‹ France et AllemagneChapitre 28 sur 48 · IV] PHILOSOPHIE — HISTOIRE POLITIQUE · texte numérisé non relu

IV] PHILOSOPHIE — HISTOIRE POLITIQUE

vitale de ce que l'homme imagine avoir détruit. Et cette nécessité tout à coup renaissante, cette loi de subir son passé, ce joug de la tradition qui s'accroît en durant, cette servitude volontaire où tout le présent restait évanoui, devinrent le dieu nouveau de cette nouvelle époque.

Dans ce monde haletant, aussi épuisé de liberté que d'esclavage, la spontanéité qui manquait à la société manqua aussi à la philosophie. Ce fut la consécration

lo divine de toute autorité, la sanction du plus fort, un mot échappé à l'abattement de l'univers, et pris pour sa dernière idée. Comme alors toute histoire semblait suspendue et muette, et que la résignation était la seule chose qui parût dans les peuples, la philosophie ne sut elle-même que chercher et fonder le présent ; son caractère fut de n'avoir aucun pressentiment du lendemain.

De même que M, de Maistre avait résumé la théorie du catholicisme renaissant, Hegel dévoila la raison et'

20 la dernière ressource de l'ordre politique qui venait de triompher. Mais lors même qu'il exprimait avec une grande profondeur la situation de ses contemporains, ceux-ci avaient un invincible éloignement à regarder leur image dans un miroir si fidèle. Une répugnance populaire protesta toujours en Allemagne contre cette dernière école. Formée au centre de la monarchie prussienne, c'est là qu'elle continua de vivre, et elle ne se développa à l'aise que derrière les trophées de Waterloo.

30 Hors de ce mouvement, un autre se formait dans l'intérieur de la France ; il se nommait éclectisme. Née sous le glaive de la Restauration, cette philosophie était ce qu'était alors la France : une éclatante résignation aux principes discordants qui faisaient invasion parmi nous à la suite des peuples, un traité de paix entre le Midi et le Nord, entre le Couchant et le Levant, une trêve demandée à l'Ecosse de Water-

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loo, à l'Allemagne de Leipsick, un dénombrement d'idées naturellement ennemies, qui, après le dénombrement des armées étrangères, venaient faire une alliance d'un jour, et vivre ensemble sous la tente.

Le peu d'énergie qui nous restait, et l'impuissance de mettre au jour aucun élément nouveau, nous rendaient éminemment propres à cette diplomatie envers les théories. Chaque système vint, comme dans un congrès d'idées, transiger avec son adversaire, et dissimuler après la lutte pour obtenir au moins sa part lo légitime. On aurait dit volontiers à chacun d'eux ce que l'on disait pour chaque instinct des peuples : Faites-vous petits, soyez le moins possibles pour tenir tous ensemble sous les Fourches Caudines. A la vérité, nous sentions bien que dès que la vie commencerait à reparaître, elle troublerait nos combinaisons artificielles, et que notre machine se détraquerait au premier mouvement : ce moment est arrivé.

Le jour où les merveilles de l'Empire étaient tombées, les esprits fatigués de l'action s'étaient réfugiés avec 20 joie à l'abri de ces systèmes abstraits, qui du moins nous voilaient le présent. A ces conquêtes philosophiques que nous fîmes sur nous-mêmes, nous comparâmes bientôt le passé triomphant qui échappait de nos mains ; et il nous parut qu'une calamité qui donnait une profondeur si vaste et une originalité si créatrice au génie de la France n'était pas sans compensation. Longtemps nous restâmes ainsi convaincus que nous assistions à l'une de ces époques décisives qui changent la face de la science, jusqu'à ce que ceux qui 30 s'étaient écartés le plus loin finirent par s'apercevoir que ces dogmes philosophiques ne nous appartenaient pas, et que cette résignation dans la défaite était encore un don de nos vainqueurs.

