VIT
Guerres.
Voici le moment de prononcer un nom bien peu connu de ce côté du Rhin, et si plein pourtant de génie et d'audace, qu'il ne faut pas un faible effort pour en parler sans passion. Celui-là a reçu évidemment une puissance titanique. La nature l'a armé tout d'abord pour un duel avec son propre pays. C'est lui qui a reçu la mission de jeter pour jamais 30
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dans l'arène cette masse inerte de l'Allemagne, et de démuseler le monstre. Il l'enchante, il le séduit, il le blesse, il l'aiguillonne, il le désespère, il le terrasse, il le foule aux pieds, il s'en fait haïr, il s'en fait dévorer ; c'est le tauréador qui va chercher dans les bois le buffle germanique. Il l'amène tout saignant à la lice de l'Europe, il le harcèle, il se met à sa merci, il en meurt ; mais le taureau, une fois déchaîné, n'ira plus ruminer sous son frêne la vieille glèbe du passé.
lo Goerres est l'apôtre et le martyr du panthéisme. Partout où un principe succombe il se met à sa place, pour le soutenir et se faire écraser sous ses ruines. Il traite les idées comme les chevaliers traitaient les veuves et les orphelins. Il les prend sous sa protection, dès qu'il les voit assez nues et délaissées ; peuples ou rois, il ne les connaît plus dès qu'il les a couronnés. Il est jacobin, absolutiste, prêtre, démagogue, papiste, ultramontain, patriote, selon que l'une de ces causes faiblit, et tout cela avec le même emportement. C'est un
20 héros qui épuise dans son âme les passions sociales et cosmopolites, comme d'autres font des passions individuelles, avant de remonter tout vivant à son Dieu le plus abstrait, et cependant, le plus éblouissant qu'un poète ait chanté. Aucun homme dans son pays n'a plus souflFert et n'a été plus haï au nom de la liberté. Par une combinaison que l'on ne peut rencontrer ailleurs, il unit l'énergie d'un montagnard de la Convention aux illuminations d'un alexandrin ; il tient de Danton et de Plotin. Pendant huit ans, il a été
30 mis par la Sainte-Alliance au ban de l'Allemagne ; et c'est lui qui disait, dans son patriotisme asiatique, en parlant de l'infidélité de l'Alsace : ' Brûlez Strasbourg, et ne laissez subsister que la flèche de la cathédrale pour éterniser la vengeance des peuples allemands.'
A cette imagination héroïque, le mouvement de l'invasion avait apparu comme le signal d'une nouvelle ère sociale pour le genre humain. Mais, de cette
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épopée sanglante, quand il vit sortir la monarchie constitutionnelle ; quand il vit que ces armées, qu'il avait exaltées si haut, n'avaient rapporté de toutes leurs batailles que ce prosaïque plagiat et ces couronnes éphémères, et qu'il fallait que l'Allemagne se mît encore une fois sur sa porte à mendier dans sa politique le pain du reste de l'Europe ; alors il répudia ces demi-libertés, il jeta le gant à ces bourgeoises conquêtes dans lesquelles s'entravait et se dénaturait à ses yeux la mission de son pays. Les querelles du lo régime représentatif et sa chétive condition ne lui semblèrent qu'un jouet pour amuser un moment les grandes destinées de l'Allemagne.
Retrouver et refaire, après Luther, l'unité des races germaniques, les pousser de nouveau dans l'histoire, comme un cavalier tout armé, c'était là, pour lui, toute la question. Mais quel serait le lien de ce faisceau de langues et de peuples ? Étroite et impuissante, la royauté constitutionnelle divisait tout, morcelait tout. Un principe religieux pouvait seul 20 rassembler pour toujours ces membres des fils de Cadmus semés sur chacune des grandes routes de l'Europe ; quel était donc ce principe ? Goerres crut qu'un catholicisme renouvelé à la source des traditions du genre humain aurait cette puissance. Dès cette heure, il se mit en guerre avec tout le présent. Il fit le procès à la Réforme qui avait divisé son peuple, et au libéralisme qui avait achevé la Réforme ; il conçut au profit de l'Allemagne une papauté révolutionnaire, qui, assise sur le corps de l'Autriche, exercerait, pour 30 le Nord, cette puissance de cohésion que la papauté du moyen âge avait exercée sur le Midi ; il provoqua une dictature nationale ; il appela dans l'avenir une restauration religieuse, un Napoléon mitre, un Luther oriental, pour détruire l'œuvre du Saxon.
Entre ses mains, la liberté allait se perdre dans la foi, comme chez nous, elle s'était un jour perdue dans
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la gloire. En voyant autour de lui tous les peuples entamés au dedans, et qui se livraient au premier occupant, il voulut, à la manière d'un législateur asiatique, murer le génie de l'Allemagne. Avant de l'envoyer, novice et imberbe, à la conquête de l'avenir, il l'aurait volontiers, comme Moïse, amusée quarante ans dans le désert, pour la plier à sa discipline.
Telle est l'idée politique de Goerres, idée qui pèche plutôt par le manque que par l'excès d'audace. Que
I G sert de déchaîner l'orgueil national pour lui dire : Courbe ta tête sous l'aube du vieux catholicisme ! Cet homme s'en va, comme le maître des Huns, à la rencontre de Rome, et il manque aussi sa fortune, au même endroit, pour avoir tourné bride devant la crosse du chef de la ville des morts. Qu'a-t-il donc vu pour s'arrêter si vite ? Quand il fallait être réformateur et prophète, et qu'il en avait le cœur, qui lui a lié la main ? Dites-moi, vous qui le savez, quelle merveille est cachée sous cette ruine de l'Église, puisque
20 des hommes, tels que celui dont je parle, ne la peuvent toucher sans défaillir. Voilà Goerres, le fier Sicambre, qui a vu le Vatican. Il a plié le genou, lui, l'audacieux ! désormais sa fortune est détruite ; personne ne le connaît plus. Il s'en va seul, il retourne seul en arrière, sans étoile et sans guide, lui, hier encore si vanté, si aimé, si idolâtré, aujourd'hui si méconnu, si délaissé par son propre pays, qui ne pardonne, pas plus que le monde, à qui le sert, l'exalte, le trouble ou le ruine à demi.
30 De tous les écrivains de son pays, Goerres est peutêtre celui qui est le plus Allemand sans mélange. On peut retrouver dans Goethe la clarté limpide de Voltaire, dans Herder le repos de Bufîon. Les chefs de cette école se sont tous appliqués à modérer, par l'art, l'exubérance de leur langue virginale. Goerres est un des premiers qui ait mis Son efïort à exagérer encore cette inculte indépendance. Emporté par un
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idiome indompté, qu'il ne conduit plus, qu'il ne régit plus, ne fermez pas la barrière à ce Mazeppa avant qu'il ne soit rentré dans le royaume des rêves et de la poésie sauvage de son peuple au berceau. La végétation désordonnée d'une forêt primitive, où tout germe, où tout meurt, où tout s'entasse à la fois, les troncs blancs des chênes centenaires, les palmiers nés d'hier que la fourmi courbe sous son pied, les carcasses des crocodiles et des serpents du déluge, peut seule donner l'idée de son style. Quand cette langue du lo chaos veut expliquer les intérêts actuels et ceux de la civilisation moderne, l'impuissance où elle est de se discipliner fait trop éclater son impuissance à se conformer à son époque.
Mais, quand Goerres raconte, comme il fait presque toujours, les âges héroïques de l'humanité, alors cette voix de géant sort du fond même du sujet. Cette langue est, pour ainsi dire, ciselée à l'image d'un massif d'architecture gothique. Sans se briser, sans s'interrompre nulle part, elle couronne chaque mot d'orne- 20 ments et d'arabesques ; elle s'enracine partout ; elle s'épanouit et s'effeuille partout ; elle se noue en faisceaux sur ses piliers ; elle grimpe, elle descend, elle remonte sans jamais se fixer entièrement ; quand le poète a bâti ainsi son monument d'une seule pierre, et presque d'une seule phrase, la pensée s'échappe à la fin des voûtes et des arceaux de sa parole, comme la voix d'une cathédrale.
Élevé dans la philosophie de Schelling, Goerres l'a apphquée à l'histoire, comme Oken aux sciences 30 naturelles. Dans son panthéisme orthodoxe, il recueille les traditions de tous les temps, soit chrétiennes, soit païennes, pour s'en faire une bible nouvelle. Son histoire des cultes de l'Orient est une œuvre d'art et de divination bien plus que de science. Je ne connais aucun livre qui soit plus rempli de l'enivrement de la nature. L'auteur a la marche triomphale du Bacchus
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indien, et porte dans sa main la grappe cueillie au cep de la vigne mystique. Il fait apparaître les religions de l'Asie primitive, chacune à son tour, avec les instincts et la physionomie de son climat. Il y en a qui bondissent enflammées dans leurs hymnes avec les lionnes de l'Iran, d'autres qui rampent sur l'autel, autour des candélabres, parmi les serpents de l'Abyssinie, d'autres qui hennissent altérées d'avenir dans leurs prophéties, et qui, avec le cheval de Juda, frap-
3 pent de la corne de leurs pieds la terre promise, d'autres qui s'accroupissent pour l'éternité avec les sphinx et le bœuf mugissant du Nil. Ce n'est point l'orient naïf et matinal, qui se lève de sa couche, comme un enfant dans la première nuit de l'univers, pour appeler son père. C'est un orient transfiguré par la philosophie, un orient ressuscité de son sépulcre, pour expliquer son enfance par sa vieillesse, son Éden par son Alexandrie, son berceau par sa tombe.
Tous ces cultes qui se suivent à des siècles d'inter-
3 valle forment entre eux une procession infinie qui va à la même fête, et un catholicisme païen qui chante par des voix de peuples son hosannah dans la basilique de l'Asie. Liturgie sublime, lorsque, dans le temple de l'univers, les empires se lèvent, les mains jointes, et s'agenouillent sur leurs ruines, comme des diacres à l'autel ; que Babylone met sa mitre d'or sur son front ; que Bactres secoue sur sa montagne l'encensoir de diamant, que l'Egypte s'assied pour prier bas sous son dais de granit, que la Chaldée sème autour d'elle ses
:> dieux à pleines mains, comme un lévite sème au loin les marguerites et les roses de sa corbeille sur le chemin du prêtre.
Ces religions, en se succédant, bénissent, dans la terre d'Orient, le seuil où passe le genre humain pour entrer dans l'histoire, comme on bénit les trois degrés de pierre et le porche d'une église. Le soleil d'Asie est le calice de vermeil qu'un bras tient haut levé pendant
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la fête sur la tête courbée de l'Arabie et de la Perse. L'infini se cache dans la nue, le prêtre sous son aube. Que les éperviers du Nil sur leurs obélisques, que les licornes de l'Euphrate en soient témoins ! Le sacrifice avance. La Judée est la victime. La voilà immolée sur son Liban. Rompue et partagée comme un pain d'expiation, que chacun goûte l'hostie, et se divise les reliques ! et maintenant la fête est finie ; l'Orient lève sa tente. Ninive et Babylone, rendez vos habits d'or et vos aubes brodées. Ecbatane et Persépolis, 10 dépouillez vos manteaux empourprés et vos mitres de diamant. Passez, tombez, croulez. Si quelqu'un vous demande : Qu'avez-vous fait du dieu ? répondez par un soupir de vos déserts.
La nature, qui a ouvert au Nord le large horizon de l'Allemagne, où les sociétés modernes se sont trouvées à l'aise pour vider, sur les champs de bataille, leurs différends politiques, a voulu aussi, ce semble, que cet horizon servît de champ-clos pour une grande épreuve des opinions et des philosophies humaines. 20 Tant que les doctrines qui, en ce moment, y sont aux prises, ne firent que commencer à croître, jeunes et inofîensives, prenant chacune peu de place, elles vécurent ensemble sans querelles. Longtemps elles purent croire qu'elles continueraient de grandir ainsi en paix sous l'étendard du panthéisme. Mais à mesure qu'elles se développèrent, chacune suivit son humeur et marcha à sa guise. Dans ce pays de repos, ce n'est plus aujourd'hui que froissement de croyances qui s'usent l'une par l'autre, que conflit de renommées qui 30 en viennent aux mains, que systèmes blessés au cœur, que théories défaillantes, que docteurs qui ferraillent. Le catholicisme est désarmé par le protestantisme, le protestantisme par le piétisme, le piétisme par le rationalisme ; cercle fatal au dedans duquel on ne peut faire un pas sans marcher sur un mort.
Toutes les opinions humaines se sont donné rendez-
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VOUS là comme dans une Alexandrie moderne, pour éclater chacune à sa manière, et rendre un dernier combat. Parvenu à son plus haut faîte, l'édifice tout spirituel de la vieille Allemagne s'écroule sans fraca?. Lui-même, il disperse sa poussière aux quatre vents, poussière, non de mort, mais de vie ; non de matière, mais de pensées ; poussière d'idées que le Dieu de l'humanité recueille pour en former un nouveau monde.
Avril 1832.
Progrès dans le Scepticisme. — Les Schlegel. Tieck.
Foss.
10 Dormez- vous ou veillez-vous, ma sœur ? c'est ce que nous sommes toujours tentés, en France, de demander à l'Allemagne. S'est-elle assoupie cette fois pour cent ans dans sa forêt, cette Belle au bois dormant, puisque personne n'en a plus de nouvelles ? N'a-t-elle plus de noms à nous apprendre, plus de rêves, plus de fantômes sur ses balcons, plus de systèmes, plus de poèmes, plus de chants à murmurer à l'oreille de la vieille société qui se file son linceul ? Hier encore, pendant que la France, cette bonne
20 ouvrière, faisait sa rude tâche dans la paix et dans la guerre, sans prendre une heure de repos, et qu'elle trempait son sillon de son sang et de ses larmes, au loin, surtout en Allemagne, le chœur des poètes ne se taisait jamais. Pour nous fortifier, de loin à loin, arrivait jusqu'à nous une humide brise toute chargée de leurs chants. Chaque année nous révélait une gloire nouvelle. Une fois, ce fut Ossian, et celui qui l'accueillit le mieux s'appelait Napoléon. Une autre
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fois, à la fin d'une longue journée, ce fut Schiller, puis à la fin, Goethe. Pendant quelque temps, nous pûmes croire que la liste de ces noms ne serait jamais close. Pour ma part, je me rappelle que, bien jeune, quand je passai la frontière, sous chaque arbre et sous chaque buisson de la Forêt-Noire, je m'attendais à trouver un poème tout entier. Auprès de combien de sources ai-je passé des heures sans fin, dans l'attente d'un fantôme qui ressemblât à l'Ondine de la romance du pêcheur ! Sous les amandiers en fleurs du Neckar, je lo n'ai jamais entendu une voix de jeune fille que je n'aie reconnu Marguerite, Claire, Mignon, et surtout làbas, à ses joues si pâles, Lénore de la ballade de Burger. Tous ces rêves poétiques vivaient réellement pour mol. Je les croyais réunis en nombres inépuisables dans chaque village de TOdenwald ; je ne frappais pas à une porte de la Bergstrasse sans penser que c'était là une de ces portes d'ivoire d'où le poète faisait sortir les songes qui remplissaient alors le monde.
Encore une fois, en est-ce fait vraiment ? Le Nord 20 nous a-t-il envoyé tous ses rêves ? ne recèle-t-il plus un seul nom, plus un seul songe, plus un fantôme d'amour ? Ne verrons-nous plus passer sur notre route un de ces voyageurs qui ne touchaient pas la terre, qui s'appelaient Scott, Byron, et qui nous apportaient leur coupe pleine des larmes d'un autre climat? ou bien seulement est-ce un signe qu'il est temps pour nous de ne plus compter que sur nous-mêmes, que nous n'aurons plus d'abri pour nos rêves, hors ceux que nous bâtirons nous-mêmes, qu'il faut vivre désormais 30 de notre propre substance, et que le monde est déjà las de nous prêter ses ombres ?
Si je regarde du côté de l'Allemagne, la tristesse me saisit au cœur ; l'envie me prend de poser déjà la plume ; car voilà ce grand pays, celui de la foi et de l'amour, devenu à son tour le pays du doute et de la colère. Ce serait une longue et cruelle histoire
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que celle du doute chez un peuple que la Divinité a si bien rassasié d'elle-même qu'il n'en veut plus goûter ; le mysticisme est pour lui ce qu'a été pour nous le scepticisme. Il faudrait montrer les efforts de ce peuple pour se retenir dans sa chute, et pour flotter encore dans ses vagues croyances avant de se noyer sans retour. Les mêmes combats que Luther a soutenus pendant ses insomnies, la tête sur son chevet, criant, pleurant, soupirant, haletant, l'Alle-
lo magne les a livrés à son tour, sur sa couche, dans cette longue insomnie de gloire qui commence par Frédéric et qui finit par Goethe.
Car ce n'est pas en une heure qu'elle est devenue' ce qu'elle est aujourd'hui. Avant d'arriver à l'indifférence de tous les cultes, elle les a tous éprouvés. Elle a offert à chaque chose son adoration ; dans cette chute du ciel sur la terre, tout lui a manqué et a croulé à la fois. Quand la lettre des croyances a vieilli, elle en a relevé l'esprit, et l'esprit, déjà ruiné par le mys-
20 ticisme, a fléchi à son tour ; quand sa foi a achevé de défaillir, elle s'est convertie à la philosophie ; c'était le temps de Fichte et de Schelling : puis ce terrain miné a croulé dans le nihilisme de Hegel, et il a fallu se faire un autre dieu.
Il y a eu aussi un temps où le patriotisme servait de religion, où l'on priait dans la bataille, où la foi se retrempait dans le sang, où le le Deum de Leipsick remplissait la nef du Dieu des armées ; et cette foi, la plus facile à garder, s'est promptement dissipée avec
30 la fumée des bivouacs. Restait le culte de l'art. Celui-là avait toujours conservé son église. Mais Goethe, le dieu qu'elle adorait, l'a détruite lui-même. Ainsi l'Allemagne a porté le scrupule dans le doute aussi loin qu'elle l'avait porté dans la foi. Elle n'est point tombée, comme d'autres, en un jour, par une chute précipitée, mais par une infinité de chutes et de courbes toutes formulées d'avance. Elle descend
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processionnellement dans le néant et scientifiquement dans le doute. Ses cathédrales sont usées, non par le temps, mais par la prière et par les genoux des hommes. Elle met à leur front le bandeau du mysticisme, comme on ceint de fleurs d'hiver le front des vierges défuntes. Par une autre voie elle est arrivée au point où le monde l'avait précédée.
Et maintenant, malgré la différence des langues et des mots, l'Europe entière peut se vanter de vivre sous le même toit, c'est-à-dire dans le même vide ; et les lo voilà désormais toutes trois assises par terre, comme dans la scène de Richard de Shakespeare, ces trois reines du monde moral, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, toutes trois tombées par des chemins différents du même trône de religion au même néant, de la même foi au même doute, du même ciel à la même terre, toutes trois s'entre-regardant l'une l'autre, à moitié hébétées, sans leur Dieu accoutumé, elles, si différentes de destinées, si semblables de misère, et toutes près de se donner la main au fond des mêmes ténèbres. 20
En France et en Angleterre, le doute a poussé son cri le plus éclatant par l'organe de Voltaire et de Byron. En Allemagne, on n'a point connu ce brusque déchirement qui ailleurs a arraché de si étonnantes plaintes. Le nœud des croyances a été lentement dénoué ; la poésie a tenu longtemps la place de la religion. L'Église était tombée, mais on avait gardé l'hymne. Novalis chantait dans la nuit ; et le moyen alors de croire que la ruine fût irréparable, quand la voix qui l'habitait était encore si mélodieuse et si 30 jeune ? C'est ainsi que, remplaçant toujours la foi par l'art, l'idée par l'image, et le dieu par son ombre, l'Allemagne a pu, sans secousse, endormir son passé et l'ensevelir sans douleur.
Au fond, ses deux communions, le protestantisme et le catholicisme, s'entr'aident l'une l'autre à mieux périr. Elles se prêtent l'une à l'autre leurs doutes,
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leur foi, leurs églises, leurs berceaux, leurs tombeaux. Sous le même toit, elles naissent, elles vivent, elles prient, elles meurent. Elles mêlent ensemble leur absinthe dans le même calice. Elles ont même croix, même linceul. Et quand leur haine, par hasard, se rallume, elles disent à la raison humaine, avant d'en venir aux mains, le mot des gladiateurs à l'empereur : Ceux qui vont mourir te saluent !
Cet esprit de conciliation dans la mort n'a jamais
10 mieux paru que dans Goethe. Voilà un homme qui enferme en lui toutes les incertitudes de l'homme \ moderne, et qui n'en laisse rien paraître. Il n'attaque i rien, il ne défend rien. Il traite toutes les croyances et tous les enthousiasmes comme ces momies qu'Aristote recevait d'Asie, et qu'il classait dans son académie. Lui aussi classe tous les cultes et met tous ces morts en face l'un de l'autre. L'infinité du doute se cache en lui sous l'infinité de la foi. Sa philosophie est en apparence le contraire de celle de Voltaire ; dans la
20 réalité, elle en est la conséquence. Il n'exclut rien. Il admet jusqu'au moindre fantôme ; et cette universalité de la croyance est en même temps l'universalité du scepticisme, et de cette affirmation sans borne naît l'absolue négation.
Voltaire arrivait au néant par l'analyse, Goethe par la synthèse ; c'est le lieu où leur pensée s'unit, et il valait bien la peine, vraiment, que ces deux noms et les deux peuples qu'ils représentent se fissent si longtemps la guerre pour si bien s'entendre en cet endroit.
