m'appliquerai de mon mieux.

Quand, il y a plus de dix-huit ans de cela, je pris contact pour la première fois avec la terre canadienne, où je devais passer plus de douze années de nia vie, bien des choses m'ont tout de suite attiré, retenu, charme. Je laisse de côté toutes celles qui se rattachent au sentiment, au passé historique, aux questions de langue et de race, pour me renfermer strictement dans le domaine de« questions économiques, comme m'y invite la question précise portée à l'ordre du jour de notre réunion. Eh! bien, sans sortir de ce domaine, il me sera permis de rappeler que, dès les premières semaines de mon séjour là-bas, j'ai eu la vision très nette que, pris en bloc, le vaste Dominion du Canada pouvait se résumer, se synthétiser, pour ainsi dire, en ces deux choses : un grand fleuve, un grand chemin de fer.

Le grand fleuve, vous l'avez deviné, c'est le majestueux Saint-Laurent. Il est toujours, il sera éternellement, le majestueux Saint-Laurent. Infatigable, il continue de pousser, avec une indifférence superbe, l'abondance de ses eaux jusqu'à l'Océan immense. Sa sérénité est imperturbable. Et pourtant il a subi quelques violences intimes, le majestueux Saint-Laurent ; et, s'il a le bon goût de ne pas avoir l'air de s'en apercevoir, le fait n'en demeure pas moins, c'est que le grand lleuve a été dragué, creusé, qu'un chenal a été pratiqué en amont de Batiscan pour permettre aux grands paquebots transatlantiques de remonter jusqu'à Montréal. Résultat : le tonnage de ce port, de 3 200. 000 tonnes, ilyadixans, a doublé tout ^simplement. Il augmentera encore, car la progression remarquable qui s'observe ne tient pas seulement aux brillants efforts des ingénieurs; elle a sa cause profonde dans le développement des territoires nouvellement ouverts à la culture agricole, et c'en est l'une des conséquences que Montréal tende à devenir de plus en plus le point d'aboutissement, et le point de répartition, d'une traction notable des produits que l'Ouest déverse, par cette voie et par d'autres, sur bien des points de l'Ancien et du Nouveau Monde.

Nous avons rendu hommage au grand lleuve. Passons au grand chemin de fer. C'est du « Canadian Pacific Kailway » qu'il s'agit, c'est-à-dire de la première, de la seule ligne transcontinentale qui existât lorsque celui qui vous parle mit le pied, pour la première fois, sur le sol canadien. Ah! de cette entreprise là aucune parole ne saurait exagérer ni le rôle ni l'importance. Il est littéralement exact d'affirmer que, sans le « Canadian Pacific », l'Ouest n'existerait pas. Ce qui est aujourd'hui champs fertiles, richesse croissante, ne serait encore que vaste solitude, terres sans emploi, forêts sans bûcherons, mines sans mineurs. Le « Canadian Pacific » a porté la vie dans ces régions qui -semblaient mortes ; mais pour y porter la vie, il a dû commencer par vivre lui-même. Or, l'histoire de sa naissance, l'histoire de sa croissance, contrariée souvent par les difficultés les plus graves, forme un magnifique poème d'énergie et d'énergie triomphante. Le triomphe ne s'obtint pas sans d'héroi-

ques efforts. Le premier coup de pioche fui donné au printemps de l'année 1SSI : cinq ans plus tard, en 1880, au début de l'été le premier train transcontinental franchissait la distance qui sépare Montréal de la cote du Pacifique, tout près de 4.700 kilomètres.

Pendant la période de construction, il y eut des heures critiques, des heures d'angoisse, où l'on put croire que, faute de quelques millions à trouver tout de suite. l'entreprise allait sombrer. Fne énergie indomptable, toujours présente, loujours agissante, veillait : elle sut vaincre des difficultés qui, sous d'autres eieux, auraient pu paraître invincibles. El quand, pendant les premières années de l'exploitation, le mouvement des choses sembla ne répondre que lentement, trop lentement, à l'immense elfort accompli, la même énergie reparaissait sous l'aspect d'une espérance inébranlable ; elle criait la foi dans l'avenir, el sommait l'avenir de lui donner raison, à force de faire confiance à l'avenir. Je m'explique : pendant celle période d'incertitude, celui qui était l'âme dirigeante de l'entreprise développa, perfectionna, dépensa — pour faire de l'argent, il faut dépenser de l'argent — il agit, en un mot, comme si la prospérité de demain avait déjà la force d'une réalité positive. Vers l'an 1900, après quatorze ans d'exploitation, les recettes n'atteignaient encore que 2!» à 30 millions de dollars, ee qui, eu égard à l'étendue du réseau, était relativement peu. Sir William Van llorne, alors président de la Compagnie, l'homme à l'énergie tenace, à l'espérance inébranlable, auquel je faisais allusion tout à l'heure, prophétisait, des ce lemps-là, 100 millions de dollars pour 1910, [B00 millions de francs en chiffres ronds. Quand je revis Sir William en LSrll, année où, pour la première lois, la limite de 100 millions fut dépassée: « Je me suis trompé d'un an », me dit-il. On peut se tromper de cola! Puis il ajouta : « J'annonce 200 millions de dollars pour 1923 ». (*n milliard de francs. Uien que cela ! Je ne crois pas manquer aux devoirs de l'amitié en répétant ce propos recueilli au cours d'un entretien familier, ni m'exposer au reproche de vouloir influencer les cours de la Bourse. La coie dédaigne, si même elle ne méprise pas, des pronostics qui sont à dix années d'échéance!

