L'EFFORT MILITAIRE CANADIEN
qui doit les faire fructifier. La terre n'est pas morcelée comme chez nous et la femme du cultivateur, même aidée de jeunes enfants, se trouve impuissante devant une formidable tâche, si le chef de famille s'engage aux années (i).Il en va de même pour toutes les industries naissantes du pays; la main-d'œuvre exercée est infiniment rare et le problème devient très complexe si la petite phalange des bons ouvriers s'en va. Par une coïncidence, fortuitement heureuse, une crise économique sévissait en 1914, qui laissait sans travail les émigrants qui n'avaient pas de métier utilisable et ce surplus accidentel permit de parer au plus pressé. Quoi qu'il en soit, la participation à la guerre menaçait de créer au Canada des difiicuUés économiques plus grandes encore que ne l'étaientles nôtres. Cela pouvait à coupsûr justifier quelques hésitations.
Enfin, l'élan patriotique se trouvait aux prises avec des sentiments plus complexes que chez nous. Ce n'est un mystère pour personne que les Canadiens français et anglais ne peuvent, «cohabiter «leur pays sans qu'il y ait entre eux des « frictions », des motifs d'animosité. Les pères de la Constitution s'appliquèrent avant tout à créer l'union et tous les hommes politiques de valeur ont pris l'union pour thème de leurs harangues. Récemment encore le 8 janvier, le premier ministre de la province de Québec, Sir Lomer Gouin, démontrait devant les Anglais d'Ontario l'absolue nécessité de s'entendre, même au moment où la guerre, les difficultés économiques et de graves questions sociales provoquaient des dissentimeuts. Dans de pareilles conditions les Canadiens français auraient été excusables d'hésiter à fout abandonner pour s'enrôler et pour voler au secours de l'Angleterre.
Ajoutons qu'aux yeux des vieux Canadiens des deux races l'unique patrie est le Canada, que celui-ci pouvait être directement menacé, comme nous le verrons plus loin. Songeons encore que les Canadiens français sont seuls à défendre leur race, qu'ils ne peuvent espérer qu'un appoint infime de l'émigration de France et de Belgique et que la réduction de leurs forces du fait de laguerre peut constituer pour eux un sérieux danger en face de l'incessant accroissement des canadiens anglais. Toutes ces considérations étaient propres à troubler leurâme, à rendre au moins confuse la notion du devoir et s'ils ont fait taire ces voix do la prudence, sachons les en remercier et constatons que leur courage civique, pour avoir été moins spontané et moins éclatant que le nôtre, ne lui cède en rien pour la grandeur morale.
En fait, dès les premiers jours de la guerre l'esprit de sacrifice conquit presque tous les cœurs. Les Canadiens français comme les Anglais étaient animés comme aux anciens jours d'un vrai loyalisme vis-à-vis de l'Angleterre et, d'autre part, ils manifestèrent partout leur très sincère affection pour la France qu'ils voyaient envahie pour la seconde fois. Pour elle les meilleurs et les plus nobles d'entre eux se déclarèrent tout prêts à verser leur sang. Qu'on lise le discours prononcé à Québec par M. Olivar Asseliu — un nationaliste pourtant — quand il raconte toutes les démarches qu'il fit avec quelques-uns de ses amis pour entrer dans un régiment purement français. (C'était au temps où la brigade canadienne-française n'était pas organisée.) Il ajoutait : « Tant que par spiritualisme il faudra entendre la subordination delà matière à l'esprit, non la poursuite d'un but spirituel par les voies les plus misérables de la
(1) Un observateur clairvoyant nous écrit : « Les ruraux, tant anglais que françai.s. n'ont donné qu'une faible proportion de recrues. Dans l'Est, ce sont les villes qui ont lourni des soldats. Dans l'Ouest, la campagne nous a donné beaucoup de paysans qui n'étaient venus d'Europe que depuis cinq à dix ans. » (N.D.L.R.) f 1- .< 1 f ^ i I
matière, la France sera la plus grande puissance spirituelle des temps présents. Nous allons nous battre pour la France comme nos pères allaient se battre pour le pape en i869 : parce que, dans un âge où l'accroissement subit de la richesse économique a partout fait crever comme autant d'ulcères la cupiditr, l'égoïsme, l'envie, la haine, la France, victorieuse après l'épreuve qu'elle traverse en ce moment, — non pas la France régénérée, la France recueillie, la France grave, sans peur et sans haine, abaissant son glaive et laissant déborder de son sein fécond sur le monde « le lait des humaines tendresses » — sera plus que jamais nécessaire à l'hunaanité. »
Le 1" août 1914, le premier ministre de la Confédération, Sir Robert Borden, accourt à Ottawa et prend sur lui la responsabilité d'envoyer un message au gouvernement britannique disant « que le Canada était de cœur et d'âme avec l'empire et qu'il désirait coopérer dans la mesure de ses forces ». Sir Robert Borden eut bientôt la satisfaction de voir cet engagement approuvé par la nation.
Tout cependant était à faire. Point de marine de guerre, presque point d'artillerie moderne, une armée régulière comprenant 8 000 hommes à peine, complétée par 30.000 miliciens ayant fait de vagues périodes d'exercices.
