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une plus grande extension en Espagne, leur supérieur résidî^it à Huete (Castille), ndais ils avaient à Paris un vicaire général, qui dirigeait les affaires de larédemption des captifs français. Ce vicaire, en 1690, était le R. P. Jacques Moissant, qui traitait directement avec le ministère de la marine. Louis XIII, qui les avait en particulière estime, les avait chargés "^
par un arrêt du Conseil du rachat des captifs au S?
Maroc, et avait ordonné aux évêques de lever des C
aumônes dans tout le royaume au profit de Toeuvre. 3
Une fâcheuse rivalité, allant jusqu'à la jalousie, «*
s'éleva bientôt entre ces deux ordres, animés des mêmes intentions, mais qui s'étaient malheureusement imbus des passions et des préjuges des deux nations chez lesquelles ils se recrutaient. Charles- Quint avait déjà dû intervenir comme arbitre et conclure entre eux une sorte de traité de paix (1527). Le grand Conseil du roi de France, à son tour, rendit, le août 1638, un arrêt, qui ordonnait que la France fût partagée entre les deux ordres rédempteurs pour les quêtes. On tira au sort les provinces "^ où chaque ordre collecterait. Les Mercédaires obtin- Z^ rent la Bretagne, la Guyenne, le Languedoc et la Pro- 3y vence. Aux Trinitaires échurent TIle-de-France, TOrléanais, la Normandie, la Picardie, la Champagne et la Bourgogne. Paris, la capitale, restait indivis. A la fin du xvii® siècle, le général des Trinitairçs résidait à Fontainebleau; l'ordre ne comptait pas
moins de cent cinquante maisons en France et avait été autorisé à faire des quêtes dans tous les diocèses pour l'objet en question. Ils étaient secondés dans cette tâche à Marseille par les Pénitents blancs, chargés des opérations de change des monnaies, car les maîtres d'esclaves, en Algérie, ne recevaient en paiement que les piastres mexicaines ou sévillanes. C'était également le bureau des Trinitaires, à Marseille, qui assurait le passage des agents rédempteurs et nolisait un navire pour ramener les captifs libérés. Il paraît que l'abondance même de leurs ressources avait donné lieu à des abus; car le Parlement de Provence rendit un arrêt (30 juin 1684), confirmant diverses transactions passées auparavant entre les prieurs de l'ordre et les magistrats de la ville, concernant la régie des aumônes destinées au rachat des esclaves. Ainsi, la convention de 1602 stipulait que la caisse serait déposée dans l'église de la Sainte-Trinité et fermée par une serrure à trois clefs; chacune remise à l'une des parties intéressées. On ne devait l'ouvrir que lorsque le supérieur ordonnerait ÎUw de faire une rédemption générale. D'après celle de
1627, les Pères quêteurs ne devaient rien promettre aux esclaves libérés, sans la participation du prieur. Les gratifications devaient leur être remises, seulement après qu'ils auraient assisté à la procession ^
* Voyez aux Archives des Affaires étrangères le carton du Rachat des captifs. Arrêt du parlement de Provence, 1684.
A ces deux ordres rédempteurs vinrent se joindre au XVII® siècle les Lazaristes. Le besoin de secours aux captifs se faisait sentir ; car, soit par l'effet de Texcès des richesses, soit plutôt par suite des divisions et procès entre les deux ordres rivaux, ils s'étaient bien relâchés de leur zèle. Saint Vincent de Paul, alors qu'il était précepteur des enfants de Philippe de Gondi, général des galères, avait songé d'abord à proposer au roi de France, comme le cardinal Ximenès Tavait fait jadis à Charles-Quint, de réduire Alger et Tunis par la force ^
Ayant été lui-même esclave dans cette dernière ville, il éprouvait comme Cervantes une profonde commisération pour les captifs des Barbaresques et constatait, en 1654, que les Mathurins avaient depuis tantôt dix ans discontinué leurs rédemptions. Il conçut donc le projet de les secourir, dans l'intervalle des rachats, c'est-à-dire d'assister ceux qui étaient malades et de fortifier dans la foi ceux qui étaient défaillants. D'autre part, la supplique des captifs français à Tunis (1631) au roi de France avait ému Louis XIII et la pitié avait gagné quelques grandes dames de la Cour et des bourgeois de Paris. Ayant reçu du roi et de M""® d Aiguillon deux grosses donations, et après avoir envoyé comme éclaireurs deux prêtres de la mission à Alger, le bon M. Vincent organisa la « mission d'Afrique. »
* Projets présentés en 1620 et end 653.