Alors, nous l'avouerons, il y eut pour nous une heure amère ; ce fut celle où nous reconnûmes qu'en effet ces systèmes, auxquels nous avions livré notre

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âme, n'étaient rien que le reflet inconsistant, l'ombre confuse et décevante des théories déjà chancelantes en Allemagne. Tout ce que nous pensions émané librement du génie national, nous le trouvions chez les autres déjà près de sa ruine. Nous avions accepté,) pour remède à nos misères, une source d'idées déjà épuisée et tarie par nos maîtres. Après eux, nous allions recueillant leurs systèmes, à mesure qu'ils les rejetaient, vides et désenchantés ; et plus dépendants

10 mille fois dans le principe de notre philosophie que nous ne l'étions dans la vie politique, nous bâtissions notre foi de tous les débris de leur propre croyance.

Au dix-huitième siècle, la France alla aussi chercher ailleurs que chez elle le germe de sa philosophie. Mais cette idée qu'elle avait empruntée, de quelle manière souveraine elle sut l'appliquer dans les affaires de l'Etat ! comme elle s'en fit avec génie une épée éclatante pour délier le nœud gordien des temps modernes ! Reconnaissez, si vous le pouvez, le théorème de

20 Locke dans cette parole qui, sous toutes les formes, enthousiasme, déclamation, stoïcisme, épicuréisme, austère, moqueuse, insaisissable, prend pour siens tous les dangers, toutes les misères, toutes les larmes d'un siècle. Au contraire, si quelque chose devait montrer combien notre philosophie de la Restauration répugnait au cœur du pays, c'est de voir ce qu'elle est devenue à l'œuvre, sitôt que ce dernier l'a appelée à son aide. Trois jours d'épreuves ont suffi pour la disperser de telle sorte qu'on en cherche en vain la trace.

30 Disons-le hautement : la philosophie a abdiqué sa mission depuis qu'une révolution a passé devant elle sans qu'elle s'en soit mêlée. Quand on s'est aperçu qu'elle faisait assez bon marché d'elle-même pour échanger son principe et sa haute ambition contre la première chance que le monde lui offrait à sa roue, quelle estime lui est restée dans un pays dont l'effort le plus grand avait été de la supporter sans fiel? Après avoir vu

une religion se tuer de sa main, il nous restait à voir une philosophie s'étouffer à son tour par les mêmes moyens ; car la défiance que l'on avait pour les dogmes, on l'étend aux idées dans un temps où chacune d'elles porte sur le front la marque d'une apostasie récente.

Il ne manque pas de gens qui s'en vont nous montrant au doigt nos théories d'hier retournées aujourd'hui contre nous. Cette foi dans la pensée, qu'on avait réveillée à grand'peine, la voilà donc détruite de nouveau, et le pays, joué ou croyant l'être, s'étourdit et lo se rejette à plaisir dans le tumulte de l'action. Lois éternelles, harmonie de l'histoire, monde infini à lui seul visible, toutes paroles éloquentes il y a deux ans, aujourd'hui vides et mortes, et qui coûtent plus de temps à réhabiliter que des royautés découronnées !

Si une de ces philosophies sensuelles, longtemps redoutées par avance, se fût mise à se faire tranquillement sa part dans l'Ëtat et à se retirer à l'approche du danger, il y aurait là une conséquence logique que nous saurions priser autant qu'un autre. Mais, au 20 lieu de cela, si c'est le spiritualisme exalté qui, tout plein de sa foi, s'en va du haut de sa récente victoire tomber et s'arrêter dans les mêmes convoitises que l'école ennemie ; si c'est l'idéalisme qui, pour sa première épreuve, se range à tout hasard sous le joug du premier pouvoir qui l'accepte ; si, pour se faire plus léger, comme un affranchi qui défait sa tunique, il se débarrasse lui-même de ses chimères, de ses nobles désirs, de l'infini qui le gêne ; je dis qu'à ce spectacle la conscience d'un pays se bouleverse, que matérialisme, 30 idéalisme, toute philosophie s'évanouit à ses yeux dans le même néant, que l'idéalisme apostat est pire que le sensualisme avoué ; et pour celui qui assiste à cette confusion, il faut qu'il ait le cœur de la signaler, quoi qu'il en coûte, ou qu'il brise sa plume.

