CHAPITRE III Les théories d'Ostwald
La science et la civilisation. — La paix de Walpurgis. — Gomme chez les Martiens. — Le chambardement général. — La force origine du droit. — Nécessité n'a pas de loi. — Futilité de l'art. — Sus aux vieillards. — Le principe d'organisation. — La grande Allemagne sous la protection de Wotan, des Saints du Paradis, de Moïse et de Mahomet. — La religion allemande. — L'homme transformateur d'énergie. — Définition énergétique de la civilisation. — La fin justifie les moyens.
Lorsque de simple Confédération, l'Allemagne par la rude main du comte de Bismarck a été élevée au rang de nation, une étonnante unité de pensée s'est réalisée chez elle. C'est cette pensée commune, faite d'ambitions démesurées, qui s'est exprimée, vers le mois de septembre 1914, dans les déclarations retentissantes faites en Suède par le chimiste Ostwald, professeur honoraire à l'Université de Leipzig et lauréat d'un de ces prix Nobel que l'Académie de Stockholm est chargée de décerner aux plus savants chimistes et aux amis les plus éminents de la paix.
Il faudrait se garder de voir dans ces déclarations, comme on pourrait le croire à première vue, une énorme mystification teutonne. M. Wilhelm Ostwald est un homme des plus sérieux, incapable de plaisanter — au moins sur ce sujet. Il a parlé en toute
conviction, car si sa famille est incontestablement d'origine allemande, lui-même est russe, et rien ne l'obligeait à prendre violemment parti. Il est, en effet, né à Riga en Livonie, le 2 septembre 1853 ; il a fait ses études à la célèbre Université de Dorpat,. dans la même province ; puis il est revenu professer à Riga, et c'est seulement depuis 1886 qu'il a enseigné la chimie à Leipzig. Il s'y est évidemment fort bien trouvé puisque nous le rencontrons aujourd'hui dans le camp des pangermanistes les plus hostiles à son pays natal. Ses découvertes en chimie portent sur des sujets d'une extrême délicatesse, sur des problèmes des plus obscurs qu'il a su débrouiller, en marchant d'ailleurs, quoi qu'il en dise, beaucoup plus sur les traces des français Gagniard de Latour^ Pasteur et Berthelot que sur les traces des savants allemands. Ces découvertes sont considérables, puisqu'elles lui ont valu un prix Nobel de chimie. C'est seulement depuis une dizaine d'années que leur auteur est devenu philosophe à sa manière et historien, et qu'il a même publié des livres de propagande politico-scientifique.
M. W. Ostwald trouve tout naturel de germaniser le monde et il en donne les raisons. «Les Russes, ditil, sont encore à l'état de horde (') — voilà bien du mépris pour son pays natal ; les Français et les Anglais sont demeurés au degré de développement cultural que nous venons de quitter; cette étape est
(1) Interview du Dagen.
LES THÉORIES d'oSTWALD 33
celle de l'individualisme; mais au-dessus de cette étape il y a celle de l'organisation ; c'est celle que l'Allemagne a atteinte aujourd'hui. Elle veut s'engager dans une voie nouvelle : réaliser l'idée du travail collectif (voilà qui irait très bien à nos socialistes) et faire bénéficier l'Europe entière de son œuvre grandiose. Elle veut organiser l'Europe, de manière à tirer de chaque individu un maximum de rendement dans le sens le plus favorable à la société: c'est pour les individus la meilleure façon d'être libres (nous étions loin de nous en douter), c'est pour eux la liberté sous la forme la plus élevée, la liberté qui sauvegarde toutes les forces en les faisant concourir à un même but. »
Ne cherchons pas comment des forces liées de manière à concourir vers un même but, demeurent libres tout de même ; ne nous demandons pas si ces forces, qui dans l'espèce, ne sauraient être que des individus, supporteraient patiemment cette liberté germanique qui est aussi celle des Jésuites : perinde ac cadaver, et poussons plus loin. Comment TAllemagne s'y prendra- t-elle pour organiser ainsi l'Europe? Est-ce par la conquête? Oh! que non pas. Wilhelm Ostwald est pacifiste et internationaliste — au moins l'était-il lorsqu'il a écrit sa brochure sur Les fondements énergétiques de la science et de la civilisation ('). Son impérial homonyme ne l'est
(1) Voir p. 7(3 de V Education française. Giard et Brière, éditeurs, 1910.