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IT2 KH.VNCE, «IHRISTIAMSUe ET CIVILISATION
Elle avait pour objet, moins de faire des lédemptions que d'exercer le ministère de prédication, des sacrements et «le la charité auprès des esclaves à AIffer, Tunis et autres lieux de Barbarie. Outre les secours moraux, les Lazaristes organisèrent un service de cori-espondance entre les captifs et leurs familles qui restaient souvent longtemps sans nouvelles. Quoique le rachat ne fût pas leur objet propre, ils v contribuèrent néanmoins souvent de leurs aumônes; saint Vincent de Paul, dans les <iuinze dernières années de sa vie, ne dépensa pas moins de un million de livres pour délivrer environ douze cents esclaves (i6i3-60).
Painii ces esclaves, il y en avait un bon nombre qui étaient grecs ou protestants. « Les provinces maritimes, lit-on dans les actes du Synode national (le Jargeau (KilO;, font de grandes plaintes sur la nmltitude des captifs, qui sont dans les chaînes à Alger, Tunis, Salé et autres lieux de Barbarie. » Il y avait, en outre, à Salé (Maroc) un assez grand nombre de réformés faisant du négoce, qui avaient écrit aux Pays-Bas pour avoir un prédicateur'. L'idée la plus naturelle était de demander les bons offices des Trinitaires et, en 1644, on s'adressa au Père Héraut, qui allait partir pour un voyage de rédemption en Barbarie ; mais, soit qu'on n'ait pu rassembler les sommes d'argent à temps, soit à
' Mercure historique, n» 1699.
cause des scrupules des moines rédempteurs à
racheter des hérétiques, l'aflFaire n'aboutit pas. En
général, les religieux français ou espagnols avaient
pour principe de ne racheter que les captifs de leur
nation et de leur religion. A défaut des Trinitaires,
on aurait pu recourir aux agents du roi de France,
mais ceux-là avaient reçu des instructions formelles ^
du ministre de la Marine, à savoir de ne racheter ^
les protestants qu'à condition qu'ils abjurassent. Or, C
il y a peu d'exemples d'apostats parmi eux. « Les 3
religionnaires français, écrit Du Sault, persévèrent •*
dans leur entêtement, le préférant à leur liberté. » !I
Noble entêtement, qui mérite l'admiration plutôt 3
que le blâme !
Les synodes des Eglises réformées ordonnèrent des quêtes générales pour le rachat de ces pauvres captifs. Le produit devait être adressé, avec la liste des noms des esclaves, à l'Eglise de Paris, pour ceux qui étaient originaires de Bretagne, Normandie, Anjou, Berri, Ile-de-France; à l'Eglise de La S
Rochelle, pour ceux de Saintonge, Poitou, Basses- Pyrénées et Béarn; à celle de Lyon, pour ceux du Haut-Languedoc, Ce venues, Vivarais, Dauphiné. De %
1657 à 1683, les Eglises réformées de Franco ne fournirent pas moins de trois mille cent soixante et dix-sept livres pour cette œuvre. C'étaient des capitaines de la marine marchande ou des négociants qui, à certaines occasions, prenaient les fonds
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et se rendaient en Barbarie, « avec un ordre du Roy, » pour opérer le rachats Après la révocation de l'Edit de Nantes, ce furent les protestants, réfugiés en Angleterre et aux Pays-Bas, qui- continuèrent à s'occuper des captifs en Barbarie, et en outre, hélas! de leurs coreligionnaires condamnés aux galères du roi de France.
