CHAPITRE m
LA FRANGE ET LA RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGÉRIE A LA FIN DU XVII» SIÈCLE
On a vu, dans le chapitre précédent, quel était le sort affreux des chrétiens captifs en Barbarie, depuis la seconde moitié du xv® siècle, quels travaux et quelles misères ils avaient à endurer, quelles tentations à repousser, et Ton a remarqué le dévouement admirable avec lequel les Trinitaires, les Pères de la Mercy et les Lazaristes s'étaient tour à tour consacrés à racheter et rapatrier les uns, et à consoler et secourir les autres, qui restaient sur la terre de servitude. On s'est efforcé de remettre en pleine lumière ces humbles moines, trop oubliés et méconnus de nos jours, qui, au prix de mille fatigues et dangers, au risque de leur liberté et parfois de leur vie, allaient porter secours à ces esclaves chrétiens, détenus dans les bagnes ou sur les galères d'Alger, de Tunis ou de Salé (Maroc) et qui, poussés au désespoiu, en venaient souvent à renier le Christ. Plusieurs, entre autres les Pères Lazaristes Le Vacher et Montmasson, cueillirent, sur ce champ de
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travail cl de lutte contre la fvrannie turque, les palmes du inartvre.
Je voudrais, maintenant, à l'aide de documents conservés aux archives du ministère des Affaires étrangères et de deux livres publiés récemment S reprendre Tétude de ce sujet au point où nous l'avons laissée, c'est-à-dire à l'année i()83 et, cette fois, montrer le r(Me plus important que jouèrent les consuls ou les envovés extraordinaires du roi de France en Alger.
Il faut remonter un peu plus haut, pour expliquer l'intérêt politique et commercial que la France avait dans cette partie septentrionale de l'Afrique, appelée le Maj^reb. Les deys d'Alger, les beys de Tunis, Salé et de Tripoli, sujets du sultan de Constantinople, disposaient alors de la marine la plus formidable qu'on connût sur la Méditerranée. Le premier, à lui seul, avait 73 à 80 galères ; si l'on y ajoute celles de Salé, Tunis et Tripoli, et la flotte des Turcs, on arrivera au chiffre de 250 à 300 voiles pour le total des forces maritimes des musulmans. Seules les flottes d'Espagne et de Venise étaient en état de leur tenir tête ; mais la marine de la France n'existait pas encore et les côtes de la Provence et du Bas- Languedoc étaient exposées sans défense aux incur-
' Deslandres, V Ordre des Trinitair es pour le rachat des captifs^ 2 vol. in-8o. Paris. 1903. Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique septentrionale. Paris, 1903, iii-4».
sions et aux razzias de ces hardis corsaires. Les navires marchands de Marseille et de Bordeaux n'eurent pas moins à en souffrir. Les dommages se montaient chaque année à des centaines de mille livres de marchandises et à des milliers de Français, capitaines ou matelots, ouvriers ou paysans.
Aussi comprendra-t-on que François F"", déjà allié de la Porte Ottomane (depuis 1325), dès qu'il apprit la nomination, par le sultan Selim II, de Barberousse au poste de capitan-pacha, c'est-à-dire amiral des flottes musulmanes, s'empressa de se concilier son appui contre Charles-Quint. L'Espagnol, en effet, était l'ennemi commun, c'était la puissance la plus redoutable pour les mulsulmans d'Afrique. Depuis 1303, il avait conquis Mers-el- Kebir, Oran, Bougie ; il fut maître de Tripoli jusqu'à 1331, et de Tunis jusqu'à 1374.
Ce fut le terrible Barberousse qui fit les premières avances, en envovant à François F*", l'année même OÙ il fut promu au rangde capitan-pacha (juillet 1333), un ambassadeur avec de riches présents ; l'année suivante, une trêve de trois ans était conclue entre le Roi très chrétien et le bey musulman, (|ui assurait la sécurité à nos navires et à nos commerçants trafiquant dans le Magreb. En février 1336, la régence d'Alger était comprise dans les capitulations de la France avec la Sublime Porte; l'article 10 stipulait la mise en liberté de tous les captifs des deux Etats
et défendait aux corsaires turcs de faire prise sur les marchandises ou les personnes de la nation fran- <;aise. On sait, par Thistoire générale, combien les descentes de la flotte turque sur les côtes de Calabre iirent une utile diversion à l'invasion de Charles- Quint en Provence.
