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Xll EDGAR QUI NET :
prochaine de la Prusse, la transformation profonde de l'esprit de l'Allemagne, l'essor de son commerce et de son industrie, le changement de sa politique extérieure, et enfin la menace qu'elle suspendait au-dessus de la France et peut-être de toute l'Europe.
La personnalité intellectuelle d'E. Quinet, formée de la rare union de l'imagination poétique, de l'esprit généralisateur et de la puissance d'action, a subi profondément l'influence du temps et du milieu. La direction de sa pensée et le caractère de son œuvre ont été en grande partie déterminés par le mouvement romantique, par les tendances philosophiques contemporaines et par la situation politique léguée à la Restauration par la Révolution et l'Empire.
Vers 1820, à l'âge de dix-sept ans, dans le trouble du cœur qui s'éveille et de l'intelligence qui cherche sa voie, il connut l'angoisse de toute une génération de jeunes hommes, l'inquiétude qu'on a appelée ' le mal du siècle.' Ceux dont l'enfance avait été bercée des visions de gloire de l'Empire et caressée de l'écho des rêves de la Révolution se retrouvaient à leur majorité dans une France diminuée et humiliée, dégoûtée d'efïorts et d'espérances. L'ancien régime avait reparu, à peine tempéré par la Charte^ et portant la honte du pacte avec l'étranger ; la raison semblait avoir trahi ses adeptes ; à l'éclat des batailles et à la
* C'est-à-dire par la Charte constitutionnelle octroyée au peuple français le 4 juin 1814 par Louis XVIII.
SA VIE ET SON ŒLTV'RE Xlll
fanfare des victoires avait succédé une politique timide au dehors, tracassière au dedans. On avait désappris la foi des ancêtres et aucune doctrine nouvelle n'était assez haute pour exalter les âmes, assez ferme pour offrir un refuge contre le doute. ' De quelque côté que je voulusse tourner mes yeux, écrit Quinet, je trouvais à l'horizon un grand vide...' C'était un soulagement, dans ces heures assombries, de s'appesantir sur sa douleur. Comme beaucoup de ses contemporains, Quinet fit ses lectures favorites de Werther, de Manfred, de René, et trompa sa solitude morale dans la société des héros du Weltschmerz, de la désespérance et de la mélancolie.
Pourtant sa nature était trop noble, les qualités implantées en lui par l'éducation trop généreuses, pour qu'il pût se contenter longtemps de cette attitude de passivité ou de révolte impuissante. Il ne goûtait pas seulement dans Chateaubriand les langueurs de René. Il Y admirait aussi les beautés si nouvelles et si hardies de la forme : la richesse des descriptions, l'éclat des images, l'accent pénétrant de la passion ou de l'enthousiasme, tout ce qui, dans l'œuvre du prosateur poète, relevait, non plus du romantisme alangui et morbide, mais du romantisme puissant et intense, coloré et splendide. Le style de l'auteur des Natchez répondait au goût de grandeur épique qui s'était développé chez Quinet à écouter l'épopée napoléonienne de la bouche des soldats de la Grande Armée. ' C'était une phrase conquérante et altière, dont le premier mot touchait aux Pyramides et le dernier au Kremlin...' Le jeune homme allait-il, entraîné par le prestige de Château-
Xiv EDGAR QUI NET :
briand, suivre ce dernier dans son retour vers le passé monarchique et se laisser gagner par son plaidoyer éloquent en faveur du catholicisme?
Quinet avait l'âme mystique. Par ses aspirations vers l'au-delà, il était préparé à entrer dans le mouvement de renaissance religieuse où le romantisme à ses débuts était entraîné par besoin d'émotion et de symbole, et par réaction contre le saeculum rationalisticum. Mais d'autre part, l'éducation avait déposé dans l'esprit du jeune homme des germes de croyance et de pensée qui ne pouvaient manquer de donner à ses tendances religieuses une direction particulière. Par les leçons de sa mère, qui était calviniste, il avait subi l'influence du protestantisme ; par la lecture précoce et souvent renouvelée de Mme de Staël, il était resté en communication et en sympathie avec la philosophie française du xviii® siècle. Mme Jérôme Quinet, femme admirable, au cœur noble, au jugement droit, tout en laissant son fils suivre les offices catholiques, lui avait enseigné dans de graves entretiens journaliers l'existence d'un Dieu supérieur aux dogmes, visible dans la nature par la beauté, dans l'humanité par le bien, et qu'on prie le mieux par des pensées pures et des actes justes. Dans la conduite de la vie, elle avait pénétré l'esprit de l'enfant de deux grandes idées complémentaires, l'indépendance individuelle et le respect d'autrui. Sans l'empêcher, par esprit de tolérance, de se mêler aux soldats, comme tous les enfants de ce temps-là, sans essayer de l'arracher de force à la contagion inévitable de l'adoration de l'Empereur, elle lui donnait, par une fière réserve