La même sollicitude pour les captifs, qui avait inspiré les fondateurs des ordres religieux, anima aussi un grand nombre de princes français au xvi® et xvii*^ siècle. C'est ainsi qu'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, dans le traité qu'il conclut en 1559 avec Moullay-Abdallah el Gatib, sultan du Maroc, et dont le bénéfice devait s'appliquer, non seulement à ses sujets, mais à ceux du roi de France surtout, avait fait insérer l'article suivant :
« Tous les Français, qui dépendent du Prince des
croyants, pourront être rachetés, moyennant une
iZ^t rançon de 91 onces lourdes par tête... Cependant,
on ne peut empêcher personne d'avoir un esclave français dans toute l'étendue du pays. Lorsque des Français amènent des captifs de Castille ou de
* M. Mostpczat, pasteur à La Rochelle, et M. Roy. négociant, s'occup^ront avec zi'le de celte rédemption des captifs réformés.
Portugal, notre maistre leur donnera en échange des captifs français ».
Au XVII® siècle, lorsque Colbert eut organisé notre marine de guerre, ce furent des chefs d'escadre, comme Duquesne ou Tourville, qui furent chargés d'exiger par la force la libération des captifs. Après la démonstration navale faite par Tescadre française ^
devant Alger, le chevalier de Tourville, dans le ^
traité conclu au nom de Louis XIV avec les « Pacha, C
Dey, divan et milice d'Alger, » fit insérer des clauses J
en faveur des captifs. L'article 4 stipulait l'échange •*
« des Français détenus esclaves dans le royaume Z
d'Alger et de ceux de la milice dudit royaume qui -^
sont sur les galères de France. » L'article accor- ;;
dait la liberté immédiate à tous les Français, pris C
par les ennemis de l'empereur de France « qui ■»
seraient conduits à Alger et autres ports dudit royaume, et ils ne pourraient pas être retenus en esclavage, même au cas que les vaisseaux de Tripoli et de Tunis ou autres lieux, en guerre avec l'empereur de France, missent à terre des esclaves fran- ' çais. Ceux-ci devaient être rachetés au meilleur 5 prix possible. D'après l'article 12, les étrangers, J^ passagers trouvés sur des vaisseaux de France, ni pareillement les Français pris sur des vaisseaux étrangers ne pourraient être faits esclaves, sous quelque prétexte que ce fût. »
* Comte Hector de Castries, oiiv. cit., pièce XXXII bis.
Quand la paix fut conclue (23 avril 1684), ce furent les consuls de P>ance à Alger et à Tunis, qui furent chargés par le Roi, de concert avec les religieux rédempteurs, de s'employer au rachat des captifs. Ce fut dès lors considéré comme une afiPaire d'État. L'exercice du consulat d'Alger, d'abord confié à des Lazaristes (l(i4(5-1033) \ ayant soulevé de graves objections de la part de la congrégation de la Propagande, qui considérait leurs fonctions commerciales comme incompatibles avec les obligations d'un religieux, il fut attribué à des laïques.
Le premier de ces consuls, André PioUe, nommé à Alger le 9 février 1683, fait allusion aux grandes l'cssources dont les Lazaristes, ses prédécesseurs, avaient disposé pour cet objet et qui lui faisaient défaut.
(( Ce sont, écrit-il à Seignelay, ministre de la Marine, le 11 octobre de cette année, les coutumes que les Pères de la Mission ont établies dans ce pays lorsqu'ils ont occupé le consulat. Encore en donnaient-ils bien davantage pour se faire des amis à la Puissance. Ces missionnaires le pouvaient faire : ils ont seize mille livres et tant de pension de trois personnes de Paris ])our le rachat des pauvres esclaves-. »
* Voyez, au cliapitre précédent, ce que nous avons dit de MM. Jean Bureau, Dubourdieu et des frères Le Vacher.