L'élan était donné. Depuis lors, Sir Thomas Shaughnessy a remplacé, comme Président, Sir W. Van llorne dont il avait éié le collaborateur zélé des la première heure. Sous son nouveau chef, la Compagnie, au cours de ces douze dernières années, a continué de grandir, de grandir toujours. J'avais parcouru le réseau de l'Ouest la première fois en 189."> : j'étais revenu de ce voyage plein d'admiration pour l'œuvre, mais un peu incertain quant à ses résultats. J'ai refait le même parcours l'été dernier: quelle différence ■ Partout une activité intense; tout ce qui étaiouvrages en bois, punis eu viaducs, remplacé par du 1er. de nombreux embranchements crées, les voies doublées en maint- endroits, de- gares, élégantes mais modestes au début, doublées, triplées même, — el toujours trop petites. — le matél riel roulant, locomotives, wagons, augmente dans des proportions oolossaJes, — et toujours insuffisant- A Winnineg, poini de ooneontr&tiou de première importance,

les voies de garage mises Lotit à bout représenteraient à elles seules une longueur de 180 kilomètres et l'on dit déjà qu'il en faudra bientôt deux fois autani !

Voilà ce que j'ai vu. Le Canadien Pacific eluit partout, par lui-même d'abord, mais aussi par ses hôtels — il en a construit dix-huit — par ses télégraphes, par ses messageries. Détail caractéristique : dans les wagons, de grands sacs en papier jaune sont à la disposition des voyageurs pour y loger, et protéger contre la poussière les

chapeaux, — surtout les chapeaux de femme, même ceux de grandes dimensions. Sur l'une des faces du sac apparaît une mappemonde et en exergue autour de la sphère terrestre cette devise : « Canadian Pacific spans the world ». Le mot anglais « span », si court et d'un sens si plein, est presque intraduisible : il éveille dans l'esprit l'idée de relier et l'idée de couvrir, couvrir à la façon d'un pont. « Le Canadian Pacific est un pont jeté sur l'Univers »! Outrecuidance si l'on veut ! Mais face à face avec l'œuvre réalisée, une telle outrecuidance a sa beauté. La devise paraît moins audacieuse si l'on se rappelle qu'avec ses lignes de paquebots, prolongement de ses voies ferrées, la Compagnie se relie à l'Europe par l'Atlantique, au Japon et à la Chine, par l'Océan Pacifique. Un jour, qui n'est peut-être pas très loin, elle fera le tour du monde. L'encerclement alors sera complet !

A ce développement extraordinaire correspond, cela va sans dire, car il en est la condition essentielle, le développement même de l'Ouest canadien. Pour le dernier exercice, la Compagnie du Canadian Pacific Raihvay a vu tomber dans ses caisses, en recettes brutes, une somme totale de 123 millions de dollars, plus de 620 millions de francs. Cette somme représente le transport de près de 14 millions de voyageurs, et de 26 millions de tonnes de marchandises. Je ne voudrais pas multiplier les chiffres qui sont matière aride, même lorsqu'ils s'appliquent a une terre fertile. Qu'il suffise d'indiquer que, dans le total des marchandises transportées, le bois figure pour 2 milliards 800 mille pieds, le bétail pour plus d'un million et demi de tètes, les grains (blé, orge, avoine lin, seigle) pour 151.735.006 « bushels » équivalant à plus de55 millions d'hectolitres.

Pendant ces dernières années, l'effort principal dans les provinces de la Prairie (Manitoba, Saskatchewan, Alberta) s'est porté sur la culture du blé. Pour ces trois provinces, la surface emblavée représente déjà 3.800.000 hectares ; pour le Dominion entier, elle n'en représente que 400.000 de plus. Comme l'accroissement est d'environ un demi-million d'hectares par an, bientôt le Canada produira autant de blé que la France, où le blé occupe pour sa part 6 milIionsjl/2 d'hectares. Cinq ou six années y suffiront. N'omettons pas d'ajouter que, malgré l'extension de la culture, des espaces immenses restent à cultiver. Dans le Manitoba un sixième, dans l'Alberta un neuvième, dans le Saskatchewan un douzième seulement des terres arables ont été défrichés ! Quel vaste champ d'action s'offre encore au nouveau colon !

Pour que l'immense domaine vacant se peuple et fructifie, il faut des hommes, il faut de l'argent. Le mouvement d'émigration pourrait être plus actif; il ne dépasse guère 300.000 nouveaux arrivants dans les meilleures années ; les trois quarts de ces émigrants sont de race anglo-saxonne — sujets britanniques ou citoyens des États-Unis. J'ai pu constater, à mon dernier voyage, que la main-d'œuvre faisait défaut un peu partout. Malgré des salaires très élevés, les bras manquent. Il me souvient d'avoir rencontré dans la province de Québec de grandes affiches sur papier blanc où se lisaient, en gros caractères, ces mots :

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