‹ France et AllemagneChapitre 1 sur 27 · RUE SAINT- ANDRE-DES- ARTS · texte numérisé non relu

RUE SAINT- ANDRE-DES- ARTS

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PREFACE

Les événements tragiques qui se déroulent en ce moment et que les deux empires de l'Europe centrale ont déchaînés, sont contemplés avec stupeur par tous ceux qui croyaient l'Allemagne hautement civilisée, sur la foi du bruit qu'elle faisait autour de sa Kultur. On s'est demandé anxieusement partout l'explication du contraste que présentait sa réputation scientifique et les actes de barbarie qu'elle a commis depuis le commencement de la guerre. J'en ai cherché pour moi-même l'explication et j'ai exposé dans ce petit livre les conclusions auxquelles j'ai cru pouvoir m'arrêter avec les raisons qui m'y ont conduit. Ses principaux chapitres ont paru, sous une forme moins explicite, soit dans le journal Le Temps, qui depuis si longtemps m'accorde une gracieuse hospitalité, soit dans la Revue hebdomadaire ou dans les Annales, soit enfin comme préface à un ouvrage de vulgarisation. Les sujets de ces articles étaient naturellement reliés entre eux., puisque tous traitaient de la science ou de la mentalité germaniques. Il a suffi, après classement, de quelques additions pour les rattacher les uns aux autres, et en faire

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un tout dont l'homogénéité apparaîtra clairement dans la succession des chapitres. La race prussienne est prise à ses débuts; elle est suivie dans la succession de ses idées jusqu'à l'affirmation de son rêve actuel d'hégémonie mondiale dont la genèse remonte à l'emprise sur l'Allemagne d'une philosophie de roman, la plus orgueilleuse et la plus dangereuse par ses côtés mystiques qui ait jamais été conçue. Elle y a ruiné toutes les conceptions généreuses qui se développaient chez les autres peuples et leur a substitué ce féroce égoïsme national dont le monde est actuellement victime — et l'Allemagne elle-même plus encore que tous. Elle y a longtemps retardé l'avènement des principes et des méthodes scientifiques qu'il ne s'est approprié que tardivement, mais qui sont devenus la base de sa Kultur avant tout industrielle et commerciale. Nulle part la révolution qu'apportait Lavoisier dans la science n'a été plus violemment combattue, et on y cherche encore à diminuer l'importance de sa victoire. La science qui partout ailleurs sert de base solide aux plus hautes spéculations, est demeurée en Allemagne la servante des aspirations dominatrices de ses surhommes, et c'est pourquoi, loin d'être civilisatrice, elle demeure l'instrument néfaste de la plus atroce barbarie dont le monde ait été témoin. Il est, hélas! impossible d'employer un autre mot pour désigner l'état d'esprit des hommes qui ont envahi contre tout droit l'inoffensive Belgique, ont détruit ses plus beaux monuments, se sont livrés sur des vieillards, des

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femmes, des enfants, aux massacres ou aux actes les plus abominables. Et le fait que cette barbarie a été voulue, consciente, préméditée, dictée par une conception spéciale de la guerre, loin d'être une excuse, lui donnerait plutôt un caractère hideusement criminel, aux yeux de l'Humanité.

Parallèlement à l'évolution de cette mentalité régressive, j'ai dû montrer quelle avait été l'évolution de la mentalité française qui, après avoir substitué une science positive, faite de bons sens et de clarté, docile aux enseignements de l'expérience et n'acceptant que les conceptions générales qui s'en dégageaient, s'est laissée séduire par les généreuses doctrines de ses philosophes du XVIIIme siècle, essentiellement fondées sur les notions de l'égalité des hommes, de la fraternité des peuples et de la dignité humaine. Peut-être ces notions étaient-elles un peu utopiques, mais elles n'étaient dangereuses que pour ceux dont elles avaient pénétré l'esprit, et elles portaient en elles la plus bienfaisante des aspirations : l'aspiration vers la paix universelle dans la liberté. C'est l'inverse des aspirations des empires du milieu et il était utile de souligner ce contraste.

Je dois, en terminant, des remerciements aux directeurs des grands périodiques qui, après avoir accueilli ces articles, ont bien voulu en autoriser la réunion en un volume où ils ont été fondus de manière à constituer la suite régulière des chapitre d'un livre homogène.