pas moins: on avait naguère prôné sa candidature au prix Nobel pour la paix, et peut-on être plus internationaliste que celui qui rêvait de faire fraterniser sous son sceptre toutes les nations du monde? Il s'agit seulement de s'entendre sur les mois. Sans doute il y a les neuf millions de soldats de l'Allemagne, les canons Krupp, les obusiers de 420, les Taubes, les Zeppelins, les mitrailleuses blindées, les bombes incendiaires, les balles dum-dum que nous voyons en ce moment à l'œuvre; mais c'est une entrée de jeu. Il faut bien triompher de la malveillance de ces individualistes forcenés qui prétendent échapper à la bienfaisante tutelle de l'Allemagne. Ces formidables engins sont, en réalité, des engins de paix puisque, grâce à eux, la blonde et douce Germanie pourra faire régner la paix, la paix de Walpurgis, sur le monde. Après cela, l'Allemagne, maîtresse du Globe, n'aura plus de conquête à faire, sinon des conquêtes pacifiques. « Grâce à son immense force d'expansion, elle pénétrera les pays voisins, la France entr'autres, irrésistiblement ; elle réclamera le droit d'y installer ses usines, d'y commercer librement, d'y acquérir des terrains, etc., au même titre que les anciens nationaux », puis elle dira aux récalcitrants : « La maison est à moi; c'est à vous d'en sortir. » Tartufe avait déjà découvert au XVIIme siècle ce mode d'organisation que le professeur Ostwald préconise aujourd'hui ; les Français ne se font pas particulièrement gloire de revendiquer le personnage, et les Allemands
LES THÉORIES D'ôSTWALD 35
n'auront pas de trop de tout leur militarisme pour obliger les indépendants incurables que sont les Français de France à se conformer à ce qu'ils appellent leur liberté organisée, liberté singulièrement semblable à ce que nous appelons l'obéissance passive.
Le professeur en retraite Ostwald, lauréat du prix Nobel, emploie donc ses loisirs à faire de la propagande pour le « facteur de l'organisation » découvert en Allemagne; il agit seul, pour le moment. Il dédaigne même le concours de Dieu le Père dont la toutepuissante assistance est « réservée à l'usage de l'Empereur », et qui ne se commet que rarement avec le grand Etat-major général. D'ailleurs, on peut se passer de lui. Il suffit d'appliquer consciencieusement les principes de l'énergétique, principes qui sont la grande conquête de la science moderne. Ne laissons dissiper inutilement aucune énergie ; obligeons tout un chacun à n'employer ses forces que pour le bien de tous. Voilà le secret du bonheur! Vous vous récriez ! Mais qu'est-ce que le bonheur ou plutôt qu'est-ce que doit être le bonheur pour l'individu, sinon la joie de contribuer à la prospérité de la nation dont il fait partie ? La liberté véritable ne consiste-t-elle pas, elle aussi, dans la joie d'obéir volontairement? Ceci n'est pas du professeur Ostwald, mais du professeur Lasson, de Berlin. Au fond, tous deux pensent de même.
Il y a quelques années, je m'étais amusé à imaginer une société parfaite, à peu près telle que celle
proposée par ces intellectuels qui ne s'embarrassent de rien; mais je ne l'avais crue possible que dans la planète Mars, plus vieille que nous de quelques milliards d'années. (*) Elle me paraissait d'ailleurs si loin de notre idéal actuel que je concluais : « Dans cette planète pratique où tout est minutieusement réglé et prévu, un terrien risquerait fort de mourir d'ennui. Mais des êtres aussi sensitifs que les épianthropes de Mars ont su se créer des plaisirs. Leur vie est trop uniformément sage pour que les dramaturges y trouvent les éléments d'un théâtre moderne comme le nôtre; cependant, dans un passé lointain, des luttes fratricides se sont engagées sur Mars comme il s'en déroule autour de nous ; leurs péripéties ont pris à la longue une allure héroïque et quelque Wagner planétaire en a, sans doute, fait une Tétralogie admirée.