Outre ces philosophies dont je viens de parler, je voudrais en apercevoir quelque autre ; je la regarderais

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avec attention pour y démêler le caractère de l'avenir vers lequel nous allons. Par malheur, il n'en est point d'autres, et celles-là même que l'on croit florissantes, sont déjà frappées de mort.

Il est évident que lorsqu'une école nouvelle viendra à paraître, un branle nouveau sera donné en même temps à l'univers politique. Tant que l'Etat chancelle à l'œuvre, que sa victoire est incertaine, qu'il se résigne chaque matin à douter de lui-même, il y a aussi

lo autour de lui mille formes d'art, des systèmes, des solutions entreprises, des cultes commencés qui se cherchent sans pouvoir se trouver dans ces demiténèbres et cette demi-lumière qu'il répand sur luimême. La pensée hésite et s'arrête en même temps que l'action politique.

Poursuis donc ta route, ô mon glorieux pays ! foule sous ton char nos frayeurs et nos vœux de retour ; car tu n'emportes pas seulement des peuples, des corps, du sang, de l'or et des voix confondues, mais aussi tout un

20 cortège d'idées, des arts, des cultes et des dieux inconnus qui se hâtent sur tes pas, comme le cercle des heures sur les pas du matin.

Novembre 1830.

Des Arts et de la Littérature. — Goethe.

Goethe vient de mourir. C'est le moment de s'écrier : Le roi est mort ! vive le roi ! Un siècle finit, un siècle commence. L'art est mort ! l'art vient de naître. La gloire dont se couronne incessamment le genre humain ne veut point d'interrègne ; sitôt qu'elle a mis son mort au tombeau, elle va chercher et sacrer dans les langes l'enfant de l'avenir. Que

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tous les enfants au berceau écoutent donc le glas de cette cloche qui retentit en Allemagne ; qu'ils se retournent en disant à leur mère : — Ma mère, ma mère, que me veux-tu? car c'est l'heure où le génie de la poésie va ceindre de l'auréole celui d'entre eux qui doit continuer l'héritage du grand vieillard.

En quel état Goethe laisse-t-il l'empire de la poésie et de l'imagination? Autour de lui, dans son pays, il ferme cette époque d'harmonie et de repos qui se rencontre au commencement de presque toutes les 10 httératures. Tant que l'Allemagne resta en observation dans l'Europe, et qu'elle se fit de la Révolution française un amusement pour sa fantaisie ; tant que rien de ce qui se passait autour d'elle ne la fit sortir de sa sérénité, l'art, même abstrait, satisfaisait tous les esprits. Comme le pays, dans les questions qui se débattaient sous ses yeux, ne prenait point encore parti ; qu'au contraire, il se laissait pousser aveuglément par le flot de l'histoire, il ne demandait pas à la poésie de s'engager plus que lui. L'art était une 20 religion de laquelle on n'exigeait rien, si ce n'est de dominer assez le bruit des affaires contemporaines pour n'avoir rien à démêler avec elles.

Étudiez toutes les créations de l'imagination allemande dans la première partie de cette époque tumultueuse, vous les trouverez toutes entourées d'une auréole de paix, comme ces vierges byzantines que j'ai vues, avec leurs gloires d'or, sourire en plein air sur les murailles de leur église battue d'une éternelle tempête. Il arrivait précisément le contraire de ce 30 qui s'était passé dans le monde grec. Les institutions et les passions politiques s'étaient levées là pour porter jusque sur la crête des montagnes les prodiges des arts. Ici, l'État disparaissait, pour laisser l'art se montrer seul, se mouvoir seul sans condition et sans limites, dans l'univers fait de ses œuvres.

