‹ France-Canada (volume 4)Chapitre 2 sur 5 · NEAU · texte numérisé non relu

NEAU

ENILE SALONE NOS AMIS LES Ca.\ADIE:I3.

Proftatrur Agrégé dt t'Onivirnité.

Les faits du mois.

M. 6 SËPTEMimi-: et Octoiire

Tables des Matières.

En l'honneur du poète canadien Crémazie.

Octave Crémazie, le premier des poètes canadiens dont le nom ait mérité l'immortalité, est venu mourir, pauvre et désemparé, pendant le froid hiver de 1879, dans une vieille maison de la paroisse Saint-Joseph au Havre. Quelques personnes seulement accompagnèrent le convoi funèbre et à peine savaientelles d'où venait l'iiomme qu'elles conduisaient au tombeau et quel il était. Depuis lors sa tombe était laissée à l'abandon. Peu de Canadiens en connaissaient la place et au surplus ceux qui viennent en France ne s'arrêtent guère quand ils descendent du paquebot.

Le représentant de la Compagnie transatlantique, .M. Génin, fut choqué de cet abandon d'une tombe illustre et la section de l'Alliance française du Canada, présidée par M. Desaulniers, prit l'initiative d'une souscription pour l'érection d'un monument dans le cimelière du Havre.

L'exécution en fut conliée, par une louchante coïncidence, au premier des sculpteurs canadiens, M. Philippe Hébert, qui a créé les monuments les plus

importants de Québec et de Montréal . Nous sommes certains que M. Philippe Hébert, toujours si jaloux d'honorer les origines françaises de sa race, n'a pas modelé sans une pieuse émotion les traits de son poète.

L'inauguration du monument s'est faite au Havre, le dimanche 3 novembre, avec plus de solennité, dans un plus grand concours du monde, qu'il n'est coutume en de pareilles cérémonies. L'hommage allait non seulement à Octave Créroazie, mais au peuple canadien tout entier dans le cœur duquel il sut réveiller le sentiment français.

Le matin, il y eut une messe à Noire-Dame; un catafalque avait été dressé sur lequel on voyait un drapeau tricolore voilé d'un crêpe. M. l'abbé Julien, archiprêtre, monta en chaire pour prononcer une éloquente oraison funèbre qui est en même temps une belle page de critique littéraire.

« Doter le Canada d'une littérature nationale, de langue française, et cela, en faisant admirer à ses compatriotes les grandioses beautés de leur pays, d'une part, et de l'autre, en renouant avec la France, la mère-patrie, la tradition des communs souvenirs et des communes aspirations, dans le culte commun de la même langue et de la même foi. Belle et noble pensée! Un souffle favorable enfle tout d'abord son dessein. Il a touché si juste et remué si profondément la fibre canadienne ! 11 apprend à ses frères du Canada à regarder avec leur àme cette majesteuse nature qu'ils n'avaient vue jusque-là qu'avec leurs yeux... »

Au cimetière, à onze heures, eut lieu l'inauguration du monument en présence de : MM. Liard, secrétaire général de la préfecture, représentant M. Brelet, préfet de la Seine-Inférieure; M. Fraissié, délégué du ministère de l'Instruction publique ; Benoist, sous-préfet du Havre ; docteur Vigne, adjoint au maire du Havre, représentant M. Génestul, malade; Baudry, maire de Honfleur.

M. Desaulniers prit la parole comme président du comité organisateur. II dit ce que fut Grémazie et marqua sa place dans le chœur des poètes français.

« Dirai-je devant vous, alors que chantent dans votre mémoire les poèmes d'Hugo, de Leconte de Liste et de Verlaine, que Grémazie fut un très grand poète? Il aimait trop la vérité, il mesurait avec un trop juste sens critique dans sa modestie la valeur exacte des termes pour que nous donnions au mort des louanges excessives dont le vivant se fût défendu. Il a manqué à Octave Grémazie pour s'élever à la suprême maîtrise, non le souffle, car il l'eut certes, mais la puissance ou la nouveauté de l'expression, la souveraineté du verbe qui étonne et qui dompte, la magnificence harmonieuse qui ravit etqui exalte. Pour tout dire, la forme a chez lui des défaillances, il n'atteint, le plus souvent, qu'au mérite de ce qu'on appelait autrefois les vers bien frappés — il en a du reste et fréquemment de très heureux — mais quelle belle àme de poète ! La

P1L\NCE-GANADA 63

richesse de l'imu^iiintidn, Iti force et lu délicalcsse du scntiiuonl, la siiuérilédc l'émolioii, lu noblesse grave de la penstîe, vous les reiiconlrez partout dans soa œuvre et pour ces hautes qualités qui ne sont point si coramunos, vous l'aimerez, F'rançais, comme nous l'aimous, Canadiens. »

M. Desauluiers termina son discours en remettant, au nom du comité canadien, le monument à la ville du Havre que représentait M. le docteur Vigne. Celui-ci remercia et assura que la ville garderait pieusement le souvenir du poète canadien . Puis M""' Malandain, qui jadis soigna Crémazie à son lit de mort, lit tomber le voile qui recouvrait le buste du poète.