Identité de l'Allemand de 1870 et celui de 1915. — Les procédés d'intimidation de Sennachérib ; leur faillite. — Les Parisiennes à l'épreuve de l'obus. — Les débuts du bombardement de Paris en 1870. — Bombardement de la Halle aux vins, de l'hôpital de la Pitié et de l'ambulance du Jardin des Plantes. — Les quatre-vingt-quinze obus du Muséum national d'histoire naturelle. — La sérénité des savants. — Obus perfectionnés. — La protestation de Chevreul. — L'indignation de Pasteur.

Si la mentalité profonde des peuples est susceptible de se modifier, elle ne le fait qu'avec une extrême lenteur ou sous le coup de quelque événement exceptionnel, capable de remuer jusqu'aux plus humbles cerveaux. Ces deux phénomènes peuvent être actuellement observés chez le peuple allemand.

Le monde entier a été secoué d'horreur, et s'est demanda s'il n'était pas le jouet d'inventions créées

par des imaginations en délire, en apprenant les crimes sans nombre commis par les armées allemandes ; il a été stupéfait quand il a vu l'Allemagne rêveuse, savante et musicienne du commencement du XIXe siècle, revenir en bloc à la sauvagerie des plus mauvais temps de l'antiquité et du moyen âge, tandis que ses généraux, ses littérateurs et ses savants construisaient de toutes pièces une théorie justificative de la cruauté collective. Mais, pour peu qu'on se fût souvenu, on aurait sans peine reconnu que la pratique et la théorie font depuis longtemps partie de la mentalité allemande. On peut être rêveur, cultiver la science et aimer la musique, tout en recelant en soi un fonds de mauvais instincts qui ne demandent qu'à éclater. Le Grand Frédéric, le plus glorieux ancêtre des Hohenzollern, était poète et philosophe; il aimait également les arts ; cela ne l'empêchait pas d'être le plus malhonnête homme de son temps, et de s'en vanter: il a le premier codifié l'art de l'espionnage et de la fourberie. On sait h quel point ses méthodes ont été suivies pour la préparation de la guerre actuelle ; il en a été de même pour la conduite de la guerre. Depuis 1870, les méthodes stratégiques des Prussiens ne se sont guère modifiées, leurs procédés d'intimidation sont également demeurés les mêmes; ils se sont seulement corsés, pour ainsi dire, en sauvagerie. Depuis leurs exploits de Liège, de Matines, de Louvain, de Reims, de Senlis, d'Arras et d'ailleurs, les hordes prussiennes n'ont plus rien

à envier à celles d'Attila et de ses féroces précurseurs; les procédés de Guillaume II sont ceux de Sennachérib, qui faisait inscrire sur les monuments rappelant ses victoires : « J'ai fait écorcher vifs quinze mille ennemis ! » Ce n'était certainement pas vrai : personne ne prenait au sérieux cette sanglante vantardise ; mais ceux qui la lisaient devaient, tout de même, éprouver quelque frisson. La destruction de Louvain n'est pas, hélas ! une simple forfanterie. Non seulement la malheureuse ville était toute pleine de monuments merveilleux, mais elle était aussi le siège d'une célèbre université catholique, qui n'en était pas moins libérale pour cela. C'est là que professa longtemps Pierre- Joseph Van Beneden, auteur de belles découvertes d'histoire naturelle qui ont eu les plus importantes conséquences médicales, et lui avaient acquis la plus juste renommée. Son fils Edouard Van Beneden avait, lui aussi, illustré par d'admirables travaux l'université libre de Liège. Liège et Louvain : deux noms qui sont aujourd'hui associés à ceux de- Bruxelles et d'Ypres dans tous les cœurs français. Le bombardement de Paris, en 1871, n'avait pas plus de portée militaire que ceux que nous avons vus depuis ; ce fut, lui aussi, tout simplement un acte d'intimidation, mais qui n'eut pas la moindre influence sur l'état d'esprit des Parisiens. Quelques personnes furent tuées ou blessées ; quelques monuments égratignés ; nul ne songea à s'effrayer ni même à s'étonner. De longues théories de femmes