Qu'on lise toutes les compositions de la fin du

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siècle dernier, et qu'on dise, si l'on peut, de quel établissement politique elles ont gardé l'empreinte. Je suppose, pour un moment, que l'histoire contemporaine ait tout à coup disparu du souvenir des hommes. La monarchie de France est tombée en un jour sans que personne puisse dire où elle a laissé seulement la poignée de son épée. On ne sait ce que signifient et cette date de 89 et ce surnom de Mirabeau. La Convention a essuyé ses mains mieux

10 que Macbeth, et j'ignore même si elle a été jamais. Des douleurs et des joies qui, pendant ce temps-là, ont agité les hommes, pas un homme n'a gardé la mémoire. Ce que c'est que la Révolution française, je l'ignore entièrement, aussi bien que l'état du monde tant qu'elle dura : et ce nom de Napoléon, personne ne peut me dire ce qu'il renferme, ni qui l'a porté, ni si quelqu'un l'a en effet porté.

Me voilà dans une étrange perplexité et dans une véritable épouvante de ne rien connaître de ce qui

20 me touche de si près, et de ne pouvoir remonter à la source des mouvements de haine et de douleur qui s'agitent, sans cause apparente, comme des ombres sans corps au fond de ma pensée. Pourtant, dans ce dénûment de témoignages politiques, il me reste quelque chose. Les poètes d'un grand peuple ont assisté à chacune des révolutions que j'ignore. Sans doute, ils auront conservé dans leurs urnes les larmes des peuples que je cherche ; ils auront gardé en euxmêmes l'image de ces temps qui, ailleurs, sont effacés

30 sans retour ; je vais retrouver dans leurs œuvres ces jours de fête ou de deuil, ouir ces cris subits que toute une race d'hommes a fait entendre, et qui autrement sont évanouis pour toujours.

Dans ce dessein, le premier homme que j'interroge est celui qui a conçu l'épopée de l'esprit allemand. Il a personnifié, dans les deux personnages de Faust et de Marguerite, les deux génies qui sont éternelle-

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ment aux prises l'un avec l'autre, dans le sein de son peuple : rextréme réflexion et l'extrême naïveté, tout l'héritage de science du genre humain et toute la poésie virginale d'une race nouvelle qui n'a encore été mêlée ni aux rumeurs ni aux convoitises de l'histoire.

Le caractère étrange de cette œuvre annonce bien que quelque chose d'inouï vient de se passer dans le monde, et que les sociétés ont tenté de se réformer tout à coup d'après un type inconnu jusque-là. Mais, si ce fut un progrès ou une chute, un bien ou un mal, lo le poète ne s'en inquiète pas ; il propose son énigme dans le désert, et il donne à chacune de ses œuvres le repos et l'immobilité d'autant de sphinx qui entourent sa pensée sans l'expliquer ni l'éclairer. Voilà Goethe.

A côté de lui, n'interrogez ni Wieland ni Herder, Leur sérénité est plus grande et plus irréfléchie encore ; ils ne portent ni l'un ni l'autre l'empreinte d'aucune des douleurs de leur temps ; je peux croire, si je veux, qu'ils ont écrit au sein d'un repos oriental, en ces 20 lieux où l'on n'entend, pendant une vie d'empire, que bruire la feuille d'un palmier, et souffler la brise sous la porte d'une ville du Delta.