30 Car Goethe n'a pas appris seulement à l'Allemagne à se connaître elle-même ; il lui a fait connaître tout ce présent qui s'agitait autour d'elle. Il l'a jetée sur le chemin des révolutions modernes. Il lui a révélé son doute, dont elle voulait douter encore. Il a divulgué le secret de sa foi chancelante, qu'elle aurait longtemps caché dans sa retraite mystique.
Comme l'Esprit de l'abîme, il a dit tout haut dans
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l'église à cette Marguerite agenouillée, le jour du Dies irae : T'en souviens-tu, Marguerite, quand tu croyais ce que les lèvres murmurent et ce que ton cœur désire ? Quand ton Luther ne t'avait pas encore trompée, et que, jeune et pure comme ton espérance, et souriant au Christ enfant, tu priais, soir et matin, sur les dalles de ta cathédrale de Cologne ?
C'est là ce que Goethe a dit de mille façons à l'Allemagne, tant en prose qu'en vers, et ce que le monde a entendu. Depuis ce jour, elle est entrée dans la lo grande société des nations sceptiques. Elle est sortie de son pur cénacle, et la voilà à son tour dans la mêlée du siècle. Bien des voix, sans doute, se sont élevées contre le grand poète. Bien des efforts ont été tentés par elle pour retourner en arrière vers son passé. Mais tout est inutile. Il faut avancer, n'importe vers quel abîme. Elle a mis le pied hors de ses croyances ; elle n'y rentrera plus. L'esprit moderne l'a saisie. Il l'entraîne là où nous nous poussons l'un l'autre. C'est le noir chevalier qui a enlevé sa Lénore. Il faut à 20 présent que, sans tourner la tête, elle se laisse emporter . par ce froid génie du siècle vers l'autel inconnu où nous la devançons.
Goethe avait révélé à l'Allemagne le doute qu'elle voulait se cacher ; mais cette révélation fut longtemps repoussée. On s'obstinait à y voir l'état intérieur d'une âme, non la confession d'un peuple. On accusait le poète, on absolvait le pays. Il fallait du temps encore et de rudes secousses pour avouer que l'écrivain, c'était la nation tout entière. jo
L'école critique des Schlegel servit à déguiser le mal et à l'assoupir à sa surface. Ils endormirent, à proprement parler, l'Allemagne d'un sommeil magnétique, pendant lequel passèrent autour d'elle, sans lui tirer un soupir, l'invasion, les révolutions, et tout le bruit des batailles de Napoléon. Pendant ce rêve de quinze années, tout l'effort de ce pays fut de se séparer
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du présent, et de détourner ses regards de sa blessure saignante ; tous les temps furent essayés et parcourus, hors celui où l'on vivait.
Ce fut, mais sous des formes plus originales, quelque chose de semblable au mouvement de la France sous la Restauration : la vie publique latente et morte en apparence, une littérature résignée et mystique, la poésie prenant le voile, et se coupant ses longs cheveux, un complet détachement de tout ce qui tenait au
lo monde, une façon particulière de ranimer ses souvenirs et de les interrompre à l'endroit où ils deviendraient amers, un vol audacieux dans l'infini, pour échapper à la misère présente ; à tout considérer, une manière de se créer une liberté dans la gloire, et de passer triomphalement sous les Fourches Caudines. Les poètes entraient alors au cloître avec Werner, ou du moins ils se convertissaient avec Stolberg, F. Schlegel et Adam Mûller.
Celui qui resta à la porte de cette petite église, eti
3o le seul dont l'engagement avec le monde ne parut pas| brisé, fut Louis Tieck. Il conserva le doute nécessaire pour railler des fantômes ; il fustigea des ombres, et crut laisser les vivants dans la paix. Il joua avec le scepticisme naissant, et il semblait oublier que les griffes et les dents du monstre finiraient par grandir. Au sein du vieil art germanique, il introduisit le persiflage ; et parce qu'il l'avait revêtu de formes candides, il crut qu'il en était le maître, que le sourire ne dépasserait pas les lèvres, que le doute ainsi orné
3^ perdait son venin et que le cœur au moins ne saignerait jamais de sa morsure. Cependant, alors que la terre tremblait du bruit de la Convention et des marches de Napoléon, c'était déjà en soi une ironie assez amère, que tout ce peuple enivré de la coupe de la table d'Artus, et cette poésie carlovingienne, et ces sylphes, et ces rêves, et ces' fées imprévoyantes, qui, si on les eût regardées de près, auraient secoué de leurs
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ailes la poussière de léna, de Wagram et d'Austerlitz.
I II Y eut alors un homme qui fit ouvertement une ! plaie bien plus profonde au cœur des croyances, et qui, malgré lui, en avança beaucoup la ruine. Je veux parler du paysan Voss, qui se rua en véritable anabaptiste contre le principe sur lequel reposait alors toute la pensée allemande. Il n'attaqua pas en face la philosophie idéaliste de son époque : ses coups ne portèrent pas si haut ; mais il la poursuivit avec acharnement lo dans ses applications à la science de l'antiquité. Il ne voyait pas, qu'en détruisant le principe du symbole, il détruisait en même temps toute la vie allemande. Il y eut un moment où son pacifique pays ne retentit que de ses imprécations contre les théories de Creuzer sur la mythologie ; et dans son paganisme puritain, il déchaîna en effet plus d'une émeute, au nom de Saturne et d'Osiris. Cet homme apportait dans la science une verdeur de passions qui, ailleurs, ne se trouve que dans la fièvre des assemblées politiques. 20
C'est qu'au fond, sous cet appareil scolastique, la question était grande et imminente ; c'était du présent qu'il s'agissait dans ce passé de six mille ans. L'instinct révolutionnaire se glissait, sans le savoir, sous ce masque d'antiquité ; le protestantisme et le catholicisme se retrouvaient tous deux sur le terrain de la mythologie et vidaient là encore une fois leur querelle. Ce grand système de l'érudition allemande, où chaque rêve avait trouvé sa place, les superstitions du génie qui décoraient tout cet ensemble, comme un 30 j peuple de statues dans leurs niches ; cette poésie plus { vraie que l'histoire, s'ébranlèrent sous la critique de \ Voss. Autant qu'il put, il fit de la science allemande un temple protestant, et non plus une basilique aux mille voix. Ce renverseur d'images ôtait au passé sa poésie, et il ne voyait pas que par là il tuait le présent. Il ne sentait pas que le génie de son pays est frère du
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génie platonicien, et que ruiner Alexandrie c'est ruiner l'Allemagne. Il voulait les mœurs des vieux temps, et il n'en voulait plus la foi ; il ne s'apercevait pas que les cathédrales qui servent d'abri au protestantisme ont leurs fondements posés sur les basiliques grecques, les basiliques sur les temples, les temples de Grèce sur ceux d'Orient, et qu'ainsi l'on ne peut ren- • verser l'une de ces assises sans que l'édifice infini de la foi humaine ne s'écroule en même temps.
10 Voss n'eut point de repos qu'il n'eût dispersé ces \ fondements primitifs ; et il ne voyait pas sur sa tête [ les cathédrales qui se penchaient et tremblotaient comme des mâts de vaisseau dans l'orage, et menaçaient de l'écraser dans leur chute. Quand il avait dépouillé à son aise l'imagination allemande, il relisait son idylle de Louise, et il vivait là serein et sans remords, parmi ses longs hexamètres tout parfumés de fleurs de tilleul, sans s'inquiéter du lendemain.
20 Cependant le mal ne s'arrêtait pas ; il gagnait la ! philosophie, et par elle il entrait au cœur de l'Allemagne. La philosophie de Schelling, qui avait régi naguère les destinées de ce pays, ne se sentait plus le cœur d'avancer. Après ses tentatives, déconcertée et défaillante, elle rentrait toute confuse dans le cercle du catholicisme et ne voulait plus en sortir. L'idéa- ■ lisme se sentait périr et demandait à se faire absoudre ' par le dogme. Une science mourante, une foi mourante, liées ensemble, et qui cherchent à se ranimer
30 l'une l'autre ! encore une fois l'histoire d'Héloïse et d'Abeilard qui s'embrassent dans leurs tombeaux.
De l'école la plus hardie en apparence sortait ainsi le plus grand effort pour conserver la vie au sein de la papauté. Baader, Goerres, formés dans cette école, font la veillée du catholicisme et se consument à ranimer ce souffle. Ce n'est plus là Une religion, ce n'est plus ■ une philosophie ni une poésie ; c'est le débris de tout
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cela ensemble : une science sans nom, une foi sans nom, une poussière divine. Pour cette poussière, creusez un grand tombeau ; il faut qu'il puisse y entrer sans peine toutes les espérances et les chimères, et les rêves, et le bonheur de la vieille Allemagne. 1 Au nord, la philosophie de Hegel est morte aussi ' avec son chef, ou du moins elle s'absorbe dans la science sociale, comme au midi la philosophie de Schelling s'absorbe dans la religion. C'est un grand symbole que la disparition de ces tribuns de l'idéalisme qui lo ameutaient tout ce peuple autour de l'infini. Ils l'ont mené trente ans sur le mont Aventin du spiritualisme ; et maintenant, il crie qu'il a faim et soif du monde réel, et il ne sait que faire pour s'en emparer assez vite.
Dans cette invisible dissolution, les sectes prennent peu à peu la place delà religion, et les maximes celle de la morale. Sous mille noms, piétisme, méthodisme, le froid avance et s'insinue partout. A mesure que l'Allemagne se fait plus sensuelle, il se forme des codes de 20 fastueuse austérité. Dans son premier étonnement, tout lui fait scandale. Elle a quitté la grande voie de l'innocence antique ; elle est entrée dans les détours du scrupule. La pauvre Eve se couvre trop tard de feuillages ; son passé n'en est pas moins condamné.
Un dur méthodisme se met à la place de la sérénité perdue, et prétend, lui seul, à force de maximes, conjurer le danger ; il trouble jusqu'à la mort les âmes vierges dont ce pays est encore plein ; et rien ne montre mieux la décomposition des anciennes croyances 30 que ces fantômes de secte qui surgissent ainsi par intervalle dans la conscience publique.
Tous ces symptômes, il faut le dire, se sont longtemps dissimulés sous l'effervescence qui a suivi les guerres de l'indépendance. Les espérances infinies qui se montrèrent vers ce temps-là cachèrent bien des désenchantements et des pertes cuisantes. Les peuples et
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les rois s'étaient embrassés dans le sang. On s'était fait les uns aux autres mille serments, l'ancienne foi allemande reparut un instant. On crut d'abord qu'il suffisait de regarder le ciel, et que ces larmes du doute, qui avaient semblé si amères, tariraient dans leur source. Partout resplendit dans les œuvres d'art la figure de l'Allemagne au moyen âge, blonde, candide, mais encore contristée par cette sourde plaie que l'on pensait guérie. Et je ne sais pas si même aujourd'hui
lo ces imprévoyants poètes de la Souabe et de tout le Midi ne continuent pas l'incorrigible lignée des Trouvères.
Que tout est changé cependant ! Les rois ont un moment tenu en leur pouvoir la foi, la vertu, la religion du Nord ; l'Allemagne avait placé sous leur garde sa dernière espérance. Elle avait versé son dernier philtre dans leurs coupes vermoulues, et elle leur avait dit : Buvez-en avec moi. Quand ses philosophes sont restés muets, elle s'était mise à l'école des rois, et cette
20 candeur ne les a point touchés ; ils ont eu le cœur de frapper ce peuple, comme un autre peuple.
Oh ! c'est là une iniquité, je le jure ; car ce ne sont pas seulement comme chez nous des couronnes ou des trônes qu'ils mettaient en péril, mais la vieille foi, mais le Christ tout vivant dans les cœurs, la Providence dont ils étaient l'image dans ces âmes crédules, la vie du serment encore intacte, les morts et les anges adorés, le ciel et l'enfer chrétiens pris à témoin. Ce n'était pas seulement des sceptres qu'ils brisaient, mais
30 des idées qu'ils foulaient, des religions qu'ils étouffaient, et toute une éternité de pensées, de traditions, de prières, suspendue à leur parole et qui se dissipait avec elle.
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Henri Heine.
C'en était fait, il fallait le reconnaître. On avait cru que si les rois guérissaient, au moyen âge, par l'imposition des mains, l'infirmité du corps, ils sauraient maintenant guérir l'incurable infirmité des âmes ; tout au contraire, on ne rapportait de leur contact que des cœurs meurtris et des espérances évanouies ; il fallut changer de langage et renoncer à l'extase. Les ballades se nourrirent de fiel et les sonnets d'absinthe.
Au quinzième siècle, quand le génie allemand eut achevé la cathédrale de Strasbourg, il sculpta au lo sommet une figure satanique pour railler de là-haut tout l'édifice. C'était un ricanement d'enfer qui tombait de ce balcon sur les vierges de pierre, sur les colonnes et sur les colonnettes, sur les saints dans leurs niches, sur le pavé et sur l'autel, et sur toute cette impuissance du culte et de la foi humaine. De nos jours, la poésie ne fit pas autre chose. Elle monta au dernier échelon de l'idéalisme allemand, et commença librement à railler tout ce qu'elle avait aimé, à aimer tout ce qu'elle avait haï, à chanter avec Heine, comme le 20 derviche au haut du minaret, la dernière heure, l'heure de minuit de ce jour de mille ans du génie germanique.
Sous leur forme insouciante et frivole, les poésies de Heine ont en effet un vrai sens social. Il y a trente ans on les eût réputées impossibles ; les imaginations vierges de ce temps-là n'en n'auraient jamais enduré la cruelle morsure. Il y a là telles chansonnettes de dix vers qui portent innocemment dans leurs corolles (car ce sont de vraies roses de bois) un venin qu'il a fallu trois siècles au moins pour distiller à ce degré. 30 Ce sont des fleurs charmantes, peintes avec l'ancienne
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habileté de l'art tudesque, et qui toutes dardent un aiguillon de basilic. Il y a des sonnets transparents et purs à la manière de ceux de Pétrarque, au fond desquels vous voyez ramper le reptile ; des ballades qui cachent sous un sourire, comme une femme sous son voile, la tromperie et le poison. Il y a des cantiques pieux qui vous saisissent dévotement, vous bercent d'amour, et vous poignardent en riant avec un mot satanique ; car c'est le caractère et l'originalité de ce
10 poète de cacher l'amertume et la lie de nos temps sous l'expression et le miel des époques primitives : le siècle de Byron sous le siècle de Hans Sachs.
A tous les sentiments d'une société avancée il donne le rythme populaire des sociétés qui commencent ; et ce désespoir qui emprunte la langue de l'espérance, cette mort qui parle comme la vie, ce berceau qui redevient un tombeau, ces passions vieillies et rassasiées qui se meuvent sur le mètre des passions naissantes, cette candeur et cette corruption, ce miel et ce
20 fiel, ce commencement et cette fin qui se rencontrent et s'unissent dans l'étreinte de ces rapides poèmes, en font autant de petits chefs-d'œuvre d'art, de caprice, d'originalité et d'immoralité.
La plupart des poésies de Heine sont contenues dans un volume intitulé : Livre des chants. Les premières datent de 1817. A cette époque, le jeune poète appartient à l'école de Schlegel et Tieck. C'est d'eux qu'il a appris la forme populaire et la naïveté que plus tard il aiguisera contre eux. Depuis ce temps, l'aiguillon
30 croît et perce chaque année. Dans ses voyages du Hartz, d'Italie, et de la mer du Nord, tout se convertit chez lui en un fiel de colère et de haine. Nés dans des cHmats différents, ses chants n'en gardent point le caractère. Il y a de ces poèmes éclos dans la pure Toscane, sous le soleil de Lucques, et qui n'ont rien gardé de l'odeur des orangers ni des myrtes, et ne sentent que l'absinthe.
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On dirait que le poison voluptueux des maremmes s'est insinué dans ces vers ; partout sa muse irrite, comme Cléopâtre, l'aspic caché sous la corbeille de roses. Le poète ne rencontre pas une jeune fille, pas une fleur sur sa tige, sans leur adresser un madrigal méphistophélique. Les étoiles ont beau se cacher sous leurs voiles, il finit toujours comme dans les Nuées d'Aristophane, par quelque ironique question qui leur fait pleurer des larmes d'or. Quand il approche de la mer du Nord, c'est le seul endroit où son ironie prenne 10 quelque chose des lieux. Elle devient comme eux ample et colossale ; des nuages de la Baltique, il fait un linceul pour rouler et berner les dieux vivants et les dieux morts, le présent et le passé. Il vous quitte là sur la grève avec une épigramme : de sorte qu'en fermant ce livre, si frivole en apparence, toute la nature semble vide, le ciel désert, et tous les fruits du grand arbre de vie ont été souillés l'un après l'autre d'un noir aiguillon ; le ver les ronge.
Ainsi, il est donc vrai, le long monologue de l'idéa- 20 Vi lisme a fini par un éclat de rire. L'Allemagne a bu sa poésie jusqu'à la lie. Encore une fois son Rhin s'est perdu dans le sable.
Ainsi, un monde entier d'espérance et d'amour se dissipe en ce moment avec le génie de la vieille Allemagne, sans que personne ici tourne la tête pour s'en inquiéter. Là, près de nous, mille fantômes s'évanouissent sans bruit, comme ils étaient nés sans bruit. Ces divins rêves, auxquels manque le souffle, ont vécu leur vie rapide. Tout à l'heure un univers va s'engloutir 30 sans réveiller seulement l'oiseau dans son nid.
Que veulent donc ces accusations parties récemment de Vienne et d'Edimbourg contre la poésie de la France actuelle ? Croit-on que nous serions embarrassés de montrer ailleurs même misère ? Il s'agit bien vraiment, tant en France qu'en Allemagne, d'hémistiches et de prose qui s'altèrent, quand c'est le poème
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entier de la société moderne qui s'en va par lambeaux.
Si l'on veut faire le procès aux fantômes des poètes, il faudrait au moins que le monde et les pouvoirs actuels fussent moins fantômes qu'eux. Or, quelle loi, quelle société, quelle Église, quelle religion, je ne dis pas quel homme, mais quelle institution qui ne se donne aujourd'hui pour une ombre et qu'on ne traite en ombre ? Qui a aujourd'hui la prétention
10 de vivre sérieusement et autrement qu'en rêve ? Qui se figure, par exemple, que nos lois sont des lois, que nos rois sont des rois, et ne voit pas que ce sont des fantômes qui n'ont que le visage ? Êtres fantastiques s'il en fut, qui viennent on se sait d'où, dont le plus grand demeure au plus un jour, qui s'en vont par hasard et qu'on ne revoit jamais. Dans quelle poussière les avez-vous pris hier ? dans quelle poussière les rejetterez-vous demain ? Vous ne le savez pas vous-même. Majestés plus chimériques que les rêves
20 d'Hoffmann, plus rapides, plus changeantes que les rêves de la fièvre, leurs couronnes ne sont pas des couronnes ; ce sont des bandeaux que vous leur mettez sur les yeux. Leurs sceptres ne sont pas des sceptres ; ce sont des verges avec lesquelles vous les frappez à la face. Leurs peuples ne sont pas des peuples ; sans présent, sans passé, sans nom, sans héritage, véritables morts revêtus du manteau de la vie, ils escortent dignement ces royautés d'un jour.
Ne dites donc pas que la poésie finit ; dites plutôt
30 qu'elle seule reste vivante. Rien n'existe aujourd'hui que ce qui est dans les cœurs. Il n'est pas une tradition, pas une autorité, pas une lettre écrite qui ne tombe en cendre, si vous la touchez de la main. Dans cette instabilité du réel, l'idée seule subsiste. Elle seule garde sa couronne éternelle sur sa tête, et il n'y a ni peuple ni roi qui la lui puisse ôter. Nous vivons, non pas dans la pensée de ce qui est, mais dans la
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pensée de ce qui doit être et de ce qui sera demain. Ombres que nous sommes, nous sommes nous-mêmes un poème et nous ne le voyons pas.
Sans doute l'idéal que chaque peuple avait imaginé se dissipe aujourd'hui, en Angleterre, en Allemagne, comme en France ; car cet idéal n'était rien que luimême. Chacun se dépouille de ses traditions, de son art indigène, et jette autour de lui cette feuillée de mille ans. Mais de ces ruines particulières se forme la conscience du genre humain. Un même génie cos- lo mopolite se met à la place des génies différents d'idiomes et de races. Dans cette poétique du monde, toute idée grandira sans entraves ; le vers et la prose rajeuniront au sein de la cité nouvelle.
De là, véritablement, la mission du poète ne fait que commencer. La vie sociale ne s'en est emparée que d'hier, et déjà il ne peut plus mourir tranquille dans son lit. Le temps est passé où il vivait en paix jusqu'à la fin sous son clocher. A cette heure il faut qu'il quitte, avec Byron, avec Chateaubriand, avec 20 Lamartine, sa frontière ou son île. Il faut qu'il supporte et la pluie et le vent, et le froid et le chaud, et l'amour et la haine des climats étrangers ; car son cœur est désormais trop grand pour que ni ville ni village le renferme tout entier. Sa mission est d'être le médiateur des peuples à venir. Sa parole n'appartient plus exclusivement à aucun. Dans l'interrègne des pouvoirs politiques, lui seul redevient souverain. Il est déjà le législateur de la grande fédération européenne qui n'est pas encore. 30
Le voilà donc désormais seul en compagnie avec son cœur ; toutes les imitations sont épuisées ; toutes les réalités sont évanouies ; les chemins connus ne mènent qu'au désert ; les vieilles terres ont donné tous leurs fruits. Il faut que ce Christophe Colomb du Nouveau- Monde idéal s'élance au loin, lui seul, dans l'océan de sa pensée. Il va, il va, et cet infini s'accroît toujours.
