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de cadavres ; et à peine arrivée sur le plateau où est ce village, elle y vit déboucher celle de gauche, qui , avec la même valeur, avait obtenu , sur la fin du jour, un pareil succès. Carnot, excédé de besoin et de fatigue, privé de ses chevaux , oe sachant comment se rendre au quartier général , où il sentait que sa présence pouvait être nécessaire pour les dispositions à faire le lendemain, fut rencontré dans cet état
1>ar un détachement de cavalerie, dont e chef lui offrit un cheval , et l'escorta jusqu'à Avesnes, où déjà l'alarme s'était répandue sur son sort. »
Nommé, le 23 frimaire an lî (3 décembre 1793), membre du comité de salut public, il déploya dans ses hautes fonctions toute l'étendue de ses talents administratifs et militaires, et prépara , dans le cabinet , les victoires des . premières campagnes de la révolution.
Chargé seul ou bureau de la guerre, il ne prenait pas même le temps nécessaire pour ses repas , et travaillait jusqu'à seize heures par jour, faisant mouvoir en même temps les quatorze armées qui venaient d'être organisées par ses soins. Sa puissance d'activité était extraordinaire : les plans de campagne, les documents de la volumineuse correspondance avec ces quatorze armées, tous de la main de Carnot, qui n'avait seulement pas de secrétaire, en sont une preuve évidente. L'auteur de cette correspondance n'a pas un seul instant perdu de vue le double but qu'il se proposait d'atteindre : celui de diriger les mouvements militaires, et celui d'entretenir l'enthousiasme et le patriotisme dans les rangs de l'armée. Ingénieux à trouver sans cesse de nouveaux moyens pour enflammer les généraux et les soldats, il savait louer, avec un tact et un discernement peu communs, ceux qui avaient bien mérité de la patrie ; il savait aussi flétrir par un blâme énergique eeux dont les actes appelaient sur eux sa juste sévérité.
Ces immenses occupations lui laissèrent encore le temps de présenter à la Convention différents rapports sur des objets de la plus haute importance.
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Ce fut lui qui proposa la suppression du conseil exécutif, et son remplacement par des commissions particulières; la reprise des quatre places des frontières du Nord , et la reunion de la Belgique à la France. On lui dut aussi I établisssement d'une manufacture extraordinaire d'armes dans Paris, et beaucoup d'autres créations alors indispensables.
On a souvent présenté sous un faux jour les dissidences qui eurent lieu , dans les derniers temps, entre Carnot et Robespierre. On ne s'est pas contenta de les exagérer , on a encore voulu leur donner , pour ainsi dire, un effet rétroactif, en les supposant
f)lus anciennes qu'elles n'étaient. Dans a manière d'entendre la politique, il y avait évidemment désaccord , puisque Robespierre était le chef du parti jacobin , et que Carnot vivait en dehors de ce parti ; mais, pour les principes généraux , pour les moyens révolutionnaires qu'il fallait employer dans le but de soutenir l'énergie nationale et de vaincre la coalition des rois, il y eut accord parmi tous, les membres du grand comité de salut public , et c'est cet accord , unanime sur un même point , qui seul a assuré le triomphe de la révolution française.
« Carnot ne voulut jamais être membre de la société des jacobins, dit M. Tissot , malgré les vives instances qu'on lui fit pour l'affilier à cette société célèbre. Cet éloignement tenait à l'indépendance du caractère, et aussi à une certaine circonspection politique et à des préventions qu'il n'a jamais abjurées. Il ne sentait pas l'immense besoin que la chose publique avait de ce levier populaire. D'autres hommes distingues ont partagé cette erreur : ils n'ont vu que les inconvénients et ont oublié les services. * Absorbé dans ces admirables combinaisons qui , après l'avoir ramenée , enchaînaient la victoire , Carnot n'avait plus que peu de temps à donner aux méditations politiques. Il n'y a donc rien d'étonnant s'il repoussa alors des idées dont il désira la réalisation plus tard, et dont le succès
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aurait empêché de cruels retours.
