Rapport précédemment cité du 30 novembre
Son plan fut très simple. Il comprit que son gouvernement, lié par le traité de 1814, ne songeait plus à nous remplacer à Madagascar; que si lui-même pouvait encore soulever des difficultés de détail et des questions de frontières, le procédé n'avait que la valeur d'un moyen dilatoire et n'empêcherait pas, dans un avenir très prochain, le rétablissement de notre pavillon dans la grande île. Il n'y avait plus qu'un moyen de nous arrêter; c'était de nous susciter, dans l'île même et de la part des indigènes, de tels obstacles que nous fussions obligés de renoncer à nos projets. Mais, pour gagner cette suprême partie, il fallait, avant tout, trouver à Madagascar un homme qui voulût bien y faire le jeu des Anglais. Tout rempli de nouvelles espérances, Farquhar se mit aussitôt en campagne.
11 y avait alors, dans les parages de la côte orientale de l'île, la seule fréquentée par les Européens, deux chefs qui, à en juger par les très vagues notions qu'on avait alors sur la situation politique des peuplades indigènes, semblaient avoir une réelle autorité. L'un d'eux, Jean- René, vivait à Tamatave : c'était une sorte de sang-mêlé^ qui, de tous temps, avait été en rapports avec nos nationaux, notamment avec Sylvain Roux, et ne passait pas pour hostile à l'influence française. L'autre, Radama, résidait à Tananarive, où il s'intitulait roi des Hovas. Confinés sur les hauts plateaux de l'Emyrne, lui et ses prédécesseurs s'étaient jusque-là peu souciés de ce qui se passait sur les côtes, et protégés par leur rempart de montagnes et de forêts, n'avaient eu que de rares et passagères relations avec les Européens. Farquhar pensa que ce chef, qu'on lui peignait comme hardi et remuant, pourrait servir ses projets. Dès 1816, il lui envoya un de ses agents nommé Ghardenais, pour le saluer au nom du Prince-Régent, et lui apporter les présents d'usage. Ghardenais réussit au delà de toute espérance. Fort bien
VU à Tananarive, il y séjourna quelques mois, et gagna la confiance de Radama, au point que celui-ci lui confia ses deux frères pour les faire élever à Maurice.
Le succès de Ghardenais était de bon augure pour Farquhar. Radama avait rendu ce qu'il attendait de lui. Il s'agissait maintenant de mettre la main sur la dynastie hova et de faire jouer à son chef le rôle de roi de Madagascar, on le reconnaîtrait comme tel à grand fracas, on s'empresserait de l'honorer de l'amitié et de la protection de la Grande-Bretagne, il deviendrait alors inviolable pour tous les compétiteurs étrangers. La France, venue trop tard, devrait aller chercher fortune ailleurs, et l'Angleterre serait maîtresse à Madagascar, par l'intermédiaire de son nouveau vassal. Farquhar se mit immédiatement à l'œuvre, il reçut en grande pompe les deux jeunes princes qu'on lui confiait, leur donna comme gouverneur un homme sûr, le sergent Hastie, et envoya auprès de Radama un de ses officiers, M. Le Sage, pour compléter l'œuvre de Ghardenais.
Le Sage arriva à Tananarive, en décembre 1816. Il salua Radama du titre de roi de Madagascar, et lui offrit l'appui de l'Angleterre, pour faire respecter sa souveraineté par les tribus environnantes, notamment par celles de Tamatave qui obéissaient à Jean-René, l'ami des Français. Radama écouta volontiers ces flatteuses suggestions et, dès les premiers jours de 1817, il signa avec Lesage un traité secret, aux termes duquel il était reconnu souverain de l'île entière, et recevait de l'argent, des munitions de toute sorte et des instructeurs anglais pour son armée ; en revanche, il s'engageait à réduire à l'obéissance son pseudovassal de Tamatave. G'est ainsi que, selon l'expression d'une belle hardiesse d'un écrivain peu suspect, le pasteur Shaw, sir Robert Farquhar céda au roi hova Radama I toutes les possessions de l'Angleterre à Madagascar ^ 1. Shaw, Madagascar and France, p. 81.
Fidèle à ses engagements, Radama attaqua aussitôt Jean-René. Une armée hova, commandée par le sergent anglais Brady, descendit à Tamatave, pendant qu'une frégate expédiée de File Maurice mouillait en rade. Pris entre deux feux, Jean-René capitula (octobre 1817).
Tout aussitôt Farquhar jeta le masque. A la convention secrète de l'année précédente, il substitua un traité officiel en bonne et due forme, que le capitaine Stanfell vint signer à Tamatave, avec les délégués hovas (23 octobre 1817). Amitié et alliance perpétuelle étaient conclues entre l'Angleterre et le roi de Madagascar. Un envoyé anglais, le sergent Hastie, était accrédité à Tananarive ; enfin l'Angleterre promettait de verser annuellement à Radama deux mille livres sterling, dix mille livres de poudre, et cent fusils. Gomme contre-partie à la charge des Hovas, figurait la clause de style qui a toujours rendu de si précieux services à la diplomatie anglaise : Radama s'engageait à interdire la traite des esclaves dans ses États.
Farquhar donna aussitôt connaissance de ce traité au gouverneur de Bourbon, ajoutant que Madagascar étant désormais reconnue par l'Angleterre comme puissance libre et indépendante^ les autorités anglaises n'avaient plus qualité pour traiter de la rétrocession à la France d'une por- • tion de son territoire.
Ainsi notre habile et rusé adversaire avait, pendant trois ans, réussi à nous écarter de Madagascar, en dépit des termes formels du traité de 1814, et des ordres impératifs de son gouvernement. Pour obtenir ce résultat, il avait, par trois fois, modifié son système de défense et ses arguments, mais ceci n'était à ses yeux qu'un détail sans importance. Peut-être n'est-il pas superflu d'ajouter que l'éclosion spontanée du patriotisme hova, et les manifestations nationales du roi Radama, avaient coûté
au gouvernement de Fîle Maurice la bagatelle de 1.349.000 francs 1.