attendaient patiemment à la porte des boulangers le moment de « toucher» leur ration de ce mélange de son, de farine, de charançons, de menus déchets de toutes sortes, y compris des gouttes d'étain fondu, qu'on appelait le pain de siège — analogue au pain K de l'Allemagne actuelle. Un matin, je revenais avec des camarades de mon service obsidional par l'avenue d'Italie, un obus éclate non loin de nous, et un de ses fragments décapite presque une de ces malheureuses ; quelques-unes de ses compagnes l'emportent ; les autres se resserrent; aucune ne quitte son poste d'attente. Telles étaient, telles sont encore les femmes de France, toujours courageuses et maîtresses d'elles-mêmes devant le danger. Les Taubes, même les Zeppelins et leurs bombes les ont laissées aussi calmes en 1914 et 1915 que les obus en 1871. J'ai eu l'honneur d'être témoin, à cette époque, de la chute des premières séries d'obus sur la rive gauche. Ils arrivèrent dans l'après-midi et la soirée du vendredi 6 janvier. J'étais invité ce soir-là, avec quelques-uns de mes compatriotes limousins, à me régaler d'un cuissot de chien, chez un ami, rue Monge. Au moment où, non sans quelque rancœur causée par l'odeur de « paysan mouillé » que, suivant l'un des convives, répandait notre pot-au-feu, nous allions nous mettre à table, un invité arriva, nous annonçant que des obus venaient d'éclater dans un chantier de bois à brûler, où il était de garde, rue d'Ulm. Ce chantier, je le connaissais bien ; il n'était séparé que par un mur des bâtiments de

l'Ecole normale supérieure, où je venais de passer trois années studieuses, et qui ne fut épargnée que par hasard.

Je demeurais non loin de là rue Gay-Lussac ; j'annonçai mon intention d'aller voir ce qui se passait dans mon quartier : un de mes camarades s'offrit pour m'accompagner. Nous trouvâmes la rue Saint- Jacques en émoi ; une bonne femme nous cria tout en fuyant : « Les obus tombent comme grêle rue Gay-Lussac ! » Nous nous récriâmes. « Allez voir, ajouta-t-elle, au 34. » C'était chez moi ; mais l'obus n'y était pas entré, il avait été capté par la muraille mitoyenne entre les maisons nos 30 et 32 de la rue.

Personne n'avait été averti de ce commencement de bombardement : le dimanche 8, seulement, au matin, un de mes parents, qui dirigeait alors par intérim le Comptoir d'escompte, vint m'inviter à quitter mon domicile pour venir coucher au Comptoir ; il avait dîné la veille avec M. Washburn, l'ambassadeur des Etats-Unis, qui avait été prévenu que dans la soirée du dimanche, à partir de 9 heures, les quartiers de la rive gauche seraient couverts d'obus. La nouvelle n'avait pas tardé à se répandre dans Paris; nous voulûmes voir l'aspect du boulevard Saint-Michel en veillée d'armes. Certes, il n'était pas gai; mais aucun émoi nulle part; il y avait encore des promeneurs paisibles, et je crois bien que ceux qui ne se promenaient pas étaient tout simplement chez eux, à attendre l'événement dans la plus parfaite résignation. Comme nous avions

atteint la place Saint-Michel, nous entendîmes le premier obus éclater derrière nous avec le bruit que produit une clef rapidement promenée sur les devantures en fer plissé que l'on abat le soir devant les magasins. Ce fut un jeu, à ce moment, pour les jeunes gens, d'effrayer les passants par cette bruyante pratique. Le lendemain lundi, le boulevard si connu de la joyeuse jeunesse était lamentable, mais jamais il ne fut si fréquenté. On venait voir et commenter les dégâts : au coin du boulevard et de la rue des Ecoles, tout près de la Sorbonne et du musée de Cluny, un café avait été particulièrement éprouvé : ce n'était certes pas lui qui avait été visé. Le Luxembourg avait son compte ; mais la bonne part avait été réservée au Jardin des Plantes.

Les Allemands connaissaient trop bien, à cette époque déjà, les plus menus sentiers forestiers, ils étaient trop bien renseignés sur les chemins de traverse de nos campagnes, et leurs étudiants avaient été trop libéralement accueillis dans nos établissements scientifiques pour que l'on puisse admettre que leurs artilleurs n'eussent pas une pleine conscience de la direction que prenaient leurs obus et des établissements auxquels ils pouvaient causer quelque dommage. Ils repéraient d'ailleurs, aussi exactement que le permettait la distance, les points qu'ils atteignaient. Dans la nuit du 17 janvier, au cours du bombardement du Muséum, le feu prit au magasin des eaux-de-vie de la Halle aux vins qui n'est séparée du Jardin des Plantes que par la rue