Après la cérémonie tous les délégués se réunirent à déjeuner. La table était présidée par M. Desauluiers. ayant à sa droite : .MM. Liard, Vigne, Siegfried, député, délégué de France-Amérùjue, et Benoist, et à sa gauche: M'"" .Malandain, MM. Fraissié, Salone, délégué de l'Alliance française de Paris.

M. Dupont avait à sa ilroite : M. labbé Julien ; M. Tessier, sénateur de Québec, délégué de la Société Saint-Jean-Baptiste, concessionnaire du terrain que la Ville du Havre donna pour ériger le monument de Crémazie ; M. Paul-Augustin Normand ; M™" Desaulniers, docteur Loir, M"" Nantel ; à sa gauche: MM. Philippe Roy, commissaire canadien à Paris ; Hébert, sculpteur montréalais, auteur du buste de Crémazie ; M"" Tessier.

Les autres convives étaient : MM. Gaston Deschamps, rédacteur au Temps; Acher ; Berthiaume, Cornez, rédacteur à la Presse, de Montréal; Robert, gérant de la Banque nationale du Canada, à Paris ; Laflamme, directeur de la Revue Franco-Américaine, etc. . .

.1/. Liard apporta l'hommage de M. le préfet de la Seine-Inférieure et dit le rôle que jouèrent Ilonlleur et le Havre dans la colonisation de la Nouvelle France. Après lui V Honorable Philippe Roi/, commissaire du Canada à Paris, remercia la Ville et le comité de l'honneur fait à son pays.

M Si, nous, Canadiens, dit-il, nous avons appris à accepter nos nouveaux maîtres, à les servir avec loyauté, nous n'avons pas oublié la suprême recommandation de Montcalm sur le champ d'Abraham : « Ménagez l'honneur de la France» et nous avons fidèlement suivi ce conseil.

«Nous sommes trois millions de Canadiens français en Amérique qui conservons fidèlement et chaudement au cœur le culte de l'ancienne patrie, de ses traditions, de sa langue, de ses gloires. Soyez intimement convaincus, Messieurs, que vous recevrez de nous tous le plus empressé, le plus fraternel accueil. Q«e votre puissance économique prête à notre pays son précieux concours. L'accueil le plus sur, le plus cordial lui est réservé et l'échange de visites entre les deux peuples ne pourra être que fécond en conséquences utiles et bienfaisantes. Au nom du Comité France-Amérique, M. Jules Siegfried, député, prit la parole

et avec toute l'autorité que lui donne sa profonde connaissance de toutes les choses du Canada, il prononça l'allocution que nous sommes heureux de reproduire intégralement :

Discours de M. Jules Siegfried,

député, ancien ministre.

MEssiËiias>,

Le Comité France-Amérique, que j'ai l'honneur de représenter ici, tient à s'associer à tout ce qui peut contribuer à resserrer les liens d'estime, d'afïection et de fraternité intellectuelle qui unissent les Canadiens et les Français. Il ne pouvait rester étranger à la pieuse manifestation par laquelle vous honorez la mémoire du rénovateur des lettres canadiennes, mort sur la terre de France, après j' avoir clierclié un suprême asile pour son rêve, un dernier abri contre le malbeur.

Certes, c'est une figure infiniment attachante que celle de Crémazie ; nous comprenons et nous partageons le respect que lui témoignent aujourd'hui ses compatriotes, fiers d'avoir trouvé en lui le premier cloquent interprète de leurs émotions, de leurs souvenirs glorieux, de leurs espoirs ; plus encore, nous vénérons et nous aimons en lui le poète qui, en réveillant dans le peuple canadien le goût de la beauté et le culte des lettres, y a fait vivre ce qu'il y a de plus français dans l'âme française.