Lorsque le commandant Martin de Lacroix eut rendu compte à son chef du résultat inattendu de sa mission au- ' près de sir Robert Farquhar, on finit par comprendre, à Bourbon, qu'on n'obtiendrait jamais rien, si l'on attendait indéfiniment le bon plaisir de nos voisins. Il fallait prendre une décision ou se résigner à voir le traité de 1814 devenir caduc par suite de prescription. L'absence de Farquhar, parti en congé, était une occasion dont il fallait profiter, d'autant que l'officier auquel il avait confié l'intérim, M. Hall, mou et irrésolu, ne semblait pas un adversaire bien redoutable. En conséquence, le gouverneur de Bourbon sollicita et obtint du baron Portai, alors ministre de la marine, de faire réoccuper sans plus de discussions l'île Sainte-Marie et la rade de Tintingue. Le commandant de Mackau, chargé de l'opération, occupa ces deux postes, le 15 octobre 1818. De son côté, Sylvain Roux releva notre pavillon à Tamatave.
Ces nouvelles hâtèrent le retour de Farquhar, qui reparut à Maurice, vers la fin de 1818. Pour balancer les progrès des Français, il amenait avec lui un premier convoi de missionnaires appartenant à la London Society^ qui devait jouer plus tard un rôle si considérable à Madagascar. Il alla lui-même présenter ses précieux auxiliaires à Radama, et les installer à Tananarive. Radama reçut fort bien celui qui l'avait poussé au trône de Madagascar et, sur ses sollicitations, il consentit, en 1820, à signer un second traité, qui confirmait et complétait celui de 1817. Il autorisa les missionnaires protestants à ouvrir des écoles dans l'Emyrne, leur fournit de gré ou de force leur clientèle d'élèves, et confia à Farquhar vingt jeunes gens, pour les
1. Rapport présenté à la Chambre des Communes, 10 juillet 1828. Cf. également : L'expédition de Madagascar en 1829, par M. Gailly de Taurines. (Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1895.)
faire élever en Angleterre. Enfin de nombreux officiers et sous-officiers anglais furent admis comme instructeurs dans l'armée hova.
Cependant, le cabinet français poursuivait son plan. Malgré les clameurs d'une opposition inconsciente, qui chaque jour entravait le pouvoir dans ses louables efforts pour relever notre marine, notre commerce extérieur et nos colonies*, le baron Portai avait pu arracher aux Chambres quelques crédits, en vue de l'œuvre entreprise à Madagascar. Il ne servait à rien, en effet, de relever un pavillon, si l'on ne prenait pas soin d'assurer la sécurité de nos nationaux et de protéger leurs intérêts et leurs biens. On obtint 420.000 francs en 1820, 93.000francs en 1821 et 1822. Avec les crédits mis à sa disposition, le gouverneur de Bourbon put faire réoccuper Fort-Dauphin. En même temps, Sylvain Roux, nommé commandant des établissements français à Madagascar, réorganisa les postes de Foulepointe, Tintingue et Fondarare, puis passa dans l'île Sainte-Marie, avec l'intention d'y jeter les bases d'une station navale (30 octobre 1821). L'élan semblait décisif, mais Farquhar, qui veillait attentivement, l'entrava encore une fois.
A peine Sylvain Roux était-il débarqué à Sainte-Marie qu'il vit arriver une frégate anglaise (23 novembre 1821). Son commandant, le capitaine Moresby, le somma de la part du gouverneur de Maurice de lui dire au nom de qui et en vertu de quels ordres il prétendait occuper l'île. Sylvain Roux répliqua qu'il agissait au nom du roi de
1. « Ne pouvez-vous être libres, indépendants, prospères, sans avoir une marine nombreuse ? Combien les dépenses surabondantes que nous faisons pour la marine, afin de protéger notre commerce extérieur, ne seraient-elles pas plus utilement employées pour améliorer notre agriculture, rendre plus actif notre commerce intérieur et développer notre industrie ? » ( Discours du général Sébastiani à la Chambre des députés, !«' avril 1822. )
France et qu'il n'avait pas de compte à rendre aux autorités anglaises. Sur quoi le capitaine Moresby, voyant que l'intimidation n'avait aucune prise sur notre représentant, appareilla sans tarder, et s'en fut porter ces fâcheuses nouvelles à son chef. Pour nous arrêter il n'y avait plus qu'un seul moyen : la force. Farquhar n'hésita pas à l'employer.
Sur son ordre, le sergent Hastie, qui résidait à Tananarive, en qualité de consul d'Angleterre, endoctrina Radama et lui persuada que le moment était venu d'utiliser les troupes que les traités de 1817 et de 1820 et les larges subventions fournies par la Grande-Bretagne lui avaient permis d'organiser. Radama se laissa facilement convaincre, et un petit corps d'armée hova, solidement encadré par des soldats et des officiers anglais, apparut bientôt sur la côte orientale ^ Foulepointe, Tamatave, Tintingue et Fondarare furent successivement enlevés, sans que les quelques hommes qui gardaient ces places pussent opposer une résistance sérieuse (1823). Seul, Sylvain Roux réussit à tenir dans Sainte-Marie (1824). L'année suivante, Fort- Dauphin tomba à son tour, et M. de Grasse-Briançon, qui l'occupait avec cinq hommes, fut saisi par surprise, jeté sur un bateau et renvoyé à Bourbon (14 mars 1825).