Cuvier; la lueur avertit les artilleurs prussiens, qui aussitôt envoyèrent dans cette direction une douzaine d'obus; leur canon était heureusement mal pointé; les projectiles allaient au-delà du paradis des spiritueux qui, s'il avait brûlé, aurait sans doute incendié tout le quartier. Une fois le feu éteint, la trajectoire se raccourcit ; les obus recommencèrent à tomber exclusivement sur le Jardin des Plantes. Si Ton avait eu affaire aux soldats d'un peuple vraiment civilisé, tout devait cependant protéger cet établissement à la fois savant et populaire. S'il avoisinait la Halle aux vins, il n'y avait entre lui et le vaste hôpital de la Pitié que la rue Geoffroy-Saint- Hilaire ; toute la grande allée qui va des galeries de zoologie à la Seine avait été couverte par un baraquement en bois où était établie une spacieuse ambulance ; l'hôpital de la Pitié, cette ambulance auraient dû être sacrés. Une nation qui se vantait d'être la nation savante par excellence et qui le croyait, ne pouvait ignorer que les collections du Muséum d'histoire naturelle constituent un trésor international unique, dont la destruction eût été pour la science allemande elle-même un irréparable désastre; ce désastre fut cherché, voulu, ce crime de tirer sur les asiles des malades et des blessés fut commis sciemment : quarante-sept obus tombèrent sur l'hôpital de la Pitié ; cinq dans la rue Geoffroy- Saint-Hilaire ; quatre-vingt-quinze sur le Muséum. Ces derniers n'eurent pas d'ailleurs une distribution quelconque; ils se pressèrent tout particu-

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lièrement dans la région où se trouvaient les collections, l'administration, les habitations du personnel- Là se trouve une colline artificielle, conique, qui fut constituée avant le XVÏÏme siècle par l'accumulation à la même place des immondices que le service de la voirie transportait hors Paris. C'est le grand labyrinthe, dont les allées sinueuses, emmêlées et ombragées, servent de retraite aux promeneurs qui cherchent le calme et la solitude. La colline est surmontée d'un élégant belvédère en bronze, pouvant servir de repère pour le pointage des pièces ; le grand labyrinthe reçut à lui tout seul quarante-six projectiles ; sur sa terrasse éclata le 25 janvier, cà 10 heures du soir, celui qui clôtura le bombardement.

A ce moment les jeunes gens qui sortaient, tout frais émoulus, de nos grandes écoles scientifiques : normale, polytechnique, centrale, avaient été chargés de services spéciaux ; ils ne causaient entre eux que d'artillerie, complétant dans cette direction leur éducation ; pour mon compte, j'appris, à cette occasion, le calcul des variations, que j'avais paresseusement négligé à l'Ecole normale, afin de me rendre compte de la trajectoire parcourue par les projectiles lancés par les canons rayés et des conditions de leur pointage. Nous avions repéré la position des pièces qui tiraient sur les points qui nous intéressaient, et nous avions conclu — je ne sais si cette conclusion était exacte — qu'elles étaient pointées une fois pour toutes, à une inclinaison un peu

inférieure à 45 degrés, et se relevaient légèrement à chaque coup. Leur tir devait, par conséquent, s'allonger jusqu'à ce que l'orientation à 45 degrés fût atteinte; à ce moment, quelques obus devaient tomber presqu'exactement au même point; puis le tir devait se raccourcir. Nous avions basé sur ce calcul, peut-être un peu enfantin, nos mesures personnelles de prudence. Il se trouva vérifié, quoi qu'il en soit, au Jardin des Plantes.

Là, tout le monde fit vaillamment son devoir : ce qu'il y avait de plus précieux dans les collections avait été mis en sûreté dans des souterrains ou sous des voûtes inaccessibles aux obus, ainsi que les soixante-dix mille bocaux contenant des pièces conservées dans l'alcool et qui constituaient un danger d'incendie, comme celui qui menaça la Halle aux vins. On se fit vite au sifflement des obus et à leur explosion; les brèches à peine faites étaient réparées sans que l'on s'inquiétât autrement des projectiles, et je sais des mémoires scientifiques qui ont été préparés, non sans quelque coquetterie, sous la menace des explosions.

L'illustre Chevreul, alors directeur du Muséum, donnait l'exemple. Malgré ses quatre-vingt-cinq ans, on le voyait partout ; il parcourait le jardin tous les jours; passait la nuit dans les sous-sols des serres; parait à tout, encourageant tout le monde. Deux obus étant venus saccager la serre à orchidées, en pleine gelée d'hiver, il fit couper les fleurs précieuses vouées à la mort, en fit faire un bouquet, et