* Il s'agit de deux caravelles algériennes., qui avaient été
Il ressort du traité dont nous venons de parler, de celui conclu par le capitaine Marcel avec le dey d'Alger (19 septembre 1687), de celui conclu avec le bey de Tripoli (1693) et des instructions données à Denis Du Sault, gouverneur du Bastion de France, pour obtenir Texécution complète de ces traités, que cette rédemption des esclaves fut la grosse préoccu- j
pation du gouvernement français. II n'y avait pas là Z
seulement un motif d'humanité ou de religion, mais 5t^
un intérêt grave pour notre marine, tant marchande J
que militaire ; en effet, les deux tiers des esclaves étaient capitaines, patrons de barque, pilotes ou s
matelots, et notre marine, alors, n'avait pas trop de J
toutes ses forces, pour lutter contre les marines *
•rivales d'Espagne ou des Pays-Bas. ~ Z
Quelques articles , choisis dans les instructions *
données au capitaine Marcel, mettront en pleine |t
lumière l'objet poursuivi dans ces rachats. m
« Article Premier. — II commencera par rede- j
mander en échange de ces bâtiments les 112 Français, qui étaient sur les bâtiments retenus dans le port d'Alger, lors de la déclaration de guerre; plus 2
24 esclaves.
Art. 3. — Il travaillera ensuite au rachat des esclaves qui resteront, à quoi Sa Majesté lui a permis
prises parles vaisseaux du Roi. 11 ne fallut pas moin s de 2 missions extraordinaires de 3 ans et demi pour obtenir l'exécution complète du traité Marcel. (Voyez la lettre de Du Sault au ministre, 27 mai 1693).
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nS KRANt.K, t:HRISTI.\MSME ET r.IVILISA.TII'N
rcin|iiojt'i' la valeur eslimée dos bâtiments et effets -cleiuis dans ledit port. Et comme ils se monteront l une somme considérable, que les Pères de la Mei-c^, (ui s'embarqueront avec lui , porteront près de )0 000 livres et qu'ils seront suivis par les Mathunns, ia Majesté espère qu'il ramènera un grand nombre le si's sujets, et au moins Ions les matelots.
AiiT. H, ^ Le sieur Marcel aura une application >arliculièrf ù rechercher les petits garçons, qui sériaient de mousses sur les bâtiments pris, que les Tuifs cachent avec soin dans le dessein de les en- ■a};er rlans la suite à renier et de renvoyer à bord es esclaves, aussitôt qu'ils auront été rachetés, pour ■vitcr toutes sortes d'inconvénients.
Art. 9. — Il demandera la liberté des 26 Français' .-t 25 tilles ou femmes de la religion prétendue •éformée, qui ont été pris dans la Manche, en 1687, iurdes bâtiments hollandais, étant sortis du Royaume )0ur passer en Angleterre, aux termes de l'article !2 lu traité de lG8i. »
On voit, par une lettre du capitaine Marcel au uinistre, du i4 février 1690, que le consul d'Anjleteri-e, de son cftlé, avait racheté ces captifs des leniers de l'aumône, et comme ces infortunés ne se ;ouciaient pas de retourner en France sous le régime les dragonnades, ils avaient prié ce dernier d'obtenir lu dey le permis d'embarquement sur un navire briannique, ^fais, chose Iriste à dire, sur un veto de
renvoyé français, qui les revendiquait comme appartenant au Roi, quelle que fût leur religion, cette permission leur fut refusée et ils restèrent en esclavage. Exemple admirable de fidélité à leur croyance !
Voyons, maintenant,^ comment s'effectuait le rachat des captifs. Dès que le navire, portant les agents de la rédemption, était signalé en rade, le dey d'Alger faisait tirer le canon en signe de réjouissance et, pendant vingt-quatre heures, on retirait aux esclaves du beylik l'anneau de fer qui entravait leur jambe. Une fois le navire amarré au quai, on lui enlevait le gouvernail et les voiles, de peur qu'il ne prît le large, avec des fugitifs qui n'eussent pas payé la rançon. Quand les libérateurs étaient des religieux, ils payaient une « lune » c'est-à-dire un mensuel d'une piastre à tous les esclaves de leur nation, pendant tout le temps que duraient les pourparlers. Le dey faisait d'abord racheter cinq de ses esclaves qu'il choisissait parmi les plus inutiles, — c'étaient en général les invalides, — et qu'il vendait fort cher. Pour les esclaves du beylik, ils étaient souvent échangés contre des Turcs, qu'on ramenait des galères de Toulon. Quant aux esclaves des particuliers, il fallait marchander, et souvent très longtemps, car il n'y avait point de tarif.