Ces événements finirent par émouvoir l'opinion en France, où il parut excessif que Radama employât contre nous des troupes commandées par Hastie, qui, officiellement ou non, n'en exerçait pas moins à Tananarive les fonctions de consul anglais, instruites et dirigées par des officiers et sousofficiers anglais, armées de fusils anglais, approvisionnées de poudre anglaise, payées grâce aux subventions anglaises et vêtues d'uniformes anglais. Plusieurs fois déjà, le marquis de Clermont-Tonnerre, qui avait succédé au baron
1. « Radama fut puissamment aidé dans ses conquêtes par un groupe nombreux d'officiers et de sous-offlciers anglais, parmi lesquels M. Hastie se distingue particulièrement. » Johnston, op. cit., p. 268.
Portai dans radmînistration de la marine, avait insisté au conseil pour qu'on fît à Londres les réclamations nécessaires. Mais M. de Chateaubriand, alors ministre des affaires étrangères, tout en transmettant pour la forme les plaintes de son collègue à son ambassadeur, les laissait volontiers tomber dans l'oubli : « Il était persuadé, disait-il, de la complète inutilité d'une semblable démarche, car il était trop facile aux Anglais de protester de leurs bonnes intentions et de rejeter toute la faute sur les indigènes. » Il concluait en ces termes : ce Si nous voulons agir à Madagascar, il faut nous servir des mêmes armes que les Anglais, c'est-à-dire y envoyer des hommes et de l'argent : mais il ne sert à rien de récriminer K » Et en fait, la réponse que M. Canning transmit, le 19 avril 1824, au prince de Polignac, notre ambassadeur à Londres, ne laissait au cabinet français aucun espoir de voir s'aplanir les difficultés dont nous nous plaignions : « Il ne paraît pas, disait le chef du Foreign-Office, qu'aucun obstacle ait été mis par les autorités anglaises de l'île Maurice à la reprise de possession par la France de ses anciens établissements. Les entraves que les autorités françaises ont éprouvées paraissent leur avoir été opposées par quelquesunes des tribus guerrières et indépendantes de l'île. Quant aux présents faits à des habitants du pays, que l'on dit être habillés et armés à l'anglaise, et aux munitions que l'on prétend avoir été fournies par le brick le Wizard^ le gouvernement de S. M. ne peut ajouter qu'une chose : c'est que ces articles ont été fournis aux Malgaches par suite d'un commerce libre et légal, qui a toujours été d'usage et de droit entre nations indépendantes 2. »
1. En ce sens, voir la lettre fort spirituelle de M. de Chateaubriand à M. de Glermont-Tonnerre, en date du 12 mars 1824, citée par M. Gailly des Taurines, op. cil,
2. Mémorandum du 19 avril 1824 remis par M. Canning au prince de Polignac, cité par M. Gailly des Taurnls, op, cit.
Une discussion entamée sous de pareils auspices ne pouvait aboutir. Aussi le cabinet français n'insista pas, et conformément à l'avis de M. de Chateaubriand, il se mit en devoir de passer des paroles aux actes. Le moment était favorable pour agir : nous n'avions plus à compter avec sir Robert Farquhar, qui, pourvu en récompense de ses services d'un poste avantageux à Londres, avait quitté Maurice. D'autre part, le sergent Hastie, notre implacable ennemi, l'âme de la résistance à Madagascar, n'était plus. Il était mort, le 18 octobre 1826, à Tananarive, où, bien que simple agent consulaire anglais, il avait acquis la situation et l'autorité d'un véritable maire du palais ^. Radama à son tour n'allait pas tarder à le suivre dans la tombe. Toutes
1. Un livre bleu fut consacré par le gouvernement anglais à la mort et aux obsèques de cet homme remarquable, un des plus curieux types d'aventuriers de l'histoire de Madagascar. Nous en extrayons la lettre par laquelle Radama informait le gouverneur de Maurice de la mort de son agent. Elle donne un singulier aperçu des relations étroites qui existaient alors entre les autorités anglaises et le roi Hova.
« Tananarive, 23 octobre 1826.
« Au Lieutenant général sir G, L. Cote, gouverneur de Maurice. « Monsieur, « J'ai l'honneur de m'acquitter d'un douloureux et lamentable devoir, en informant Votre Excellence, que l'illustre et dévoué M. James Hastie qui, depuis plusieurs années, représentait votre gouvernement à ma Cour, est décédé, le 18 courant, après une longue maladie. Parses sages conseils et sa promptitude à secourir les pauvres et les faibles, il avait mérité, non seulement mon amitié qui n'a fait que croître pour lui, chaque jour, mais aussi l'amour de mon peuple qui pleure en lui un ami et un père... Toutefois, malgré la mort de M. Hastie, moi Radama qui déjà ai supprimé la traite des esclaves, conformément au traité que j'ai passé avec S. M. B., je suis toujours en vie, et suis résolu à observer strictement, par tous les moyens en mon pouvoir, les stipulations de ce traité, si V.E. continue à me faire verser annuellement ce qui est prévu dans ledit traité. J'envoie à V. E. le compte de ce que j'ai reçu cette année. » (Gorrespondence between His Majesty's government and the sovereign chief of Madagascar, 1" mai 1828).
ces disparitions soudaines nous laissaient le champ libre : on en profita sans tarder. Le premier soin du gouvernement fut d'envoyer, à Bourbon, un gouverneur énergique, le comte de Gheffontaines, en remplacement de M. de Freycinet, qu'on rendait, non sans raison, en grande partie responsable du mauvais état de nos affaires : enfin, au mois de mai 1828, le baron Hyde de Neuville, ministre de la marine, obtint du Roi les derniers ordres nécessaires. Il manda aussitôt à Tamiral Roussin, qui commandait notre division navale sur les côtes de Brésil, d'envoyer une petite escadre à Bourbon : le capitaine de vaisseau Gourbeyre en reçut le commandement. Arrivé à Bourbon, au début de juin 1829, il en repartit quinze jours plus tard, avec trois bâtiments et 230 hommes. G'est en cet équipage que la France partait en guerre contre la reine Ranavalo I, veuve et successeur de Radama I.