Lors de la réaction thermidorienne, les anciens membres du comité de salut public ayant été mis en accusation, à l'exception de Carnot , celui-ci prit hautement leur défense, et dans un discours qui produisit une sensation profonde, il déclara que le comité de salut public avait, par sa fermeté, sauvé la patrie, et que, bien qu'il n'eût pas pris part aux actes reprochés à
trusteurs de ses collègues , il ne vouait pas cependant que sa cause fût séparée de la leur : ce généreux dévouement les sauva. Legendre reproduisit plus tard l'accusation et osa demander l'arrestation du vainqueur de "Wattignies ; la Convention allait accueillir cette proposition, quand Bourdon de l'Oise s'écria : ■ Mais c'est « cet homme qui a organisé la victoire « dans nos armées ! » Ces paroles suffirent pour sauver Carnot. Mais sans l'inspiration de Bourdon , c'en était fait de celui dont le génie avait conçu et dirigé cette immortelle campague de 1793 et 1794, campagne de dix-sept mois, pendant laquelle nos soldats ne quittèrent pas un instant les armes, à laquelle aucune autre ne saurait être comparée, et qui offrit pour résultats:
vingt-sept victoires, dont huit en bataille rangée; 120 combats; 80,000 ennemis tués; 91,000 prisonniers; 116 places fortes ou villes importantes et 230 forts ou redoutes occupés; 3,800 bouches à feu, 70,000 fusils, 1,900 milliers de poudre et 90 drapeaux enlevés à l'ennemi.
Débarrassé des intrigues de ses ennemis, Carnot s'associa de nouveau à tous les travaux du comité de salut
Îmblic, et participa à la création de 'école polytechnique et à la réorganisation de l'école de Metz. Il contribua aussi à l'établissement du conservatoire des arts et métiers et du bureau des longitudes, à l'introduction d'un système uniforme pour les poids et' mesures, à l'adoption de la découverte des télégraphes, enfin, à la fondation de l'Institut. Nommé membre de ce corps savant, en 1795, il en fut exclu après
le 18 fructidor, et remplacé par le général Bonaparte ; en 1805, l'Institut le rappela dans son sein , pour l'en expulser de nouveau en 1815.
Après avoir sanctionné par sa signature un nombre prodigieux de nominations dans l'armée, Carnot n'était encore que capitaine à l'époque de la réaction thermidorienne. Ce ne fut que le Tr germinal an ni ( 21 mars 1795) qu'il fut promu au grade de chef de bataillon. Lorsqu'un nouveau système gouvernemental vint remplacer la Convention nationale , il combattit avec chaleur l'institution du gouvernement directorial , qui fractionnait le pouvoir au moment où l'unité paraissait si nécessaire. Il insista, surtout, pour que le renouvellement de l'Assemblée nationale ne fût pas intégral. Appelé à la nouvelle législature par le vote de quatorze départements , il alla siéger au Conseil des Anciens. Nommé membre du Directoire, il se réserva la direction des affaires militaires, qu'il conduisit avec son habileté ordinaire. Dans sa première administration , Carnot avait pressenti le génie de Hoche; dans la seconde, il devina celui de Bonaparte, et c'est lui qui le lit porter au commandement en chef de l'armée d'Italie. On n'a peut-être pas assez répété qu'à cette époque il entretint , avec son illustre protégé , une correspondance très-active.
Vers ce temps , l'épuisement des finances ayant obligé le Directoire et les conseils à prononcer la réforme d'un grand nombre d'officiers , l'odieux de cette mesure tomba sur celui des directeurs qui avait dans son département les affaires militaires.
Carnot se vit alors en butte à d'implacables ressentiments , et ses adversaires politiques surent habilement en profiter comme d'un instrument de vengeance propre à amener les événements que la faction de Clichy préparait dans l'ombre. Le Directoire, menacé par ce parti , et ne pouvant plus compter sur la majorité clés conseils, ne voyait son salut que dans un coup d'État. Carnot seul s'y opposa,
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et cette dissidence amena entre les directeurs une mésintelligence qui lui devint funeste ; la journée du 18 fructidor servit de prétexte pour le proscrire.