L'histoire même de Crémazie n'est pas sculomenl touchante par les déboires et les revers au milieu desquels il se débattit, comme tous les initiateurs et tous les penseurs généreux; elle a quelque chose de particulièrement émouvant pour nous autres Français. L'une des œuvres principales que nous a léguées le poète u'est-ellc pas ce [Joui nai du Siègt de Paris, le récit des douloureux événements auxquels il assista en spectateur passionné? Et n'est-ce pas un symbole que l'aventure de ce fils ardent de la pensée française, recevant de la France meurtrie l'inspiration suprême, et jetant les semences d'une nouvelle gloire française, au moment où paraissaient chanceler toutes nos gloires?

Notre patrie. Messieurs, jouit d'une singulière fortune. Elle n'est pas seulement celle à qui nous sommes prêts à tout sacrifier, simplement parce qu'elle est la patrie; elle est encore l'éducatrice, la ilaaibeau d'intellectualité qui brille par-dessus les événements ordinaires de 1 histoire humaine ; ses fils lui sont attachés non seulement par les liens du sang, mais par la puissance de l'idée. Et c'est là précisément ce qui peut rendre si intime, si étroite, si vivante, l'amitié franco-canadienne, sans que nul ail à en prendre ombrage.

L-î n )l)le peuple canadien, issu de notre race, est entré par la force des circonstances dans une autre famille politique; la séparation fut entourée d'assez de gloire pour ne point laisser de souvenirs pénibles; et la libérale Angleterre a su, par sa sagesse et sa justice, conquérir des cœurs faits de noblesse et de fierté, qu'un régime de contrainte n'aurait pu réduire. Mais, au milieu de l'atïection réelle, du loyalisme sincère qu'ils témoignent à leur nouvelle patrie, ils conservent le culte de cette grande imago, la France : la France pensive, la France servante de l'humanité, la grande France qui est à tous.

On a dit que tout homme a deux patries : la sienne et la France ; j'aime à croire que cela est vrai pour tous les peuples; c'est en tout cas certain pour le peuple canadien, et ses sentiments n'ont pas besoin pour cela de se partager. Il ne peut exister entre deux nations de liens plus forts que ceux de la communauté d'origine et de la parenté intellectuelle. Ces liens-là, ce sont ceux qui nous unissent aux Canadiens.

Crémazie en avait la perception juste et profonde. Non seulement il a donné à ses compatriotes, l'un des premiers, une littérature, une voix pour exprimer l'àme éternelle de leur

FHANCK-CANADA f.5

race; mais encore il ;t senti i|iie, pour rendre l'oeuvre iliirAble et féconde, il fallait la ralUclier aux orijifines et remonter ùl la nonrco classique. Sen elïorls ])oiir aider les < Solri^e» canadieniies >< et 1' ' [Mstitiit canadien > de Qiiélxx ont |>iii8saiiinicnt cmitrilini^ À conHtItncr, parmi nos frères de race, la conscience de leur personnalité, de leur unité, de leur avenir.

Lemonvemanl littéraire (|ii'll a déterminé a réellement ressuscité, et fortilié pour toujour», la culture nationale et traditionnelle au milieu de ses compalrioteR. On n'imaginerait pas une race française <nii n'eût pas le culte île la [irnséo claire et du noble langage. Pour vivre, pour grandir, pour jouer dans riuimanité future li- grand rùle qui lui est réservé, il fallait au Canada inie pensée sûre J'cllc-méme. une parole harmonieuse et éloquente.

Vous avez raison d'hoDorcr Crémazie comme l'un des fondateurs de votre grandeur nationale. El nous nous réjouissons de celle renaissance que le Comité France-Amérique est particulièrement heureux de constater, lui qui s'efforce de développer, par tous les moyens possibles, les ridations intellectuelles, morales et matérielles qui existent entre la Nouvelle France et la raère-palrie.

M. Oésaulniers et M. le commissaire général Roy ont bien voulu faire partie, à Montréal, du Comité France-Amt'riiiue qui y a été fondé sous la présidence de M. le sénateur Dandurand : je liens à les en remercier et à leur dire combien nous leur sommes reconnaissants des sentiments d'affertion et d'altachcnienl qu'ils nous ont prodigués aujourd'hui.

Je lève mon verre à leur santé, ;'i la grandeur et à la prospérité de la Nouvelle- France.

D'autres toasts sont encore portés par M. Baudry, maire tlHonlleur ; par M. Tessier, délégué de Québec et de la Société nationale de Saint-Jean- Baptisfe.