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Il va encore, et ce que l'on appelait terre est à présent nuage ; et ce que l'on nommait espoir se nomme à cette heure illusion. Et le peuple qu'il entraîne lui crie : ' Retournons en arrière.' — Mais lui répond : ' Demain ! ' — et demain est un siècle. Et malgré la tempête, il ne pliera pas la voile, avant qu'il n'ait touché la rive où la vie a sa source et qui s'appelle Éternité.
Février 1834.
Des Préjugés qui séparent V Allemagne de la France.
Un voyageur qui traverserait rapidement l'Alle- 10 magne, trouverait partout un peuple paisible et laborieux, des lois tranquillement et facilement obéies, des villes riches ou savantes, des villages presque aussi beaux que ces villes, et dans la moindre chaumière une sorte d'élégance rustique qui épanouirait son cœur. Dans ces villages, il verrait souvent la même église servir à des cultes différents, le même cimetière, et, pour ainsi dire, la même tombe s'ouvrir au papiste et au luthérien ; au reste, point de discordes, point de partis, point de plaintes ouvertes, point de murmures, 20 si ce n'est celui de quelque grand fleuve qui porte silencieusement à la mer le produit de l'industrie de cette nation de philosophes. Ce voyageur rentrerait chez lui, infailliblement persuadé qu'il vient de découvrir un peuple de sages, lequel a échappé par miracle aux tourmentes de l'esprit moderne. Comme il n'aurait vu extérieurement aucun signe de changement, il en conclurait que tout est demeuré en s& place, et que ce point seul reste fixe au sein des agitations tumultueuses de l'Europe. Il serait dans une 30 grande erreur.
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Une transformation profonde travaille aujourd'hui les peuples allemands. Cette révolution n'est point apparente et bruyante comme celles qui s'opèrent en France, en Angleterre ; mais il est aussi impossible de la nier, et elle va aboutir à des résultats semblables. Le vieux génie de l'Allemagne se décompose ; un esprit nouveau heurte à la porte comme un bélier. On n'a point à raconter des émeutes et des coups d'État sur la place publique, mais déjà des émeutes et des révoltes dans l'empire des idées et de la philosophie. lo
La génération spiritualiste s'efïace et disparaît. Un des glorieux lutteurs éprouvés dans les écoles me disait, il n'y a pas longtemps : ' L'idéalisme se meurt, je suis content de mourir aussi.' Ce mot résume tout le reste. Goethe et Hegel sont allés rejoindre Lessing, Klopstock, Schiller, Kant, Fichte, Herder, ces héros de la renaissance allemande. L'époque des demidieux et des héros est passée. Que va apporter l'époque des hommes ?
La France et l'Allemagne, dans les jugements 20 qu'elles ont portés l'une sur l'autre, ne peuvent point prendre pour devise : Sans amour ou sans haine. Au contraire, l'engouement ou l'aversion les a tour à tour gouvernées. Quand, lasse du matérialisme du siècle dernier, la France a voulu y échapper, elle s'est jetée en suppliante entre les bras de l'Allemagne. Le besoin de se soustraire à son passé moqueur lui fit adopter, sans nulle critique, toutes les doctrines tudesques que de rares communications apportèrent jusqu'à elle.
A mesure qu'une théorie était abandonnée de l'autre 30 côté du Rhin, elle commençait à ressusciter, puis à fleurir parmi nous ; et, en fait de système, nous n'adoptâmes le plus souvent rien que les morts. En sortant du scepticisme, les esprits altérés comme dans le désert tentèrent de s'abreuver aux sources de l'Allemagne sans se demander si une eau pure jaillissait en efïet de ces rochers, ou si un trompeur mirage ne
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nous leurrait pas d'une onde chimérique. Systèmes, hypothèses, croyances, traditions, poésie, tout fut admis pour guérir les cœurs meurtris par la raillerie de Candide et le matérialisme de l'école de Diderot. Le livre De V Allemagne fut écrit sous cette influence. On voit que madame de Staël est partout poursuivie par le fantôme ridé de Voltaire. Elle se précipite loin de cette tyrannie railleuse aux pieds des jeunes autels de la muse allemande. Cet ouvrage est la prière d'une
10 âme exilée qui demande un refuge dans l'univers moral ; c'est l'improvisation éolienne de Corinne au bord du Rhin. Ce n'est pas, on le sait bien, une peinture exacte et méthodique.
Pas un objet n'est dépeint tel qu'il est dans la réalité ; il est vu avec trop d'adoration pour cela. Mais cette adoration même n'est-elle pas un événement véritable qui a des rapports avec toutes les affections de cette époque ? Quelle reconnaissance ! Quelle bénédiction ! Quel amour pour ces doctrines
20 d'idéalisme, mêm.e avant d'en connaître le fond ! Quel cantique d'enthousiasme en se sentant renaître ! L'exaltation de madame de Staël pour l'idéalisme allemand ressemble à l'exaltation ascétique des saintes pour le Christ sauveur. Sa langue est quelquefois la même que celle de sainte Thérèse, car on y sent comme la révélation d'un continuel prodige. Elle n'explique nulle part les poètes et les héros de la philosophie par les causes naturelles de l'histoire, de la tradition, de la langue. Ces poètes et ces philosophes semblent, au
30 contraire, dans son livre, agir, penser, écrire en vertu d'un miracle intérieur qui n'a lieu que pour eux. En un mot, c'est la langue de l'amour substituée aux aphorismes de la critique.
C'est aussi là ce que les Allemands n'ont jamais voulu admettre. Parce qu'ils ne se reconnaissaient pas dans ce livre, ils l'ont trop souvent considéré comme un tableau de pure fantaisie. Ils n'ont su
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comment jouer le rôle fantastique que cette admiration fougueuse leur imposait, et ils ont été embarrassés par le persiflage mêlé à leur apothéose. Accoutumés à donner peu d'attention aux ouvrages écrits par des femmes, l'arrivée de madame de Staël au milieu des écoles métaphysiques leur a paru longtemps un scandale ; on s'aperçoit trop par les correspondances posthumes qu'ils n'ont vu très clairement en elle qu'une bonne femme, die gute frau, dont ils agréent la passion avec une complaisance débonnaire. lu
Sous la Restauration, la France continua d'étudier avec vénération et soumission profonde la philosophie et la poésie allemande. Ce fut la scène de l'étudiant chez le docteur Faust. On imita, traduisit, compila, et de nouveau on compila, traduisit, imita. De temps en temps, l'Allemagne tournait doctement la tête du côté de cette pauvre France qui rentrait à l'école comme une petite fille. Rarement la pédagogue se montrait satisfaite de son élève. Deux ou trois signes au plus d'une satisfaction protectrice laissèrent 20 penser qu'elle ne désapprouvait pas les labeurs de cette innocente, et qu'avec du temps, et force férules, injonctions, admonitions, elle ne désespérait pas d'en faire quelque chose.
Ce fut l'histoire des quinze années ; après quoi, la France, en juillet 1830, fut renvoyée à sa quenouille, légitimement atteinte et convaincue d'étourderie révolutionnaire, de frivolité, indocilité et incapacité philosophique.
Les Allemands, révélés par leurs poètes, ont été, 30 dans ces derniers temps, l'objet d'une idolâtrie qui tend à les corrompre. Qu'est devenue l'humilité qu'ils avaient conservée jusqu'au dix-huitième siècle ? Une susceptibilité ombrageuse et hargneuse tourmente incessamment ces nouveaux rois de l'opinion. Leur prétention, comme celle de tous les héros de romans, soit qu'on les loue, soit qu'on les blâme, est
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de n'être jamais compris de leurs adorateurs ; et personne ne nie qu'ils ne s'arrangent parfaitement pour cela. S'il se trouvait même à la fin, quelque part, un jugement sur eux vrai et impartial, je doute fort qu'ils s'en montrassent satisfaits ; car ce jugement, supposé qu'il fût exact, serait une limite apportée à l'idolâtrie ; quand on a été Dieu un jour, on tient à son nuage.
Des Préjugés allemands.
Il faut que des différences bien profondes séparent la France et l'Allemagne, puisque, malgré les efforts
10 de tant d'hommes remarquables des deux parts, tant de préjugés les séparent encore. Quand les idées que ces deux peuples se forment l'un de l'autre ne sont pas absolument fausses, elles sont toujours en arrière de leur état présent au moins d'un demi-siècle. Un perpétuel anachronisme les sépare. Ils se poursuivent l'un l'autre, comme dans la course d'Atalante, sans s'atteindre jamais.
Par exemple, quel temps ne faudra-t-il pas pour que la France renonce à se représenter l'Allemagne
20 comme un pays de contemplation et d'enthousiasme, un Éden livré aux poètes, et la nation entière comme la Belle au bois dormant ! Cette image était vraie, il y a cinquante ans ; elle a cessé de l'être. Mais cette première impression, qui est due au livre de madame de Staël, ne s'effacera pas si tôt. Elle alimentera pendant de longues années encore le génie des romanciers, des voyageurs, et même des philosophes.
De même, l'Allemagne (et j'entends par là la foule, non quelques hommes rares et supérieurs) ne com-
30 prend encore que la France du dix-huitième siècle.
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Jeune ou vieux, riche ou pauvre, un Français, quelle que soit son origine, sa province, sa condition, est nécessairement un voltairien, fat, fluet, fardé, toujours riant, qui jure de par Helvétius et Marmontel, qui porte à ses souliers la poussière de la régence, et sur son front le sceau de la jeune année 1770.
Vous tous qui franchissez le Rhin, préparez-vous à jouer le rôle de votre trisaïeul ; sinon, on vous l'imposera. Soyez gracieusement impie et religieusement encyclopédiste à la manière du baron d'Holbach, 10 railleur, persifleur, comme vous pourrez ; c'est là votre caractère donné, et ce que l'on attend de vous. — ' Je suis grave, dites-vous ? Le siècle m'a changé. Je me suis fait avec l'âge, profond, savant, croyant, comme l'Allemand aujourd'hui se fait vif.' — ' Non, non, vous répond le préjugé. Votre persiflage ne nous imposera pas ; votre gravité et votre religion sont des grâces qui vous manquaient au siècle dernier. Vous jouez avec l'infini et la philosophie, comme votre aïeul avec Ninon de l'Enclos.' 20
Désormais, quittez ce personnage si vous pouvez.
En vertu de la même observation, une femme française est nécessairement une poupée parée, choyée, gâtée, sans cœur, sans tête, sans âme, du reste un abîme de frivolité, et le centre de tous les dérèglements. Une jeune fille allemande, élevée dans les vrais principes, nourrit en secret le mépris le plus superbe pour une Française à qui le triple démon de la coquetterie, de la légèreté, et des amusements de la régence, ne laisse pas une heure de répit pour une passion pro- 30 fonde et naturelle. C'est ainsi que les moines se figuraient toujours les soldats l'épée à la main.
On peut afiirmer que ces deux ou trois points, bien et sagement développés, composent tout le fond d'observation des trois quarts des écrivains qui se font, en Allemagne, les interprètes de la France.
Si, des circonstances générales des mœurs, on passe
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à cette matière bien autrement subtile des arts, de la poésie et des lettres en général, c'est là que la discordance est vraiment effroyable. L'esprit allemand et l'esprit français sont de nature si opposée, que presque toujours l'un exclut l'autre. L'art de les assimiler est si rare, qu'on peut dire qu'il n'existe pas. Chacun se défend avec acharnement des empiétements de l'autre, comme s'ils se détruisaient mutuellement.
De là, quels combats avant de s'accepter ! et, quand
10 on veut les réunir, quelles colères et quels grincements de dents ! On est venu à bout de faire accepter de la France quelques parties de la science allemande. Mais Dieu sait les ménagements qu'on a du. observer, les aversions qu'on a dû braver, les luttes qu'on a dû soutenir, et je peux dire la vertu qu'il a fallu y mettre. Si la France n'eût été malade du scepticisme, jamais assurément, dans son état normal, on ne lui eût fait accepter, à elle, fille de Descartes et de Voltaire, l'amer breuvage des sibylles du Nord ; mais dans l'anéantisse-
20 ment qui suit le scepticisme ce remède héroïque était indispensable.
L'Allemagne, de son côté, a exploré chacune des ^ époques littéraires de l'histoire; la littérature fran-! çaise est la seule qu'elle n'ait jamais bien ni comprise ni admise ; il y a une barrière qui l'en sépare. Ses jugements, si profonds sur tout le reste, sont puérils sur ce sujet, l'irritation y étant trop souvent mêlée. Goethe est peut-être le seul qui resta supérieur à ces antipathies, et encore dans ses lettres à Zelter on voit
30 qu'il n'osait l'avouer.
On connaît dans le monde un critique doué d'une incroyable universalité d'esprit : il a tout vu, tout jugé, tout analysé, tout compris ; il s'est fait le contemporain des Romains et des Grecs. Que dis-je des Grecs ? il l'est des Chaldéens, des Bactres, des Assyriens ; et s'il y a quelque chose au delà, il y pénètre. Il écrit des ballades dans la langue du roi Porus, et
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Pétrarque signerait ses sonnets. Quoi de plus ? il est équitable, fin, modéré, délié ; il rend justice à Calderon comme à Homère, à Shakespeare comme à Dante ; il sait trouver le bien partout où il est : en outre, il l'aime sincèrement. Un seul point, dans l'histoire du genre humain, le trouble et le déconcerte : il ne saurait s'en consoler ni le regarder en face. Que ne donnerait-il pour l'effacer d'un trait de plume ! Cette tache unique, dans un si beau tableau, c'est (devinez- vous ?) le siècle de Louis XIV. Malheureuse lo époque, qui corrompt tout ce qui précède et tout ce qui suit. Sans elle, la poésie, l'éloquence, étaient victorieuses. Ne faites pas mention devant lui de ce temps calamiteux pour les lettres ; c'est le mal entré dans le monde ; c'est le fléau qu'il reproche au Seigneur, lequel s'en repent assez lui-même.
Que si, à tout hasard, vous y faites allusion, je vous avertis que cet homme de génie, d'un jugement si sain, si élevé, si calme, va entrer en une colère dont vous n'aurez vu jusque-là aucun exemple ; pas une 20 opinion qui ne soit immodérée, pas un mot qui ne soit injurieux. ' Molière, dites-vous .'' Molière est plat. Bossuet est bourgeois ; Montesquieu déclame ; Corneille rabâche. Quant à Racine, U y a longtemps que sa Phèdre ridée est morte dans l'oubli. En trois mots comme en cent, voilà Vesthétique de la France.'
Maintenant, est-ce haine, violence, besoin de réaction ou esprit de parti, ou tout simplement difficulté de s'entendre i" ou bien encore tout cela à la fois ? qui pourrait le dire ? 30
Sur les questions politiques, même divergence, et plus grande encore, s'il est possible. Le démagogue allemand resté pur, et qui n'a point forfait à ses principes, doit haine et mort à la France. Du moins, cet Annibal l'a juré en classe sur l'autel d'Hamilcar. En conséquence, il prêche sa croisade contre ce peuple de mécréants.
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La vérité est qu'il ne l'a jamais vu, qu'il ne le verra jamais, qu'il ne connaît ni sa langue ni ses mœurs ni ses plus simples usages. Mais il sait que cette langue est un aspic empoisonné, que ce pays est le foyer de tous les vices sans aucune vertu ! Ce sont là ses principes. Le croyez-vous assez peu homme d'honneur pour en changer ?
Malheureusement les temps sont rudes, la pureté des doctrines s'altère ; il n'est qu'un trop grand nombre
iode faux frères, qui, ayant passé le Rhin et visité ce peuple, ont cru trouver en lui quelque ombre de vérité et de sagesse, et vont pervertissant ainsi les saines maximes. Le branle est donné, rien ne peut l'arrêter. Il ne reste qu'à se couvrir de cendre et à pleurer sur l'abomination entrée dans la Sion tudesque. Ces utiles préjugés sont entretenus avec soin par la presse politique et littéraire. Les journaux allemands, auxquels ceux de France répondent rarement, s'exaltent dans leur solitude ; ils s'élèvent peu à peu contre
20 tout ce qui appartient à la France, hommes, choses, mœurs, à un ton d'injures, d'obscénité, de rage cynique dont je n'aurais jamais cru capable le chaste idiome de Charlotte et de IVIarguerite. Les plus populaires poussent le plus loin ce monologue de fureur. Rappelez-vous Arlequin s'excitant, dans un héroïque soliloque, à la bataille contre son ennemi absent. Ce qui m'étonne, après cela, c'est qu'un honnête Souabe, bien et dûment endoctriné, ose encore traverser la frontière et s'aventurer parmi nous, nation de Barbes-
30 Bleues et d'Ogres épicuriens, qui sentons la chair fraîche d'une lieue, le tout par esprit de frivolité.
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Chute du Spiritualisme. — Théologie moderne. — Religion de la Matière.
Le fait qui s'accomplit aujourd'hui en Allemagne est la chute du spiritualisme. Cette Jérusalem céleste croule dans l'abîme ; aucune main ne peut la retenir.
Tant que l'idéalisme et la poésie ont soutenu l'Allemagne, ils ont caché ou fait oublier le vide des institutions. Aujourd'hui il en est autrement ; la vie publique et la vie privée sont dévoilées en même temps. Sous le manteau percé de la philosophie, on commence à remarquer d'étranges plaies. A mesure que l'enthousiasme s'éteint, beaucoup de qualités lo aimables disparaissent, et, dans l'État, d'incroyables misères sont mises à nu ; dans les écoles un fatalisme inerte, au dehors la foi qui tombe, et qui ne se survit que dans les extrémités, à Berlin dans le piétisme protestant, à Munich dans le mysticisme cathoHque ; une jurisprudence très savante, et une législation décrépite ; dans les champs, la corvée et la dîme ; point de garanties nulle part, le privilège partout, l'intolérance religieuse poussée, en certains cas, jusqu'à la démence ; des tribunaux secrets ; point de presse 20 pour y suppléer ; au faîte de tout cela, une noblesse infatuée, et qui a besoin d'être châtiée.
Aisément la simplicité devient grossièreté, la bonhomie rusticité, la résignation servilité. Quand l'esprit allemand n'est pas dans la nue, il rampe ; il lui reste à apprendre à marcher.
La philosophie allemande se meurt : elle est morte après avoir, comme Saturne et la Révolution française, dévoré ses enfants. Que sont devenus tant de systèmes qui se promettaient l'éternité, tant de solu- 30
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tions définitives du problème de l'univers ? Cherchez ces systèmes au même endroit où sont chez nous la Convention, l'Empire, la Restauration, et chacun des pouvoirs qui se sont couronnés de leurs propres mains. Ressusciter Kant, Fichte, Schelling, Hegel, ou ressusciter la Terreur ou Napoléon ou Louis le Désiré, des deux parts même folie. Ces théories sont dans la même poussière où dorment aujourd'hui les événements d'où elles sont sorties. Un seul jour nous en
10 sépare, mais ce jour est un siècle. Paix donc à ces morts glorieux ! Quand même vous posséderiez la trompette du jugement dernier, vous ne pourriez les ranimer.
Ce n'est pas à dire pour cela que ce mouvement de l'intelligence doive rester sans résultat. Le panthéisme est partout au fond de la philosophie allemande comme l'égalité est partout au fond de la Révolution française. Si ces deux principes viennent jamais à s'entendre, ils constitueront entre eux le
20 monde nouveau.
De l'autre côté du Rhin, on reproche durement à la France la mobilité et l'inconstance de ses systèmes de gouvernement. Ne pourrait-on pas rétorquer cette accusation contre ceux de qui elle part, si de pareils griefs ne s'adressaient, avant tout, à l'esprit de l'humanité même ? Que de fois l'Allemagne, dans ce même demi-siècle, n'a-t-elle pas changé de systèmes et d'enthousiasmes ! que n'a-t-elle pas couronné dans ces dernières années ! l'esprit et la matière, le pour
30 et le contre, le moi et le non-moi, la liberté et la fatalité ! Que de serments solennels jurés à ces rois de la pensée, à Kant, à Fichte, à Schelling ! chacun de ses serments devait durer toujours. Ils n'ont pu subsister devant l'avènement d'un principe plus jeune et plus nouveau.
Hegel vient de mourir, le puissant Hegel ! sa cendre est encore chaude. Où sont ses disciples fidèles, ses
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croyants, ses apôtres ? Il n'en a plus. Il renaîtrait aujourd'hui, qu'il importunerait ceux qui l'ont embaumé hier : il serait comme Epiménide après un sommeil d'un siècle, tant le mouvement qui emporte et vieillit les morts est, plus que jamais, rapide et inexorable. C'est maintenant qu'il faut chanter à table : ' Les morts vont vite.'
De la même manière qu'en France la chute de tant d'administrations opposées a embarrassé la liberté d'une foule de lois, règlements, décrets, ordonnances lo contradictoires ; de même, en Allemagne, la chute de la philosophie a embarrassé l'inteUigence d'une foule de formules de tous les régimes. Pour conserver quelque naturel au milieu de ces entraves, il faut une rare vivacité d'esprit. Combien de gens se traînent encore sous ce vide fardeau, comme la tortue sous sa carapace ! Combien d'excellents hommes qui, la plume à la main, sont incapables de demander à boire sans convoquer l'objectif et le subjectif ! Il y a une frivolité propre à l'Allemagne ; c'est celle qui marche 20 toujours coiffée du bonnet de la scolastique.