Malgré la modicité des moyens employés, notre expédition ne pouvait agréer aux Anglais, qui se mirent aussitôt en devoir de Fentraver. A peine les navires du commandant Gourbeyre avaient-ils quitté l'île Bourbon, que le gouverneur de Maurice, M. Colville, écrivit au comte de Gheffontaines une lettre de protestation. De son côté, lord Stuart se plaignit au prince de Polignac devenu premier ministre. Ghose assez piquante, qui montre combien cette attitude était artificielle, et combien les Anglais étaient embarrassés pour légitimer leur opposition, les thèses soutenues par les deux agents du cabinet britannique étaient diamétralement contradictoires. Tandis que lord Stuart, se référant à la première interprétation du traité de 1814, déclarait que l'île de Madagascar était passée sous la domination de l'Angleterre, en sa qualité de dépendance de l'île Maurice *, M. Golville se conformait aux instructions postérieures de lord Bathurst et nous
1. Lord Stuart à lord Aberdeen, 23 octobre 1829. Record office.
concédait certains points strictement délimités que nous occupions au 1" janvier 1792 ^. Si maintenant, de ces deux opinions difficilement conciliables, on rapproche celle de Farquhar notifiant en 1817 au gouverneur de Bourbon « que Madagascar était une puissance indépendante, unie au roi d'Angleterre par des traités d'alliance et d'amitié, et sur le territoire de laquelle aucune nation n'avait de droits de propriété hors ceux que cette puissance serait disposée à admettre ^ » ; il faut bien conclure que le cabinet anglais et ses représentants ne se préoccupaient nullement d'une doctrine politique ou d'un intérêt supérieur à faire prévaloir; que leur seul objectif était de nous écarter de Madagascar; que, pour atteindre ce but, tous les moyens leur étaient bons, et que notamment ils saisissaient, avec une égale avidité, tous les prétextes que leur suggéraient les événements ou l'imagination féconde de quelque sous-ordre trop zélé. Aussi le prince de Polignac était-il pleinement dans son droit, en se refusant à poursuivre, au sujet de Madagascar, une négociation qui, chaque jour, changeait de base, et qui, se heurtant à des systèmes diamétralement opposés, selon qu'on discutait à Paris, à Londres ou à Maurice, ne pouvait aboutir qu'à un inextricable imbroglio. Voilà pourquoi les instructions du duc de Laval, ambassadeur à Londres, lui prescrivirent formellement de décliner toute controverse à ce sujet : « Si le ministre anglais, y lit-on, cédant à l'impulsion d'agents qui n'ont pas su se dégager encore des voies d'une politique ombrageuse et hostile à l'égard de la France, voulait comme eux s'ingérer dans les suites d'une entreprise où l'Angleterre n'a aucun droit d'intervenir, vous combattrez avec fermeté toutes prétentions de cette nature et vous ne dissimulerez
1. M. Golville au gouverneur de l'île Bourbon, 28 août 1829. Record office.
2. Sir Robert Farquhar au gouverneur de Vile Bourbon, décembre 1817. Record office.
pas qu'elles seront invariablement repoussées par le gouvernement du Roi ^ »
Le cabinet anglais en fut donc pour ses frais, et le commandant Gourbeyre, dédaignant de vaines récriminations, parvint sans encombre à Tamatave. Après quelques pourparlers et une infructueuse tentative de conciliation, la ville fut bombardée et occupée par une compagnie de débarquement (11 octobre). Huit jours plus tard, nos marins furent moins heureux devant Foulepointe où leurs effectifs réduits ne purent venir à bout de la vigoureuse résistance des Hovas, mais le 3 novembre, ils prirent leur revanche à Pointe à Larrée. Là s'arrêta la campagne : les pertes avaient été sérieuses, les survivants cruellement éprouvés par la fièvre, et le commandant Gourbeyre, après avoir laissé une garnison à Tintingue, prit le parti de rentrer à Bourbon (28 novembre).
Les résultats étaient assez médiocres et la suite des événements allait les réduire encore. Lorsqu'en effet le commandant reparut trois mois après à Tintingue, unlamentable spectacle l'y attendait. La fièvre s'était abattue sur la malheureuse garnison, et sur deux cents hommes, à peine en restait-il vingt valides. M. Gourbeyre, profondément découragé, demanda son rappel. Vainement l'actif et intelligent gouverneur de Bourbon lui remontra-t-il que rien n'était compromis. Déjà 800 hommes de renfort étaient arrivés à Bourbon, et n'attendaient plus que l'ordre de départ. L'ordre ne fut pas donné. Le commandant revint en France, et l'officier auquel il avait remis ses pouvoirs n'osa, faute de nouvelles instructions, poursuivre les opérations. L'occasion était manquée, et ne devait plus reparaître avant cinquante ans.