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l'envoya à Richard Wallace, le célèbre philanthrope anglais qui venait de faire un don royal aux pauvres de Paris. Cependant un obus avait saccagé son cabinet et démoli sa table de travail : un autre avait abattu le plafond de la chambre à coucher de l'un des maîtres les plus célèbres de la science française, Henri Milne-Edwards, en qui se réunissaient trois des nationalités qui luttent aujourd'hui contre l'insondable orgueil germanique : l'Angleterre, la Belgique et la France. Un matin, je revenais prendre le service que j'avais conservé au laboratoire où j'étais aide-naturaliste. Mon chef, le vénérable Deshayes, qui avait alors soixante-trois ans, et le garçon de laboratoire étaient venus m'accueillir dans un petit vestibule sur lequel ouvraient les portes de leurcabinet; un obus arrive, fait explosion dans le grenier juste au-dessus de nous, démolit le plafond sur notre tête, le plancher sous nos pieds, les cloisons qui nous entouraient; aucun de nous n'est touché. Un des éclats de ce projectile me sert de pressepapier. C'est un honnête fragment de fonte à tranche épaisse, portant des cercles saillants transversaux qui retenaient une chemise de plomb. Bien différents sont les éclats des obus actuels. Le projectile porte intérieurement des nervures saillantes longitudinales qui forment autant de membrures résistantes, obligeant l'obus en acier à se rompre en biseau dans leur intervalle, de sorte que le projectile se divise en fragments allongés comparables aux côtes d'un melon; mais chaque fragment est

tranchant sur ses bords et constitue un véritable sabre volant. L'instrument de mort a été grandement perfectionné.

Aussitôt après l'explosion qui venait de se produire, Deshayes nous donne tranquillement l'ordre de monter dans le grenier, où étaient de précieuses collections de fossiles ; bientôt, spontanément, cinquante employés du Muséum nous y ont rejoints. A ce moment, mes calculs d'artilleur me reviennent à l'esprit; je fais observer à mon chef que la pièce qui tire sur nous est arrivée à son maximum de portée ; que l'obus qui va suivre éclatera presque sûrement au milieu de nous ; qu'il vaut mieux renvoyer tout le monde jusqu'au moment où le projectile suivant aura explosé. Evidemment, mon maître me croît... impressionné, et tout le monde continue à relever des tiroirs éventrés et à ramasser des fragments de coquilles brisées, les coquilles fossiles du gisement si réputé de Grignon. L'obus n'arriva que la nuit suivante ; il éclata exactement à la même place, si bien que s'il n'avait pas brisé deux ou trois meubles de plus, nous aurions pu croire que nous avions négligé de recueillir quelques morceaux du précédent. Ma réputation d'artilleur était faite ; également la réputation de courage des employés du Muséum.

Ghevreul protesta solennellement contre ces évé^ nements devant l'Académie des sciences par une déclaration dont voici les termes :

Le Jardin des plantes médécinales,

fondé à Paris par un édit du roi Louis XIII

à la date du mois de janvier 1626,

Devenu Muséum d'histoire naturelle par décret de la Convention du 10 juin 1793,

Fut bombardé,

sous le règne de Guillaume 1er, roi de Prusse,

comte de Bismarck, chancelier,

Par l'armée prussienne,

dans la nuit du 8 au 9 de janvier 1871;

Jusque-là il avait été respecté de tous les partis et de tous les pouvoirs nationaux et étrangers.

Tout Paris s'émut de cette protestation... On a vu bien d'autres infamies depuis ! Un vicaire de la Madeleine la fit graver sur deux plaques de marbre qui devaient être placées aux deux entrées principales du Jardin des Plantes. Puis la paix survint. La France, bonne fille, oublia. Les plaques demeurèrent chez le graveur : une d'elles a été donnée, il y a quelques années, au Muséum et fait partie de sa collection de souvenirs. Il n'y a plus aucun inconvénient aujourd'hui à la fixer à un mur extérieur pour remémorer cet acte méprisable.

Lancer des obus en plein Paris, lorsque la grande ville était de toutes parts investie, sans que la population civile eût été évacuée, s'exposer à tuer des femmes et des enfants, était certes contraire au droit des gens ; mais on pouvait dire que Paris était une ville fortifiée, que ceux qui y étaient demeurés enfermés devaient s'attendre à tout, et, à la rigueur^

que cette barbare opération aurait pour conséquence d'avancer la date de la capitulation. On ne saurait trouver l'ombre d'une excuse analogue pour les destructions amoncelées en province : elles furent telles qu'en contemplant, dans son pays natal, le Jura, les ruines accumulées, notre grand Pasteur, qui a sauvé tant de ces existences dont le Kaiser fait si bon marché, s'écriait (4) : « Je voudrais que la France résistât jusqu'à son dernier homme, jusqu'à son dernier rempart f Je voudrais la guerre prolongée jusqu'au cœur de l'hiver, afin que les éléments venant à notre aide, tous ces vandales périssent de froid, de misère et de maladie. Chacun de mes travaux jusqu'à mon dernier jour portera pour épigraphe : Haine à la Prusse ! Vengeance ! Vengeance !... » Hélas ! Pasteur devrait étendre aujourd'hui son anathème à l'Allemagne tout entière ; mais son cœur serait soulagé : l'heure qu'il rêvait approche.