On connaît un pays où un assez grand nombre de formules métaphysiques sont tombées dans le domaine commun, pour qu'en moins d'une heure d'un travail ordinaire chacun puisse se flatter de convertir le fait le plus simple, la mouche qui vole, le chien qui jappe, l'enfant qui pleure, en un système d'abstraction vide et béant dans lequel l'auteur s'évanouit et disparaît lui-même. Il y a des gens, des Français légers, qui préfèrent à ce bel art la roulette de Pascal. 30
La science allemande séduit d'abord par son caractère de grandeur et d'unité ; mais si, en sortant de cet étonnement, vous l'étudiez davantage, vous trouvez tant de fois la chimère à la place de la réalité, la conjecture à la place de la certitude, que vous tombez dans une extrémité contraire : il vous semble que cet édifice si vanté va s'écrouler comme un rêve.
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Cette science est pareille à ces arcs-de-triomphe inachevés, dont on remplit les vides, en un moment, avec des toiles peintes, pour y donner à un prince une fête qui dure un jour. Le prince, ici, est l'esprit humain qui se prête gracieusement et modestement à la cérémonie.
Qui eût pensé que tout cet idéalisme dût aboutir aux mêmes résultats religieux que l'école de Voltaire ? C'est pourtant, en grande partie, le mouvement de
lo décomposition qui s'opère aujourd'hui. En effet, dans le temps où la philosophie de l'absolu construisait les empires passés sur le plan qu'elle s'était formé la veille, elle n'était pas si loin qu'il semble de la méthode de Voltaire, qui, lui aussi, expliquait Pharaon et Moïse par Louis XV et par son aumônier.
Au moment où j'écris ces lignes, un livre, dont toute l'Allemagne est préoccupée, vient de jeter une terrible lueur sur ces questions. C'est la Vie de Jésus, par le docteur Strauss. Ni l'originalité d'un écrivain
20 éloquent ni l'éclat d'un nom connu ne distinguent cet ouvrage ; et pourtant un événement politique n'eût pas plus sérieusement passionné les esprits. Ce livre est le résultat naturel et nécessaire de la méthode allemande. C'est par là qu'il doit éveiller, au plus haut degré, l'attention des étrangers. La méthode que Wolf et Niebuhr ont appliquée à Homère et à Tite-Live, l'auteur l'applique au christianisme ; et, de la même manière que Homère et l'histoire romaine se sont évanouis comme une fumée entre les
30 mains des deux premiers, le Christ disparaît à son tour dans le travail du dernier ; opération critique, disent à bon droit les théologiens. Les récits des quatre évangélistes ne sont plus qu'une suite d'allégories, de fables telles que celles d'Esope et de La Fontaine, des contes et des chants populaires ; en un mot, un mythe.
Cette idée n'est pas entièrement nouvelle j l'auto-
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rite que le symbolisme allemand vient de lui donner, l'éclat et le retentissement qui la suivent, tout cela est nouveau. Le Christ, dans ce système, n'est plus qu'un songe, une épopée mystique qui va rejoindre l'épopée grecque et l'épopée romaine. Lisez attentivement ces résultats, vous croirez, avec la différence d'une forme très savante, lire les questions sur les miracles par Voltaire. Ce qu'il y a de certain, c'est que si vous vous soumettez sans critique aux prémisses du symbolisme allemand, vous êtes poussé, de proche lo en proche, à ces mêmes conséquences. Admettez que l'histoire romaine n'est qu'une suite de paraboles populaires, la même chose peut et doit se dire exactement des premiers temps du christianisme. Les évangélistes deviennent des rhapsodes, l'Evangile un poème en prose, et le christianisme un rêve du genre humain, faisant sa halte dans le jardin des Oliviers.
Je sais bien qu'en Allemagne la Christologie a mille moyens de déguiser ses résultats. On détruit d'un trait de plume les cieux ouverts et l'assemblée des 20 martyrs. On y substitue une formule d'école, et voilà l'abîme comblé. Si je considère avec effroi cet avenir privé de la foi des ancêtres ; si mon cœur, abreuvé de fiel, se détourne avec désespoir de ces cieux qui restent vides, on me répond que tout va bien, que le principe du christianisme n'est pas un individu, mais une idée ; que je puis toujours au pis aller adorer ce principe ; que seulement la forme s'est évanouie dans la substantialité ; que rien autre chose n'est changé. De bonne foi, qu'est-ce que tout ce galimatias pour remplacer 30 un Dieu ?
O grand, puissant, satanique Protée, infernal Voltaire, que pensez-vous de cette chute, dans votre tombeau du Panthéon ? Après tant de détours, de menaces, de dédains, voilà enfin la poétique Allemagne, la religieuse Allemagne qui tombe entre vos mains, et les griffes de Satan, qui percent sous l'aile de
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l'ange Abbadona ? N'est-ce pas vous qui ressuscitez sous cette forme nouvelle, et qui, pour mieux tromper le monde, revêtez comme votre tunique la blonde candeur de la science allemande ? Où fuir ? où se cacher ? où se sauver ?
Il y avait un rossignol allemand qui chantait ses plus beaux chants dans la forêt Hercynienne. Les peuples étaient accourus et écoutaient sa voix enchantée. Ils sentaient, pendant qu'ils l'entendaient, renie trer dans leurs cœurs la foi qu'ils avaient perdue et la poésie des vieux jours. Un souffle divin les ranimait, et leur âme s'élançait sur les ailes de cet oiseau merveilleux pour parcourir les sphères mélodieuses. Mais voilà qu'un serpent à la gueule impure avait roulé ses anneaux au tronc d'un chêne du voisinage. Le rossignol l'aperçut ; il fit silence, et soit peur, soit amour, soit un charme plus puissant que le sien, il tomba en voletant dans cette gueule béante ; après quoi le serpent darda sa langue, et prenant la parole, il dit : ' Me 20 connaissez-vous ? Je me suis appelé tour à tour, dans l'Éden, Léviathan, Satan, Moloch ; au moyen âge, Hérésie, Jean Hus, Martin Luther ; chez les Tudesques, Méphistophélès ; chez les Welches, Voltaire. A présent, je me nomme comme vous tous : Scepticisme.' Les peuples l'ayant entendu se retirèrent et pleurèrent pendant trois jours.
L'influence de la Révolution de 1830 n'a pas été en Allemagne aussi nulle qu'on le pense. Ce branle donné au monde a hâté le bouleversement des systèmes 30 surannés. Le saint-simonisme lui-même a pénétré au sein du vieil idéalisme ; la réhabilitation de la matière n'a été prêchée nulle part avec plus d'avidité que par les frères et descendants du jeune Werther. L'école qui a pris un moment le nom de Jeune Allemagne n'a guère d'autre dogme que celui-là. Que de livres n'at-elle pas enfantés, qui ont eu un retentissement populaire, sans autre mérite évident que de réveiller les
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sens endormis ! Combien d'aphorismes tirés de Candide et du Huron passent aujourd'hui dans la poésie allemande pour des nouveautés prophétiques et sybillines ! Combien la matière, évoquée du néant en l'an 1832, n'a-t-elle pas paru, de l'autre côté du Rhin, chose merveilleuse, inouïe, inénarrable ! En sortant du long jeûne du spiritualisme, quel étonnement et quel cantique de joie ! L'Allemagne cloîtrée quitte aujourd'hui le couvent comme Catherine de Bora. Cette nonne épouse à cette heure son Luther sous le ic nom de la matière et de l'épicurisme.
Tandis qu'en France et en Angleterre la chute de la vieille société a provoqué une poésie plaintive et i désespérée, on s'étonne que cette même ruine s'annonce en ^emagne par le ricanement et par l'ironie de toutes choses. C'est dans le pays le plus naturellement sérieux que la plainte prend le masque comique. Tous les rôles sont changés.
Au moment où les poètes anglais et français pleurent et se lamentent, les jeunes poètes allemands com- 2c mencent à se divertir et à banqueter. Pourquoi cela ? Je n'en vois d'autre raison décisive que celle-ci : i l'Allemagne n'a point encore connu les angoisses qui naissent d'une révolution véritable, ou elle les a oubliées. Il est permis de s'y jouer avec grâce de la Convention française comme des Nuées d'Aristophane. On y est presque aussi loin de la place Louis XVI que de la prison de l'Aréopage. Échafauds politiques, dictature populaire, guerres civiles, ces mots sont sérieux chez nous et en Angleterre ; mais les poètes allemands ont 3c là-dessus une légèreté à laquelle nous autres Français nous ne pouvons plus atteindre. Les bouleversements sociaux ont encore pour eux l'attrait de l'inconnu. Ils ont l'âge du mondain de la régence, ou des Cavaliers des Stuarts. Si jamais une révolution passe sur leurs têtes, alors nous verrons comment cette bande joyeuse la supportera.
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Qui croirait que les gouvernements ont traité cette école comme une ligue de sanglants conspirateurs ? Les coups d'État les plus violents ont été un moment réunis contre des mystiques épicuriens qui ne font, après tout, qu'exprimer les tendances de leur pays. Si l'idéalisme se met sous la protection des gendarmes, il faudrait faire la même guerre à l'industrie, aux usines, aux fabriques, à l'enthousiasme pour les chemins de fer et pour les bateaux à vapeur, toutes choses qui
lo annoncent de la même manière la chute du vieil esprit et la domination croissante de la matière. Mais c'est une ridicule contradiction de persécuter le système dans les poètes et d'en protéger l'application dans le peuple.
Ce cri de l'Allemagne surannée ressemble à la plainte d'Arioste contre l'invention déloyale de l'arquebuse et de la poudre à canon. Les vieilles armes sont touillées et impropres aux combats qui se préparent. Ni larmes ni regrets ne peuvent leur rendre l'éclat perdu. Sous
20 la hache bourgeoise du dix-neuvième siècle tombent également les forêts de l'Amérique et les fantastiques ombrages de l'Allemagne. Au lieu des chants des fées dans les forêts séculaires, le pic des pionniers qui tracent leur chemin rapide à des générations plus rapides retentit du Danube au Rhin. Elfes immaculés, gnomes, sylphes spiritualistes, impalpables ondines, votre heure est venue ; il faut en prendre son parti. La question des douanes a remplacé pour tous la question de l'impératif catégorique.
30 Dans ce changement, que devient l'imagination ainsi déconcertée ? Tout se rapetisse : un génie lilliputien prend la place des conceptions transcendantales : au lieu de l'épopée, l'épigramme ; au lieu de l'infini, un atome. De la même manière que, pour échapper au matérialisme, la France s'est mise à l'école de l'Allemagne, celle-ci, pour échapper à l'idéalisme entre à l'école de la France. Les nations ainsi traves-
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ties se mêlent et se confondent. Chaque peuple change de masque comme au carnaval de Venise.
Le poète qui a exprimé le dernier dans toute sa pureté le vieux génie de l'Allemagne est Uhland ; mais voilà près de vingt ans que ce poète se tait. Luimême, il sent que l'ancienne muse se meurt et qu'il n'est au pouvoir d'aucun homme de la ressusciter.
J'ai vu les saints anges de Klopstock et de Schiller conspués et raillés par un siècle nouveau, les esprits ont voilé leur face dans le ciel de l'Allemagne. J'ai 10 vu les chastes images de Thécla, de Clara, de Marguerite, de Geneviève, qu'insultaient de grossières courtisanes, nées du cerveau grossier des poètes de nos jours. Le ricanement de l'orgie a pris la place des larmes saintes des esprits immortels. Des vices prétentieux se sont couronnés eux-mêmes de la couronne des vierges.
Le docteur Faust a quitté sa cellule, il a quitté ses livres et son creuset ; il a rejeté loin de lui la tête de mort qui mêlait à ses pensées enthousiastes les songes 20 du tombeau. Le docteur s'est fait vif ; il court au bal en chapeau brodé ; il est galant, leste, musqué. Seulement avec son manteau de philosophe, il a oublié au logis son âme et son imagination. Quel magicien pourrait les lui rendre ?
Fatalisme et Indi^érence. — Illusions de V Industrie.
En vain oppose-t-on que les symptômes indiqués plus haut vont cesser, qu'ils ont cessé déjà, que demain ou après-demain tout va rentrer dans l'ordre. C'est là l'illusion de tous les pouvoirs qui périssent. Inutilement de nobles vieillards luttent contre la pente du 3°
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siècle. Le siècle leur échappe ; une génération ennemie les remplace et les pousse à la tombe en les injuriant. Une fois entré dans le chemin du doute, aucun peuple ne retourne en arrière ; le génie de la dissolution est le plus inexorable de tous. Aux optimistes de l'ancien régime philosophique on peut redire aujourd'hui le mot de notre histoire : Sire, ce n'est point une émeute ; c'est une révolution.
La philosophie, du haut des cieux, ne tient, il est
lo vrai, nul compte de ces changements ; car rien n'égale son mépris pour les observations puisées dans l'étude des mœurs et de la société ; elle ne connaît, elle ne veut connaître que les livres ; hors de là, le monde finit pour elle. Cependant le sol se mine sous ses pas. Gauche et embarrassée lorsqu'elle veut sortir des bancs de l'école, quelle défense opposerait-elle aux coups de l'esprit populaire ? Chaque jour, le , grand Goliath de l'abstraction est atteint au front par la pierre des bergers.
2n Au reste, si l'idéalisme allemand périt, c'est par sa faute. Nous avons assez longtemps vanté ses grandes qualités, pour ne point être embarrassés ici de nous expliquer sur ses défauts. Le premier reproche qu'il faut lui adresser est le manque complet de sympathie, de charité, ou plutôt d'humanité ; par où cette orgueilleuse science est bien loin de la science superficielle du dix-huitième siècle. ^
L'indifférence entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste, entre la liberté et la tyrannie, est une
30 marque de faiblesse autant qu'une marque de force. On peut soutenir pendant quelques années ces théorèmes forcés ; mais tôt ou tard la conscience se réveille, et le bon sens du peuple fait justice, en un jour, des raisonnements du sophiste. De cette indifférence il est résulté que les questions les plus profondes ont surgi tout à coup sans que cette philosophie pût en fournir la moindre solution. Quelle réponse ferait-
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elle aux énigmes sociales qui travaillent aujourd'hui le monde ? Elle ignore même qu'elles aient été posées ; elle a vécu sans entrailles au milieu des convulsions de l'histoire contemporaine.
Où est le zèle de prosélytisme qui agitait et menait les encyclopédistes ? La philosophie allemande ne connaît rien de semblable. Elle n'a rien aimé ; elle ne laissera point de regrets. Ensevelie dans ses formules, comme dans le cérémonial et dans l'étiquette des princes médiatisés, elle est étendue sur son lit de lo parade. Le pressentiment du lendemain lui a manqué jusqu'au bout. Tel possédait par elle l'intelligence absolue, et formulait, dans un calme majestueux, toutes les époques de l'histoire assyrienne et chaldéenne, qui est mort de stupéfaction et d'horreur à la vue du Moniteur du 29 juillet 1830.
La science où parut le plus clairement ce zèle d'abstraction indépendant de la réalité, est la jurisprudence. Dans moins d'un demi-siècle, on sera étonné, lorsqu'un voyageur racontera ce qui suit : 20 Sous le pôle boréal, se rencontrait, il y a trente ans, un pays où vingt mille plumes à la fois ne se lassaient, ni jour ni nuit, de commenter le Droit fécial, augurai, papyrien, byzantin, carlovingien, gothique, canon, féodal, coutumier. A côté de ces écrivains d'une science infaillible, j'ai vu des juges dépendants, des tribunaux princiers, des procédures privilégiées, des jugements secrets ; de temps en temps un criminel passait traîné à l'échafaud ; le lendemain on apprenait à la fois à table le crime et le châtiment de cet homme. 30 Au reste, point de contrôle de l'opinion sur les jugements ; témoins, juges, accusateurs, accusés, tout étant enveloppé dans le même mystère. Ne croyez pas que de ces vingt mille plumes une seule se laissât distraire par une si mince circonstance, et qu'une si étrange législation soulevât nulle part la moindre controverse. Il est vrai que pendant ce temps on avait
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retrouvé Gaius, commenté les Capitulaires, et ces commentaires étaient autant de chefs-d'œuvre. De plus, on savait à merveille l'art d'être juste tel qu'il avait été pratiqué à Salente, un siècle avant Homère. Les poètes eux-mêmes, ces consolateurs des peuples, ont trop souvent partagé cette incurie. Les corre- ' spondances posthumes qui ont été publiées dans ces dernières années, prouvent clairement que ce manque de charité et d'entrailles fut le caractère constant de
lo Goethe. Son système de neutralité permanente dégénérait avec l'âge en manie. Je ne sache pas qu'aucun homme, non pas même Alexandre, fils d'Ammon, soit descendu au tombeau avec une satisfaction plus intime et plus immuable de sa propre divinité. Dans les lettres de Bettine de Brentano on voit une jeune fille se consumer d'amour pour Wolfgang Goethe, et son excellence le ministre d'État de Weimar exploiter ce long désespoir pour en tirer quelques observations pathologiques, et une demi-
20 douzaine de tercets. Facianius exferimentum in corpore vili, fut toujours sa devise. Amour, désespoir, patrie, terre et cieux, tout cela eut justement pour lui la valeur d'un sonnet régulier.
Comme, en Allemagne, chaque chose se réduit promptement en système, on n'a pas manqué d'établir en forme de loi cette disposition épicurienne du grand poète. Pendant plusieurs années, il fut défendu, de par la critique, à tous poètes, prosateurs, orateurs et artistes, de garder aucun attachement humain, quelque
30 nom qu'il pût prendre, désir, regret, espérance, héroïsme. Le dévouement à un principe, à une cause, à une croyance, fut surtout interdit au premier chef, sans exception ni empêchement quelconque. Par là, le devoir de l'écrivain se trouva réduit à l'immobilité du fakir. Celui-là fut réputé divin, qui, assistant de loin à tous les dangers et s'abstenant de tous, diplomate olympien au milieu de la mêlée du bien et du mal.
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s'enfermait dans sa nue pour polir un tercet. On aurait pu, avec Orgon, dire de cet idéal de la critique :
' Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien ; De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrais mourir, frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.'
Il faut convenir que ces maximes ne furent pas celles des Eschyle, des Dante, des Camoëns, des Racine, des Molière, des Milton ni des Byron. Elles ne pouvaient naître que dans l'oisiveté des petites cours lo d'Allemagne et dans le fatalisme des écoles.
Un autre vice de ce fatalisme, c'est qu'à force de jlj se confondre avec la Divinité, l'humanité s'infatue jusqu'à la folie. En voici un exemple qui est devenu populaire. Suivant la doctrine de l'absolu, réduite à son expression la plus simple, Dieu sommeillait dans un rêve, moitié végétal, moitié animal, depuis des milliards d'années ; il ne donnait d'ailleurs pas le moindre signe de vie. Moïse et le Christ le tirèrent de cet engourdissement éternel. Mais il y retomba 20 bien vite, et cette fois plus profondément que jamais. Les choses durèrent ainsi jusqu'à l'an 1804, avec quelque mélange de rêves insignifiants.
Au commencement de cette même année, Dieu n'avait pas encore la moindre conscience de ce qu'il était ou pouvait être. Ce ne fut que vers le milieu de l'automne qu'il fit définitivement connaissance avec lui-même dans la personne et la conscience de M. le docteur Hegel. Cet épisode important dans la vie de Dieu se passa le 23 octobre, sur le chemin de 30 Bayreuth, à trois heures et demie de l'après-dînée. Depuis ce moment l'Éternel se sentit vivre, et ne garda plus le moindre doute sur sa propre existence. Un peu plus tard, il fut nommé professeur ordinaire et directeur de l'Académie de Berlin. Alors aussi sa carrière fut assurée.
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Tant que l'enthousiasme de la philosophie a survécu, ce panthéisme a été au fond très religieux et très fécond. En dépit des railleurs, il agrandit l'horizon de chaque chose. Mais ce même enthousiasme disparu, tout a changé. L'unité de doctrine une fois brisée, j il y a des jurisconsultes, des philologues, des métaphysiciens, des théologiens, qui, tous, s'abhorrant les uns les autres, marchent fort habilement dans des directions contraires. Il y a des savants et il n'y a /
loplus de science. La haine se substitue à l'amour," l'anarchie à la fraternité. Les sectes se soulèvent et deviennent ennemies déclarées l'une de l'autre, l'école de Munich de l'école de Berlin, les supernaturalistes 1 des rationalistes, les rationalistes des piétistes, les piétistes des mystiques, les mystiques des méthodistes, les méthodistes de tout le genre humain.
Souvent ces haines systématiques habitent ensemble dans le même village et sous le même toit. A la place de l'héroïsme intellectuel se glissent de petites pas-
20 sions bourgeoises. L'abstraction devient métier, et l'infini, marchandise. Sous leurs titres de cour, chambellans, conseillers, conseillers intimes, conseillers très intimes, qui pourrait aujourd'hui reconnaître les philosophes candides du temps de madame de Staël ? Vous reconnaîtriez plutôt le volontaire de la République dans monseigneur le comte la Tuhpe de Paul-Louis Courier. La science a fait comme la liberté ; originale et créatrice sous la bure, routinière et paresseuse sous la ] livrée. On ne connaît point ailleurs cette féodalité
30 fondée en classe sur le droit divin du rudiment et sur les dîmes et corvées du dictionnaire. D'ailleurs, l'horreur de tout changement, et le goût que chacun a pour ses aises, maintiennent dans un grand nombre les préjugés les plus vulgaires. Si une assemblée politique était formée des membres des universités allemandes, on serait étonné des vues avares et personnelles qu'un tel corps laisserait paraître'.
