IV] PHILOSOPHIE — HISTOIRE POLITIQUE 4I
l'univers. Hormis cette inexorable république, qui poussa aussi loin que lui le mépris du passé et de la tradition ? qui fit mieux que lui l'apothéose de la volonté humaine r qui dompta ou nia plus hardiment que lui la nature elle-même ?
Imaginez un de ces hommes de 93, sorti brusquement de la mêlée ; le voilà qui a dépouillé la ceinture et la panache ; il a essuyé la sueur de son front. Sur quelque cathèdre isolée, avec la ferveur qu'il rapporte
10 des clubs, au lieu de décimer les peuples, les rois et les armées, il ne déhbérera plus que sur les idées et sur , la substance infinie. Ce montagnard, s'il a du génie, ' sera Fichte lui-même. Il règne couronné de son seul vouloir. Il décrète, il met au ban, il fait, il défait la création éternelle, comme la Convention dispose de . l'histoire qui se fait autour d'elle.
Quand la pensée de l'homme fut si exaltée que, par la seule énergie déposée dans un peuple, elle créait en un jour une Europe nouvelle, cette souveraineté
20 exercée sur l'histoire s'agrandit dans la philosophie jusqu'à l'idée de la souveraineté de l'homme sur l'univers. Ce qui confirme cette analogie, c'est que, de sa solitude, Fichte proclama lui-même que tout son idéahsme allait au même but que la carrière si réelle et si rude où s'avançait la France. On vit pour la première fois un métaphysicien s'aider ouvertement d'une révolution flagrante pour y chercher l'image de ses abstractions. Le Dieu qu'il se fit fut un Dieu terroriste qui, de son banc solitaire, traduisait pêle-
^o mêle à sa barre les siècles, les idées, la nature, la matière et la vie, les décimant, les reniant à tout hasard, et ne trouvant à se repaître que de leurs communes ruines. Après ce temps vient l'âge que nous appelons l'Empire. Comme il devait avoir pour mission de faire sortir de son foyer le génie de la Révolution française, de l'entraîner sur tous les grands chemins, de le répandre dans l'histoire, il se trouva qu'en même
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temps, et par un effort analogue, la philosophie, sortant de l'enceinte passionnée où Fichte la tenait enfermée, s'éleva à un degré semblable d'universalité. Il faut ajouter qu'elle jetait, à sa manière, le même éclat que l'histoire contemporaine.
Si la gloire de cette époque s'appuyait d'un côté sur les pyramides d'Egypte, et de l'autre sur les bords du Danube, la philosophie de Schelling embrassait à la fois les rêves d'Alexandrie et le panthéisme des Scandinaves. Aucune théorie n'avait montré d'ail- 10 j leurs une marche plus aventureuse ni plus facilement conquérante. Le respect pour la force physique, que les peuples venaient, l'un après l'autre, de porter jusqu'à l'adoration, se changeait dans cette école en un culte abstrait de la nature. Pendant que l'on retrouvait dans le héros de ces jours la figure et le génie d'un conquérant oriental, la philosophie avait pris subitement de son côté tous les traits de l'Asie. Si Napoléon ramenait les longs jours d'Orient, elle aussi grandissait jusqu'aux proportions colossales des 20 systèmes indiens. Quand l'Empire vint à tomber, cette philosophie, comme le génie de sa destinée, pâlit et s'évanouit en même temps que lui. Avec cette Babel politique que nous avions nous-mêmes construite, s'écroula l'ombre mystique qu'elle projetait dans l'intelligence de l'humanité.
Alors on vit, dans quiconque avait la force, un empressement extrême à renouer la chaîne des tradi- I tions ; et pour que cet aspect nouveau du monde 1 parût sans tarder dans le principe de la philosophie, 30 Hegel fonda son école au centre de la Sainte-Alliance. Ce moment d'enchantement où étaient tous ces rois de retrouver leur passé si facile à refaire, cette surprise du monde en se rattachant si vite à sa chaîne rompue, ces ruines qui se réparaient sur le chemin et qui faisaient autant d'arches triomphales à qui en demandait, donnèrent une idée extraordinaire de la puissance