On le voit, 1871 ne différait pas autant de 1915 qu'on pourrait le supposer, et c'est bien en présence de la même race que nous nous trouvons.

(1) Vallery-Radot. La vie de Pasteur, p. 258.

La pensée allemande àme du monde. — La haine du vieux Mommsen. — Le comte de Gobineau et le gobinisme. — La légende de l'arien. — Le surhomme de Nietzsche; la prédestination allemande. — Les fantaisies de Gobineau. — Le préjugé des races. — La germanisation du monde.

Quelques mois avant la guerre, lors d'une grande conférence faite à Berlin, dans une des plus vastes salles de la capitale prussienne, un des membres les plus en renom de son corps enseignant n'hésita pas à proclamer cet aphorisme : La pensée allemande doit être l'âme du monde! Forts de ce principe, les militaires, les universitaires allemands se sont absolument fondus ; ils ne font qu'un. Nous nous sommes naïvement étonnés quand nous les avons vus réclamer cette solidarité ; nous ne nous doutions pas à quel point l'âme allemande et l'âme française sont devenues différentes l'une de l'autre. En dépit de Gœthe et de Schiller, de Kant et de Beethoven, l'âme allemande, qui se réclame d'eux bien à tort, sans doute, n'est pas née d'hier ; il y a longtemps qu'elle s'élaborait dans les universités et dans les écoles avant de s'affirmer brutalement^ comme elle vient de le faire.

Le vieux Mommsen, qui haïssait la France pour y avoir été trop bien accueilli, disait déjà en regar-

dant couler la Seine : « Elle est faite de boue, comme l'âme des Français. » Mais quand Mommsen vivait, elle était comme engourdie, elle n'avait pas encore pris conscience d'elle-même, la grande âme allemande, et il semble bien qu'il ait fallu qu'un Français vînt la secouer aimablement pour l'éveiller et lui révéler sa propre existence. On peut attribuer ce miracle à M. le comte de Gobineau. L'Allemagne lui en a été reconnaissante. Alors que ce charmant et paradoxal Français n'était guère connu chez nous que dans quelques cénacles restreints, il avait suscité en Allemagne un tel enthousiasme qu'on y parlait de gobinisme comme nous parlons de chauvinisme, et que s'est fondée au-delà du Rhin, il y a une vingtaine d'années, une Société Gobineau, où l'on ne s'étonnera pas de rencontrer des wagnériens de marque, Wagner ayant été l'un des premiers admirateurs du philosophe français, dont Nietzsche semble s'être, de son côté, dans quelque mesure, inspiré.

C'est que le comte de Gobineau, historien et diplomate, fut l'inventeur d'une théorie des plus flatteuses pour les Teutons, la théorie de Vinégalité des races humaines, et qu'en tête de toutes les races il plaçait le rameau germanique de la race arienne, dans laquelle son physique, d'ailleurs agréable et fort peu allemand, l'autorisait, pensait-il, à se classer. Il n'a pas écrit moins de quatre volumes pour établir sa thèse ; il les a modestement intitulés : Essai sur l'inégalité des races

humaines (*), et les a dédiés au roi Georges V de Hanovre. Je dis modestement^ sans aucune ironie, parce qu'il y a dans ces livres une étonnante accumulation d'érudition, un énorme labeur mis, à la vérité, au service d'une imagination débordante et d'idées scientifiquement quelque peu simplistes. C'est évidemment cette érudition, enveloppée de toutes les grâces d'un style vraiment français, qui, malgré sa fragilité, a séduit les Allemands que devait naturellement enthousiasmer, vaille que vaille, une théorie leur promettant, sans ambages, la suprématie dans le monde. Depuis, un autre Français, Vacher de Lapouge, est venu appuyer cette théorie de tout l'appareil de la science anthropologique la plus affranchie de préjugés réactionnaires.

L'humanité, pour M. de Gobineau, comme pour les vieux auteurs, se divise en quatre races fondamentales : les noirs, les jaunes, les rouges et les blancs.

Leur valeur comme éléments de civilisation est fort inégale. Le noir est une sorte d'ébauche humaine qui n'a su inventer qu'une chose: la... musique; le jaune est un imitateur habile ; le rouge, une moyenne insignifiante entre le jaune et le noir. Le blanc seul a fait progresser l'humanité ; il l'aurait rapidement portée au plus haut degré de perfection s'il n'avait rencontré sur son chemin les autres races avec qui il s'est imprudemment métissé et

') Ils ont paru de 1853 à 1855

qui ont infériorisé une grande partie de ses représentants.