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Dans l'isolement où vivent, en Allemagne, la plupart des savants, quand leur propre enthousiasme ne les occupe plus, des amours-propres insondables se développent sous cette bonhomie blonde et candide. Chez nous, en France, la vanité est un sentiment frivole, et qui peut être distrait par intervalles. De l'autre côté du Rhin, l'absence de tout événement politique permet à chacun de se contempler, sans avoir jamais à tolérer la moindre comparaison avec le monde extérieur. Ainsi isolée, la vanité, si elle lo s'allume, devient une passion profonde, consciencieuse, religieuse, un culte de soi-même qui porte tous les caractères du fanatisme. Malheur à celui qui méconnaîtrait le dieu retiré sous la figure d'un conseiller intime de Cassel ou de Gotha !
Vous avez, sur le chemin d'Alep, trompé la foi d'un Arabe du désert. Sa vengeance est prête ; il vous poursuit. Mais votre cheval a senti l'éperon ; le désert est franchi, votre salut est assuré. Vous avez contredit un savant d'outre-Rhin sur les poids et 20 mesures du troisième Pharaon ; vous lui avez montré qu'il s'abuse de la valeur d'un siècle et que sa citation de Diodore est erronée ; bien plus, la preuve a été publique, le déshonneur patent. N'espérez plus ni paix ni trêve. Pour vous dérober à cette haine implacable, ni votre vaisseau ni votre cheval ne sont assez rapides. La mort même ne vous défendra pas. Si vous lui échappez vivant, comptez qu'il barbouillera d'encre votre squelette.
Il reste à la science allemande une phase à parcourir, 30 et un progrès à accomplir. Ce progrès consistera à se dépouiller des formules et à quitter la scolastique. Il faut que cette Minerve paresseuse descende de l'Empyrée pour lutter avec le siècle, qu'elle éprouve sa force dans les questions où l'époque actuelle est plongée. Si au lieu d'une déesse elle n'est qu'une faible femme, commeClorinde, ses premiers coups la trahiront.
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La conséquence générale de tout ce qui précède, j c'est qu'à mesure que l'Allemagne s'éloignera du pur idéalisme, elle perdra de plus en plus son originalité au milieu de l'Europe. Ce que nous aimions en elle, , c'était son esprit cosmopolite et impartial qui possé- \ dait le secret de toutes les formes, l'aspiration élevée de son génie, et par-dessus tout, l'ascendant moral de ses croyances. Comment peut-elle aujourd'hui compter nous intéresser longtemps par le scepticisme et par
10 la fatuité irréligieuse r Que peut-elle apprendre làdessus à des gens qui possèdent Rabelais et Voltaire ? Quoi qu'ils fassent, je défie ces lauréats du matérialisme d'égaler jamais leurs devanciers ; l'orgie où se convient les muses tudesques sera trouvée bien frugale après le banquet de Pantagruel et de Candide.
Bientôt l'influence de l'Allemagne ne se distinguera plus du mouvement général du siècle. Dans ce chaos d'opinions, d'idées, de poésie, qui s'agite en chaque endroit de l'Europe, comment reconnaître la part qui
20 revient à chaque peuple ? Le spiritualisme du Nord, le matérialisme du Midi, l'égalité française, l'industrie anglaise, tendent à s'établir et à coexister partout à la fois : qui donnera à ce chaos en ferment la forme et la lumière ?
Entraînés au changement avec une inexorable violence, les hommes n'ont aujourd'hui qu'une crainte, celle de se laisser devancer l'un par l'autre vers l'avenir. Imaginez de ce côté du Rhin le système le plus chimérique ; demain, sur l'autre rive, il sera de beaucoup
30 surpassé à cause de la peur que l'on aura d'être laissé en arrière. Le genre humain marche aujourd'hui à la façon d'une troupe de Bohémiens. Chacun pousse l'autre, afin d'arriver le premier au gîte. Est-il quelque part une autre discipline ?
Le monde est, à cette heure, possédé tout entier d'un ardent désir de conquérir par l'industrie la matière et la nature. Désormais, le spiritualisme pur ayant
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/ succombé dans sa patrie en Allemagne, l'entraînement sera complet. Le dernier empêchement est levé. L'équilibre est rompu. Toutes les convoitises vont pencher d'un même côté. Philosophie, poésie, liberté, tout se tait dans l'attente de la soumission de la nature et de l'exploitation du globe. Dans un avenir lointain, quand cette victoire de l'homme sur les forces de la matière sera plus évidente, on sera étonné d'y trouver tant de bornes. L'homme, ce conquérant divin, ne pourra subjuguer tant de choses qu'à la fin un grain lu de sable, une fièvre quarte, une migraine ne reste le maître du triomphateur. Comme Alexandre, au milieu de sa Babylone sensuelle, il sera saisi d'un dégoût infini, et il ne trouvera pas moins de vide de ce côté qu'il n'en avait trouvé dans les espérances passées. L'éternelle douleur, que l'on dit aujourd'hui endormie, se réveillera sur sa couche éternelle ; car cette matière divinisée toute seule, dont on fait tant de bruit, est une religion de serfs affamés et nouvellement déchaînés, non d'hommes libres et raisonnables. 20
L'humanité privée de Dieu s'adore aujourd'hui de la meilleure foi du monde. Combien cette infatuation durera-t-elle ? Qui le sait ? qui se soucie de le savoir ? et qui voudrait le dire ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce Dieu nouveau se réveillera un jour, après la fête, sur son autel, pauvre, nu, pleurant, gémissant, et Gros- Jean comme devant.
Les Bords du Rhin.
Entre la France et l'Allemagne la seule question qui, après toutes les autres, restera longtemps pendante, est celle des bords du Rhin. Il est naturel que, 30 des deux côtés, on y mette la même obstination ; de
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quelque manière que l'avenir la résolve, les poètes au moins conservent sur elle un droit qu'ils peuvent toujours revendiquer ; c'est ce que l'on a tenté de faire dans les stances suivantes :
11 est une vallée où les biches vont boire Au pied des châteaux forts, où dans son cor d'ivoire, L'Écho fait retentir les jours qui ne sont plus ; Les Sylphes diligents, dont notre âge se raille, Les nains ensorcelés sous leur cotte de maille, 10 S'y suspendent encore aux balcons vermoulus.
Il est une vallée où la rose mystique Croît encor sans culture, où sur la basilique Parmi les verts tilleuls s'abaisse l'arc-en-ciel. Tous les morts rejetés du souvenir des hommes. Tous les espoirs chassés du désert où nous sommes, S'abritent, les pieds nus, sous le gothique autel.
Il est un fleuve saint où navigue le cygne, Où l'amandier en fleur se marie à la vigne. Où rOndine en son île attire le pêcheur. 20 L'ambre croît sur la rive ; et dans les cathédrales Les anges ont ployé leurs ailes colossales, Ainsi que la cigogne au toit du laboureur.
Quand l'année achevée a fané sa couronne, Et que le cœur se plaint aux brises de l'automne. Dans la cuve du Rhin fermente un vin doré. Nains ! barbouillez de lie en vos coupes de pierre Vos tudesques blasons ! dans sa niche de lierre. Chancelle des vieux temps le fantôme enivré.
Les femmes sont les sœurs des fleurs de la vallée. 30 De l'éternel amour la colombe envolée
Boit au bord de leur bouche et s'endort sur leur cœur. Leur front pâle est baissé ; blonde est leur chevelure ; Et comme un vieux guerrier que berce leur murmure. Le fleuve à leurs fuseaux suspend son flot rêveur.
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Comme le bruit du vent dans les feuilles d'automne, Leur parler étranger dont l'oreille s'étonne, Par degrés vous émeut d'un son plaintif et lent. Au fond de tous leurs mots qu'un soupir entrecoupe, Comme une perle au fond d'une sonore coupe, Amour, amour, amour, retentit en tremblant.
Mais ce fleuve profond où navigue le cygne. Cette vallée en fleurs que parfume la vigne. Ces bois, cette prairie et ces bords sont à nous. Ils sont à nous, amis, par le sang de nos pères, Par la borne d'airain arrachée aux frontières. Par le mot du serment de vingt rois à genoux.
Oui, ces monts sont à nous, notre ombre les domine ; Oui, ces fleurs sont à nous,nous en gardons l'épine ; Oui, ces champs sont à nous, nos morts y sont couchés. Peuple, rappelle-toi, debout sur ce rivage. Ainsi qu'un vendangeur qui revient de l'ouvrage, Quand tu lavais ton front parmi ces joncs penchés.
Dans la voix de l'Écho ta voix résonne encore ; Les gnomes féodaux du drapeau tricolore Vont aiguiser la lance au bord des vieilles tours. Pour toi plus d'une coupe, en ton nom promenée. Quand les verrous sont clos, de houblon couronnée, Se vide et se remplit des regrets des vieux jours.
Assis sur la montagne où s'amasse l'orage. Ainsi qu'un bon pasteur qui garde un héritage, Je suis des yeux ces flots moins vagabonds que moi. Je respire en passant les roses qui fleurissent, Je compte sur le cep les raisins qui mûrissent. Et les petits chevreaux qui grandissent pour toi.
Cependant, à mes pieds, sous l'ombrage qui tremble, Chevreaux, vignes, moissons et fleurs croissent ensemble; Vieux murs, fleuves, forêts, tours, gothiques vitraux, Barques de pèlerins, chants de cloches bénies,
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Pour les enchaîner tous aux mêmes harmonies, Il ne faut que le chant des frêles chalumeaux.
Mais, si tu l'oubhais, le fleuve de ta gloire, Peuple au long avenir, à la courte mémoire, Au lieu des chalumeaux, une trompe d'airain, La nuit, le jour, semblable à celle de l'archange, Jusqu'à ta sourde oreille où tout s'efface et change, Immense, porterait l'immense écho du Rhin. Octobre 1836.
La Teutomanie.
Deux motifs m'ont depuis longtemps détourné o de l'Allemagne littéraire, la nullité des œuvres du présent, la susceptibilité à l'égard du passé. Si l'on excepte les labeurs d'érudition et de théologie, la veine littéraire de ce pays semble profondément épuisée. Décidément, M. Heine est le dernier des Romains. L'approbation populaire ne s'est attachée, depuis dix ans, à aucune composition ; tout au plus, ça et là, quelques éloges mercenaires vous préparent une déception certaine, si, sur la foi de ces jugements, vous remontez à l'œuvre qui en est l'objet, o Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'aussi longtemps que le génie national se produisait par des œuvres vraiment sérieuses, il était plein d'humanité, de sympathie, de modestie ; voyez les lettres des hommes de ce temps-là ! Quel esprit d'association, de fraternité ! Comme ils étaient d'intelligence avec les peuples étrangers ! Au contraire, depuis que le génie est tari, l'infatuation a pris la place de la poésie, du talent, de l'originalité ; je ne sais quel mélange de gloriole débonnaire, et, par-dessus tout, de bile envieuse, est devenu
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la couleur générale de ce nouveau style tudesque. Que penserait la Staël {die Staëî), comme ils disent dans leur aimable langage, si elle entendait ce concert cynique contre lequel la Gazette d'Augsbotirg vient si justement de réclamer ? Elle prendrait, sans doute, le parti d'en rire.
Au milieu de ce hourra, nos poètes, nos critiques,
> nos publicistes, continuent de chanter, sur différents tons, l'éloge de la sentimentalité, de la blonde bonhomie, de la prude humilité de leurs confrères d'outre- lo
^Rhin. Ceux-ci, étonnés, indignés, de crier dans le désert, se hérissent de nouveau ; ils redoublent de fureur, ils déterrent, ils brandissent, par souscription, contre l'Occident, l'épée d'Arminius ; les rois de Prusse et de Bavière marchent contre nous, lance haute, à leur secours ; le premier change la cathédrale de Cologne en un blockhaus contre les Gaulois. Post Franco-Gallorufn invasio7iem c'est l'inscription de guerre qu'il vient d'enfouir sous le porche. Le second proscrit, dit-on, l'étude de la langue française, comme 20 mère d'hérésie ; bien à tort, selon moi, au moment où nous nous croisons avec lui pour abattre et extirper, sur la place de Strasbourg, la figure de ce Luther que nos yeux ne sauraient voir, en pays luthérien, et que ce pieux roi efface de son côté avec non moins de discernement dans le panthéon de l'Allemagne. Par compensation, il exhume les reliques d'Alaric, de Genséric, d'Odoacre, de Totila, tous bons chrétiens, excellents catholiques, vrais prêcheurs d'aumônes, parfaits teutomanes, qu'il canonise dans son Walhalla, 30 à notre éternelle épouvante. Doux amour des ancêtres ! qui se sentirait le courage de troubler cette réunion de famille ?
La vanité allemande ne ressemble en rien à l'orgueil des Anglais ou des Castillans. Chez ces derniers, le sentiment de leur propre valeur est arrivé à une sécurité profonde ; ils ne craignent pas d'être dépos-
sédés, et ce calme dans l'infatuation est accompagné d'une grandeur naturelle ; chez les Allemands, la vanité, de fraîche date, n'a aucune de ces jouissances. Toujours inquiète, toujours irritée, elle n'est pas sûre d'un seul moment ; tout lui fait ombrage ; elle n'ose ni se condamner ni se montrer ouvertement ; elle porte avec elle les inquiétudes du parvenu, au lieu du contentement d'un homme assis depuis longtemps dans la prospérité et la puissance. Pendant que les
lo siècles ont déjà passé sur la gloire littéraire des autres peuples, que les époques d'Elisabeth, de Léon X, de Louis XIV, de Charles-Quint, sont consacrées, l'Allemagne sent, au contraire, que son âge de poésie est d'hier, qu'elle est la dernière entrée dans ce domaine de l'art et du style, que le jugement de la postérité n'est pas fermé sur ses œuvres, que la critique aura beaucoup à revoir sur ses admirations, que beaucoup de noms courent risque de ne pas survivre à cet examen suprême, et de ne jamais entrer dans la
20 mémoire du genre humain.
De là cette irritabilité, cette susceptibilité fiévreuse, toutes les fois que l'on prononce le nom de l'un de ces écrivains encore en litige, l'impossibilité absolue de rassasier l'Allemagne d'éloges, de la calmer, de la tranquilliser sur l'avenir. Ces hommes, dès qu'on ne les admire pas les yeux fermés, sont toujours près de croire que vous cédez à une conspiration ourdie contre eux ; de là aussi ce ton de haine corrosive et ce chant de vautour, pour peu que vous mettiez de réserve
30 dans votre enthousiasme. Le moindre feuilleton met toute l'Allemagne en fièvre.
Qu'importe à l'Angleterre, à l'Espagne, à l'Italie, une opinion aventurée sur Shakespeare, Dante ou Cervantes ? Si elle est ridicule, on en sourit ; le plus souvent on l'ignore. De l'autre côté du Rhin, il n'en est pas ainsi. L'opinion la plus futile, exprimée, en France, sur un écrivain tudesque, est aussitôt déterrée,
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traduite, colportée solennellement dans tous les pays. Cette observation, souvent sans nulle importance, est soudain terrassée, foulée aux pieds, écrasée par toutes les massues réunies de la critique germanique ; après quoi l'on s'assied triomphalement en se chantant à soi-même un Te Deum.
J'ai déjà remarqué que le même peuple qui a une si parfaite connaissance des Babyloniens, des Mèdes, et, pour tout dire, de la littérature antédiluvienne, a été fort en peine d'écrire une page mesurée sur la lo littérature française. Combien il eût été intéressant de voir un génie aussi différent du nôtre juger avec maturité, avec finesse, l'époque de Louis XIV et le dix-huitième siècle ! Que d'idées nouvelles eussent pu sortir de ce nouveau point de vue ! Mais il faut renoncer à cette espérance. Quand les Allemands de nos jours ont essayé de toucher ce sujet, ils l'ont fait le plus souvent avec une si extrême violence, une aversion si déclarée, qu'ils sont arrivés à manquer de sens ; véritablement cette prétendue critique tient 20 plus de l'hydrophobie que du sentiment littéraire proprement dit.
Outre la difficulté réelle de comprendre et de saisir une originalité si différente de la leur, il y a encore la vague rancune contre un joug qui les a dominés. La vérité est que l'Allemagne parle si haut, parce qu'elle a peur de deux choses : elle se rappelle le joug spirituel de la France pendant le dix-huitième siècle, le joug matériel au commencement du dix-neuvième. Entre ces deux rancunes, tantôt livrée à l'une, tantôt 30 à l'autre, son jugement est embarrassé par trop d'appréhensions. Jamais on ne parviendra à lui persuader sérieusement que nous nous résignons aux conditions des traités de 1815. Notre humilité à cet égard n'a pas trouvé de croyants ; et s'il fallait choisir entre la Russie et la France, je connais plus d'un homme qui se déciderait pour la première sur cette considération
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secrète, qu'à tout prendre, l'Allemagne russe pourrait se consoler en faisant des cours de philosophie aux Cosaques, ressource qui certainement manquerait à l'Allemagne française, avec des victorieux qui, après l'avoir abattue, auraient encore la prétention de la mener à l'école.
Qui a pu changer ainsi le tempérament de l'esprit allemand ? Comment le peuple qui passait pour le plus sérieux est-il celui qui se nourrit aujourd'hui, 10 plus que tout autre, de clinquants et de médisances recueillies de tous les coins du globe ? Comment le grave docteur s'est-il changé en un dandy léger, gambadant, gracieux Teuton qui veut à tout prix achever sa pirouette devant l'Europe assemblée ? Les éloges sans réserve et la complaisance publique pour ces nouveau-venus ont commencé la métamorphose. Un ;, encens imprévu a obscurci le front du penseur;"' l'ivresse a commencé.
A cette première disposition s'est ajouté un fait 20 puissant, réel, je veux dire l'union des douanes. Depuis que cet événement important, sans contredit, est consommé, les Allemands sont convaincus qu'ils sont le peuple pratique par excellence, et qu'il ne leur reste plus qu'à saisir la couronne universelle.
Comme je voyageais, il y a quelques jours, sur le Rhin avec un Allemand fort distingué, écrivain comme ils le sont tous, homme d'ailleurs plein de modération, je me hasardai à lui demander quel était, selon lui et ses amis, le but politique vers lequel tendait l'Allemagne ; 30 a quoi il me répondit du plus grand sang-froid du monde : ' Nous voulons revenir au traité de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.'
Assurément cette exaltation du sentiment national serait en soi très digne d'éloge, même dans ses triomphes fantastiques, si elle se joignait à quelque noble initiative dans la liberté et les intérêts du reste de l'Europe. Par malheur, après cette première lièvre
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d'orgueil, on s'est envisagé de plus près ; on a vu que l'on était enfermé sur terre par la Russie et par la /s France, sur mer par l'Angleterre, sans débouchés du côté de l'Orient. On a cherché quelle grande pensée on portait en soi pour renouveler le monde, on a trouvé la teutomanie. De ce moment, au lieu de songer à s'associer, on n'a plus pensé qu'à s'enceindre d'une muraille de la Chine ; et cette nationalité soudainement retrouvée, et inspirée des conseils de la Prusse, semble, jusqu'à ce jour, ne devoir s'exprimer lo que par un redoublement de mauvaise humeur et de fiel dans lequel la France a naturellement la plus grande part.
Ce que l'on aurait peine à croire, c'est combien les œuvres qui semblent le plus étrangères aux passions quotidiennes sont remplies de ce fiel, et combien les monuments les plus sincères touchent au ridicule par cette barbarie maniérée. Je ne dirai rien du Walhalla du roi de Bavière ; je ne me permettrai pas de sourire à la vue de Mozart flanqué de ces deux grands artistes, 20 Genséric et Alaric, de mélodieuse mémoire ; nous avons été depuis longtemps accoutumés à ces ingénieuses rencontres et à cette solide raison dans les œuvres inviolables du poète royal de Bavière. Mais Overbeck le peintre, un homme sérieux, qui toujours comptera avec la critique, de quel droit, si doux, si naïf, si respectable, a-t-il couru au-devant du ridicule dans son tableau des Arts sous Uinvocation de la Vierge ?
Dans ce tableau fait pour représenter avec solennité, dans les salles de Francfort, les tendances de l'imagina- 30 tion nouvelle, nous avons vu, il y a quelques semaines, les artistes de tous les temps, de tous les lieux, depuis le roi David et les patriarches jusqu'aux modernes. Italiens, Flamands, Espagnols, Hébreux, Grecs, Allemands, tout ce qui a touché le pinceau ou le ciseau se presse là aux pieds de la Mère de Dieu ; chacun reçoit la récompense de son génie ; ils sont là de tous les
pays, de toutes les langues. Mais un Poussin ! un Lesueur ! un Jean Goujon ! un artiste français ! fi f donc ! ces gens-là s'étaler sur la toile immaculée de l'art tudesque ! Qu'ils soient anathème ! qu'ils se gardent de paraître dans l'antre saint du teutonisme ! Il est vrai que, par compensation, l'honnête artiste a aventuré sa propre figure dans le coin du tableau, et l'œil peut s'arrêter sur cette impartiale page sans craindre d'être profané par la figure d'un seul de ces
lu damnables compatriotes de Voltaire ; par leur absence, qu'ils portent la peine éternelle de leur trop de bon sens !
On pense bien qu'un si pur exemple, donné de si haut, ne pouvait manquer d'être imité, et cette proscription de notre race est devenue, il semble, une règle générale. Lecteur, si tu te sens le cœur assez fort pour affronter un terrible spectacle, viens et suismoi dans la salle de philosophie de l'université de Bonn. Le gouvernement prussien a ordonné que
20 toutes les écoles imaginables de philosophie fussent représentées sur la muraille ; l'artiste a obéi. Regarde ! voici de nouveau les patriarches, les docteurs de tous les siècles, de toutes les religions, de tous les peuples ; dans cette assemblée de métaphysiciens qui commence par Salomon et qui finit par le dernier prwatdozent de Bonn, tu cherches des yeux tes compatriotes, Abeilard, Descartes, Malebranche, Pascal peut-être ! Malheureux, ils n'y sont pas, ni eux ni aucun de ton peuple. Courbe ton front, humilie-toi, et pleure sur l'anéantis-
30 sèment de ta race !