Le prix dépendait de trois causes : la loi du rapport entre l'offre et la demande, la qualité et les aptitudes des captifs et les circonstances de la cap-
182 FHANCb:, CHRISTIANISME ET CIVILISATION
choU'i' (l(»s captifs français. Ces rédempleurs, iiuinis (ruii passeport du roi de France, n'avaient pas moins de 90 000 livres dans leur bourse, à cet effet. — « J'écris aux Pères de la Mercy de s'entendre avec vous, écrivait Seif^nelay au capitaine Marcel, pour l'emploi des deniers ^ » Ils ne purent quitter Mai'seille que le 25 février et débarquèrent à Alger, le 16 mars 1690. Ils trouvèrent cette ville-ci agitée par des bruits de guerre et furent cinq jours sans pouvoir rien faire. Enfin, le 23 mars, la paix fut conclue entre le dey et le ca])itaine, et puis ratifiée par la milice ; les opérations de rédemption s'ouvrirent le V avril.
On échangea d'abord 90 Turcs, contre autant d'estZ. claves français. Ensuite, conformément aux instruc-
tions du ministre de la Marine, on racheta les officiers, mariniers et matelots portés sur le rôle et enfin 3 les non-marins. Mais que d'obstacles imprévus, que
de vicissitudes rencontra cette libération î Le H avril, le bruit courut que plusieurs captifs s'étaient enfuis à la nage et avaient été recueillis à bord des chaloupes des vaisseaux français en rade. Aussitôt, leurs maîtres de courir au Divan pour se plaindre et de faire retentir Alger de leurs doléances ; la population maure s'agite et s'indigne : on crie ; « A mort, les chrétiens ! » Le dey, toujours inquiet des sentiments de la milice et craignant une émeute, fît venir le capitaine Marcel et le menaça, si Ton ne rendait pas
'Instructions au capitaine Marcel du 9 février 169(^,
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les fugitifs, de rompre la négociation^ et haussa la rançon des officiers prisonniers de 800 à I 200 livres.
C^est là sans doute ce qui explique le fait mentionné par Tauteur de V « Histoire des Pères de la Mercy » racontant que cette année ils ne purent racheter que 150 esclaves et repartirent pour la France, la douleur au cœur, de n'avoir pu procurer la liberté aux 900 qui restaient en servitude. Il est vrai que bientôt après arriva le P. Grégoire de la Forge, vicaire général des ïrinitaires, qui en racheta une centaine (1690).
Quelques années avant, on avait vu arriver, sur ce marché aux esclaves d'Alger, un laïque français, qui allait rendre les plus grands services à cette double cause, si étroitement unie : Tinfluence française et la rédemption des captifs. Il s'agit de Denys Du Sault. Rayonnais, après avoir exercé quelque temps les fonctions de directeur de la gabelle dans sa ville natale, il avait été choisi par la compagnie du Bastion de France, en Algérie, qui, comme on sait, exploitait depuis la fin du xvi® siècle les pêcheries de corail sur la côte entre Bougie et Philippeville.
* Ces évasions de captifs à bord de nos vaisseaux étaient l'objet de réclamations fréquentes du Divan, qui les assimilait à des vols de propriété. Louis XIV, d'autre part, maintenant le principe, admis par les Levantins « de regarder les vaisseaux battant son pavilloncomme un asile où les esclaves fugitifs étaient en sûreté. » (Lettre de Pontchartrain à Vauvré, 18 juillet 1797.) Néanmoins, dans le cas actuel, il fallut donner l'ordre à nos officiers de marine, de ne pas favoriser ces évasions.