C'est qu'en effet la chute du roi Charles X et du prince
1. Le prince de Polignac au duc de Laval (2 mars 1830). Archives des Affaires étrangères.
de Polignac allait marquer un temps d'arrêt dans notre renaissance maritime et coloniale. Les hommes qui s'étaient groupés autour de Louis-Philippe avaient, sur les questions extérieures, des idées fort différentes de celles qui avaient guidé les hommes d'état de la Restauration, et ils ne pensaient pas que la grandeur et la prospérité du pays fussent liées à son expansion au dehors. S'ils n'osèrent pas évacuer l'Algérie, ce n'est pas que l'envie leur en ait manqué, mais ils reculèrent devant la résistance du Roi plus clairvoyant qu'eux, et la crainte de blesser trop vivement l'amour-propre national. Quant à Madagascar, elle était trop peu connue, et son histoire était trop courte pour trouver des défenseurs. Son sort fut réglé sans discussion par le général Sébastiani, que la révolution avait porté au ministère de la marine. 11 supprima tous les crédits votés pour l'expédition, contremanda le départ des troupes, et rappela celles qui étaient déjà parties. « Un armement extraordinaire existait à Madagascar, expliquat-il à la Chambre, en vue d'un établissement impolitique et impossible; nous nous sommes hâtés, en arrivant au ministère, de donner tous les ordres, de prendre toutes les mesures propres à faire cesser l'effusion du sang, et à arrêter le cours de nos sacrifices^. » Plus explicite encore, devant le conseil d'amirauté, le ministre justifia sa décision par des paroles qu'on aimerait mieux ne pas voir figurer dans un procès-verbal ofiîciel : « Au point de vue politique, dit-il, l'expédition pourrait donner lieu à quelques difficultés, en ce sens qu'elle a eu pour but de donner aux établissements français de Madagascar plus de consistance et d'étendue qu'ils n'en avaient eu jusque-là, et de changer par conséquent la situation relative de la France et de l'Angleterre^.
1. Discours du général Sébastiani à la Chambre des députés, 15 nov.
2. Conseil d'amirauté : procès-verbal des séances, 6 octobre 1830.
Une aussi excessive prudence parait surprenante, de la part du vigoureux soldat qu'était le général Sébastiani, surtout lorsqu'on vient à la rapprocher de la témérité non moins grande dont il fit preuve les années suivantes dans les affaires européennes. Aussi faut-il y voir non pas une marque de pusillanimité, mais bien une application fort intempestive d'un principe cher aux hommes de cette génération politique : a Nous ne possédons, avait dit quelque temps auparavant le général alors simple député de Topposition, nous ne possédons aujourd'hui de colonies que sous le bon plaisir de l'Angleterre, et j'ajouterai, au grand détriment de notre prospérité agricole, commerciale et industrielle ^ » Devenu ministre par le hasard d'une révolution, il se hâta de passer des paroles aux actes, et voilà pourquoi un demi-siècle fut perdu à Madagascar, pour la cause du progrès et de la civilisation.
Rien n'est plus terne que l'histoire de l'action française à Madagascar, pendant le demi-siècle qui suivit la chute de la Restauration. Rien de plus déconcertant pour l'historien que cette longue défaillance de notre politique, qui non seulement anéantit les résultats obtenus, mais alla même jusqu'à compromettre Tavenir par d'injustifiables imprudences. C'est miracle que personne ne nous ait devancés dans la place, et qu'après cinquante ans écoulés, nous ayons pu renouer utilement les fils épars et relâchés de nos vieilles traditions : singulière faveur qiie la fortune ne devait pas à notre longue indifférence.
Ce ne sont pas cependant les raisons d'agir qui manquèrent au gouvernement de juillet et au second empire.
1. Discours du général Sébastiani à la- Chambre des députés (24 juillet 1828).
Les insolences et les cruautés des Hovas leur auraient depuis longtemps attiré un châtiment mérité; l'habileté de deux hommes énergiques et avisés, MM. Laborde et Lambert, aurait peut-être fini par nous entraîner à leur suite, si nous n'avions toujours vu l'Angleterre monter jalousement la garde autour de l'île. Ni Louis-Philippe, ni Napoléon III ne voulurent, en forçant le blocus, encourir le déplaisir et l'hostilité de nos voisins, ajouter un motif de dissentiment à tous ceux qui déjà nous divisaient, surtout alors qu'ils prétendaient faire, de l'alliance anglaise, la base de leur politique européenne.
De cette contradiction perpétuelle entre notre politique européenne et nos intérêts coloniaux et maritimes, naquit tout le mal. Elle nous eût coûté l'Algérie, si de ce côté la Restauration n'avait pas brusqué les événements et suffisamment avancé les choses pour qu'il nous devînt impossible de reculer, mais elle nous paralysa en maint endroit du globe, notamment à Madagascar.
Nous n'aurons garde de raconter, par le menu, cette pénible histoire, qui se traîne languissamment pendant tant d'années, mais il est nécessaire d'en retracer sommairement les principaux faits, tant pour permettre de suivre l'enchaînement des événements que pour faire ressortir la continuité de la politique anglaise dans la grande île.
L'échec de l'expédition Gourbeyre et le rappel de nos troupes n'avaient pas tardé à provoquer une réaction à ïananarive. La reine Ranavalo I, sanguinaire et violente de sa nature, devint l'instrument du vieux parti hova, hostile à toutes les idées modernes. Des représailles abominables furent exercées contre le parti adverse, et les peuplades Betsimisarakas, qui nous avaient fait bon accueil sur le rivage oriental, furent anéanties. Cette barbare exécution ayant laissé la France indifférente, Ranavalo osa davantage. La mission catholique, que le préfet apostolique de la Réunion avait conduite à Tana-
narive en 1832, fut chassée et son intrépide chef paya de sa vie sa charité et son dévouement. Le même sort ne tarda pas à atteindre les missions protestantes, et par un juste retour des choses d'ici-bas, les Anglais qui avaient provoqué contre nous l'élévation de la puissance hova, ne furent pas plus que nous à Tabri de ses coups. En 1835, il n'y eut plus un seul Européen à Tananarive ; un très petit nombre avait pu rester à Tamatave, sous l'ombrageuse surveillance du gouverneur hova.