Garrot qui, lors de la levée de boucliers du parti clichien , n'avait voulu employer que des moyens légaux de répression, fut compris dans ie même arrêt de proscription qui atteignit ceux qu'il avait combattus. Forcé de quitter la France , après avoir été dépouillé de ses biens , ce ne fut que par sa présence d'esprit et grâce au dévouement de quelques amis qu'il put se soustraire aux persécutions des prescripteurs , dont la haine le poursuivit même sur le sol étranger. Il parvint à gagner la Suisse , non sans courir les plus grands dangers , et se retira ensuite a Augsbourg. C'est de cette ville qu'il répondit au rapport de Bailleul sur te 18 fructidor.
• Mon but , dit-il en terminant , fut « de faire aimer la république, en lui
• donnant pour base une liberté réelle,
• et non consistant dans des expres- « sions dérisoires. J'ai désiré que les « citoyens fussent dirigés dans leur « conduite par des institutions con- « verties èn habitudes , plus que par « les menaces de la loi ; j'ai pensé « qu'il valait mieux laisser les préjugés « se dissiper insensiblement par les « lumières de la raison , que de les « extirper avec violence Je n'ai
• point usé du long exercice du pou- « voir qui m'a été confié pour amas- « serdes richesses, pour élever mes
• parents aux emplois ; mes mains ■ sont nettes et mon cœur est pur. »
Cet écrit porta un coup mortel aux ennemis de Carnot. Peu de temps après le 18 brumaire, son rappel , réclamé par l'opinion publique, fut prononcé par les consuls , et Napoléon s'empressa de lui cou lier le portefeuille de la guerre. Les succès qui signalèrent sa troisième administration ne furent pas moins brillants que ceux qu'il avait obtenus sous le comité de salut public et sous le Directoire. Il sut imprimer aux bureaux une marche toute nouvelle , ramena l'ordre et
l'économie dans les dépenses , Gt plusieurs créations importantes, et réorganisa le bureau topograpbique dépendant de son département. Ses travaux administratifs ne l'empêchèrent pas de cultiver les sciences auxquelles il portait une prédilection particulière : il publia une Lettre du citoyen Carnot au citoyen Bossu , contenant quelques vues nouvelles sur la trigonométrie. Lorsque le vainqueur de Marenço fut de retour à Paris, Carnot lui proposa de décerner à la Tour d'Auvergne le titre de premier grenadier de France, et de transférer aux Invalides les cendres de Turenne.
« Aux braves, disait-il , appartient la « cendre du brave; ils en sont les * gardiens naturels; ils doivent en « être les dépositaires jaloux. Un droit « reste après la mort au guerrier qui « fut moissonné sur le champ des « combats : celui de demeurer sous la « sauvegarde des guerriers qui lui « survivent, de partager avec eux l'a- « sile consacré à la gloire ; car la « gloire est une propriété que la mort « n'enlève pas.» Ce furent lesderniers actes de son administration. Il était difficile , en effet , que Carnot vécût longtemps en bonne intelligence avec Napoléon; il lutta cependant avec persévérance, dans l'espoir de conserver à la France les institutions républicaines ; mais lorsqu'il vit que ses efforts devenaient inutiles , il donna sa démission , le 5 octobre de l'année 1800. Appelé par le sénat à siéger parmi les tribuns , il resta Adèle à la cause populaire et à la défense des libertés publiques. Il fut le seul qui, malgré les représentations et les sollicitations de ses collègues , combattit énergiquement la proposition du consulat à vie, et se prononça avec chaleur contre l'établissement de la monarchie impériale. Malgré cette vive et courageuse résistance , il fut compris dans la promotion des chevaliers de la Légion d'honneur du 14 juia
Après la suppression du tribunat, Carnot rentra dans la vie privée. Il partagea ses loisirs entre l'éducation
de ses enfants , l'étude des sciences et la littérature. Cependant, en 1807, Napoléon se rappela que Carnot s'était retiré sans traitement , et il acquitta la dette sacrée de la nation et la sienne propre , en lui allouant une pension de dix mille francs. En 1809, l'empereur songea encore à Carnot; il écrivait à son ministre de la guerre : « Notre militaire est peu instruit; il « fout s'occuper d'un ouvrage pour « l'école de Metz. J'attache une grande « importance à cet ouvrage, et celui « qui le fera bien méritera beaucoup
« de moi C'est un travail complet
« à faire, et je crois que Carnot serait
* très-propre à s'en charger. Le tout « doit être de faire sentir de quelle « importance est la défense des plaît ces , et d'exciter l'enthousiasme des «jeunes militaires. » Le ministre Clarke communiqua cette invitation indirecte à Carnot , qui y répondit l'année suivante par son Traité de la défense des places fortes^ l'un de ses ouvrages les plus remarquables, et qui est devenu classique pour les militaires.