Au milieu de ces hommes, il en est un pourtant qui semble avoir partagé le tourment et la fièvre de son époque ; il est possédé d'une inépuisable inquiétude. La rencontre de je ne sais quel abîme a bouleversé, exalté son génie. Cet homme est Schiller : on sent dans ses paroles, qu'un orage ébranle la terre sous ses pieds ; mais il est le seul qui trahisse ainsi 30 son épouvante. Ses contemporains le lui reprochent amèrement ; calmes et sereins, ils ne manquent pas de lui dire à leurs manières, sous toutes les formes : Et moi donc, suis-je sur des roses ? La critique des frères Schlegel, héritière de celle de Herder, impassible, louangeuse, cérémonieuse, avec plus d'étendue que de profondeur, servait à la pompe de l'art, sans

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l'instruire néanmoins de ce qui se passait au dehors. Elle ressemblait, au milieu des compositions de cette époque, à ces conseillers intimes qui escortent magnifiquement le pouvoir en Allemagne, à la condition de ne lui conseiller jamais que sa gracieuse volonté.

Dans le même temps (c'était sous la Convention), se réveillait une espèce de ménestrel, qui s'était endormi, apparemment, depuis des siècles, avec son empereur dans le château ensorcelé de Barberousse.

10 Personne, en effet, ne se montra jamais plus étranger à tout le monde moderne. Ce n'étaient qu'oiseaux merveilleux, chars de fées, coupes enchantées, oiseaux qui parlaient, poésie plus diaphane et plus insouciante que la demoiselle aux ailes empourprées sur un lac de la Forêt-Noire. Connaissez-vous l'Ariel des poètes qui recueille les diamants du ruisseau, les paillettes du sable, les clous arrachés aux pieds des chevaux du matin? De son marteau de nain il polit le pur cristal où le monde entier doit reluire ; c'est Tieck, le sylphe

20 espiègle qui se joue de lui-même et des autres, le vrai bouffon de l'univers, l'héritier du cordonnier Hans Sachs et des compagnons de la maîtrise. Cette fois, l'art s'est-il assez séparé de l'humanité contemporaine? Non, pas encore ; poursuivons. Il y a au delà un terme qu'il faut franchir ; ces figures sont encore trop réelles et trop chargées de matière. Il faut qu'elles n'aient plus ni corps ni formes, qu'elles ne relèvent ni du présent ni du passé. Si l'on ne peut s'affranchir de l'univers visible, du moins, nul ne s'inquiétera plus

30 d'imiter la nature. Le mysticisme inventera une autre terre, un autre ciel, un mélange de couleurs surnaturelles ; rêves de l'esprit créateur, les mondes, comme des fantômes, passeront et chancelleront au sein d'une nuit éternellement privée d'aurore. Du haut de ce firmament inconnu que le spiritualisme a fait, les anges de Jean-Paùl Richter étendront leurs ailes blanches pour achever de cacher et d'étouffer,

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SOUS leurs envergures de vingt coudées, les cris et la détresse de l'univers réel.

Voilà donc une littérature dans laquelle ne se retrouve pas jusqu'ici un seul écho de la société politique. Depuis l'antiquité, l'art, il est vrai, a tendu sans cesse à se débarrasser des liens et des formes du monde visible. Mais un tel degré d'abstraction ne pouvait être atteint que par la race germanique. Elle a commencé à paraître en même temps que l'Évangile, pour spiritualiser le monde. A chacun lo de ses âges, sa mission a été de perpétuer le miracle de la pensée sans la forme : un paganisme sans victime, une épopée sans merveilleux, un christianisme sans autel, un droit sans code, un art sans patrie.

Réveil de la Nationalité allemande depuis 1813 et 1814. — Koerner, Uhland.

Le dernier terme du spiritualisme avait été franchi ; rien n'était plus naturel qu'une réaction en sens contraire. Cette réaction fut décidée le jour où l'Allemagne, en se jetant dans la mêlée, changea, en 181 3 et 18 14, le droit public de l'Europe. Dès ce moment, le principe de l'art fut aussi changé chez elle. La 20 grande école, dont nous avons parlé plus haut, avait eu le temps d'accomplir tout ce qu'elle avait à faire. Il ne lui restait pas un seul grand ouvrage sur le chantier. Soit qu'elle eût elle-même la conscience que son temps était fini, soit que sa pensée fût en effet épuisée, elle s'arrêta et regarda faire l'avenir. Il arriva alors que son repos, qui avait paru sublime, ne satisfit plus un patriotisme qui venait tout récemment de mesurer sa force. On appela froideur ce que l'on avait appelé sérénité, et indifférence ce qui avait semblé élévation 30

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divine. On gardait rancune à des chefs qui n'avaient voulu se mêler en rien des affaires de ce monde, tant que le sol allemand avait tremblé dans les batailles. Maintenant ils étaient accusés de ne s'être pas fiés plus tôt à la victoire.