On comprend facilement quelle fut ma confusion le jour où je fis cette fatale découverte. Quoi ! tous nos penseurs effacés, abolis, d'un trait de pinceau, comme s'ils n'eussent jamais existé ! Je faillis succomber sous ce nouvel arrêt de proscription. Pourtant, après avoir médité quelque peu, je cherchai à me remettre. Ces artistes, me dis-je, ont la tête
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chaude ; ils se laissent facilement aller aujourd'hui à des impressions qu'ils condamneront demain ! Voyons les philosophes ! Ces esprits graves ne sauraient tomber dans de pareils excès.
Ce jour-là précisément venait de paraître le dernier volume de l'incomparable Manuel de VHistoire universelle, par le très célèbre docteur et professeur Léo. C'est justement ce qu'il me faut, ajoutai-je en moimême ; ce docteur Léo est un auteur grave ; sa réputation est universelle comme son sujet ; de plus, il est lo fameux pour sa piété. La religion l'aura sans doute adouci et disposé à l'indulgence. D'ailleurs, avant d'arriver à peindre l'histoire de la France et de la Révolution, il s'est préparé à l'impartialité par la contemplation de tous les siècles, laquelle n'a pas rempli moins de quatre volumes d'introduction ! Une si lente préparation est un gage certain de calme et de sang-froid. Je vais goûter enfin le fruit le plus mûr de la philosophie.
Dans cette disposition, j'entamai le volume, et 20 j'avoue que bientôt les considérations générales sur la race celtique ne me présagèrent rien de très favorable. ' La race celtique, dit cet admirable auteur, page 196, telle qu'elle s'est montrée en Irlande et en France, est mue toujours par un instinct bestial {thierischen Triebes), pendant que nous, en Allemagne, nous n'agissons jamais que sous l'impulsion d'une pensée sainte et sacrée {heiligen Verhàltnisses, heiligen Gedankens). Comme un homme adonné à la boisson {wie dent Trunk ergeben) profite de toutes les occasions pour amener 30 les gens raisonnables à boire dans sa compagnie, tout de même nos voisins gaulois cherchent à entraîner les autres dans leur propre mouvement, pour donner un masque honnête à leur inquiétude ; mais sous ce masque perce toujours la pétulance unie à la vanité et à l'arrogance.' Lorsque j'eus achevé cette période, qui, dans l'original, est incomparablement plus belle,
j'admirai docilement, comme je le devais, ce style noble et soutenu, cette merveilleuse comparaison du pot de bière appliquée à la philosophie de l'histoire ; je m'avouai avec tristesse que nos écrivains sont loin de ce génie souple, de cet aimable naturel ; cependant je vis bien qu'un orage allait éclater, et je m'y préparai de mon mieux.
Après avoir étudié un nombre considérable de pages semblables à celle-là, que devins-je, lorsque, le cercle 10 se rétrécissant toujours, de la race celtique passant à la France, et de la France à Paris, j'arrivai à cette formidable conclusion, à cette dernière formule de la philosophie de l'histoire, qui me sembla gravée en caractères de feu : Le peuple français est un peuple
DE singes !
Que l'on se peigne, si l'on peut, mon désespoir à la vue de cette découverte d'histoire naturelle ; la science achevée de mes maîtres ne me permettait pas de mettre en doute cette assertion un seul moment. Funeste
20 curiosité de l'esprit humain ! Le problème insondable que poursuivait si sérieusement la métaphysique depuis Kant, ce problème qui tenait en suspens tant de puissantes intelligences, le voilà donc résolu ! ce secret de l'abîme, il est révélé ! Pourquoi la nature se l'est-elle laissé ravir ? Ce mystère formidable qui était au fond de la science, je viens de l'apprendre pour mon éternelle confusion ! Le peuple français est un peuple de SINGES {A-ffenvolk).
J'analysai, je retraduisis sous mille formes cette
30 conclusion écrasante ; je me levai, je voulus parler ; ma langue balbutia, s'embarrassa ; il me sembla que mes membres se distendaient, et je me vis avec horreur descendu au rang d'un hideux quadrumane assis dans le coin de la bibliothèque d'un penseur allemand. Quelles idées affreuses m'assaillirent ! les langues humaines ne sont pas faites pour le dire. Après plusieurs courses dans les forêts de l'Abyssinie à la
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poursuite de pommes merveilleuses, il me sembla que je finissais par grimper de branche en branche sur l'arbre de la science du bien et du mal, au sommet duquel je finis par m'endormir sur le bord d'un horrible chaos.
Mais quel réveil ! Le livre révélateur était toujours là. Je continuai. Ce que j'avais vu n'était rien auprès de ce qui m'attendait ! En effet, lecteur, au détour d'une page, je vis, je l'assure, de mes yeux ; oui, je vis, en caractères plus flamboyants que les to précédents, cette dernière et suprême conclusion, page 290 : La ville de Paris est la vieille maison de Satan. Pour le coup, je cherchai humblement mon dictionnaire ; j'épelai chaque lettre l'une après l'autre, jusqu'à ce que j'eusse formé ces paroles, mille fois plus terribles dans le pur tudesque, Paris das alte haus DES SATANS. Un voile de plomb s'étendit sur mes yeux, et je n'aperçus plus que quelques propositions solennelles sur la Révolution française, telles que celles-ci qui ressortaient sur le fond : ' La prise de la 20 Bastille est une comédie (Komodie) ; le livre de M. Mignet, un mensonge depuis le commencement jusqu'à la fin {ei7ie Liige von Anjang bis zu Endé); madame Roland, une caricature {eine Caricatur) ; M. Necker, un idiot ; Louis XVI est mort justement supplicié par Dieu {die Gerechtigkeit Gottes), pour n'avoir pas mitraillé tout d'abord l'assemblée constituante, etc., etc.'
Eh ! que m'importent, m'écriai-je enfin avec indignation contre moi-même, les personnes et les choses ? 30 il s'agit bien des individus, quand c'est mon essence même qui est mise en question. Quoi ! il ne suffisait pas de m'enlever la forme humaine ; il ne sufiisait pas de me recouvrir de cette odieuse fourrure que la nature a départie aux créatures qu'elle raille avec un rire sardonique ! Tout cela n'était rien qu'une précaution charitable du docteur pour m'amener à
descendre au-dessous du quadrumane, dans la région des démons !
Incapable de respirer plus longtemps, j'ouvris ma fenêtre, d'où je dominais la ville ; et, soit effet de la vision, soit plutôt la profonde réalité, j'aperçus, dans toutes les directions, à travers les rues, sur le seuil des portes, à pied, à cheval, en voiture, une multitude innombrable de diables bleus, blancs, rouges, parmi lesquels il me fut impossible de ne pas reconnaître mes
10 compatriotes. Les infortunés! ils riaient, conversaient entre eux, sans avoir l'air de se douter de leur effroyable transformation. Les blancs marchaient à reculons, les bleus étaient assis sur des bornes, avec lesquelles ils se confondaient ; les rouges couraient en avant, au risque de se rompre la tête ; tous parlaient, gesticulaient. J'aperçus même quelques-uns de mes amis, qui s'en allaient, la conscience tranquille, le grapin à la main, comme s'ils eussent tenu un blanc lis. Je n'eus pas le courage de les avertir du change-
20 ment qu'ils ignoraient ; je rentrai seul, le cœur déchiré, dans cette bibliothèque où je faisais de si étranges découvertes.
Les journaux venaient de tomber sur ma table, véritables journaux teutoniques, couleur grisâtre et enfumée, par respect pour le ciel d'Alaric. Je ne tardai pas à m'apercevoir que ces gazettes avaient des renseignements qui changeaient entièrement la face de l'histoire politique et littéraire de mon pays ; j'acquis par ce moyen une multitude de faits nouveaux
30 qui enrichirent singulièrement ma mémoire. C'est là que j'appris, par exemple, que le maréchal Ney avait été assassiné par le peuple français ; c'est là aussi que je trouvai l'énigme de ce nom étrange de George Sand, qui m'avait si longtemps embarrassé ; il me fut démontré que ce maudit auteur l'avait emprunté à l'Allemagne par instinct général pour le meurtre et par sympathie particulière pour l'assassin de Kotzebue.
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En peu de jours, j'eus refait ainsi mon éducation ; car les journaux allemands sont admirablement placés pour atteindre à l'impartialité de l'historien ; bâillonnés, étranglés par la censure en toute autre matière, ils ont liberté absolue de tout dire, inventer, imaginer sur la France. Dans le reste du monde physique ou moral, leur langue est enchaînée. En récompense, ce point du globe qui s'appelle France est livré, abandonné à leur libre arbitre, pour être traqué et saccagé à outrance ; rudement disciplinés en tout autre lieu, lo ils ont sur ce point seul droit plénier de sac et de pillage, en quoi je ne me lassai pas d'admirer la charité des gouvernements du Nord. Ils ont bien senti que leurs publicistes allaient périr étouffés dans la geôle, et, en personnes charitables, ils leur ont octroyé le royaume de France, corps et biens, sous la seule condition de lui courir sus et de le tondre menu.
Aussi, figurez-vous la joie et l'émulation ! Tout ce qui pouvait se trouver de bile dans tous les cercles germaniques, du nord au midi, se répand heureusement 20 de notre côté ; et notez bien que la presse allemande ne s'arrête pas, comme l'anglaise, à des propos généraux de nation à nation ; elle s'infiltre dans la vie privée. Quiconque, de ce côté du Rhin, a l'apparence d'un nom, lui revient pieds et poings liés, prisonnier de guerre pour sa part de butin. Ne pensez pas rompre la chaîne. Par un don merveilleux, elle vous voit à toute heure ; la nuit, elle est là debout comme votre conscience. Toujours présente, au moment où je vous parle, qui que vous soyez, elle apprend aux 30 bords émerveillés de l'Elbe, du Danube et de la Neva, de quel visage vous lisez ce tableau, de quelle mouche occupé, de quelle couleur vêtu. Environnez comme vous le voudrez votre vie privée, ensevelissez-la encore davantage, élevez autour de vous une triple muraille, ne laissez asseoir à votre table que vos proches ou les amis de vos amis. Vous crovez être seul ? eh
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bien, non ! Un ange blond, naïf, nouvellement arrivé de l'université, entre timidement ; il s'assied en soupirant à vos côtés ; il est là, les yeux baissés ; en caractères mystérieux, innocemment trempés de la bile du poisson de Tobie, il trace pour les régions étrangères le tableau saintement envenimé de cet intérieur qui vous semblait inaccessible. Comment cela se fait-il ? Ne me le demandez pas. Il me suffit que le miracle soit. A Dieu ne plaise qu'un ange, quel lo qu'il soit, trouve jamais en France ma porte close ! Le touriste allemand est presque nécessairement un gallophage. Quant à ce nom de gallophage, Franzosenjresser (mangeur de Français), pendant longtemps on a cru qu'il devait être pris dans un sens figuré. Il n'est que trop prouvé, pour moi, que cette signification est toute réelle, qu'il faut l'entendre au pied de la lettre, et qu'il est de ces hommes qui vivent et se nourrissent chaque jour de la substance la plus pure d'un certain nombre de nos compatriotes. Dans mon long séjour 20 au bord du Neckar, j'ai moi-même assisté plus d'une fois à ces efïroyables festins de chair française. Tenez donc pour certain que la gallophagie est un état réel, une profession, une carrière de laquelle on vit, hélas ! matériellement beaucoup plus que spirituellement.
Le gallophage reçoit dès les premières années une éducation particulière, à laquelle j'ai été secrètement initié. Dès l'âge de six mois, il doit grimper au mât, dans une salle de gymnastique, et casser le nez à toutes les poupées parisiennes qu'il rencontre sur son chemin. 30 Vers six ans, il lui est enjoint de boire dans une sorte de verre taillé en forme de crâne romain, et que l'on appelle pour cela Ramer. Si par mégarde il prononce un mot d'origine française, sa carrière est manquée ; il vaudrait mieux pour lui cent fois renier son père.
Chaque année il doit allumer solennellement sur la plus haute montagne un feu de paille, à l'anniversaire de Leipsick, et s'enivrer religieusement le jour de la
prise de Paris. Pour compléter cette éducation, il possède une bibliothèque spéciale, en papier gris, laquelle se compose invariablement des célèbres méditations gallophobes du licencié Wolfgang Menzel, des profondes conceptions marcomannes du docteur lahn, le tout couronné par les inimitables poésies vandales de Louis de Bavière, qu'il doit apprendre par cœur et réciter tête nue, ventre à terre ; ces œuvres lues, s'il n'en meurt pas, le gallophage a achevé son éducation. lo
Il peut partir pour la terre gauloise. Que dis-je ? il est parti. Il a franchi le Rhin ; il approche. Le libraire, fidèle Sancho Pança de ce chercheur d'aventures, a signé le contrat ; il le suit de loin, en trottinant, sur le chemin de Paris, ramassant et ensachant dans son bissac les menues observations et sublimes propos qu'inspire tout d'abord au maître un si notable changement de constellations et de tables d'hôte en passant la frontière. Dès le premier pas, il a jeté un regard sinistre sur les conducteurs de diligences, les estaminets et les 20 institutions du royaume ; l'herbe cesse de croître sous ses pas ; rien ne l'arrête ; sa marche dans le fond d'une rotonde est rapide comme celle de l'invasion ; enfin le voilà ! La faible barrière de Paris s'est ouverte en gémissant devant lui. Désormais la ville lui appartient ; il y règne. Malheur aux vaincus !
La haute vertu qui le distingue, c'est de ne faire aucune acception de personnes, et souvent j'ai vénéré en silence cet héroïsme qui consiste à se repaître d'abord de ceux qui vous ont tendu la main. Le gallophage 3° n'a aucune des faiblesses de la vie ordinaire. Dans ce sac de la cité, vous espérez le désarmer par une hospitalité empressée qu'il accepte. Point de grâce ! vous tomberez le premier sous sa massue. Choyé par vous, au même instant il vous lèche en français et vous écorche en allemand. Mais, vous écriez-vous, je suis des vôtres, sublime vainqueur ; j'ai loué la légende,
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encensé la Teutonie, traduit Goethe, adoré Jean-Paul ! — Point de merci ! Le lendemain du jour où M. de Lamartine chantait la Marseillaise de la faix et célébrait l'Allemagne, n'a-t-il pas été pour ce fait noblement traîné aux gémonies du teutonisme ?
Je frappe qui m'assiste, c'est ma devise. Et là-dessus notre héros, jaloux de mériter enfin ce nom de gallofhage, ouvre une bouche plus capable que celle de Grand-Gousier, et, sans plus de discussion ni tenir
lo aucun compte des nuances politiques, il déjeune des blancs, dîne des bleus, soupe des rouges, hache les classiques, embroche les romantiques, du tout fait une lippée ; après quoi, la barbe essuyée, le libraire engraissé, il rentre en victorieux dans son pays, et va déposer sa plume triomphante dans le Walhalla, sous la chapelle d'Alaric, de Genséric ou de Totila, ce dernier point restant absolument à son choix.
Sans poursuivre davantage, croit-on qu'il ne nous en coûte pas de parler sur ce ton du goût littéraire
20 d'un pays qui nous avait accoutumés à un tout autre langage ? Loin de nous l'idée d'attribuer une pareille monomanie à tout un peuple. Sous cette presse irritée par le bâillon, nous connaissons un peuple sage et laborieux, qui s'étonne presque autant que nous de tout ce qu'on lui fait dire ; car ce pays est le seul sur la terre où la pensée soit en même temps, et avec la même force, excitée par la science et refoulée par la censure ; ce qui fait que dans les matières publiques l'opinion se dénature aisément et se tourne en un fiel
10 que l'on n'observe que là : à ce mal il n'est aussi qu'un remède, la liberté.
\' De bonne foi, l'Allemagne voudrait-elle que nous prissions au sérieux tant d'absurdités haineuses, qui, si elle n'y fait attention, tendent de plus en plus à tenir chez elle la place de la raison et du savoir ? Nous avons applaudi plus que personne à son âge de splendeur littéraire et philosophique, tout en nous
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étonnant qu'il ait pâli si tôt. Quand ce ton frivole, envenimé contre notre pays, a commencé, nous avons pensé que le bon sens public en ferait prompte justice. La fièvre continuant, jetterons-nous le cri de guerre ? appellerons-nous sérieusement la presse française aux armes, pour qu'elle ait à batailler chaque matin, casque en tête, contre Arminius ressuscité ? C'est alors qu'à bon droit l'Allemagne rirait de nous. Les écrivains germains veulent-ils réellement brouiller les deux pays, sans s'inquiéter de penser qu'un seul serrement de lo main de la France et de la Russie pourrait bien, par hasard, étreindre outre mesure les flancs de Teutonia ? Non, leurs pensées n'ont pas été si graves.
Que l'Allemagne revienne donc au plus tôt à son génie naturel, qu'elle soit telle que nous l'avons connue ; les sympathies de l'étranger ne lui manqueront pas. Qu'elle fasse mieux. Si l'opinion chez nous s'abandonne et s'endort, que l'Allemagne, à son tour, essaye de marcher ; pour faire un pas, qu'elle soulève un moment sa lourde patte posée sur l'Italie ; nous 20 attendons et nous battrons des mains.
Surtout, que la patrie de Gutenberg acquière enfin le droit d'écrire ; l'esprit s'exalte dans le soliloque ; il se fausse sous le masque. Déjà, il faut l'avouer, plus d'un signe annonce une réaction salutaire vers le droit sens ; il ne manque pas d'écrivains, dans la presse quotidienne, qui ont su échapper à cette humeur noire et corrompue que l'ennui de la censure traîne naturellement avec soi. Après s'être assise plus d'une fois au banquet du gallophage, la Gazette d' Augsbourg 30 a été des premières à se dégoûter du ridicule attaché à tant de violences ; il ne sera pas inutile de terminer ces pages en lui empruntant la déclaration suivante qui eût pu servir d'épigraphe : ' L'extension de la langue allemande parmi les Français peut être pour nous une source d'orgueil patriotique ; mais elle nous impose à la fois le devoir de mettre plus de conscience dans nos
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jugements sur nos voisins, et celui de ne pas compromettre, par trop de suffisance, l'estime qui s'attache au nom allemand. Révolté du ton qui règne parmi nous contre la presse et les lettres françaises, un étranger pourrait concevoir l'idée d'user de représailles. Au train dont vont les choses depuis quelque temps, la matière ne lui manquerait pas ; plus l'esprit de frivolité, dont nous faisons chaque jour un crime à nos voisins, devient une mode en Allemagne, plus la lo critique allemande doit en surveiller tous les symptômes.'
Décembre 1842.
Réconciliation. — Le Cosmopolitisme littéraire. Unité du Génie des Modernes.
L'histoire littéraire n'a été longtemps, en France, que le tableau des époques de Périclès, d'Auguste, de Léon, de Louis XIV : tout ce qui entrait dans cette division était l'objet naturel et ordinaire de la critique ; au contraire, ce que cette classification n'embrassait pas était négligé ou plutôt retranché de la tradition, et passait pour faux ou inutile. Sur ce principe, la poésie orientale, l'espagnole, l'anglaise, l'allemande, 20 et même, jusqu'à un certain point, l'italienne avant Pétrarque, la française avant Malherbe, furent considérées comme de bizarres exceptions, qui, ne pouvant trouver de place dans la nomenclature accoutumée, étaient dans l'art ce que les monstres sont dans la nature. D'ailleurs, ce petit nombre d'époques choisies, et que l'on appelait justement les grands siècles, étaient presque toujours envisagées indépendamment l'une de l'autre. Ni liens ni traditions ne les unissaient
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dans l'esprit des commentateurs ; l'une après l'autre, chacune d'elles apparaissait comme une génération spontanée, qui, n'ayant point eu d'ancêtres, n'avait point de successeurs.
Le siècle auquel ce genre de critique a surtout été appliqué est celui de Louis XIV. Sujet ordinaire de la discussion des écoles, souvent il est devenu, sous la plume des écrivains, un argument que chacun faisait tourner au profit de son système ou de ses œuvres. Le moyen le plus ordinaire pour cela «tait de l'isoler, lo comme un point unique dans la durée. On s'efforçait d'en faire ressortir les différences d'avec tout ce qui l'entourait ; par là, on croyait le grandir. En le séparant de ses origines naturelles, des traditions du christianisme et de la féodalité, on lui faisait une condition différente de celle de tous les autres siècles. Il semblait naître de lui-même, couronné de ses mains, naturellement et nécessairement investi d'une sorte de royauté légitime sur toutes les autres parties du temps ; monarque absolu de la durée, qui, ne devant 20 rien qu'à soi, rapportant tout à soi, sans relation avec le passé, sans penchant pour l'avenir, aurait pu dire sur son trône solitaire, en changeant le mot de son héros : L'éternité, c'est moi !