M. Gaston Deschamps, dans un discours très éloquent, rappelle au nom de la Mission Champlain les souvenirs ineffaçables qu'il a gardés et, prenant pour texte : » L'histoire du Canada est une épopée », évoque les luttes, les aspirations du peuple canadien, le culte passionné de l'idéal qui domine sa poésie nationale. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire intégralement ce beau discours.

Enfin M. Desaulniers remercie une dernière lois toutes les personnalités qui ont si cordialemanl répondu à son invitation, puis au nom du Comité canadien il remet à M"" Mahindain un témoignage de gratitude pour les soins qu'elle donna au poète moribond.

Ainsi se termina cette touchante cérémonie où l'on rendit un hommage digne de lui au malheureux poète dont les dernières années n'avaient connu que la souffrance, l'oubli et l'abandon.

M. (îrhNAHO.

IiettPe du Canada.

lie Canada et la délégation Champlain.

Impressions d'un Canadien.

Montréal, novembre 1912.

Le :i mai 191-2, après la « Journée de Champlain ». la dt^Iégation venue de France quitta la terre des Etats-Unis et franchit la frontière canadienne; le représentant du consul général de France, M. Reynaud, vice-consul, M. Muret, du Journal des Débats, M. Révol, président de la Chambre de commerce française et quelques journalistes, MM. Lambert de Roode, Léon Lorrain et Gilbert Larue, s'étaient rendus à Rouses- Point.àla rencontre de la délégation. Après une courte visite au lac Champlain, que désirait voir M. Muret, ils revinrent à la gare où un vieux prêtre français, domicilié depuis de longues années aux Etats-Unis, attendit avec eux l'arrivée du train, « pour regarder passer ses compatriotes ». Les délégués occupaient un wagon-couloir assez semblable aux nouveaux modèles français. M. Gabriel Hanotaux, seul dans son compartiment, reçoit nos compliments de bienvenue et se prête volontiers aux indiscrétions de l'interview. II se déclare charmé de l'accueil des Américains et de leurs attentions. La délégation a été reçue aux Etats-Unis avec un grand déploiement de luxe; mais, ajoute fort aimablement l'éminent homme d'Etat,» nous sommes au Canada et ce n'est plus la même chose : nous rentrons en France ». M. Etienne Lamy, à qui nous devions remettre une lettre venue de France à son adresse, se tient debout dans le couloir. Il évoque devant quelques auditeurs, en des termes émus, le souvenir de son illustre ami Ferdinand Brunetière. Quelqu'un l'avertit que nous venons de franchir la frontière. Tout de suite, sans ostentation, avec la plus charmante simplicité il murmure: «Permettez que je salue le sol du Canada. »Instinctivement les Canadiens qui l'entourent se découvrent devant la terre natale et devant le geste si français delillustrc académicien.

Saint-Jean. Le train stoppe. Il fait déjà nuit. Le quai de la gare est bondé de spectateurs : la population a répondu, vibrante et empressée, à l'invitation de M. le sénateur Dandurand. La musique attaque la Marseillaise et la foule crie : « Vive la France «. C'est le premier salut — très simple mais si généreusement spontané — que reçoivent les délégués de la part du Canada français. Ils en sont profondément touchés. Toutes les voix s'unissent pour chanter: Jadis, la France surnos bords, que nous écoutons, chapeau bas. Les vivats continuent pendant que le sénateur Dandurand présente les membres de la délégation : M. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, chef de la Mission Champlain, M. Louis Barthou, ancien ministre, etc.

FIIANCE-CANADA U7

Tous 1ns noms sont acclamés. Puis, le train se remet en marche, pendant que la musique oxécute {»aiomcnl : Vive la Canadienne ! Ce furent des minutes d'<Smotion intense et maguilique.