Au milieu des envahissements du pouvoir impérial , quelques collègues de Carnot , revenus de leur enthousiasme, lui exprimèrent souvent leurs regrets d'avoir attaché leur nom à la fondation d'un aussi violent régime.
« Il est trop tard , répondit Carnot, « vous avez placé Bonaparte si haut « que vous ne pouvez plus l'atteindre.» Mais à l'époque des désastres de 1813 , bien différent de la tourbe de ces courtisans qui abandonnaient l'empereur après l'avoir perdu par leurs flatteries , il lui écrivit pour lui offrir son dévouement et son épée.
« Aussi longtemps que le succès a « couronné vos entreprises, lui disait- « il, je me suis abstenu d'offrir à Votre « Majesté des services que je n'ai pas « cru lui être agréables ; aujourd'hui, « sire , que la mauvaise fortune met
• votre constanceà une grande épreuve, « je ne balance plus à vous faire l'offre « des faibles moyens qui me restent;.... « il est encore temps pour vous, sire, « de conquérir une paix glorieuse , et
« de faire que l'amour du grand pea-
« pie vous soit rendu. » Napoléon se montra plus heureux qu'étonné de cet acte de dévouement, il savait de quoi Carnot était capable pour le salut de la patrie. « Dès que Carnot offre ses « services, dit-il au ministre de la « guerre oui lui présentait cette lettre, « il sera lidèle au poste que je lui au - « rai confié. » Carnot reçut le brevet de général de division le 25 février, et alla prendre le commandement d'Anvers. 11 arriva dans cette place au moment même où l'on commençait à la bombarder ; quelques jours ayant suffi pour ses préparatifs de défense , il ordonna immédiatement des sorties qui détruisirent les travaux des assiégeants , et se prépara à la plus vigoureuse résistance : on sait à quelles séductions il fut exposé et comment il justifia la confiance que Napoléon avait placée dans sa fidélité et ses talents. Après l'abdication de l'empereur, il donna son adhésion aux actes du gouvernement provisoire; il fut nommé aux fonctions d'inspecteur
f;énéral du génie. A son retour de 'île d'Elbe , Napoléon offrit le portefeuille de l'intérieur à Carnot, qui l'accepta, et fit de vains efforts pour ramener l'empereur à un système politique plus en harmonie avec les vœux et avec les besoins de la nation. Au milieu des dangers de la patrie, il trouva encore l'occasion de doter la France d'une des plus belles conquêtes de la philanthropie moderne : nous voulons parler de l'institution de r enseignement mutuel.
Lorsque l'empereur voulut abdiquer pour la seconde fois , Carnot s'y opposa avec autant d'énergie que dix ans auparavant il avait combattu son élection à l'empire. Voyant que son avis n'était pas écouté , il céda a un mouvement de découragement , et ne put s'empêcher de verser des larmes. Il n'est pas douteux aujourd'hui que, si Napoléon eût suivi ce conseil , sa fortune n'aurait pas été se briser contre les rochers de Sainte-Hélène. Napoléon sembla le reconnaître , lorsqu'au moment de quitter la France il
embrassa le grand citoyen, en lui disant , avec 1 expression du plus profond regret: « Carnot. je vous ai connu trop tard. » La chambre ayant décrété la formation d'une commission provisoire pour l'exercice du pouvoir exécutif, Carnot fut nommé membre de cette commission; mais les intrigues de Fouché firent échouer toutes les résolutions les plus énergiques.