Pendant six ans, le pavillon français disparut complètement de la grande île; puis, en 1840, notre gouvernement parut avoir quelque velléité de sortir de sa torpeur. Les événements qui agitaient alors l'Europe avaient excité en France une sorte d'impatience contre la lourde tutelle de l'Angleterre, et ce sentiment, qui s'était manifesté avec une imprudente vivacité dans les affaires d'Orient, eut une répercussion sensible dans les autres parties du monde. Sur la côte occidentale d'Afrique, les commandants Bouet Willaumez et Baudin débarquèrent pour la première fois au Congo, en Guinée et aux bouches du Niger (1840-1844); au Maroc, nous osâmes, en dépit de l'Angleterre, réduire le sultan à l'impuissance; en Océanie, l'amiral Du Petit-Thouars parut à Tahiti. Enfin, à Madagascar, l'amiral de Hell chercha à reprendre pied, non plus sur la côte est, où la présence des Hovas aurait provoqué des hostilités bruyantes, mais sur le rivage occidental, qui avait toujours échappé à l'action du gouvernement de Tananarive. De 1840 à 1844, une série de traités passés avec les chefs sakalaves nous assurèrent la possession des îles de Nossi-Bé et de Mayotte et du litoral compris entre la baie de Passavanda et le cap Saint- Vincent. Il fut même question, à Paris, d'entamer une campagne plus sérieuse qui, tout en vengeant nos malheureux compatriotes persécutés par la reine Ranavalo, aurait assuré définitivement notre situation dans l'Ile.
Le projet était en voie d'aboutir, lorsqu'une saute de vent se produisit et tout fut abandonné *.
Nos marins, et ceux mêmes d'Angleterre, furent moins endurants que le cabinet français, et un incident inattendu vint les pousser à bout et les déterminer à agir, sans attendre les instructions d'Europe. En 1845, la reine Ranavalo s'avisa d'édicter une loi, qui assimilait tous les étrangers à ses propres sujets, et notamment les soumettait à la corvée, à l'esclavage et à la barbare épreuve du poison, fondement de la procédure civile et criminelle, à Madagascar. Contre ceux qui refuseraient d'accepter cette intolérable situation, la loi édictait l'expulsion et la confiscation des biens. De la menace, on passa aussitôt à l'exécution, si bien que tous les Européens restés à Tamatave durent évacuer le pays, et abandonner leur fortune à la rapacité des Hovas. L'amiral Romain Desfossés, qui commandait notre division navale, ne voulut pas supporter pareille provocation. D'accord avec le capitaine de vaisseau Kelly, commandant le navire anglais Conway^ il se présenta, le 15 juin 1845, devant Tamatave, et après un ultimatum demeuré sans résultat, il bombarda la ville. Puis Français et Anglais mirent à terre leurs compagnies de débarquement, et assaillirent les retranchements hovas. L'assaut échoua : nos trois cents hommes furent décimés et se replièrent, en laissant une vingtaine des leurs entre les mains de l'ennemi. Ce malheureux incident, loin de servir notre cause, eut les plus fâcheux résultats. Non seulement
1. « Vers cette époque, il était question de faire une expédition à Madagascar. Le général Duvivier était désigné pour la commander. Il m'envoya un officier d'ordonnance me demander si je voulais en faire partie, et Marbot me faisait savoir qu'on serait très heureux, au ministère de la guerre, de me désigner pour cette expédition. Il m'eût été difficile de refuser... et cependant cela ne me souriait guère. Heureusement l'expédition n'eut pas lieu. » (Souvenirs du maréchal Canrohert, recueillis par G. Bapst, I, 392.)
Torgueil de Ranavalo s'enfla outre mesure, et ses cruautés ne connurent plus de bornes, mais les Anglais surent tirer parti de leur échec pour rentrer en grâce à nos dépens. Ils se hâtèrent de désavouer le commandant Kelly, qui, dirent-ils, avait agi sans ordres, payèrent à la reine une indemnité de 75.000 francs et s'appliquèrent à rejeter sur nous tout Todieux de l'agression. Aux procédés barbares du gouvernement hova, ils répondirent par des avances pleines de mansuétude, et abandonnant froidement la cause de leurs nationaux spoliés et maltraités, ils s'appliquèrent à éviter une rupture officielle, qui eût compromis les chances de l'avenir. Le résultat qu'ils cherchaient ne tarda pas à se produire. Tandis que les Français restaient tenus à l'écart, les Anglais réussirent à s'infiltrer à nouveau dans la place, et quelques années plus tard, en 1853, il suffit d'un cadeau de 50.000 francs glissé par le gouverneur de Maurice dans la main du favori en titre, le prince Rainijahorany, pour faire rapporter, en ce qui concernait ses nationaux, les mesures vexatoires de la vieille Reine.
La grande île semblait devoir échapper définitivement à l'influence française, au profit de l'Angleterre, lorsque MM. Laborde et Lambert entrèrent en scène. Peut-être est-ce à ces deux hommes que nous devons d'être aujourd'hui à Tananarive, non pas que leur habileté de manœuvre ait eu des résultats directs et un succès immédiat, mais par leur persévérance inlassable autant qu'ingénieuse, ils réussirent à empêcher l'oubli de [se faire autour de Madagascar; ils maintinrent là question ouverte, forcèrent l'attention distraite de la métropole,*et en attendant des jours meilleurs, surent interrompre la prescription qui menaçait de s'établir à notre détriment.
Si l'on doutait encore des services que ces deux hommes rendirent à la cause française, il suffirait, pour s'en convaincre, de relire les sarcasmes, les calomnies et les atta-
ques de tout genre dont ils furent abreuvés par nos rivaux. On ne leur épargna aucune accusation si outrageante fût-elle. Assurément, MM. Laborde et Lambert, isolés dans un pays barbare, menacés chaque jour dans leurs biens et dans leur existence, réduits à leurs seules forces pour tenir tête à un peuple passé maître dans l'art de la duplicité et de la fourberie, oublièrent-ils parfois de régler leur conduite d'après les principes du code civil et les usages diplomatiques de la vieille Europe. Les conditions exceptionnelles de leur vie aventureuse les obligeait à une liberté d'allures qu'on a toujours tolérée dans les pays neufs. Mais de là à en faire des marchands d'esclaves, des voleurs et des assassins, il y a loin. C'est cependant le portrait qu'ont tracé d'eux la plupart des auteurs anglais qui ont écrit sur Madagascar, les Pasfield, les Shaw, les EUis, et bien d'autres. Nous n'avons pas ici à les laver des imputations odieuses accumulées sur leurs têtes : le temps en a fait justice. Mais il n'est pas inutile d'exposer les origines de cette inimitié, car s'il était établi que la cause française faillit triompher à Madagascar, vingt-cinq ans avant l'heure, grâce à nos deux compatriotes, la rancune de nos voisins d'outre-Manche s'expliquerait d'elle-même.