Nous passons aussitôt dans un wagon-restauranl, où deux nègres impassiblement obst^uioux regardent se fjrou|>er tant de rcMéhrilés françaises qu'ils ipiiorrni. Il v a séance : la dtMégalion est au complot, lille tient chapitre, pendant que le train roule sur Montréal. M. Gabriel Hanolaux préside. Il discute l'ordre du jour et faitconnaitre ta ses collègues la feuillo de roule. Le sourcil ;irqué, l'œil vif, le geste bref, il disribue les tâches. Près de lui, .M. Louis Harlliou.que ce voyage de quinze jours autour de l'Amérique parait amuser prodigieusement : on sent qu'il a juré d'aller jusqu'au bout. M. Klionne Lauiy. perpétuellement pensif, écoute du regard. M. René Bazin, très romancier, grilTonno entre deux heurts une note rapide sur son carnet. M. d'Estournelles de Constant bataille... pour ses idées. M. Cormon est très gai, derrière sa barbe : l'.imérique lui plait; si elle manque un peu de couleur, elle a du moins une prodigieuse abondance de vie. M. Vidal de la Hlachc, modeste, un peu renfrogné, se pose quelque problème ethnique. M. Léon Harthou, très parisien, apprécie nos cigarettes cl assiste, en amateur de premières, à celte réunion d'académiciens en tournée. M. Gaston Deschamps, piéoccupé, subit des impressions et cherche le mot qui les traduise. Je lui parle de sa bonne et chère rue Cassette, où je le saluais naguère respectueusement. M. Muret, heureux d'avoir retrouvé ses compagnons de voyage, raconte les quelques heures qu'il a vécues parmi nous. M. Gignoux est encore à Paris : il ne quitte pas des yeux l'article qu'écrit en ce moment même Henry Bidou sur sa dernière pièce. Plus près de moi, M. Louis Blériot sourit, un peu intimidé à la pensée qu'il va parler aux foules, ses favorites. Là-bas, des ligures moins familières. Le comte de Ghainbrun, d'abord élégant; le duc de Choiseul, bon enfant, qui vient retrouver chez nous ses aïeux; le comte de Rochambeau, l'évidence de la distinction. Enfio^ la franche carrure du général Lebon. allègre, ignorant la fatigue, toujours au feu.

Quelqu'un dit soudain : « Voici le pont Victoria ». Les fêles se penchent. Ville- Marie apparaît formant sur l'horizon une ligne plus sombre. Des lumières symétriquement disposées en indiquent les contours. Elles montent jusque sur le Mont- Royal où la ville a gagné; elles en constellent la masse lourde, imprécise. On dirait un vaste schéma, un graphique monstre dont les lignes pointillées seraient lumineuses. Les délégués sont reçus à la gare par M. le consul [général Bonin et par quelques amis. Ils prennent aussitôt place dans des automobiles. Au Windsor, les délégués s'attablent dans un petit salon attenant au hall central. Ils sont d'humeur ouverte. Je regarde, une minute seulement, ce coin du Tout-Paris, bruyant, sous les lustres... Le soir, il y a temps libre, comme dans les retraites.

Le samedi, 3 mai, dans la matinée, les délégués se rendent à l'hôtel de ville puis au Board of Tradc. Chemin faisant, M. Cormon nous fait part de quelques impressions. Il a fort admiré certains détails de larchitecture américaine. La gare du Pensylvania lui parait une merveille. Les architectes américains, ajoule-t-il, pourraient bien surpasser leurs maîtres. « Quant aux sky-scrapers, j'avoue que je n'ai pas trouvé cela aussi laid qu'on se plait à le dire. C'est très haut, évidemment; mais pas autant que je me 1 étais imaginé sur la foi de récits fantaisistes. El puis, quand on se tient sur le toit de ces monuments et qu'on regarde en bas, on aperçoit

68 FRAxNCECANADA

des petites fourmis qui s'agitent, empressées, dans les rues. C est amusant, surtout si on s'arrête à penser qu'une de ces petites fourmis a conçu et bâti cet immense bloc de pierre... Vraiment, c'est admirable! » (A suivre.)

Edouard Mo.MPETrr,

Professeur à l'Université Laval.

"\/ie intelleetuelle et sociale.

li'historien F.-X. Gst^neau.

Le dévoilement du monument élevé à sa mémoire à Québec.

Le 19 octobre dernier. Sir Wilfrid Laurier, Sir Lomer Gouin, le lieutenant-gouverneur Langelier et tout ce que la province de Québec compte d'hommes politiques et de lettrés, venaient rendre hommage au grand historien du Canada français, François-Xavier Garneau. Un Canadien patriote, M. G.-E. Amyot, conseiller législatif, avait offert à la province un monument en l'honneur de l'écrivain national et le peuple répondait à ce beau geste en acclamant l'historien qui lui avait donné la foi dans l'avenir de la nation.

Garneau a été vraiment un précurseur. Né à Québec, eu 1809, de parents presque pauvres, il s'était fait lui-même. Il gagna sa vie en remplissant des fonctions très diverses, mais de bonue heure il s'était donné pour but d'écrire l'histoire de son pays. Il employa ses premières économies à venir en France recueillir les matériaux nécessaires à son histoire dont il faisait paraître le premier volume en 1845. Les deux autres volumes parurent dans les trois années qui suivirent et révélèrent aux Canadiens les grandes choses faites par leurs ancêtres.