La seconde restauration ne pardonna pas à Carnot sa conduite pendant les cent jours. Compris dans l'ordonnance du 24 juillet 1815, il se Gt forcé de s'expatrier, et d'abandonner la France, qu'il aimait plus que la vie, et qu'il avnit servie avec tnnt de grandeur d'âme. Il se retira d'abord en Pologne, après la publication de son Mémoire au roi, se fixa quelque temps à Varsovie, où les Polonais l'accueillirent comme un concitoyen, et lui rendirent les plus grands honneurs. Sa santé, mais plus encore la jalousie du prince Constantin, l'ayant forcé de quitter la Pologne, il vint se fixer à Magdebourg. Ui , comme à Varsovie, il se vit entouré de l'estime et de la considérât/on des habitants , et plus particulièrement des savants, des hommes d'État et des militaires. Il mourut dans cette ville, le 2 août 1828, regretté de tous ceux avec qui il avait eu des relations Hâtons-nous d'ajouter que
la France protesta aussi, par son deuil, contre la cruauté du gouvernement gui avait condamné un pareil homme a aller finir ses jours dans l'exil.
Carnot est, sans contredit , un des acteurs les plus remarquables de notre épopée révolutionnaire. Comme homme politique , ii proteste plus souvent qu'il n'agit peut-être; mais il réunit toutes les vertus d'un grand citoyen :
patriotisme, intégrité, dévouement sans bornes à la chose publique. Comme militaire, sa physionomie se dessine d'une manière exceptionnelle à côté de celle de tous nos généraux; inférieur à Napoléon pour l'attaque, il est son prédécesseur, sinon son égal, pour la défensive. Ayant eu la fortune d être placé dans des circonstances tout à fait neuves , il a su se montrer à la hau-
teur de ces circonstances. L'émigration des nobles avait privé nos soldats de leur état-major, la trahison et les succès de la coalition avaient décimé les rangs de notre armée; il remplaça les ofliciers de l'ancien régime par les sous-officiers de la révolution , entretint les douze cent mille hommes qui composaient les quatorze armées de la Convention , et forma des généraux dignes de les commander, tels que Moreau, Hoche, Jourdan, Pichegru, et tant d'autres. Lui-même, après avoir fait ses preuves au feu, revint à Paris dresser des planB de campagne dans son cabinet, et, comme on l'a dit souvent , y organiser la victoire. Il fut , pour la minée républicaine , a )a fois un major générai et un instituteur, non -seulement pour les règles de la guerre, mais encore pour les principes politiques. Voulant faire de chaque citoyen un soldat, et de chaque soldat un citoyen, ce qui était nécessaire pour le salut de la patrie, la Convention prit Carnot pour ministre, et, soutenu par elle, soutenu par l'enthousiasme national, il devint l'âme de nos quatorze armées. S'il est ou non l'inventeur de cette nouvelle tactique qui, modifiant toutes les anciennes traditions de la stratégie, rendit la grande guerre possible et Napoléon avec elle » c'est une uestion sur laquelle les avis peuvent tre partagés. Les uns attribuent cette découverte au général Grimoard , qui la réclame, les autres remontent à des temps encore plus reculés; il en est, et ce sont les plus nombreux, qui pensent que cette méthode fut toujours celle des grands capitaines, et que la révolution ne fit que la généraliser et la pratiquer sur une échelle immense. Quoi qu'il en soit , tout le monde est d'accord que Carnot en fit une large application en 1793 et 1794, lorsqu'au lieu de perdre son temps à couvrir Paris, il déborda les deux ailes de l'armée ennemie , étonnée de se roir obligée de battre en retraite devant des conscrits qu'elle croyait hors d'état de se défendre. Tout le monde convient aussi que , s'il n'avait pas compris la portée du nouveau système,
les soldats de la république auraient eu besoin de verser beaucoup plus de sang pour triompher. Voilà pourquoi, lorsque la réaction thermidorienne voulut l'envoyer au supplice, le mot de Bourdon de l'Oise arrêta le glaive prêt a tomber sur sa téte, et flt rougir l'accusateur lui-même. Mais la restauration fut encore moins généreuse que les thermidoriens: elle ne se borna pas à le menacer, elle l'envoya mourir sur une terre étrangère.