C'était un commerçant avisé et bon administrateur et qui, connaissant bien le caractère des Algériens, avait su gagner leur estime et leur confiance. De 1684 à 1720, année de sa mort, il ne négocia pas moins de sept traités de paix ou de commerce avec le Divan d'Alger. C'était d'ailleurs un homme compatissant; il parvint, pendant sa gérance, à délivrer 15 000 captifs et légua par testament, 30000 livres pour la rédemption des esclaves. Louis XIV, qui se connaissait en hommes, lui avait particulièrement recommandé cette afTaire.
Il se mit aussitôt en rapport avec les Trinitaires, afin de s'assurer le précieux concours de leur expérience et de leur zèle : « J'ai vu en passant à Fontainebleau, écrit-il à Pontchartrain*, le général des Mathurins qui m'a assuré avoir donné de bons ordres afin que le religieux qu'il a nommé pour la province de Flandre me vienne joindre avec 21 000 livres, que leur administrateur avait en caisse; j'ai pris une rescription sur le marchand qui est à Ca- •^l^f dix, pour le restant du fonds dont nous trouvons
à disposer, afin qu'elle augmente le rachat. » En !' eflfet le Trinitaire délégué par le supérieur, le
rejoignit à Toulon porteur d'un crédit de 22 000 livres sur un banquier, qui lui tint la partie en piastres.
Les opérations du rachat commencèrent à la fin
* Lette du 15 avril 169K
d'août. Des 800 esclaves laissés par les Trinitaires en 1690, 350 avaient été enlevés par la peste, il en restait à Alger environ 440. Mais les esclaves étaient alors devenus si rares qne le prix moyen se montait à 260 piastres, soit 975 livres, ce qui est un prix très élevé. Du Sault écrivait à Pontchartrain, d'Alger, 30 décembre, en s'excusant de n'avoir pu retirer un plus grand nombre d'esclaves. « Les meilleurs matelots qui sont ici, disait-il, sont les esclaves français, les plus propres à ces barbares, tant parce qu'ils sont plus actifs au service, qu'ils ont la facilité du français, plus en usage. La peste a enlevé 2 000 esclaves ; ce qui fait qu'ils sont chers, parce que tous les musulmans ne peuvent avoir aucun serviteur de leur loi, à cause des femmes. Et quand un particulier peut avoir 200 piastres (780 livres), il achète un esclave tan4i pour l'utilité que pour la ■ grandeur. Le dey lui même n'a point d'autres domestiques que des esclaves chrétiens. »
Les Espagnols disposaient alors, pour la rédemption, de fonds beaucoup plus considérables que les Français; M. Deslandres^ estime que, tandis que « les nôtres rachetèrent des captifs par escouade, les premiers en emmenaient des escadrons. » En mai 1690, par exemple, les Pères de la Rédemption d'Espagne, sans doute des Pères de la Mercy, apportèrent 300 000 piastres, c'est-à-dire environ
* Ouvrage cité.
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1 128 000 livres, et ils libérèrent pendant sept ans S'iOO esclaves de toute nation.
On sait, d'autre part, que l'hôpital d'Alger avait été fondé et administré par des Trinitaires espagnols. Or, après le martyre du P. Montmasson lazariste*, ce fut un religieux de cette nation, le P. Glanola, qui fut nommé par le Pape vicaire apostolique en Barbarie il" juin ItJOO;. Ce fait, envenimé parla rivalité qui existait entre les deux nations, fut la cause d'un grave conflit avec les Lazaristes, qui donna fort à faire à notre consul d'Alger.
Les prêtres de la Mission, qui avaient pris à cœur leur tâche apostolique et dont plusieurs avaient payé d(» la vie leur zèle pour les intérêts français, obtinrent du Saint-Siège, après trois années de (léniarclies, la restitution de cette charge. InnocentXII nomma, (mi septembre 1693, vicaire apostolique pour Alger et Tunis, le P. Laurence (de Tréguier), lazariste. Le P. Gianola lui céda la place, non sans dépit, mais en partant lui joua un mauvais tour. Désireux de* plaire à ceux de sa nation, il racheta une vingtaine d'esclaves au prix de 4S00 piastres et, n'ayant pas de quoi solder leur rançon, les emmena sur sa parole d'envover la somme dès son retour en Espagne.