« L'histoire de Garneau a été, dit Sir Fr. Langelier, pour la population française et anglaise du Canada, une véritable révélation. L'on connaissait bien d'une manière vague les grandes choses faites par Champlain, Frontenac, Laval, Montcalm, Lévis, mais on n'en avait point une connaissance détaillée. Les quelques histoires du Canada qui avaient été écrites jusque-là étaient trop mal faites pour que le public pût les lire avec intérêt. Garneau a été, je crois, le premier à raconter les luttes de nos ancêtres pour conserver leur langue et leur nationalité et pour obtenir le gouvernement constitutionnel dont nous jouissons aujourd'hui, n

« François-Xavier Garneau, écrit dans le Devoir M. Omer Héroux, a été l'homme d'une foi et d'un amour; l'amour de la nationalité canadienne-française et la foi en son avenir.

« L'œuvre historique de Garneau pourra être dépassée : il reste le grand initiateur, celui qui a révélé aux Canadiens français la beauté de leur histoire, qui leur a donné foi en l'avenir en leur apprenant la splendeur du passé. Aucun écrivain ne retrouvera cette gloire : elle reste pour jamais attachée au front du modeste, qui, dans une

KHANCli-CANADA 69

époquo où II' JcoiiiiriigiîiUi.Mil iissailldit les iiii-illcurs, où li-s Ciiiimilii'iis franvitis ulluiiMil oublier leur propre histoire, sut faire jaillir du loinbuau do nos morts uiio belle N-ron de courage et d'i-iiergio. »

C'est à Sir Fr. Laugolier, lioutenunt-^^ouvenifnir, qu'incomba la lâche de renii;rcierM.(î.-E. Aui/ot, le ^'ouéroux donateur du luonuiucul. Sir Lomer (îouin s'atluclia ensuite à montrer dans quelles dilticiles conjonctures Garneau commença sou histoire.

l'uiir bien juger du mérite de Gariiuau, il faut se rappeler ré|>oi|iiL> à laquelle II entreprit soa a'uvre. C elail au Iciuioinaiii île IH-il. L'écliafauJ venait à peine de reinIre se» viclimas. Colburuo réguait par la terreur. Didiaiii croyait triompher eu proposant raholitionde la langue {rauçaise. Letut d<! choses établi |>ar Craig se continuait. La grande faute que l'on reprochait aux CuuaJien-i fram.ais, c'était d'être trop tiers pour renier leur langue, liarneau entreprit de luuotrcr aux .Vciglais que nous n'étions pas une race d'aventuriers, mais une race de défricheurs et d'évaugélisateurs et que notre langue, si souvent et si injustement attaquée, avait été portée la première d.ins tout le Canada.

Dix ans après, le grand pacilicateur Lafontaiue obtenait le gouvernement responsable. C'était nue cou(|uélc sur I esprit anglais; c'était plus: une conquête sur l'esprit humain.

Sir Will'rid Laurier alliraia que la statue de Uarneau ferait grande ligure au milieu de ce « Musée national que devient de plus en plus la vieille cité de Québec ». Il rappella tous les monuments élevés par les Québecquois à leurs gloires passées.

C'est d'abord IJhamplain. tiércmcnt dressé et saluant le pays qu'il vient coloniser et dont il rcve déjà de faire un empire. A côté, c'est M«' de Laval, l'aiiôtre dont la main bénit éternelleluont, et dont l'apostolat se continue encore. Heveuaiit sur nos pas, c'est le pilastre érigé à la mémoire de Moiitcalm et de Wolfe, sans art et sans apprêt, mais issu d une pensée unique d'admiration et de générosité. Un peu plus loin, c'est Moatcalni dont cette terre ne veut point se séparer. Là, c'est la coloinie brisée marquant l'endroit où Wolfe rendit l'ànie à Dieu. Ici, tout près do cet édilîce, c'est le major Short alïrontant une mort aussi glorieuse «pie sur les champs de bataille. Là, c'est Lévis, dont la vaillance aurait sauvé la colonie si elle avait pu être sauvée et arrachant une dernière victoire qui auréole le drapeau français. A coté, c est de Salaberry (|ui, plus heureux, repoussa l'invasioii étrangère et assura cent années de paix à son pays. Puis ce sont les Pères Jogiies et Laleniaiit dont le martyre égale celui des premiers chrétiens, tresl rronlenac, c'est lilgin et enlin Mercier, la plus forte iDcarnation peut-être de notre race sur ce continent, qui connut la gloire et l'infortune.