Les seuls blancs véritables sont les Ariens ou Aryens, superbes dans leur forme ennoblie par les dons les plus précieux de l'intelligence. Les Sémites, -qu'on leur assimile d'ordinaire, sont, suivant Gobineau, un rameau impur et dissolvant, probablement métissé de noir et de blanc.

L'union des Sémites et des Ariens a produit des types intermédiaires, ayant d'autant moins de valeur que leur sang arien a été plus vicié par un coupage avec celui des sémites. Les Grecs, les Romains, les Latins de nos jours sont des produits de ce coupage ; leurs sociétés et leurs civilisations ont disparu quand la pureté de leur sang arien a été par trop altérée par des unions sémitiques.

Le seul groupe ethnique qui ait su se maintenir à peu près pur est le groupe germanique... et encore ! L'Arien a des caractères physiques qui le distinguent parmi les autres hommes : il est grand, blond ; ses yeux sont bleus et son crâne allongé. C'est le portrait de M. de Gobineau lui-même, sauf que ses yeux étant un peu trop foncés, il n'insiste pas, comme caractère indispensable, sur la pureté de l'azur arien.

Dans ce groupe ethnique vient nécessairement se placer le surhomme de Nietzsche, et comme les Allemands de certaines contrées répondent assez bien à la définition physique du noble arien de M. de Gobineau, le surhomme devait être nécessai-

rement allemand. Sur ces bases premières, adaptées par Haeckel et Vacher de Lapouge, s'est édifiée la doctrine de forme quasi scientifique, la doctrine universitaire de la prétendue supériorité de l'Allemand et de la prédestination de l'Allemagne au rôle de conducteur de l'humanité. Que Dieu lui-même ait marqué le peuple allemand pour ce rôle, l'idée s'en est vite répandue ; elle semblait justifiée par les victoires de 1870, puisque le monde est régi par la volonté de Dieu. C'était un thème facile à exploiter pour les masses qu'il devait nécessairement flatter ; du Kaiser au maître d'école, en passant par les universités, personne n'a manqué de s'en faire le bon marchand. Jouer un tel rôle dans toute sa plénitude devenait presque un devoir sacré pour le Germain ; il aurait pu le jouer pacifiquement, en pénétrant les nations voisines et en se laissant pénétrer soimême ; mais suivant la formule gobiniste, c'était alors le dangereux métissage, l'abaissement en perspective prochaine ; il fallait à tout prix garder au vieux sang allemand ce qui pouvait lui rester de pureté. La force aux brusques solutions, entraînant l'extermination des races inférieures, dégradantes par leur union avec les autres, était le vrai moyen d'éviter, dans la mesure du possible, les alliages, et puisque le Dieu tout-puissant qui favorise l'empereur Wilhelm de causeries journalières auxquelles assistent parfois la Sainte- Vierge polonaise et le prophète Mahomet, puisque le grand Gott a doté l'Allemagne d'une invincible armée, n'était-ce pas sa

volonté que l'Allemagne imposât, même par la force, sa haute « Kultur » au troupeau humain dont elle devait assurer le progrès dans le bonheur ?

On comprend bien, dès lors, que les intellectuels, les pasteurs, les docteurs en théologie, les évêques mêmes, le peuple tout entier se soient solidarisés avec les militaires. On comprend également que ceux-ci, véritables fléaux de Dieu,- comme Attila, n'aient hésité devant aucun crime, y compris les plus honteuses mutilations de leurs victimes, ad majorera Germaniœ gloriam. C'était l'état d'esprit des Croisés et aussi celui de l'Inquisition.

Mais tout cela repose sur l'idée qu'il existe une race supérieure, que cette race est la race arienne représentée aujourd'hui par les Germains, dont les Allemands détiendraient le type le moins altéré. Et voici qu'une première question se pose : les Allemands ont-ils un droit quelconque à se prétendre de plus pure race arienne qu'aucun autre peuple de l'Europe ?

La définition que donne Gobineau lui-même du caractère des Germains n'est pas sans nous causer, sous ce rapport, une crainte quelque peu stupéfiée pour ses idées : « Une des premières considérations, dit-il, auxquelles l'aspect du monde germanique donne lieu, c'est que l'homme y est tout et la nation peu de chose. On y aperçoit l'individu avant de voir la masse associée » (1). C'était aussi l'opinion de

(*) Essai sur l'inégalité des races, t. IV, p. 37.