En effet, c'est une erreur de croire que Goethe, jusqu'à sa mort, n'a rencontré qu'une aveugle adoration. Une opposition retentissante s'était élevée, au contraire, contre sa toute-puissance. C'était un

10 véritable ostracisme que cette critique qui, dans ces derniers temps, s'évertuait chaque matin pour lui dire dans sa langue : Je suis las de t^ entendre appeler le juste. On ne sait pas assez combien ce génie cosmopolite avait, à la fin, froissé d'enthousiasmes sincères, ni combien cette main de marbre avait effeuillé, sans y songer, de vertes couronnes sur son chemin. C'est lui qui a donné à l'Allemagne la connaissance du bien et du mal ; cette science s'est trouvée si amère que plus d'un penseur la lui reproche encore. Les

20 caractères passionnés étaient surtout déconcertés par son impartialité. Les puritains de la vieille Allemagne finissaient par s'alarmer à mesure que cette vie inépuisable déroulait, sous leurs yeux, ses métamorphoses. Tout un siècle avec lui marchait debout, corps et âme, au milieu d'un autre siècle, et faisait ombrage au présent.

Cette impassible puissance causait aux partisans de l'école nouvelle le même déplaisir que, chez nous, le persiflage de Voltaire avait inspiré, sous l'Empire,

30 aux écoles de madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Autant on s'était autrefois livré avec candeur aux expériences de Goethe, autant maintenant, désabusé et blasé, on prétendait ne pas se laisser duper par ses pièges. Ce n'était plus le despotisme du génie à son avènement ; ce n'était plus le Napoléon de l'art qui fondait de lui-même son droit impérial sur chaque parcelle de la nature où son cheval avait secoué sa

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crinière. Non ! l'avenir, qui mine autour de nous

tous les corps politiques, minait aussi ce grand pouvoir.

Peu à peu l'adoration que Goethe avait fait naître

trouvait des sceptiques et des réformateurs. Sa

royauté limitée, controversée, était souvent insultée,

sans que le vieux lion tendît jamais la griffe.

I L'art allemand s'imposa ainsi le devoir de se faire

j national ; cet horizon vague dans lequel il avait erré

i jusque-là, il voulut l'enfermer entre le Rhin et le

Danube. Il s'assit désormais, comme un laboureur lo , fatigué, sur la borne des champs de bataille. C'est alors que l'Allemagne commença à se prendre ellemême pour but de ses recherches. Les frères Grimm scrutèrent son antiquité primitive, dont on n'avait connu, depuis Klopstock, qu'une fausse et théâtrale image.

^1 Tout changea. La musique ne fut plus, comme ' dans Mozart et Haydn, l'âme émanée de tous les lieux, l'harmonie générale et diffuse qui sort du Nord et du Midi, de l'Italie et de l'Allemagne, l'écho 20 nombreux et sans nom du genre humain dans un sein retentissant, la voix qui part à la fois de la mer de Venise, des rayons du soleil sur un oranger de Naples, des herbes du Colysée, des lèvres des femmes de Salamanque, des guitares de Séville, des citronniers d'Andalousie. Ce fut une musique indigène, celle de Weber et de Spohr, dont on avait entendu dès l'enfance les rhapsodies errantes le soir à la porte des villes, une mélodie faite à demi de chants populaires, de soupirs dérobés aux murs fendus et aux lichens 30 des vieux châteaux du Rhin, aux lierres et aux carrefours de la Forêt-Noire, aux cornemuses des Tyroliens ; chœur confus de toute une race d'hommes qui, après la semaine, se rassemble pour chanter le soir en attendant le jour.