Après Sir Wilfrid Laurier, Son Honneur le maire Drouin, M. Peterson, directeur de l'Université Me (îill, M. l'abbé A. -E. Gosselin et d'autres orateurs encore, vinrent apporter leur tribul d'hommage à Garneau. M. l'abbé Gosselin s'attache à faire connaître le travail considérable auquel dut se livrer l'historien, les erreurs inévitables qu'il commit et les corrections qu'il lit à sou œuvre.

Maigre des études ardues et poussées jusqu'à l'oubli complet de sa santé, Garneau n'avait pu mettre sou œuvre à l'abri de toutes réserves et de toutes eriliques. Celles-ci ne lui manquèrent pas, mais justes ou injustes, bien loin de refroidir son courage, elles ne tirent i[ue stimuler sou zèle, soutenir sa noble ambition, réchaulïer son patriotisme. L'auteur se remit au travail ; il compléta ses informations et sa documentation par de nouvelles recherches, réforma quelques-uns de ses jugements, donna à certaines parties de son ouvrage plus de clarté, retouciia et perfectionna son style. Ce fut, eu uu mot, comme une refoute de tout l'ouvrage.

.\ cette seconde édition, imprimée en 185-2. Garneau ajouta, en quatre livres, l'histoire de notre premier régime conslitutiomiel. laquelle s'étend de 1791 à 1810.

D'autres, après de tels travaux, eussent pu être tentés de considérer leur oeuvre comme délinitlve et de rechercher le repos dans la jouissance d'un succès bien mérité. Notre auteur ue céda point à cette sollicitation d'une nature trop aisément satisfaite; il reprit la plume et, eu 1859, publia cette troisième édition où, au dire de Chauveaa. » il lit encore plus de changements et de corrections qu'il n'eu avait fait pour la seconde ».

M. l'abbé Gosselin termine en faisant allusion à l'édition nouvelle que va publier le

petil-fils de l'historien, M. Hector Garneau. C'est ce bel ouvrage qui inaugure la série que prépare le Comité France- Amérique, et il est naturel que la France apporte son tribut à la mémoire du grand historien en répandant son ouvrage dans le grand public. Nulle œuvre n'était plus digne d'attirer l'attention du Comité France-Amérique, aucun historien mieux que Garneau ne pouvait nous inspirer l'admiration et le respect que méritent les pionniers de !a Nouvelle-France.

Nos amis les Canadiens <'*.

par Louis Arnould.

M. Louis Arnould ne nous apporte pas, comme tant d'autres, les impressions d'un voyage plus ou moins rapide au Canada. Il ne suffit pas de dire qu'il a passé deux années daus l'ancienne Nouvelle-France. PendauL les deux années qu'il a enseigné la littérature française à l'Université Laval de Montréal, le maître de l'Université de Poitiers a vécu pleinement de la vie canadienne.

Le livre s'ouvre par un tableau d'histoire. Nous assistons à ce siège de Québec où, malgré le génie de Montcalm, la France succombe. Cette entrée en matière est heureuse. « L'année terrible » du Canada, n'est-ce pas le grand souvenir commun aux deux France? En vérité, chez nous du moins, alors que tant d'hommes instruits connaissent à peine Champlain, ne connaissent pas du tout Maisonneuve et Talon, le héros de Carillon et des plaines d'Abraham n'a pas cessé d'être populaire.

L'historien fait place au psychologue. M. Arnould célèbre, comme il convient, ces belles qualités qui rendent les Canadiens français si sympathiques, cordialité, générosité, enthousiasme pour les nobles causes et pour les belles choses et ces vertus familiales dont la récompense est une fécondité sans pareille. En même temps, il s'etforce de discerner ce qui, dans la formation de l'âme canadienne, revient à la race et ce qui s'explique par l'influence des compatriotes anglais et des voisins américains. M. Arnould se plait à rendre justice à l'excellence des leçons que les Canadiens ont reçues des Anglais. Il donne franchement les raisons pour lesquelles il redoute que les Français d Amérique ne se laissent américaniser.

Nous passons à l'organisation de l'Église catholique. Cette Église-là est, depuis cent cinquante ans, sous le régime de la séparation. C'est dire quel intérêt nous avons à apprendre comment elle se recrute, comment elle vit. De l'Église à l'enseignement, la transition est aisée. N'est-ce pas le clergé romain qui a doté le Canada français de ses premières écoles, à tous les degrés! Et l'on doit admirer de quelle manière, dans la province de Québec, par la taxe et la municipalité scolaires, par l'école séparée, on a pu rendre impossible l'oppression des minorités, assurer, envers et contre tous, la liberté du père de famille.