M. Laborde, né en 1805 à Auch, était parti, vers 1830, pour chercher fortune dans les îles Mascareignes. La traversée fut heureuse, mais au moment d'arriver au port, le navire qui le portait fut jeté à la côte, dans les parages de Fort-Dauphin. Echappé au naufrage avec quelques-uns de ses compagnons, M. Laborde tomba entre les mains des indigènes, fut réduit en esclavage, et conduit à Tananarive, pour y être mis en vente. C'est sous ces tristes auspices que cet homme commença la plus aventureuse et le plus extraordinaire des carrières.
On était alors en 1831, Ranavalo I régnait sur les Hovas. Elle avait déjà rompu toutes relations avec les
Européens, et préludé aux violences et aux persécutions qui ensanglantèrent son long règne. La situation de M. Laborde était donc fort peu enviable. Gomment s'y prit-il, non seulement pour échapper au sort qui le menaçait, mais encore pour devenir le personnage le plus en vue de FEmyrne? Peut-être serait-il indiscret d'approfondir le mystère, car la Reine était veuve et ardente, et l'esclave jeune et bien tourné. Mieux vaut s'en tenir à la version officielle. On assure donc que M. Laborde, ayant fait connaître sa profession d'armurier, et déclaré qu'il était capable de fabriquer des armes de toute sorte, se vit aussitôt traité avec considération par la Reine, que sa rupture avec la France et l'Angleterre privait des importations européennes. Il entra à son service, et installa ses ateliers dans les environs de la capitale. Les produits de son industrie enchantèrent la Reine et son entourage ; sa faveur s'accrut encore, lorsque à sa manufacture d'armes il adjoignit des fabriques de sucre, de rhum et de faïences, si bien que, malgré la politique barbare de Ranavalo, l'expulsion de tous les blancs, et les persécutions contre les chrétiens, il put rester en Emyrne, sans être inquiété. Même, il sut peu à peu s'imposer comme l'homme indispensable, et certains prétendent qu'il remplit, auprès de la souveraine, les fonctions de grand-maître des cérémonies et de professeur de belles manières*.
Les choses en étaient là, lorsqu'en 1855 un renfort inattendu parvint à M. Laborde, en la personne d'un négociant français, nommé Lambert. M. Lambert, breton d'origine, s'était fixé à Maurice, où il avait organisé un petit commerce de cabotage avec Madagascar. Il avait eu l'occasion de rendre au gouvernement hova un service important, en ravitaillant la garnison de Majunga bloquée par les tribus sakalaves. M. Laborde profita de la circons-
1, Désiré Laverdant, Colonisation de Madagascar»
tance pour s'adjoindre un second; il obtint, pour M. Lambert, l'autorisation de monter à Tananarive et le fit entrer dans ses affaires.
C'est à ce moment que l'association Laborde-Lambert, jusqu'alors confinée dans son rôle industriel, accrut ses visées et entreprit d'utiliser, au profit de son pays d'origine, la situation avantageuse qu'elle s'était créée en Emyrne. Le moment paraissait favorable pour tenter quelque chose. L'héritier présomptif de Ranavalo était parvenu à l'âge d*homme et montrait des dispositions très différentes de celles de sa redoutable mère. Les Anglais ont voulu en faire une sorte de dégénéré abruti par l'alcool et la débauche, mais rien n'est venu confirmer cette appréciation peu flatteuse. C'était évidemment un caractère faible, l'avenir Ta montré, subissant docilement toutes les influences extérieures, étranger à tout fanatisme, et très sensible au luxe et aux facilités de la vie européenne. Il répugnait aux luttes et aux violences et était tout prêt à accepter n'importe quelle combinaison qui lui assurerait une vie facile, abondante et exempte de soucis : en un mot, il paraissait né pour présider à l'établissement d'un protectorat sur son pays.
MM. Laborde et Lambert voulurent profiter de ces circonstances : ils s'efforcèrent de canaliser les bonnes intentions du prince héritier, au mieux des intérêts de leur pays. Déjà ils l'avaient fait entrer en relations avec l'amiral Cécile, qui commandait notre division navale, et avec M. Hubert Delisle, gouverneur de la Réunion, qui tous deux avaient eu soin de lui prodiguer les marques de sympathie et de déférence. En 1855, ils osèrent aller plus loin, et prévoyant la disparition prochaine de la vieille Reine usée et affaiblie tant par l'âge que par une existence plutôt agitée, ils voulurent obtenir des engagements formels de la part du prince Rakoto. Celui-ci, habilement circonvenu, promij à M. Lambert de lui concéder, dès son
avènement au trône, le monopole des exploitations minières, et lui donna pleins pouvoirs pour préparer la constitution d'une vaste Société, qui, sous les auspices et la direction du gouvernement français, procéderait à la mise en valeur de l'île. M. Lambert, muni de la charte de concession et de lettres de créance du prince Rakoto qui le présentait comme son porte-paroles autorisé, s'embarqua aussitôt pour la France et vint soumettre l'affaire au gouvernement de Napoléon III.