Ce qui est extraordinaire et qui ne peut s'expliqm • que par le crédit acquis par les Espagnols, grâce i
' Annales des Prêtres de la Mission. Années 1639 à 1699.
FRANCE ET RÉDEMPTION DES ESCLAVES, ETC. j87
leurs fréquentes rédemptions, c'est que les autorités d'Alger, d'ordinaire aussi méfiantes qu'avides, aient laissé le P. Gianola partir avec ces esclaves sur parole. Cependant au bout de quelques mois, ne voyant pas venir la rançon promise, le Divan, sur les réclamations des propriétaires des esclaves, réclama la somme au nouveau vicaire apostolique, le P. Laurence. Celui-ci déclina toute solidarité, dans cette ajÇfaire, avec son prédécesseur et, menacé de se voir arrêté, se réfugia au consulat de France. Le dey, devant qui le litige fut porté, décida (1^"^ février 1694) que le P. Laurence était responsable de la dette P. Gianola. N'avaient-ils pas tous deux agi en qualité de vicaires apostolique?
Le P. Lazariste, très inquiet, écrivit lettres sur lettres : au secrétaire de la Propagande à Rome, à son supérieur et au comte - Forbin à Paris, pour demander secours. Le Pape ordonna que la dette fût acquittée par les Trinitaires espagnols, à leur prochain voyage à Alger. Là-dessus les religieux et leurs compatriotes, prenant fait et cause pour le P. Gianola, s'indignèrent et refusèrent de céder.
La querelle s'envenima encore par un conflit do juridiction. Le vicaire apostolique renvendiquait la juridiction sur les Trinitaires célébrant la messe dans les chapelles des bagnes et le contrôle sur la gestion de l'hôpital d'Alger. Les Trinitaires, de leur côté, se refusaient énergiquoment à cette prétention,
i88 FRANCE, CHRISTIANISME ET CIVILISATION
qu'ils considéraient comme une usurpation sur leurs privilèges. N'avaient-ils pas été, depuis des siècles, I les administrateurs de cette maison hospitalière | fondée par Tun d'eux ?
Mais ce qui est étrange, c'est que ces religieux, malgré leur vœu d'obéissance, sollicitèrent l'appui du consul d'Angleterre, nation hérétique, pour | défendre leurs droits contre le vicaire apostolique j français et contre le Pape même ! Ils suscitèrent au P. Laurence toutes sortes de difficultés. « Les Trinitaires espagnols, écrivait-il à Pontchartrain, voudraient par leur avanies me forcer à quitter Alger et réunir le vicariat à l'administration de l'hôpital. Et cela serait funeste aux intérêts des esclaves français toujours nombreux ici et qui dépendraient du consul anglais'. »
A cette même date le consul de France, René Lemaire, informait le ministre de la Marine que les Trinitairos espagnols, administrateurs de l'hôpital, ont obtenu du dey un passeport pour faire une rédefnption qui doit venir sur un vaisseau anglais. Elle arriva en effet le 21 mars, mais le chef des rédempteurs espagnols refusa d'acquitter la dette de Gianola. Le P. Laurence eut beau exhiber l'ordre du Saint-Siège, les frères espagnols arguèrent de faux la lettre apostolique et subordonnèrent l'autorité du Pape à celle du Divan. Le vicaire lazariste, de plus
* Lettre du 15 février 1694.
en plus inquiet, et ne pouvant opposer à Tautorité du consul d'Angleterre celle de notre consul, alors en disgrâce auprès du dey, écrit derechef une lettre pressante au ministre de la Marine en le priant d'agir directement sur la puissance d'Alger. Le 27 septembre, sur le refus du nouvel administrateur de rhôpital, un Trinitaire espagnol, le Pape écrit une lettre personnelle au dey, Tassurant que la dette en question incombe à la rédemption d'Espagne. Bref, après six années de démarches et d'intrigues, ces derniers durent s'exécuter (1699).