Carnot s'est fait, en outre, un beau nom dans la science; l'arme du génie et les mathématiques lui doivent de grands progrès, et pour le calcul infinitésimal , il a surpassé Leibnitz. Ce qui lui restait de loisir, il le consacrait à la culture des lettres, et la sensibilité de son âme s'épancha plus d'une fois en poésies fugitives. Indépendamment des ouvrages que nous avons cités, on a de lui : Observations sur ta lettre de M. Choderloz de Laclos contre F éloge de Fauban, 1783, in-8°; Exploits des Français depuis le 22 fructidor an i" jusqu'au 15 pluviôse an n de la république française, Baie, 1796, in-8°; Œuvres de mathématiques, 1797, in-8°; Réflexions sur la métaphysique du calcul infinitésimal, 1799, in-8* (2e édition), Paris, 1813, traduit en allemand et en anglais; Second mémoire de Carnot, Hambourg, 1799, in-12; De la corrélation des figures de géométrie, 1801, in-8°; Principes fondamentaux de Véquilibre et du mouvement, Paris, 1813, in-8°; Géométrie de position, Paris, 1813, in-4«\fig.; Discours sur Vhérédité de la souveraineté en France, prononcé au tribu nat le 1 1 floréal an xn, 1804, in-8°; Mémoire sur la relation qui existe entre les distances respectives de cinq points quelconques pris dans l'espace; suivi d'un essai sur la théorie des transversales, 1806, in-4°, fig. ; Mémoire adressé au roi en juillet 1814, par M. Carnot, lieutenant général, etc., Paris, 1814, in-8#; Correspondance inédite de Carnot avec Napoléon, Paris, 1815, in-8"; Opuscules poétiques, Paris, 1820, in-8°.
Carnot a laissé deux fils : l'aîné, Sadi, capitaine du génie , est mort en 1832 , victime de l'épidémie cholérique; c'était un officier du plus haut mérite; le second Lazare- Hippolyte, qui a suivi son père dans l'exil, est aujourd'hui membre de la chambre des députés. Le rôle honorable qu'il a joué dans la révolution de juillet, l'avenir auquel il semble appelé, et les sacrifices qu'il a déjà laits pour la cause nationale, toujours si noblement défendue par son père, sont autant de motifs qui uous font un devoir d'entrer dans quelques détails sur ses débuts dans la carrière politique.
Lazare- Hippolyte Cabnot est né le 6 avril 1801, a» Saint-Omer (Pas-de- Calais). Il avait à peine trois ans, lorsque son père osa seul élever la voix contre I établissement d'un empire héréditaire. Étant allé voir Carnot pour lui représenter les dangers auxquels son opposition l'exposait , un de ses anciens amis le trouva avec sos deux enfants, l'un sur ses genoux, l'autre jouant à ses côtés. La réponse que lui lit Carnot mérite d'être relatée: « Ces dangers, dit-il, je ne les craios « pas pour moi-même; mais croyez « que je ne me suis pas déterminé sans « réflexion à un acte qui fermera peuto être toute carrière politique a ces « enfants dans le gouvernement qui se « prépare. »
Sous la seconde restauration, lorsque la loi dite d'amnistie contraignit Carnot à quitter la France, Hippolyte, qui avait alors quatorze ans, lui 'demanda comme une grâce de raccompagner dans l'exil. Ils partirent sous de faux noms, et, à la suite d'un voyage plein de dangers , ils arrivèrent, en janvier 1816, à Varsovie, où Carnot fut reçu en triomphe, et où son fils se lia d'amitié avec plusieurs jeunes gens, qui plus tard ont pris une part glorieuse à la révolution polonaise. Bientôt après, ne pouvant plus supporter les procédés jaloux du grandduc Constantin, Carnot se retira en Allemagne, et vint se fixer à Magdebourg. Là, pendant un séjour de sept années , il se consacra tout entier à
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l'éducation de son fils jusqu'en 1823, époque où il mourut. Hippolyte Carnot revint alors en France. Les idées saintsimoniennes commençaient à s'y produire; elles étaient encore loin (ta ce degré d'exagération qui leur a fait tant de tort. Hippolyte Carnot , élevé par son père dans l'amour du peuple, ne put rester froid à une doctrine qui promettait l'affranchissement du prolétaire , et qui voulait que toutes les institutions sociales eussent pour but l'amélioration morale, physique et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Il associa ses efforts à ceux de MM. Bazard et Enfantin , qui dirigeaient en commun la société saint-simonienne, et fit plusieurs enseignements qui eurent beaucoup de succès. Il était si éloigné de prévoir les malheureuses modifications que subit plus tard la nouvelle doctrine , qu'il continua à faire partie de la Société de la morale chrétienne.