Je rêvais ; M. Wilhelm Ostwald ne rêve pas, il s'efforce de réaliser. Les grands réformateurs de réunions publiques qui prétendent créer une société nouvelle ne s'illusionnent pas sur les moyens d'y parvenir; il faut au préalable un chambardement au grand soir duquel, d'un monde purifié par le feu, surgirait le monde de l'idéale justice et des réparations nécessaires. Pour M. Wilhelm Ostwald nous en sommes au moment du chambardement et, au
(1) La Vie dans les Planètes, p. 128. Editions de La Revue.
LKS THÉORIES D'OSTWALD 37
travers du ventre de ses cornues, ce chimiste intrépide voit déjà luire l'aurore du grand jour germanique. Ne croyez pas que ce soit affaire de circonstance et qu'il s'agisse d'un homme grisé par les romans de l'agence Wolff. Wilhelm Ostwald est aujourd'hui ce qu'il était hier, et voici quelques perles puisées dans son écrin :
« Je ne peux reconnaître d'autre source du droit que la force. » (*) Il s'ensuit que le droit est, en somme, conventionnel; il ne règne que par la volonté du plus fort qui peut à un droit ancien substituer un droit nouveau. « Cette alternance du droit et de la force subsiste encore aujourd'hui dans bien des domaines : dans le domaine politique, dans les rapports réciproques de bien des Etats civilisés... » Gela revient à dire, avec le comte de Bismarck que la force prime le droit. Mais l'obscurité de la pensée d'Ostwald est telle qu'il écrit quelques lignes plus loin : « De même que le droit du plus fort n'est pas admis entre les individus... il ne sera plus admis entre les peuples lorsqu'on aura fondé un droit international. » Tout le monde croyait que la Convention de la Haye, signée par l'Allemagne, avait fondé ce droit international; M. Ostwald l'ignore sans doute, puisqu'il remet à l'avenir le soin de l'instituer, et qu'il approuve, en attendant, tous les crimes contre le droit des gens
(1) Wilhelm Ostwald. Les fondement* énergétiques de lu Science et de la Civilisation, 1910, p. 111.
que ses compatriotes ont commis, y compris la célèbre formule : Nécessité n'a pas de loi.
L'art est pour le savant chimiste chose de peu d'importance: écoutez-le: «Si un objet rare est détruit par un incendie ou vendu pour l'Amérique, si, par exemple, un chef-d'œuvre italien du XIVme ou du XVme siècle est perdu pour les musées d'Europe, il n'y a qu'une voix pour pleurer cette perte que l'humanité ne remplacera pas. Mais l'humanité a de tout temps subi de ces pertes sans qu'on puisse montrer les inconvénients qui en résultent. » (*) M. Ostwald se consolera bien vite évidemment de la destruction de la cathédrale de Reims, du sac de Louvain, de l'incendie d'Ypres et de sa Halle aux draps, de l'écroulement du beffroi d'Arras et de tant d'autres ravages que nous avons la faiblesse d'appeler des « crimes contre l'humanité ». Quand ses compatriotes auront annexé la Belgique, la Champagne et la Flandre, ils remplaceront toutes ces incommodes et prétentieuses constructions du temps passé par quelques-uns de cesmonuments modernes, robustes, pratiques et symboliques, comme cette Ecole de guerre de Berlin qui est en marbre couleur de sang caillé.
M. Ostwald n'aime ni les antiquités, ni les vieillards. Il a écrit une Histoire des grands hommes exprès pour démontrer que rien n'est plus perni-
(1) W. Ostwald, Les grands hommes, traduction française p. 20. Flammarion, éditeur, 1912.