Il faut en dire autant de la peinture ; l'école grecque de Winckelmann et de Goethe fut abandonnée pour

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l'ancienne école allemande des peintres du quatorzième siècle. On ne se contenta plus d'aller chercher ses sujets dans l'histoire nationale. Cornéhus ne voulut pas seulement continuer, après mille ans, le Banquet des Niebelungen et refaire le Faust du moyen âge ; il eut besoin d'une sympathie plus intime avec ces temps héroïques. Pour mieux s'initier à leur génie, il reprit lui-même leurs procédés. Le patriotisme du moyen âge devint une religion qui eut à 10 Munich sa chapelle Sixtine. On fit une étude toute nouvelle des fresques des cathédrales du Nord qui étaient restées oubliées depuis la Réforme ; on fouilla les murs des nefs ; on découvrit les tableaux qui tapissaient de symboles de vermillon et d'or ces églises gothiques, que nous sommes accoutumés à nous représenter toujours si nues et si obscures.

Ce fut une révélation subite que l'étude de ces fresques, et une voie inconnue où l'on s'engagea. Les dogmes philosophiques de notre époque se revêti- 20 rent des plis raides et diaphanes des vitraux de Cologne. L'infini se resserra de mille manières dans le cadre vermoulu des gravures sur bois de Nuremberg. Les passions les plus vivaces de notre temps se chargeaient du manteau d'Holbein et de ses couleurs séculaires. Pour traverser le camp de la routine, l'avenir se couvrait, comme Clorinde, de l'armure des vieux temps, et cachait sa jeunesse sous le casque et les brassards d'une époque surannée. A mesure qu'au dehors le peuple allemand se livrait davantage aux chances et 30 aux séductions de l'action politique, il faisait un dernier appel dans sa peinture au calme et à la candeur des formes du moyen âge. Ainsi Rome, à mesure qu'elle avait été plus entraînée hors d'elle-même, et qu'il n'y avait plus eu pour elle d'espérance de repos, avait cherché, sous Adrien, à retrouver, au moins dans s^a sculpture, la- paix des tombeaux et des sphinx de l'Egypte.

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Sous l'impulsion de cette nouvelle époque, la poésie se jeta à son tour, tête baissée, dans la mêlée des invasions. Elle avait jusque-là vécu si retirée dans ses visions idéales ! la voilà soldat comme Jeanne d'Arc, en quittant l'arbre des fées. Adieu son chaume, adieu ses songes, ses nuits d'été ; elle se prit à filer avec un fuseau d'acier la trame de sa cotte d'acier, et à chanter pour sa noce le Chant du glaive.

Ces deux années de 1813 et de 18 14 se repaissaient I ainsi de chants terribles et sanglants comme elles. 10 Les poètes montèrent à cheval avec la coalition. Il y en eut, comme lahn, dont la mission officielle fut d'exalter les armées, ce qui rappelait les anciens Bardites. Aux inventions de la métaphysique succède une poésie poudreuse qui court plus vite qu'un cheval de bataille, qui, elle aussi, fouille de son pied la vieille glèbe de l'Allemagne, qui vomit le feu de ses naseaux sur l'herbe de Lutzen, qui hennit avec la trompette, qui a la voix argentine d'une baguette de fer dans un fusil de Tyrolien. Que d'hymnes gorgés de poudre, 20 que de joyeuses ballades flamboyèrent dans la mitraille ! que d'iambes intrépides se dressèrent debout, tout en feu, à la gueule des canons ! Alors les balles enchantées sifflaient comme des esprits dans l'air ; les sabres souriaient au soleil comme l'écharpe d'une fée du Hartz ; les poitrails des chevaux écumaient comme un flot noir du Danube ; les banderoles des lances se baignaient dans la rosée du soleil de Leipsick ! Qui dira désormais que la réalité manque à cette poésie ? Au contraire, elle en est plutôt enivrée : elle a bu du 30 meilleur de notre sang. C'est un autre vertige. Elle est si bien à la merci des événements, qu'elle est ellemême un clairon dans la mêlée ; la balle qui frappe Koerner au front, à l'heure où il finit le Chant du Glaive, achève de donner à l'art son baptême de feu. Uhland est le Béranger de l'Allemagne. Quoiqu'il touche encore à l'époque que nous venons de