Pourtant 0)1 se liâle. Les engagements volontaires affluent d'autant plus que les nouvelles qui arrivent du continent sont mauvaises et que l'on peut redouter un échec pour les Alliés. Les évêques et les prêtres catholiques rivalisent avec les pasteurs protestants pour préciser les conditions morales de la guerre et indiquer le devoir. Tous les citoyens jeunes s'entraînent de leur mieux, bien qs'ils ignorent k peu près tout des exigences de la guerre moderne.
Au lendemain de la bataille de la Marne, le 2 octobre 1914, a lieu l'embarquement du premier contingent fort de 33.000 hommes. C'est lui qui devait être décimé en avril suivant, à la bataille d'Ypres, par le premier assaut au gaz asphyxiant. A partir de ce moment les troupes canadiennes furent de toutes les batailles. Elles luttèrent à Mons, à La Bassée, à Bazontin, à Festubert, à Givenchy.
Dans les six premiers mois de 1915 cent mille hommes traversèrent l'Océan et vinrent s'entraîner en Angleterre, tout en envoyant continuellement des renforts au petit corps canadien du front. La loi initiale autorisait la levée de 230.000 volontaires. En janvier 1910, sur la proposition de sir Robert Borden, les communes décident que l'efFectif pourra être porté à oOO.OOO hommes, dont 330.000 sont actuellement levés, ce qui constitue une proportion de 3 % sur la population totale. Le chiffre officiel des engagements volontaires, pour l'année 1916, est de 178.507 hommes. Malgré la fatigue causée par deux années de guerre, ce chiffre est supérieur à celui de 1913, et même à celui de 1914. Les provinces de l'ouest paient leur tribut avec le même enirain que celles de l'est. En janvier 1917, Winnipeg envoie le 223= bataillon à l'effectif complet de 700 hommes. La traversée, qui exige tant de précautions, s'eft'ectue régulièrement avec une moyenne de 2.000 hommes par semaine.
Au Canada même, 20.000 hommes environ occupent les points stratégiques importants et les nœuds des voies ferrées. On se souvient, en effet, qu'un vaste complot, dont les détails nous sont encore mal connus, avait été formé par les Allemands des États-Unis, pour envahir le Canada, faire sauter le canal Welland et semer la terreur dans la province d'Ontario. Des dépôts d'armes furent découverts un peu partout le long de la frontière. On se souvient aussi des attentats contre la Chambre des Com-
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munes, les usines, les églises. Le péril « boche », même au Canada, n'était pas un mythe.
Grâce à la résistance des hommes, à leurs liabi^udes sportives, à leur aptitude naturelle à lutter contre la rudesse du sol et l'inclémence du temps, les troupes canadiennes firent merveille en France. Nos parents et nos amis qui ont combattu à leur côté dans lolïensive de Picardie, les tiennent pour do vaillants soldats sur lesquels on peut compter et avec qui la Iraternité d'armes devient une chose toute naturelle. Le lo septembre, les Canadiens enlevèrent de haute lutte Courcelette et Martinpuich, poussèrent jusqu'aux abords de Grandcourt et de le Sars.
Ils ont noblement et largement payé leur tribut de sang à la cause alliée qui est devenue la leur. Riches ou pauvres, Canadiens anglais ou français, tous ont laissé nombre des leurs dans les sillons de France, et beaucoup sont repartis mutilés et éclopés. Parmi eux nous saluons un bon nombre de Canadiens français dont les noms nous sont familiers : ceux du major Roy qui donna sa vie pour sauver ses hommes, du lieutenant Quintal, deux fois blessé, de Dansereau, Macdonald, Chevalier, Barré, des Rosiers, de Serres. Dans les dernières listes de soldats morts, blessés ou disparus, publiées à Ottawa, le 2 janvier, et qui viennent de nous parvenir, nous relevons 991 noms dont 22 morts au champ d'honneur, quelques disparus, six ou sept hommes morts de leurs blessures, les autres sérieusement blessés. La ville de Montréal compte S2 des siens dans cette liste, et 62 noms sont ceux de Canadiens français. Les journaux canadiens peuvent raconter, avec plus de liberté que les nôtres, les beaux traits de bravoure accomplis par leurs soldats. Il est vraiment merveilleux de voir combien les Canadiens ont retrouvé les vertus guerrières de leurs aïeux.
Nous avons dit que le Canada ne fournissait pas seulement des hommes, mais qu'il les équipait, les armait, les transportait et les entretenait à ses frais. Pour couvrir ces dépenses, il fallut faire par deux fois des emprunts nationaux de 200 millions de dollars et un de 95 millions aux États Unis. Les pensions aux invalides et aux veuves constituent aussi une lourde charge, et le Gouvernement canadien se montre généreux. Un simple soldat mutilé reçoit près de 1.500 francs de pension, et un capitaine, près de 4.000 francs. La veuve d'un soldat reçoit 120 francs par mois et 25 francs pour chaque enfant. La veuve d'un capitaine touche 247 francs par mois et 35 francspar enfant. De plus, le gouvernement étudie actuellement un projet qui permettra d'attribuer des terres aux anciens soldats, de les installer en leur faisant une avance de fonds de 7.000 francs environ, remboursable par annuités.
Ainsi, la nation canadienne paie généreusement sa part dans cette terrible guerre, et ses hommes défendent le sol français avec autant de vaillance que s'il était le leur. Comme nous, ils désirent ardemment la paix, mais une paix qui nous mette tous à l'abri de nouveaux attentats et qui permette de revenir la tète haute, fiers de la grande tâche accomplie, creuser les longs sillons où mûriront les blés du Québec, de l'Ontario ou de l'Alberta.