Ce ne fut pas seulement l'intérêt politique, mais le commerce français qui profita de ce premier traité d'alliance franco-algérien. Les marchands et marins de Provence fréquentaient depuis longtemps sur la côte opj)osée d'Afrique, soit pour la pêche du corail, soit pour le commerce des cuirs et laines. Par ce traité, la France obtint une première concession en Afrique. Deux marchands, de Marseille, Thomas Linché (un Corse, nommé le Lincio) et Carlin Didier s'étaient associés pour la pêche du corail dans le golfe de Stora. Forts du consentement de la Porte, ils traitèrent avec les cheiks maures du pays et établirent le Bastion de France, qui a joué plus tard un rôle important dans nos relations avec Alger*. C'était une maison ou magasin, qui servait de dépôt pour le corail ou les marchandises de trafic ; il était entouré de murailles et de fossés, qui pouvaient les mettre à l'abri d'un coup de main; un chenal de 7 à 800 mètres menait à l'étang du Bas-
* Ce poste se trouvait, à 6 ou 8 kilomètres à l'est de la Galle, entre Guerra el Mella elle cap Mzera. Voyez le Guide Joatme^ en Algérie, route d'Alger à Philippeville.
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tion, qui servait de refuge aux bateaux corail leurs.
-Un peu plus à TEst, rétablissement des Génois à l'île de Tabarka gênait beaucoup les entreprises des Marseillais. A la faveur de la mort d'André Doria, la Compagnie française d'Afrique y prit pied et cela devint la concession du Cap Nègre (1604), qui leur servit pour le commerce des grains, des laines, des cuirs et de la cire. On y péchait aussi le corail. Ce comptoir ne fut supprimé qu en 1814, sans que jamais d'ailleurs la France eût renoncé à ses droits.
Tels furent les premiers bénéfices que la France retira de Talliance franco-algérienne conclue par François I". Mais cent ans après, à Tépoque où la puissance de la Porte Ottomane commença à décliner, le naturel des corsaires barbaresques reprit le dessus et, oublieux des anciens traités, ils se mirent à courir sus à tous les navires marchands, même français, et provoquèrent les doléances des commerçants provençaux. Le cardinal de Richelieu comprit que la sécurité de notre commerce, dans la Méditerranée, ne serait assurée que lorsque ces nids de pirates seraient détruits ; malheureusement notre marine de guerre, sous son gouvernement et celui de Mazarin, était encore rudimentaire et incapable de se mesurer avec la flotte barbaresque. De là, pendant un demi-siècle (1G33-1G90), une politique hésitante, et par suite inefficace, consistant en alternatives de démonstrations navales et de négociations.
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On a vu, |)ar noire précédent récit, que l'apparition de nos vaisseaux de guerre devant Alger avait eu pour conséquence fatale le massacre de nos consuls, aumôniers et nationaux, et un redoublement de rigueur dans le traitement des esclaves. Nous allons assister, celte fois, à une série de négociations, ayant pour objet la paix maritime et surtout le rachat des captifs
Rappelons d'abord comment se faisait le triage j des prisonniers et à quels travaux ils étaient forcés.
; Dans un premier lot, on plaçait les gens de mar-
I que : gentilshommes et officiers, prêtres et religieux.
\ C'est parmi eux que le dey, le pacha et Tagha, ou
chef de la milice, faisaient à tour de rôle leur choix; • ces dignitaires réservaient aussi, pour leur harem,
' les plus belles captives. Un second lat, le plus nom-
breux, se composait des capitaines de navire, patrons de barque, chirurgiens, pilotes et matelots, qui devenaient les esclaves du corps de la milice. Ceux-ci étaient envoyés au beylik ou bagne de Vodjak ^ d'Alger et employés au service de la marine. On tenait un registre exact de ces esclaves pujjlics. Le reste, qui consistait en laboureurs et artisans, écri-
« On appelait ainsi lo gouvernement d'Alger.
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A'ains ou ouvriers d'art, était conduit au badistan ou marché. Le capitaine du navire corsaire les remettait au crieur public, avec le procès-verbal de la capture et une note personnelle. Au jour fixé, la vente à Tencan avait lieu en public. Les marchands faisaient mettre Tesclave tout nu,' pour voir s'il n'avait pas quelque tare, on lui faisait ouvrir la bouche pour examiner sesdents,on lui faisait porter des fardeaux, tout comme on fait encore au Maroc pour la vente des nègres. Dans ces marchés, on n'avait cure des liens de famille qui unissaient les captifs. On se fera une idée des déchirements produits par cet abominable trafic, d'après l'extrait suivant d'une comédie de Cervantes ^ qui, ayant été lui-même esclave à Alger, en fut souvent le témoin indigné, mais impuissant.