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franchir, son inspiration a déjà changé de caractère. Il est venu le soir de la bataille des géants. Le bruit est déjà évanoui, l'herbe est déjà séchée, l'épée est essuyée, la lutte est achevée. Il recueille sa foi de pèlerin pour la prière avant la fin du jour. Pieux et agenouillé dans sa victoire, c'est l'ange de Novalis au bivouac ; il chante l'affranchissement du sol, la fête des deux jumeaux, le Danube et le Rhin, la joyeuse moisson qui germe dans le sang. Il célèbre

10 la renaissance de la nature, comme si elle avait été ellemême stérile et enchaînée, en Allemagne, dans les plaines de trèfle, pendant tout le temps de la conquête ; mais l'originalité de ce poète est plus profonde. L'enivrement de l'orgueil national se voile dans son âme sous l'humilité d'une vieille ballade populaire : il recèle le sentiment du libéralisme moderne sous les formes et la candeur du moyen âge ; c'est lui qui donne au génie ombrageux de notre époque la grâce des vitraux des croisades, et qui brise contre la Sainte-Alliance la

20 lance d'un sonnet féodal. Ce prétendu démagogue de 1819 est en réalité un vassal de Rudolphe qui chante sa chanson sous le prunier sauvage et sur la tour ruinée de son seigneur. Il est en poésie ce que Cornélius est en peinture ; ils représentent tous deux fort bien à leur manière l'état actuel de l'Allemagne, qui cache aussi des sympathies si nouvelles et une destinée si jeune sous la vieillesse des institutions et des formes politiques.

Je remarque, à cet égard, que la liberté a penché,

30 en Allemagne, vers les souvenirs du moyen âge, autant qu'en France elle s'en est éloignée avec antipathie. On était là carlovingien, comme chez nous on était bonapartiste. On portait là, pour signe de ralliement, après la Restauration, les boucles des rois chevelus de la première race, comme chez nous, on ramassait sous la botte de Napoléon la violette du 20 mars.

Ce que l'on appelait démagogues dans le Nord,

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était une espèce de sectaires de nationalité féodale, gens de religion et de foi enfantine, vrais pèlerins d'armées, bons chrétiens, tous chargés de la ferraille du vieil empire germanique, toujours chantant, souvent priant, et qui portaient le poil fauve de Barberousse. Ainsi affublés, ils eussent fait horreur à un carbonaro du Midi ; pourtant, sous ce déguisement, on sentait l'instinct profond de leur pays. Pour se venger de sa longue défaite depuis la Réforme, l'Allemagne était obligée de remonter jusqu'au moyen âge. 10 C'est là, dans la pompe de son empire écroulé, qu'elle s'encourageait au sentiment renaissant de son unité, et que son ambition allait chercher de quoi s'exalter et se rassurer. Elle réveillait, après mille ans, ses vieux Othon dans leurs caveaux aussi vite que nous, notre empereur de Sainte-Hélène. Elle mettait de l'érudition dans son complot, de l'archéologie dans son émeute. Dupes comme nous du passé, les Allemands déterraient en secret les aigles de Charlemagne et faisaient de la sédition avec le treizième siècle, pendant 20 que nous évoquions la mémoire du soldat d'Arcole, et que nous gardions sous nos chevets le drapeau de l'an X.

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