Il y avait évidemment une cause politique, qui aggravait encore la rivalité entre Trinitaires et Lazaristes. C'était l'époque où l'Espagne était liguée avec rAngleterre et les Pays-Bas contre Louis XIV. Tandis que nos Lazaristes d'Alger étaient à couteaux tirés avec les Trinitaires espagnols, nous étions au mieux avec les Rédempteurs du Portugal. La correspondance consulaire nous apprend, en effet, que le 22 août 1694. René Lemaire, notre consul, c< faisant pour les Pères de la Rédemption du Portugal, conclut avec le dey, Divan et milice d'Alger, une convention accordant aux premiers la sauvegarde des puissances barbaresques, et toute facilité pour racheter les esclaves de leur nation (art. 8). »
L'article 7 portait à 3 pour 100 le droit d'entrée à percevoir sur l'argent qu'ils importeraient et à 6 pour 100 le droit sur les marchandises. Enfin, le
<lc»v promit dv ne pas les inquiéter à cause de quel* (jue Turc, qui se serait fait chrétien, quelque part i (|ue ce fût clans la chrétienté. J
Le consul de F'rance ne s'occupait pas seulement de ses nationaux captifs, mais sa sollicitude s'étendait à tous ceux qui n'avaient pas de consul de leur nation à Alger. Or, il n'y avait alors que trois puis-* sauces qui y eussent un consul ; la F'rance, les Pays-Bas et l'Angleterre. Dans tous les traités conclus par nous, depuis 1684 jusqu'à la fin du siècle, avec le dev, on trouve des clauses concernant la libération d'esclaves étrangers.
L'article 12 du traité Tourville (26 avril 4684) |)orte :
« Ainsi les étrangers passagers trouvés sur les vaisseaux français, ni pareillement les Français pris sur les vaisseaux étrangers ne pourront être faits esclaves sous quelque prétexte que ce soit. »
L'article 13 du traité Marcel (19 septembre 1689) reproduit l'article précédent en y ajoutant : a à moins qu'ils ne soient engagés sur ces vaisseaux comme matelots ou soldats et pris les armes à la main. »
L'article 2i) est très important au point de vue de Texlension de notre influence. « Le Père de la mission, dit-il, qui fait fonction de vicaire apostolique à Alger, pourra avec ses confrères assister les esclaves qui sont dans ledit royaume, même dans les bagnes du pacha et du dey. Seront les
missionnaires, de quelque nation qu'ils soient, regardés comme sujets de TEmpereur de France, qui les prend sous sa protection. »
C'est en vertu de Tarticle 25 que le consul de France, de concert avec le vicaire lazariste, prêtait ses bons offices et au besoin distribuait des secours aux esclaves italiens, espagnols, allemands et môme suédois. Voici, entre plusieurs, un exemple de ce protectorat généreux de la France, qui, en ce cas, s'exerça même en faveur d'esclaves non catholiques.
M. de Sparenfeld, gentilhomme suédois, qui était venu en 1692 à Alger, avait résidé trois mois au consulat en France ; en visitant les bagnes, il avait trouvé plusieurs de ses compatriotes, dont la misère avait excité sa commisération. A son retour, il fit part de sa découverte au roi Charles XI, qui résolut de payer leur rançon. « Je vous prie, écrit-il à René Lemaire, de Stockholm, le 3 août 1694, de la part du roi mon maître, de racheter tous les esclaves suédois qui sont en Alger. Envoyez-moi la liste exacte de leurs noms, prénoms, lieux d'origine, etc. » Et il ajoute : « Surtout qu'il n'y ait pas de Danois, ni de Norvégiens! » On voit par ce trait que l'antipathie entre les deux branches de la race Scandinave ne date pas d'hier. Le consul de France racheta les esclaves et les recueillit dans sa maison ; mais le consur d'Angleterre, l'ayant appris, alla se plaindre au Divan, que des gens d'une autre