VI EDGAR QUI NET
labeur passionné, l'artiste de génie, qui complétait en Michelet l'érudit, avait fait surgir l'épopée de la France et composé avec éclat le poème de la Révolution, tout vibrant d'héroïsme, tout animé de l'ancien enthousiasme des fédérés et des volontaires. Son style enflammé, haletant, semblait de nouveau donner une voix aux aspirations, étouffées ou assourdies, de justice et de liberté. Quinet aussi était historien ; mais historien philosophe. Il ne se proposait pas de faire revivre les époques passées, par le mouvement, la couleur et la sympathie. Dans les événements vus de haut, dans le rythme large des siècles, il cherchait à découvrir les lois de l'histoire, le progrès général de la civilisation. Quinet aussi était poète; mais poète séduit par la beauté mystérieuse des idées, plus que par le relief pittoresque des faits ou le conflit dramatique des passions. L'imagination et la sensibilité chez lui s'enveloppaient de symbole. Quinet aussi était dévoué à la cause de la justice et de la liberté. Mais il ne lui suffisait pas de partager les aspirations populaires dans ce qu'elles ont de plus noble et de plus généreux ; il voulait éclairer la démocratie et donner à la France la conscience claire de son propre idéal, pour lui épargner à l'avenir les erreurs, les défaillances et les excès dont elle n'avait pas su se garder dans le passé.
Parce que la philosophie de Quinet était trop profonde pour les masses, parce que l'élévation de sa doctrine politique lui dicta parfois des jugements sévères sur les égarements du peuple, il n'a pas gagné l'aflFection du plus grand nombre. Aux yeux de l'élite cultivée, il a eu le tort de ne se rattacher à aucune école, dans
SA VIE ET SON ŒUVRE Vil
un pays où domine le goût des classifications, et de ne se rallier nettement à aucun parti, à une époque où la lutte des partis était ardente. De son temps, les historiens le tenaient à l'écart, parce qu'il ne faisait pas de l'histoire exclusivement une science de faits. Les poètes, tout en reconnaissant la grandeur épique de ses conceptions, lui reprochaient de dédaigner le vers ou de s'en servir maladroitement. Les philosophes ne reconnaissaient pas l'allure de la raison discursive dans sa pensée impétueuse. Les libéraux opportunistes s'efïrayaient de son audace dans l'application de la doctrine révolutionnaire. Les libéraux intransigeants s'irritaient de le voir faire, au nom de l'Esprit et de la Conscience, des réserves aux ' grands principes ' et des objections à l'usage qu'ils en faisaient. De nos jours, la forme religieuse qu'il a donnée à sa pensée dans la plus grande partie de ses ouvrages lui a nui auprès du peuple comme auprès des lecteurs instruits. Sa religion, il est vrai, était indépendante de tout dogme et se réduisait à une sorte de spiritualisme pieux ou d'idéalisme théiste, qui même, vers la fin de sa vie, sous l'influence du Darwinisme, se changea en pur panthéisme. Mais il a porté la peine d'avoir tenté de gagner les esprits à une manière de nouvelle foi dans un pays où, au cours de l'histoire, les luttes religieuses et politiques ont divisé les hommes en deux partis : ceux qui sont restés fidèles à une religion immuable et ceux qui se sont affranchis de toute religion. Les catholiques ralliés aux institutions républicaines ne peuvent lui pardonner d'avoir proclamé que la religion de Rome est essentiellement antipathique à la liberté ; tandis
vin EDGAR QUI NET :
que les libres-penseurs ne se défendent pas de quelque défiance à l'égard d'une doctrine de liberté qui se présente sous les auspices du christianisme.
En Angleterre au contraire la religiosité de Quinet a rencontré des sympathies. Ceux de ses ouvrages qui traitent de la part des religions et des Églises dans l'œuvre de la civilisation ont trouvé des éditeurs et des traducteurs à Londres au lendemain de leur publication à Paris. Les lecteurs anglais des années ' quarante ' se sont intéressés dès l'abord à une doctrine qui attribuait à la foi et à la conscience un rôle capital dans les événements humains, et qui, s'appuyant sur les grands faits de l'histoire moderne, représentait la réforme protestante comme la source première des institutions libres, le papisme comme l'obstacle irréductible à la liberté. Ils prêtèrent l'oreille à cette voix éloquente qui, de la chaire du Collège de France, faisait entendre la vérité spirituelle aux compatriotes de Voltaire, à la nation que, récemment, Coleridge et Carlyle ^ leur avaient représentée comme un foyer de scepticisme et de matérialisme. Curiosité ou sympathie, les œuvres semi-religieuses d'E. Quinet se sont fait un public en Angleterre aux alentours de
Mais les Anglais, qui se sont intéressés à Quinet
^ Coleridge : * A mine of lead could sooiier take wing and mouiit aloft at the call of the sun, with the dews and with the lark, than the witty, discontinuons, intellect and sensuous sum-total of a Frenchman should soar up to religion.' — A letter to Daniel Stuart, April, 1808. Carlyle : ' An unbelieving people, which has suppositions, hypothèses, and frothsystems of victorious Analysis, and for belief, this inainly, that Pleasure it pleasant.'— fr. Rev., Vol. I, B. I, cli. 3.
' V. notre liste des traductions de Qiiinet en anglais.