M. Arnould n'est pourtant pas tout à fait rassuré sur l'avenir du catholicisme au Canada. A dire vrai, il a peur que ce catholicisme ne soit pas suffisamment armé

(1) L >uU A.IM iiild, ex-professeur à TUniversité Laval de Montréal, Nosamis les Canadiens, Psychologie. Cjloiusation. Préface ae M. Etienne Lamy, de l'Académie française, G. Oudin et C'«.

pour repousser l'assaut qui se prépare. Il adjure les préires canadiens de uc pas se contenter pour leurs fidèles de la foi du charbonnier, d'éclairer, de fort Hier celte foi.

L'intérùl va j^raudissanl. Après un chapitre sur la littérature, éloquence, poésie, histoire, où nous retrouvons les brillantes leçons du professeur de Laval, M. Arnould va traiter la grande question, celle de riniinigralion. Vous savez que, depuis une décade, le Canada reçoit, bon an mal an, de deux à trois cent mille colons. Faut-il s'en réjouir î Faut-il répéter avec M. \V. Laurier que le xix* siècle a été le siècle des Étals-Unis, que le xx" sera celui du Canada! M. Arnould n'<'st pas de cet avis. Il estime d'abord que, dans celle multitude, on a trop néylif^i- de s'enquérir de la qualité, et il relève, parmi les nouveaux habitants, beaucoup trop d' <' indésirables». M. Arnould, surtout, se place au point de vue français. Cette inondation ne va-l-elle pas submerger la Nouvelle-Krance ? Dans le chillre total du Dominion les Franco- Canadiens n'atteignenl plus au tiers. Quaviendra-t-il lorsque la supériorité numérique des Anf^lais et des Anglifiés se sera encore accrue 1 Peut-on compter qu'ils respecleront les droits des Français d'Amérique î Et M. Arnould insiste sur la guerre acharnée que le clergé irlandais fait à la langue française, et rappelle un épisode significatif du Congrès eucharistique de Montréal.

Mais il faut arrêter cette analyse. Il serait téméraire de présenter plus longuement le livre de M. Arnould quand M. Etienne Lamy s'en est déjàchargé. Il faut lire ce bon livre, qui vient si à propos.

Qu'il nous soit pourtant permis de formuler à la lin une critique légère ! M. Arnould a pris pour titre : u Nos amis les Canadiens. » Pourquoi nos amis 1 Les Canadiens ne sont-ils pas, pour nous plus que des amis, des proches parents ? Ne laissons pas perdre cette parenté. Emile Salone.

Table des auteurs.

Arnould (Louis). — L'influence américaine sur la vie sociale canadienne... 57

Boialandry-Dubern (Heury). — L'élevage du cheval sur les ranches de lAlberla 5

Bonin (Ch.-Kudes). — Discours prononcé au Congrès du Parler fraui,'ais 13

Chorat (Jules). — Impressions de Terre- Neuve 32, 4S

Dandurand. — Eu l'honneur de la délégation frani,'aise au Cauada. Discours 3

Fabre-Snrveyer (Edouard). — Le Congrès du Parler fraus'ais 20

Quénard (M.). — Les canaux canadiens 8

— Les chemins de fer au Canada. \3. 4'-'

— Les faits du mois au Canada. 10.

— EIn l'honneur du poète canadien Crémazie 61

— L'historien F. X. Garneau 68

M. H. — Une mission commerciale canadienne en Europe 56

Konpetit lEd.) — Le Canada et la délégation Champlain 66

Noirmont (F. dej. — Revue des Périodiques 12

Perraad (Raymond). — Le silence de M. R.-L. Borden 26

Révol (A. -F.). — La vente des produits canadiens en France pour les consommateurs elles importateurs français. 16

Roy (Philippe). — En l'Iiunncur de la dél. française au Canada. Discours.. 2

Roy (Camille). — La littérature canadienne moderne 37

Salone (Emile). — Nos amis les Canadiens, par Louis .Vrnould 70

S. Ot. — Les ministres canadiens à Paris 25

Siegfried (Jules). — En l'honneur du poète canadien Crémazie Cl

D. D. — Revue des Périodiques. 11,

Un Diplomate. — Impressions sur le Congrès du Parler français 29

"Warin (Ch.). — L'Ungava 53

Page 1