Ainsi, cette époque était comme suspendue et égarée dans le temps ; ou, ce qui revient au même, si l'on cherchait quelque part ses origines, on les trouvait toutes dans le siècle d'Auguste. En vain dix-sept cents ans les séparaient ; cet intervalle semblait un espace j
vide à travers lequel ces deux époques jetées sur le 30 | même plan, et, pour ainsi dire, dans le même moule, pouvaient sans obstacle se rapprocher et s'étreindre. Le génie chrétien, qui était au fond du dix-septième siècle, fut négligé par la critique, qui étala, au contraire, à plaisir, les ressemblances de la poétique de ce temps avec la poétique païenne. On se figurait dans Rome une antiquité moderne, dans Versailles une
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France antique ; et sur ce terrain imaginaire, abrégeant des deux côtés la distance qui séparait Auguste de Louis XIV, on confondait ces deux civilisations dans une alliance doublement impossible. Séparée de l'esprit des littératures étrangères par un abîme, l'époque française paraissait faite, comme le disait Voltaire, pour servir de reproche à toutes les autres \ et sur ce fondement on heurta pendant cinquante ans les doctrines et les noms, Racine contre Shakespeare, Boileau
lo contre Dante, Corneille contre Calderon. Détourné de son caractère social, le siècle de Louis XIV devint une sorte de bélier antique incessamment dressé contre tous les monuments du génie moderne, dans le reste de l'Europe.
Cette tendance avait été celle du dix-huitième siècle ; accrue et imposée par Voltaire, elle devint bientôt générale ; les peuples étrangers renièrent leur passé pour se plier à l'imitation de la poétique de Versailles, Comme autant de barbares, ils s'attelèrent,
20 captifs, au char du siècle de Louis XIV, et, les mains liées, ils ornèrent volontairement ce triomphe. Il y eut un moment où Boileau régna sans partage depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg. Mais cette soumission dura peu ; la réaction ne manqua pas d'éclater ; elle eut pour chef Lessing. Cette révolution dans la critique fit paraître, à quelques égards, plus d'intolérance que l'école qui l'avait précédée. A l'inspiration qui se révélait chez les étrangers, se mêlaient les souffrances de l'orgueil national trop longtemps comprimé ;
30 aussi, cette révolution dans les lettres eut-elle quelque chose de l'effervescence d'une révolution politique ou religieuse.
C'est avec une sorte de fureur cju'on déchira le testament du grand siècle. Klopstock puisa dans ses rancunes une partie de son ardeur lyrique. Dans une épître fameuse, Schiller acheva de détrôner en Allemagne les modèles français, qu'il appelait les faux
dieux. Les deux Schlegel prêtèrent aux passions des poètes le secours de l'érudition et des systèmes. Traqué dans son gîte, le vieux siècle fut à son tour renversé et dépouillé. Il n'y eut si mince critique, portant bât, qui ne donnât son coup de pied au lion terrassé. Corneille, Racine, Boileau, Voltaire, durent alors céder à Shakespeare, à Dante, à Calderon, à Goethe. Or, cette réaction ne s'arrêta pas en Allemagne ; elle passa en Angleterre, où elle produisit les VValter Scott, les Byron, l'école des Lacs. Avec lo madame de Staël elle parvint bientôt en France. Qui ne se rappelle le moment où celle-ci parut tout occupée de se dépouiller elle-même de ses souvenirs accoutumés ? Dans la hâte que l'on avait d'embrasser l'avenir, on rejetait le passé comme un obstacle ou un reproche.
De nos jours, cet abandon de la tradition française, cette conversion à l'influence des modèles étrangers, n'ayant pas produit, en un moment, tout ce que l'on semblait en attendre, beaucoup d'esprits commencent 20 à hésiter dans leurs entreprises. Ils se demandent s'il ne conviendrait pas de renier ce que l'on vient d'adorer ; et, renonçant aux hardies aventures, s'il ne serait pas opportun de rentrer dans le passé pour y chercher un refuge contre le découragement des uns et la témérité des autres. La critique, flottant ainsi de doctrine en doctrine, de réaction en réaction, d'intolérance en intolérance, également incapable de fonder ou de détruire, ne sait que s'annuler elle-même au sein d'une perpétuelle mobilité : ce qui explique pourquoi, mal- 30 gré l'esprit de raisonnement propre à notre époque, la poésie s'y est plus souvent rencontrée que l'art d'en bien juger. Goethe, Byron, Chateaubriand, ont paru en même temps ; mais du choc continuel des écoles, quelle doctrine, quelle poétique a-t-on vu sortir ? Et, de bonne foi, où est le critique, en Europe, depuis Lessing ?
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Pour sortir de cette extrémité, il semble qu'il reste un seul moyen, qui est d'envisager si les deux écoles, jusqu'à présent aux prises, et toutes deux invincibles l'une par l'autre, n'ont pas un principe commun, également faux dans l'une et dans l'autre. Or, si l'on poursuit cette recherche, il n'est pas difficile de découvrir qu'en effet ces doctrines opposées reposent" sur -la même hypothèse, et qu'elles sont incompatibles parce qu'elles ont le même vice. Cette idée propre à l'une
10 et à l'autre, est celle-ci : que le siècle de Louis XIV, sujet de tout le débat, est sans lien visible avec le moyen âge, sans relation intime avec les origines de l'humanité moderne, qu'il n'est point de la même famille que les siècles qui le précèdent et que ceux qui le suivent, que ses tendances véritables d'art et d'imagination se rattachent aux temps d'Auguste. Car la même idée qui servait à grandir le génie français, servait aussi à le rabaisser. Ce que les uns appelaient génie d'imitation, les autres l'appelaient artifice. Ce qui
20 passait ici pour antique, passait là pour suranné. La bienséance était travestie en froideur, la science en plagiat. Des deux côtés, l'on s'était réuni pour arracher au chêne gaulois ses racines dans le sol de l'Europe. Comment, après cela, s'étonner qu'il eût paru céder si vite à la première tempête ?
En un mot, l'art du siècle de Louis XIV a-t-il sa place naturelle dans la tradition féodale et chrétienne ? Est-il né, au cœur de l'humanité, des sentiments propres à nos temps et communs aux peuples étran-
30 gers ? ou bien, détaché de la chaîne des âges, né de lui seul ou du hasard, interrompt-il, brise-t-il, par une exception éclatante, la série continue des formes du passé, semblable par là à ces êtres auxquels on ne découvre point d'analogue prochain dans l'échelle de l'organisation ? En d'autres termes, les doctrines de cette époque sont-elles si exclusivement nationales, qu'elles ne peuvent avoir rien de commun avec la
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poétique italienne, avec l'anglaise, l'allemande ou l'espagnole ? La tradition de l'art français doit-elle et peut-elle s'alimenter uniquement de sa propre substance ? et éternellement borné à lui seul, sans nul concours étranger, le siècle de Louis XIV est-il condamné à un magnifique ostracisme au sein de l'humanité moderne ? Les uns disent : ' C'est une idole qu'il faut adorer ' ; les autres : ' C'est une momie qu'il faut ensevelir.' Ne serait-il pas plus vrai de dire : ' C'est une tradition vivante qui s'allie et se plie éter- 10 nellement au génie de l'avenir ? '
La réponse à ces questions serait bien facile si l'on se contentait d'interroger les critiques qui se sont faits, de leur propre autorité, les courtisans officiels, ou, pour mieux dire, les grands maîtres de cérémonie du grand siècle : suivant eux, quelle idée devrait-on se former du caractère et des habitudes d'esprit de ce temps ? Un génie prudent, il est vrai, un goût tempéré par un bon sens infaillible, une langue plutôt ornée que riche, de la science, de l'étude, de la matu- 20 rite, de la circonspection ; d'ailleurs, peu d'élévation, encore moins d'étendue, point d'élan ni de sublimes témérités. Ce ne seraient partout que chaînes, entraves, barrières, assujettissement ; un échafaudage de règles, de restrictions, de servitude, partout substitué à l'image de la sage et heureuse liberté du génie, un art janséniste emprisonné dans une royale bastille. En vain l'âme étouffée sous cet amas de règles arbitraires, tendues autour d'elle comme autant de pièges, aspirerait à l'air libre. Cette indépendance aurait été 30 en effet le partage des Grecs ; ils auraient pu, d'une marche légère, gravir les hauteurs de l'art, et le cheval aux flancs ailés aurait été pour eux une vérité littérale. Les étrangers auraient aussi le droit de risquer leur esprit dans les sublimes spéculations : devant eux s'ouvrirait la carrière des pensées hardies ; mais le génie français serait d'une toute autre nature ; comme
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Louis XIV retenu au bord du grand fleuve, pendant la bataille, vainement il
Se plaint de sa grandeur qui l'enchaîne au rivage.
L'eau, l'air, le ciel lui sont interdits ; il ne pourrait, sans se compromettre, ni courir ni voler ; à peine lui permettent-ils de marcher, tant leurs imaginations effarouchées supposent d'embûches autour de lui, tant ils aperçoivent en chaque chose de périls pour sa constitution ! Ils savent exactement le nombre d'images
10 qu'il peut supporter sans périr ; non seulement ils lui comptent les métaphores, mais ils lui mesurent aussi par avance la part d'idées, de sentiments, de philosophie, d'imagination, d'amour, de poésie, de religion, qu'il est en état d'endurer. Ils lui tracent doctement pour enceinte la borne de leur intelligence, et ils disent au flot : Tu n'iras pas plus loin. Ils enlacent le géant Gulliver des mille petits fils de leur entendement, et, après ce beau travail, quand ils l'ont ainsi hé, enchaîné, muselé, ils triomphent de l'avoir ramené à leur hau-
20 teur ; et c'est cette affreuse impuissance de rien oser à laquelle ils le supposent réduit, c'est cet excès d'indigence morale, qu'ils exaltent comme la marque de la supériorité de l'esprit français sur tous les autres ! Oh ! les maladroits admirateurs ! Qui n'aimerait mieux d'habiles adversaires ?
Ils n'altèrent pas moins les plus belles plantes de l'intelligence humaine que les faiseurs de systèmes n'altèrent dans leurs classifications les plantes des forêts : les siècles dorment dans leurs fausses théories
30 comme les nobles végétaux dans le fond d'un herbier. Qui pourrait reconnaître sans effort, à ces restes flétris, les fleurs printanières de la montagne ? où sont leurs rapports avec la terre et l'eau, et le soleil ? De même, qui pourrait reconnaître dans ces lambeaux de systèmes les œuvres éternellement \àvantes de la pensée ? que sont devenues leurs relations avec les temps et
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les choses, et le grand horizon des destinées humaines ?
Le dix-septième siècle a encore aujourd'hui pour commentateur le dix-huitième, qui partout le refait à son image.
En effet, si l'on peut affirmer quelque chose, c'est, au contraire, que les pensées du siècle de Louis XIV sont naturellement ailées à la manière de celles de Platon. Au souffle de la philosophie de Descartes, elles s'élèvent d'un facile essor. Ce n'est pas seule- 10 ment Malebranche, Pascal et les tristes reclus de Port- Royal, qui sont emportés sur ces hauteurs ; les gens du monde s'y rencontrent aussi, comme à une fête de l'intelligence. Et si cette époque a une supériorité évidente sur les temps qui l'ont suivie, si les moindres circonstances de la vie y sont ornées d'une sorte d'élégance morale qui semble émaner de l'intérieur même des choses, c'est que tout ou presque tout était saisi de cette sublime folie de l'idéalisme que l'on a tant reprochée, de nos jours, à quelques écoles étrangères. 20
A vrai dire, le siècle de Louis XIV n'a le visage composé, pédantesque et contraint, que dans les livres des commentateurs et sur le banc des écoles littéraires ; hors de là, je le trouve bien plus conforme à ce qu'en disait un correspondant de madame de Sévigné : ' Le siècle est fort plaisant. Il est régulier et irrégulier, dévot et impie, adonné aux hommes et aux femmes, enfin de toutes sortes de genres de vie.' C'est en effet son caractère que cette multiplicité de figures et de types. Au lieu d'appartenir exclusivement 30 à une idée, c'est le siècle des transitions et des nuances par excellence. Plus près du goût de l'antiquité que les hommes d'aujourd'hui, plus près du génie moderne que les écoles de la Renaissance, au lieu de diviser les temps, il les unit, et l'idée qu'il s'en fait est celle d'une composition harmonieuse de la Providence. Sociable par instinct, il a des relations et des convenances avec
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tous les foyers de la civilisation. Placé comme une porte triomphale à l'issue des temps anciens, à l'entrée des temps modernes, il conduit à l'antiquité avec Boileau, au moyen âge avec La Fontaine, à l'avenir avec Fénelon, à la foi avec Bossuet, au doute avec Bayle, au spiritualisme avec Nicole, au sensualisme avec Gassendi, au monde avec Saint-Simon, au cloître avec Bourdaloue. Comme je l'ai dit plus haut, il s'appuie sur la philosophie de Descartes, laquelle
10 repose elle-même sur le doute universel, en sorte que la foi de cette époque touche par un point au scepticisme de la nôtre.
D'ailleurs, pour le rattacher à d'autres temps, la ■ scolastique du treizième siècle survit dans les sermonnaires, l'esprit de chevalerie dans les inventions du théâtre. La pièce par laquelle le génie français commence à éclater, le Cid^ n'est-elle pas puisée au cœur même du moyen âge ? Loin même que la féo- . dalité soit extirpée de l'esprit de ce temps, qu'est-ce
20 que cette galanterie tant reprochée à notre scène, si ce n'est l'héritage des passions affaiblies et surannées des romans de Charlemagne et de la cour d'Arthus ? Aricie, Junie, ne sont-elles pas de la même famille que les châtelaines de nos trouvères ? Le sentiment des aventures, l'amour des vieilles tourelles, des grands coups d'épée, où parurent-ils jamais mieux et plus naturellement que dans les lettres de madame de Sévigné ? Où l'épopée des serfs, l'apologue, s'est-elle montrée avec plus d'indépendance que dans la langue
30 moitié féodale, moitié homérique de La Fontaine ? Croit-on sincèrement que l'auteur à^Athalie n'est pas plus près de Milton que de Sophocle ? Ce siècle est d'une nature si composée, si mêlée, que chacun de ses personnages porte en lui plusieurs hommes. Je crois apercevoir que dans Malebranche il y a du Platon et du saint Paul, dans Bossuet de l'Isaïe et du saint Bernard. Ce qui fait l'originalité de cette époque,
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c'est l'accord de deux civilisations, de deux religions, ou plutôt de deux mondes, que l'on retrouve dans chaque monument. Pascal est le seul homme dans lequel ces deux génies et ces deux voix ne soient pas harmonieusement mariés et confondus. La scolastique se débat en lui contre le scepticisme, saint Thomas contre Descartes, le moyen âge contre la Renaissance. Delà, le caractère poignant de sa philosophie ; ce n'est pas un système, c'est un drame.
Ainsi, le siècle de Louis XIV tient aux origines et lo aux littératures des peuples modernes par la chevalerie, par la philosophie, par la religion, en un mot, par tous les liens de la pensée et de la tradition. Chez lui, les apparences seules sont païennes ; l'âme est toute chrétienne.
Avez-vous jamais considéré, à Rome, de quelque colline éloignée, la coupole de Saint-Pierre ? l'ordre d'architecture, le dôme romain, jusqu'à l'éclat des marbres, au luxe des colonnes, tout vous dit que vous avez devant les yeux un temple païen. Montez les 20 degrés qui mènent au seuil ; entr'ouvrez les portes de bronze : vous découvrez d'abord, sous ce toit profane, la croix sur chaque autel, les aubes et les surplis des prêtres. Vous entendez les Litanies et le Dies irae retentir sous ces piliers corinthiens. Mais ce n'est point assez. Avancez encore de quelques pas dans l'enceinte. Sous le dôme enlevé au Panthéon, ce sanctuaire de l'idolâtrie grecque et latine, qui trouvezvous debout en face de l'autel ? L'homme en qui se personnifie par excellence le génie du catholicisme et 30 du moyen âge, le pape ! Il en est ainsi du siècle de Louis XIV. Ne consultez que les dehors, tout est païen ; pénétrez dans son sein, sous la voûte d'Auguste, vous trouvez debout le génie de l'humanité moderne.
Ne serait-il pas étrange, en eflfet, que l'unité de la civilisation nouvelle eût paru dans la politique, dans
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l'industrie, dans la guerre même, c'est-à-dire partout, excepté dans l'art ! Au contraire, cette unité s'est montrée avec éclat, et pour ne plus disparaître, dès le milieu du moyen âge. Vers le treizième siècle, les éléments plus ou moins opposés du génie des peuples s'étaient réunis et fondus dans un même type. Déjà une même architecture, la gothique, s'était formée depuis les confins de l'Andalousie jusqu'aux extrémités de la Suède. Dans la poésie, on vit la même
10 tendance. Les poèmes chevaleresques, fondés partout sur les mêmes traditions, ont revêtu la même forme dans toute l'Europe. L'Italie, l'Allemagne, la France, l'Espagne, ne faisaient alors que se traduire l'une l'autre ; en sorte qu'il y eut un moment où tous les peuples modernes eurent la même architecture et la même épopée. Ces deux types, partout les mêmes, étaient, pour ainsi dire, le fond d'une organisation partout semblable, laquelle a pu se prêter plus tard, suivant les temps et les lieux, à des diversités de goût,
20 d'ornements, de styles, qui n'ont afïecté que la surface des arts.
Ceci est vrai, surtout de l'architecture ; car ses monuments sont, pour l'histoire de l'humanité, ce que les ossements fossiles sont pour l'histoire de la nature. C'est par eux que l'on peut, d'un regard, apprécier les analogies des époques, mesurer, constater les différences de l'organisation des peuples dont il ne reste aucun autre vestige. Les indices ordinaires, lois, usages, traditions, sont changeants ou incertains ;
30 ceux-là sont immuables comme le squelette même du passé. Les peuples qui ont la même architecture ne font véritablement qu'une même société, de même que les animaux qui ont la même structure interne, ne font, malgré les différences extérieures, qu'une même espèce ou une même famille.
Il eût suffi de remarquer. la parfaite conformité des temples de Rome et d'Athènes pour prononcer que
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ces deux villes, malgré tout ce qui les sépare, ne font qu'une même cité. Sur le même principe, il eût suffi de voir la cathédrale du moyen âge couvrir l'Europe de son type immuable pour affirmer que les peuples modernes, différents par l'apparence, appartiennent à la même unité sociale, laquelle devait tôt ou tard se développer et reparaître dans leurs systèmes politiques et dans leurs œuvres d'art.
Ce qui a pu nous abuser à cet égard, c'est que l'on a porté dans l'art les mêmes passions que dans la 10 religion, et qu'à l'exemple des sectes, les écoles modernes, oubliant les points qui les unissent, n'ont plus considéré que ceux qui les séparent. Plus je réfléchis à ce sujet, plus je me persuade que, si un ancien eût pu assister à nos débats, c'est la face opposée de la question qui l'eût surtout frappé. ' Vous vous flattez vainement de nous ressembler, eût-il dit aux uns. Nous vous laissons votre gloire ; gardez aussi vos fautes. Vous avez pris la peau du lion, non le cœur.' Aux autres il eût dit : ' Vous ne reconnaissez 20 plus vos sentiments, vos désirs, vos passions, parce qu'ils sont couverts de notre dépouille. Pour des gens qui ont l'ambition de la profondeur, ce leurre n'est guère supportable. Dans le fond, je vois bien, par exemple, que l'Iphigénie française et l'Iphigénie allemande sont sœurs ; mais ne vous figurez, ni les uns ni les autres, qu'elles soient filles de notre Agamemnon. Je ne doute pas non plus que Chimène, et l'amante de Roméo, et Pauline, et Desdémone, ne soient sorties de la même origine que celles auxquelles vous avez 30 laissé les noms d'Andromaque, d'Hermione, de Junie ! Sous des masques divers, je trouve en chacune d'elles le même fond de langueurs inexprimables et de molles pensées que nos femmes n'ont jamais connu. Les différences de goût, de style, d'écoles, qui vous divisent, vous paraissent immenses ; tenez-vous assurés qu'elles sont bien superficielles, en comparaison de
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celles qui vous séparent de nous. Celles-ci tiennent à ce que les choses ont de plus intime ; celles-là, au contraire, s'effacent dans l'impression d'un même sentiment que je démêle au fond de toutes vos œuvres ; et je suppose que cette pensée, qui est, pour ainsi dire, la substance dont vous vous nourrissez tous, n'est autre chose que cette religion nouvelle et extraordinaire que vous avez voulu autrefois nous imposer. Ne nous tj-oublez donc plus de vos querelles dans cet heureux
10 Elysée que votre Fénelon vous a si bien dépeint. Le Christ qui vous unit, nous sépare à jamais.'
Au fond, la guerre que l'on a instituée entre les écoles modernes n'est rien qu'une guerre civile. Racine, Molière et Shakespeare, Voltaire et Goethe, Corneille et Calderon, sont frères. Qu'a-t-il servi de faire descendre dans le cirque ces invulnérables gladiateurs ? La barbarie anglaise, l'enflure espagnole, le clinquant italien, l'obscurité allemande, la frivolité française, ces commodes aphorismes, n'ont -ils pas été assez sou-
20 vent opposés, heurtés, usés les uns contre les autres ? Longtemps ce fut là le résumé de toute la critique : on ne se connaissait les uns les autres que par ces côtés. N'a-t-on pas vu assez clairement combien vaine, combien puérile est cette querelle ? Depuis que l'on bataille si tristement dans le vide, quelle est la renommée qu'aient renversée nos vaniteux systèmes ? On doit être désormais convaincu que ces batailles de demi-dieux ne laissent point de morts. N'est-il pas temps de se décider à laisser vivre ces
30 immortels ? Elevons, agrandissons nos théories pour les y tous admettre ; aussi bien, ils ne se rapetisseront pas eux-mêmes pour le plaisir d'y figurer.