Un fait qui mérite aussi d'être remarqué, c'est que son père, frappé luimême par la profondeur de quelques passages de Henri de Saint-Simon sur l'organisation sociale, avait désigné à son attention les ouvrages de ce génie original, ouvrages auxquels a été donnée depuis une interprétation si extraordinaire. Lorsque la révolution de juillet éclata , Hippolyte Carnot fut du petit nombre des disciples de la nouvelle école qui refusèrent de se conformer à l'ordre qui leur défendait de se mêler au mouvement insurrectionnel. Il descendit dans la rue, et combattit les armes à la main l'ancien régime , qu'il avait attaqué dans ses écrits. Dans la journée du 29, il devint membre de la municipalité improvisée de son arrondissement. Après la victoire, on lui proposa d'entrer dans l'administration, à l'exemple de la plupart de ses collègues de la Société de la morale chrétienne; mais il refusa de prendre sa part du butin. Lorsque la division se mit dans le saint-simonisme, et que M. Enfantin, victorieux des tendances démocratiques de M . Bazard , se fut déclaré seul chef de la doctrine, Hippolyte Carnot fut un des
premiers à flétrir la théorie morale du nouveau pontife ; il se retira en disant qu'entendre, comme M. Enfantin le faisait, les rapports des sexes, n'était autre chose que sanctionner l'adultère. 11 rentra alors plus librement dans le mouvement politique, et, fidèle a ses principes, il continua de défendre avec une nouvelleanleurla cause delà démocratie. En 1835, il fut inscrit, par les accusés d'avril , dans le conseil de défense qu'ils demandaient à la cour des pairs. Aux élections de 1837, il fut porté à la candidature , quoique absent , par quatre collèges électoraux de la Bourgogne. En 1839, après la dissolution de la chambre, il lut choisi pour pré' sider le comité central des électeurs de Paris. Enfin, dans le courant de la même année , sur la présentation de MM. Arago et Laffitte, il fut nommé député par les électeurs du sixième arrondissement de Paris. A la chambre, M. Hippolyte Carnot siège sur les bancs de l'extrême gauche. Il vote, dit la Biographie des hommes du jour, à laquelle nous renvoyons le lecteur pour de plus longs détails, il vote avec ceux qui croient à la nécessité de grandes réformes dans nos institutions, mais qui les veulent progressives, autant que possible pacifiques, et qui professent que la légitimité et la justice des moyens ne sont pas moins à considérer que celles du but à atteindre. Ajoutons que , jusqu'à ce jour, il a dignement porte le grand nom que lui a légué son père. Dans toutes les circonstances importantes, le pays, nous en sommes sûrs, trouvera en lui un bon citoyen.
t 11 se dispose à publier plusieurs ouvrages, entre autres des mémoires sur la vie de son père, des esquisses sur l'Allemagne, et une histoire du saintsimonîsme.
Le général Carnot a eu plusieurs frères qui se sont tous montres dignes de ce nom.
Joseph-François-Claude Cahkot, conseiller à la 'cour de cassation et membre de l'Institut, né en 1752, mort en 1839, fut, par ses lumières, son intégrité et son courage, un des