Villemain et celle de Gœthe. On se demande alors comment il se fait que ce soient les Français et non les Germains qui aient promulgué la Déclaration des droits de l'Homme ; comment il a pu arriver que, sans protestation des individus, sans qu'aucun des petits princes résiduels de l'ancienne Confédération germanique ait élevé la voix, tous les Allemands, d'un seul bloc, se soient, au cri du Deutschland ùber allés, jetés sur la France qu'ils croyaient en proie à cet individualisme outrancier, essentiellement germanique suivant Gobineau, et dont Nietzsche fut chez eux le délétère théoricien.

Continuons. Lorsque Gobineau veut peindre les ravages que fait dans l'âme du pur arien la souillure du métissage sémitique, il prend pour type Ulysse, qu'il suppose à demi Phénicien, et il le fait « courageux, mais seulement quand il faut, astucieux par préférence, éloquent, artiste, fourbe et dangereux. Nul mensonge ne l'effraye, nulle fourberie ne l'embarrasse, aucune perfidie ne lui coûte. Il sait tout. »

Mais n'est-ce pas là le portrait de l'Allemand d'aujourd'hui ? Tous ces défauts sont pour Gobineau des défauts sémitiques. Cependant Ulysse a aussi des qualités : « Sa facilité de compréhension est étonnante, et sans bornes sa ténacité dans ses projets ; il est ingénieux à trouver des idées, inébranlable dans ses vues, habile à gouverner ses passions autant qu'à tempérer celles des autres», etc. Par toutes ces qualités, «c'est un arien ». Pardon ! Mais toutes ces qualités ne sont-elles pas justement celles

LA SUPÉRIORITÉ DE LÀ RACE GERMANIQUE 2i>

qu'on admire aujourd'hui dans l'armée française ? Et alors voilà renversée par les événements, renversée par l'Allemagne elle-même, toute la doctrine sur laquelle son élite intellectuelle, disciple de Gobineau, de Vacher de Lapouge et de Nietzsche, avait étayé ses prétentions. Par les textes mêmes des prophètes de ses hautes destinées, la voilà convaincue de métissage sémitique au même titre qu'Ulysse lui-même, et rien ne la distingue plus des autres peuples d'Europe, rien ne justifie plus ses insolentes visées à la domination universelle.

D'ailleurs il n'y a qu'une partie des Allemands qui corresponde au type arien idéal : blond, grand et à crâne relativement allongé d'avant en arrière. Ecoutez le peuple : il traite ceux qu'il veut injurier de « Boche à tête carrée ». La « tête carrée », si caractéristique, de certains Allemands n'est pas une tête à crâne allongé ; ce n'est pas plus une tête arienne que ne l'est une tête d'Auvergnat ; aussi Sergi prétend-il que l'arien véritable était non pas grand et blond, mais petit et brun, et Ujfalvy n'a pu découvrir dans le pays d'origine qu'on lui avait attribué, la haute vallée de Zérafchane, aucune trace de l'Arien originel.

En fait, l'Arien n'a probablement jamais existé ; il a été imaginé par les linguistes pour expliquer la parenté de certaines langues ; chacun en a tracé le portrait à sa guise, et M. Jean Finot s'est donnéîe malin plaisir d'énumérer toutes les formes sous lesquelles est apparu aux anthropologistes ce peuple-

fantôme, prototype du Germain, (*) « dont tout le monde parle sans l'avoir jamais vu, comme on parle des esprits. »

Tous les peuples d'Europe sont, sans exception, le produit des mélanges d'une infinité de peuplades qui ont successivement envahi le sol qu'ils habitent aujourd'hui : pour nous Français, une cinquantaine au moins ont pris part à notre formation, et il en est ainsi presque partout.

x\ucun de ces peuples ne peut être considéré comme constituant une race homogène douée de qualités invariablement héréditaires. Plusieurs s'associent souvent pour constituer ce que nous appelons une nation. Ce groupement des peuples en nations ne peut résulter de la conquête : l'Autriche n'est pas une nation ; l'Allemagne nous prouve en ce moment qu'elle en est une, et ayant assisté à sa naissance, nous savons comment se forme un groupement national : il suffit que des intérêts communs rapprochent des peuples de mœurs analogues et qu'une volonté puissante intervienne à propos pour cimenter leur union. L'unité d'âme, l'unité de pensée se créent ensuite comme conséquence de la communauté des aspirations.

Une nation se défait quand tout cela se relâche.

(*) Jean Finot, Le Préjugé des races, p. 364.

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