Je ne remarque pas que les anciens, pour avoir eu deux époques, la grecque et la romaine, aient prétendu ruiner Homère par Virgile, ou Hérodote par Tite-Live, ou Théocrite par Lucrèce.- Au contraire, ils ont pénétré, d'un regard, jusqu'au principe qui était
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commun à ces deux civilisations ; et, sur cette base, ils ont établi un vaste système de critique qui, embrassant toutes les formes de l'antiquité, n'avait besoin de la mutiler en aucune partie. Partout où ils ont trouvé le même polythéisme, ils ont reconnu le même art, et, de la ressemblance des dieux, ils ont conclu la parenté des peuples.
Quant aux modernes, c'est l'excès même de leur analogie qui les divise. Plus on se ressemble dans le fond, plus on tient à se montrer unique et séparé dans 10 l'apparence. Aussi ne serais-je point étonné que quelques esprits vinssent à penser que les écrivains du siècle de Louis XIV acquéraient, dans cet ostracisme où les laissait la critique, un prestige digne de regret. On trouvait doux d'avoir, en quelque sorte, à son foyer, ses génies familiers, avec lesquels on avait fini par être seuls d'intelligence. De cette privauté absolue on tirait pour soi une preuve infaillible de supériorité. Mais c'est précisément cette solitude d'orgueil qui doit cesser. La place de ces hommes est au foyer, non 20 d'un peuple, mais de l'humanité.
En effet, les siècles ne peuvent se passer de la vie de relation, non plus que les êtres réels. Ces fils de la durée ne sont véritablement qu'une même famille ; ils s'expliquent, ils s'exaltent réciproquement. Comme les heures, ils se tiennent enchaînés autour du trône du jour qui n'a point eu de levant et qui n'aura point de couchant. La lumière des uns rejaillit sur celle des autres, et la gloire véritable ressemble ainsi au séjour de l'éternité. Tout y est paix, sérénité, har- 30 monie, et c'est parce que nous habitons loin de là, que nous nous figurons la discorde entre les héros de l'intelligence qui y font leur demeure. Si nous les comprenions mieux, si nous pénétrions mieux jusqu'en leurs seins, nous verrions d'une vue certaine qu'ils sont tous naturellement proches, amis et frères les uns des autres.
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Élevons donc dans notre pensée un vaste panthéon où seront admises toutes les formes du beau. Dominant les rivalités, les inimitiés, les antipathies des climats, des temps, des lieux, aspirons à l'esprit universellement un qui habite dans les œuvres inspirées de chaque peuple. Jusqu'ici le genre humain a été en guerre avec lui-même, et, dans ces régions suprêmes de la poésie où il semble que devrait régner l'éternelle paix, le conflit a été le plus obstiné.
I o Par une illusion semblable, on a cru longtemps qu'il y a dans la nature autant de génies différents que de monts et de vallées. Pas un arbre, pas un fleuve, pas un rocher qui n'eût alors son démon particulier : tout était discorde, et l'harmonie n'était nulle part. Mais de l'idée de ces génies divers on s'est élevé à celle d'un même génie partout présent dans la nature ; et, de ce moment, le monde, faussement partagé, a semblé rentrer dans l'ordre et l'immuable paix.
Ainsi, de chaque œuvre immortelle de l'humanité,
20 on s'élèvera tôt ou tard à la pensée d'une même inspiration, d'une même vie, universellement présente et agissant dans cet autre univers que l'on nomme l'art ; et la même muse, je veux dire la même Providence, que l'on découvre dans les œuvres de la nature morte, se montrera dans les œuvres de la pensée. Si vous supposez, sous l'instinct de l'animal, le plan d'une intelligence une et souveraine, ne l'apercevrez-vous pas, à plus forte raison, dans cet autre instinct d'où sortent les prodiges de l'art humain ? Et le Dieu qui
30 est présent dans le nid de la fourmi, dans l'alvéole de l'abeille, dans la hutte du castor, serait-il absent de V Iliade, ou des poèmes à.''Athalie et de Faust ? C'est par là que la critique rentre dans la philosophie et dans la religion. Ce n'est peut-être pas la poétique de la Harpe ou de Blair ; mais assurément c'est celle d'Aristote, de Pascal et de Fénelon.
Dans la nuit de l'intelligence humaine, ces noms
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d'Homère et de Shakespeare, de Dante et de Corneille, de Voltaire et de Goethe, étoiles vivantes, empruntent leur lumière d'un même foyer. Les routes sont diverses pour tous. Mais qui jamais a songé à mettre la discorde entre l'étoile du Nord et l'étoile du Midi ? Le lion et le bélier, la licorne et le sagittaire, ne viventils pas en paix dans le désert des cieux ?
Si le temps dans lequel nous vivons a quelque valeur, ce sera assurément parce qu'il achèvera de mettre pleinement en lumière cette unité du génie 10 des modernes. Alors que la critique continuait de tout diviser, les œuvres plus intelhgentes rapprochaient déjà les instincts des peuples. Au grand banquet social, la même coupe servait à tous. Est-il un seul écrivain de notre temps qui n'ait, à sa manière, contribué à sceller cette alliance ? Qui ne voit tout ce que Goethe doit à Voltaire et Byron à Rousseau ? M. de Chateaubriand n'offre-t-il pas le mélange de l'influence anglaise et de l'esprit français, des hardiesses d'Ossian et des traditions de Port-Royal ? Madame 20 de Staël ne tient-elle pas également de Genève et de Weimar ? Walter Scott n'a-t-il pas commencé sa carrière d'enchantements par la traduction d'une pièce de Goethe ? Si l'on décomposait le caractère de la plupart des contemporains, on trouverait de semblables alliances en chacun d'eux.
Pour ne parler que des étrangers, qu'est-ce que le drame de Schiller, si ce n'est l'union passionnée du système de Shakespeare et de l'esprit critique de Lessing } Qu'est-ce que la poésie de Tieck, si ce n'est 30 un reflet de l'imagination espagnole versé dans l'âme et dans le style d'un trouvère saxon ? N'est-il pas évident que l'Allemagne est mêlée à l'Italie dans Manzoni, à l'Orient dans Ruckert, à la France dans Heine, à l'Angleterre dans Shelley, Coleridge, Wordsworth, au Danemark dans Œhlenschlaeger, à la Pologne dans Mickiewicz ? Les refrains de Béranger sont répétés
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dans le Caucase, et j'ai trouvé la métaphysique de Kant dans les roseaux de l'Eurotas.
La discussion philosophique, religieuse, littéraire n'est plus, comme dans le dix-huitième siècle, renfermée dans le salon de madame de Tencin ou de madame du Deffant. Elle s'agite en même temps entre Paris, Londres, Berlin, Pétersbourg et New-York. La parole vole d'un peuple à l'autre ; chacun d'eux a une tâche particulière dont tous les autres ont conscience
10 à la fois. A l'une des extrémités, les Américains domptent la nature physique et jusque-là indépendante. Peuples de pionniers, ils devancent le reste du monde au sein des forêts vierges ; à l'autre bout de la chaîne, sur une terre fatiguée du poids des empires détruits, l'Orient se cherche lui-même, comme un monde perdu. Et ces deux extrêmes étant aussi séparés que la jeunesse et la vieillesse, et par là incapables de se comprendre l'un l'autre, sont unis entre eux par l'intermédiaire de l'Europe, naturellement souple, multiple, commu-
20 nicative, inquiète, pays de paroles, de science, de bruit ; de sorte que, dans ce grand corps, il n'y a plus aujourd'hui une fibre qui puisse être ébranlée, sans que toutes les autres ne frémissent en même temps,
La Révolution française a fait éclater cette unité, l'industrie l'a développée, la poésie l'a consacrée. Qui peut calculer ce que la vue rapide de tous les climats, ainsi rapprochés et réunis en un seul, ce que l'échange instantané des formes, des traditions, et cette âme unique, dispensée au genre humain, comme à un
30 colosse, sont capables de produire encore d'effets, d'inventions, de types même inconnus dans l'histoire ? Aujourd'hui, si vous considérez un peuple en particulier, vous ne trouvez que fragments, ébauches, discordances, et le sens et l'intention de ce peuple même vous échappent. Au contraire, si vous envisagez l'ensemble, tout a un sens, une vie, une grandeur évidente. Cet état de choses est tout le contraire de ce
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que l'on voyait dans l'antiquité. Hors des murs de la cité étaient la barbarie et la mort. De nos jours, moins intense au sein de chaque peuple, la vie se dilate au dehors ; la barbarie n'est plus nulle part, la cité est partout.
Cette alliance venant à se resserrer, la seule barrière qui bientôt continuera de diviser profondément les peuples sera la langue. Mais le jour où cette barrière s'effacerait, la diversité nécessaire à l'unité pour former une organisation ayant disparu, on toucherait au lo chaos. Aussi doit-on reconnaître un instinct vraiment social dans les efforts faits récemment pour contenir chaque langue dans son génie indigène et dans les tours qui lui sont propres. Plus les esprits s'associent, plus il est nécessaire d'assujettir chaque idiome à la tradition. De là l'utilité du parti classique en France, du purisme en Italie, de la teutomanie en Allemagne. Seulement, au lieu de marquer une réaction contre l'alliance intime des idées, ces tendances ne font au contraire que la confirmer. Le problème que chaque 20 peuple a aujourd'hui à résoudre est d'exprimer la pensée de tous, sans sortir de lui-même, question déjà résolue par le fait. L'antiquité n'a pas étoufïé la vie propre dans le siècle de Louis XIV ; travaillons pour que l'humanité ne l'étoufïe pas davantage dans le sein de chaque peuple en particulier.
Comment, au reste, un état si nouveau pour le monde n'éveillerait-il pas de vastes espérances ? On croirait qu'au spectacle de ces lents préparatifs de la Providence, une immense attente va s'emparer des 30 esprits, et que voyant, par degrés, le plan et la perspective de l'avenir se produire devant nous, nul ne devrait, quoique la scène soit encore vide, rester de sang-froid à ces images. Au lieu de cela, ce ne sont que mécomptes, plaintes, marques d'affaissement ; il semble qu'il n'y ait plus ni jeunesse, ni amour, ni printemps, ni soleil, et qu'un éternel hiver ait glacé tous
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les cœurs. Pourquoi ces signes de vieillesse au milieu du rajeunissement ? Pourquoi ces marques de mort au sein de la vie ? Il y en a plusieurs raisons, sans compter que le spectacle dont je viens de parler, ne se montrant encore qu'aux yeux de l'intelligence, n'affecte les contemporains que d'une manière détournée et par réflexion. Les principales de ces causes sont chez les uns le déclin de la personnalité des peuples, chez les autres le partage des esprits qui suit
10 les révolutions, chez presque tous l'infatuation même du siècle, laquelle conduit à en médire.
Premièrement, il est certain que les passions nationales, venant à décroître ou à changer d'objet, laissent dans les cœurs un vide qu'il est facile de prendre pour un indice de mort. Les vieilles haines qui faisaient l'occupation et la nourriture d'un grand nombre, s'éteignent par degrés. On ne met plus son ambition ni son honneur aux mêmes conquêtes. Des noms nouveaux sont donnés à des choses anciennes qu'ils
20 transforment en effet. La société s'étend ; elle semble se briser, car, dans ces changements, il y a, comme dans toutes les crises, une évidente soustraction de force. On voit ce que l'on perd, et non ce que l'on acquiert en échange.
En second lieu, le lien politique ayant été quelque temps rompu, la division qui s'est faite dans le cœur de l'État influe sur le jugement que l'on porte des objets environnants. Sous le fléau de Dieu, l'âme des peuples s'est partagée. Dans la violence des luttes
30 sociales, l'unité s'est scindée en trois portions dont chacune ne considère plus que la face des choses qui lui est opposée. L'aristocratie regarde le passé, la bourgeoisie le présent, la démocratie l'avenir. Absorbée dans un seul sentiment, regret, possession, espérance, chacune de ces trois conditions ne voit qu'une partie de ce qui est visible, n'écoute qu'une partie de ce qui se dit, ne comprend qu'une partie de ce qui
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arrive, en un mot, n'admet, ne compte, ne perçoit qu'une partie du temps. Il en résulte qu'avec des organes ainsi divisés, l'Etat a, pour ainsi dire, perdu la conscience de sa durée, et que la pensée publique, comme un miroir brisé, ne réfléchit que des fragments d'objets, et non plus une totalité ; d'où il suit encore que presque partout l'image du désaccord est substituée à la figure véritable des choses. Le spectateur partagé devient à lui-même son propre spectacle.
Il en est chez lesquels tout se passe plus simplement. lo Ceux-là prennent leur misère particulière pour l'indice de la misère du monde. On rencontre partout ces prophètes de mort, mais nulle part aussi nombreux qu'en France. Ils ont vu des signes funestes qui marquent les funérailles prochaines de la société. L'un^a cessé d'être le premier dans le pays, et le timon de l'Etat lui a échappé par une méprise de la Providence. L'autre a vu tomber ou ses vers ou sa prose, ou son système ou le dieu qu'il venait d'inventer. Ne sont-ce pas là des signes plus manifestes que les éclats 20 dispersés du vase de Jérémie ?
Enfin, il en est qui, infatués du savoir de leur époque, le retournent contre elle. Quelle poésie est désormais possible ? disent-ils. Quel art ? quelle invention ? quel tableau ? quelle statue ? quel hymne ? quel accord ? Où reste-t-il une place pour un rêve ? Nous avons tout calculé, mesuré, pesé. Ne connaissons-nous pas la distance de notre seuil à l'étoile Sirius ? Dans cette immensité toute remplie de nous-mêmes, quel refuge reste à la muse ? D'ailleurs où est le besoin 30 d'une Égérie ? nous savons tout ; notre science nous obsède et nous rassasie.
• Cela dit, si vous leur demandez dans quelle sorte de société ils vivent, ce que cette société sera demain, ce que vont devenir les relations les plus simples, celles du maître et de l'ouvrier, du roi et du sujet, du père et de l'enfant, ils avouent qu'ils l'ignorent absolu-
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ment. C'est bien pis si vous les interrogez sur l'espèce de dieu qu'ils adorent, sur leur âme qui converse avec la vôtre, sur ce qu'ils espèrent, sur ce qu'ils redoutent au delà de la mort : ils reconnaissent qu'à la vérité leurs pères avaient là-dessus un fonds de connaissances déterminées, mais que pour eux ils ne savent plus rien de tout cela, et n'en veulent rien savoir. Plus cette ignorance de ce qui les touche de près est menaçante, plus ils s'y ensevelissent les yeux fermés ; en sorte que c'est
10 même cet excès d'ignorance qu'ils appellent leur science. Le genre humain a fait comme l'astronome de la fable : au moment où il régentait les cieux, il est tombé par mégarde dans un puits ouvert sous ses pas. Quelle main divine viendra l'en retirer ?
Faisons tant qu'il nous plaira les importants et les capables. L'inconnu nous enveloppe et nous serre de plus près que jamais ! Ne craignons pas qu'il nous manque. Notre science accroît notre ignorance ; et l'univers n'est pas aujourd'hui moins mystérieux
20 qu'au temps d'Homère. Je vois bien que nous sommes embarqués sur une mer infinie ; quand nous croyons toucher le bout de l'horizon, voilà un autre horizon qui se lève, et le port n'apparaît nulle part.
Qui ne sent que le merveilleux et l'inconnu ne sont pas seulement dans la nature, mais qu'ils sont surtout en nous-mêmes ? Aujourd'hui c'est dans nos âmes, et non plus dans les grottes de Crète, ni dans les forêts des druides, qu'habitent les divinités mystérieuses. Ceux qui évoquent ces immortelles s'appellent Des-
30 cartes, Pascal, Shakespeare, Leibnitz; voilà les grandsprêtres qui habitent les lieux solitaires et qui écoutent les pas du dieu dans l'enceinte sacrée.
Combien, en outre, ce siècle qui s'attribue complaisamment un génie si exact, est-il moins rassis qu'il Se figure l'être ! Parce qu'il s'est débarrassé, pour un mom.ent, du dieu antique, il se croit à jamais émancipé de l'infini et de ses leurres éternels. Mais, déjà, de
COT'll ^
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combien d'idoles n'a-t-il pas repris le joug ? Où l'imagination ne l'a-t-elle pas conduit sitôt qu'elle a voulu ? Est-ce l'exacte mesure des choses, est-ce la seule pondération des forces matérielles qui l'ont mené hier à Arcole, aux Pyramides, à Moscou, à Waterloo ? Napoléon, la philosophie allemande, le catholicisme tantôt abattu, tantôt relevé, de nos jours le saint simonisme, le fouriérisme, tant d'autres sectes que j'ignore, sont-ce là les preuves de cet esprit à jamais revenu de toutes les illusions de la gloire ou de l'espérance ? 10
Depuis que l'homme s'est partout substitué à Dieu, on remarque qu'il est devenu triste et incommode à lui-même. Dans le vrai, ce gouvernement de l'univers l'embarrasse et l'inquiète. Il n'était pas né pour cette administration de la nature. Sur ce trône si magnifique, ses pensées se brouillent l'une l'autre ; son humeur s'est aigrie. Plus de vers, plus de chants ; il médit de lui-même. Il n'a pris des dieux que le regard sourcilleux, la pesante enclume et le trident ; il leur a abandonné l'ambroisie et les sommes nonchalants. 20 Je conseille à ce sublime parvenu de laisser là son empire usurpé et de rentrer dans sa première condition.
En effet, rassasiés d'eux-mêmes, ils disent que tout est fini, et nous sentons bien au contraire que tout commence. A les croire, la terre serait subitement embarrassée et arrêtée dans son orbite, et nous sentons bien qu'elle se meut sous nos pieds. Tant de découvertes nouvelles dans la matière, de puissances inconnues, qui, chaque jour, s'ajoutent aux forces de l'homme, 3° changent presque incontinent, sous nos yeux, la figure des choses. Il semble qu'aujourd'hui la matière, plus intelligente que l'esprit, fermente pour enfanter un nouveau monde. On dirait que la face de l'abîme va être découverte, que le voile de la vieille Isis se détache de son front, et qu'à chaque moment nous touchons à la révélation d'un grand secret.
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Cette situation a plus d'analogie qu'il ne paraît avec celle du monde au moment de l'invention de l'imprimerie, et des premiers usages de la poudre à canon et de la boussole. Aujourd'hui comme alors, l'humanité joue avec des forces terribles qu'elle vient de découvrir ; elle se sent emportée vers un avenir inconnu par des puissances qu'elle ne mesure pas, qu'elle ne régit pas, qu'elle ne connaît pas. Opprimée par ses propres inventions, elle se prosterne devant elles, et
10 ce qui, plus tard, doit la rehausser ne sert d'abord qu'à son abaissement : Pygmalion adore encore une fois l'ouvrage de ses mains.
On se persuade, en France, que les philosophes idéalistes doivent être les adversaires de ces sortes de révolutions, parce qu'on suppose leurs chimères détruites par les développements extrêmes du monde industriel. Or, c'est là une pensée qu'il faut combattre partout où elle se montre ; car ceux que vous appelez poètes, apparemment pour vous dispenser de les
20 traiter en hommes raisonnables, hâteraient volontiers ces révolutions de l'industrie par lesquelles doit justement éclater cette unité du monde civil qu'ils poursuivent sur d'autres voies, et qui est le sujet de tout ce qui précède.
Abrégez les distances ; abolissez, si vous le voulez, le temps et l'espace ; vous ne pouvez leur rendre un plus grand service. S'ils ont un reproche à vous faire, c'est d'avancer trop peu votre œuvre. Que de lieux perdus pour l'intelligence ! que d'espaces qui, n'appar-
30 tenant plus à la nature, ne sont pas encore possédés et embellis par l'homme ! Que de désirs enchaînés, que de bons vouloirs détruits, que d'inspirations étouffées par les obstacles des choses ! que de lenteurs pour' arriver au bout de l'horizon, et que la pensée a de peine à se traîner sur ce globe ! Ah ! loin de vous retenir, l'âme bien plutôt vous crie sur son char, comme dans la fable du paysan embourbé :
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' Prends ton pic et me romps ce caillou qui me nuit ! '
c'est - à - dire : ' Ouvre ce mont qui m'embarrasse, resserre ce fleuve qui m'arrête, comble ce vallon qui me retarde d'une heure dans ma course infinie ! ' Ou, ce qui est encore plus clair : ' Dompte par tes œuvres le monde physique, pour le plier aux volontés du monde moral.'
Car tous les changements que vous produisez dans l'un en entraînent de semblables dans l'autre, et vous ne pouvez susciter par votre industrie un résultat 10 nouveau qui ne provoque à son tour, quelque part, une pensée nouvelle. Les idées appellent les faits, comme les faits appellent les idées ; d'où il suit que, lorsque vous croyez ne travailler que pour les corps, vous travaillez en réalité pour les esprits. Courbés sur votre œuvre de chaque jour, vous n'en détournez plus vos regards ; et, dans une sorte de joie ténébreuse, vous dites : ' Dieu merci ! l'âme est vaincue,'
Mais c'est eUe qui triomphe de ce que vous croyez sa défaite, et qui se nourrit de vos sueurs. La spiri- 20 tualité du moyen âge ayant cessé, vous croyez déjà toucher à l'avènement de la sensualité promise. Cependant ce beau règne tant prophétisé n'est pas encore venu ; et, loin de nous laisser déconcerter par cette victoire apparente de la matière, nous y voyons au contraire la victoire assurée de l'esprit. Aussi bien, le siècle a beau s'évertuer à équarrir le bois, à scier la pierre, à fouiller le sol, ces occupations ne le posséderont jamais tout entier. Quel qu'il soit, l'homme sur la terre ressemblera toujours à Robinson dans son 30 île déserte : tout ce qu'il fait de ses mains aboutit à se creuser un canot pour en sortir.
Charolles, juillet 1838.