Le plan n'était pas mauvais, mais l'exécution en était prématurée. Outre qu'il était dangereux de nouer une intrigue à Madagascar avec Rakoto, ce qui devait, le fait étant connu, mettre le fils en hostilité avec la mère, M. Lambert, à peine débarqué en France, s'aperçut très vite qu'il n'avait rien à espérer du gouvernement impérial. Non seulement personne ne se souciait de Madagascar, mais alors même que l'idée d'une intervention eût rencontré quelque faveur, les nécessités de la politique générale auraient tout arrêté. C'était l'époque, en effet, où l'on revenait de Grimée, après une rude guerre de près de trois ans. Un congrès des puissances était réuni à Paris ; les plus graves questions européennes agitaient tous les esprits, et le cabinet des Tuileries, persuadé, que le concours de la Grande-Bretagne lui était aussi nécessaire en diplomatie que sur les champs de bataille, s'efforçait, par mille prévenances, de maintenir l'entente cordiale dans toute sa pureté. Aussi reçut-on assez fraîchement le pauvre M. Lambert, qui perdit son temps et ses peines à vouloir intéresser les bureaux ministériels aux histoires de Rakoto et de Ranavalo. On lui répondit ingénument qu'à Madagascar comme en Grimée, on ne marcherait qu'avec l'Angleterre, et on l'exhorta à passer le détroit pour voir ce que nos voisins pensaient de la combinaison. M. Lambert obéit à ces suggestions et partit pour Londres.
Le dénouement de Tincident est un dés symptômes les plus caractéristiques de la manière dont Français et Anglais comprennent les choses coloniales. Pour la France c'est un hors-d'œuvre, un passe-temps intéressant qu'il fait bon avoir en réserve, lorsque la politique chôme et que l'Europe est tranquille. A Londres, au contraire, c'est le premier et constant souci de tous les gouvernements. On y a toujours présente à l'esprit cette vérité élémentaire que, pour notre plus grand dommage, nous oublions trop souvent, à savoir que l'Europe représente à peine la treizième partie de la terre habitable, et que parmi les 1.500 millions d'êtres humains qui s'agitent sous le ciel, nous autres , Européens , ne comptons pas pour un cinquième . Voilà pourquoi lord Clarendon, qui dirigeait alors le Foreign-Office, se garda de suivre l'exemple de son collègue français : il écouta fort complaisamment les rapports imprudents de M. Lambert, et loin de penser qu'un ministre des affaires étrangères dérogeait, en s'occupant de Madagascar pendant que les principautés danubiennes accaparaient le devant de la scène, il s'employa activement à profiter de la confidence que nous avions dédaignée.
Il comprit sans peine que le triomphe de MM. Laborde et Lambert entraînerait, par la force des choses, l'établissement de la France à Madagascar. Or, si les Anglais n'avaient pas intérêt à nous supplanter dans les bonnes grâces de Rakoto (car pas plus en 1855 qu'en 1815 ou en 1894, ils ne se soucièrent de la conquête de l'île), il leur importait essentiellement que Madagascar ne devint pas colonie française. Aussi le cabinet britannique se hâta-t-il d'envoyer à Madagascar un homme de confiance, avec mission de battre en brèche l'association Laborde- Lambert, et de démolir l'édifice qu'elle avait si laborieusement construit.
Lord Clarendon fit choix du Révérend W. Ellis, de la London Society^ homme précieux, à la fois missionnaire.
commerçant et agent secret de premier ordre. Il arriva à Tananarive, vers la fin de 1856. Six mois plus tard (juillet 1857), MM. Laborde et Lambert étaient expulsés, le prince Rakoto emprisonné, et une persécution sanglante décimait à nouveau les chrétiens et tous les indigènes suspects de complaisance envers les étrangers.
Loin de nous assurément la pensée d'accuser M. EUis d'avoir provoqué de sang-froid les atrocités qui marquèrent la fin du règne de Ranavalo. Lui-môme et ses coreligionnaires ne furent pas épargnés dans la bagarre, et il est difficile d'admettre qu'il se soit bénévolement exposé à de tels dangers. Mais sa responsabilité n'en demeure pas moins lourde, comme aussi celle du gouvernement dont il était le mandataire. EUis, en effet, durant son séjour à Tananarive, fit, un des premiers, l'application très habile d'un procédé particulièrement cher à l'Angleterre, qui consiste à plonger un pays dans la barbarie plutôt que de laisser un concurrent bénéficier de sa régénération sociale et économique. Nous avons vu jadis les Anglais attirer les mahdistes en Equatoria, pour y ruiner l'influence allemande : plus tard, ils ouvrirent le Bornou à Rabah, pour mieux nous en fermer l'entrée*; il en fut de même à Madagascar. Plutôt que de voir le triumvirat Rakoto-Lambert-Laborde prendre la direction des affaires, EUis n'hésita pas à le dénoncer à la Reine, et à soulever "contre lui toutes les haines du vieux parti hova. La célèbre voyageuse allemande, M"* Ida Pfeffer, qui se trouvait alors à Tananarive, nous a laissé un récit ému de cette tragédie et son témoignage, dont aucun intérêt personnel ne peut faire suspecter la véracité, vaut mieux que les déclamations des EUis et des Shaw 2.
1. Sur les incidents de l'Équatoria et du Bornou, consuUer notre précédent volume, p. 270 et 362.
2. Voir la relation de son voyage : Madagascar , publié en Allemagne et traduit dans le Tour du monde de 1860.
EUis ne réussit que trop bien dans ses perfides machinations. Il est vrai que lui aussi subit les conséquences de la réaction qu'il avait déchaînée : il dut quitter Tîle, à la suite de MM. Laborde et Lambert, mais peu lui importait du moment qu'il ne laissait derrière lui que des ruines.
La tragédie de 1857 fut comme le testament de Ranavalo L Cette femme extraordinaire, à qui malgré ses crimes et ses cruautés on ne peut refuser de véritables qualités de gouvernement, mourut le 16 août 1861, et sa disparition modifia, une fois encore, la situation, à notre avantage. Le premier soin de Rakoto devenu le roi Radama II, fut de rappeler MM. Laborde et Lambert, et de donner force de loi à la convention secrète élaborée quelques années auparavant. Il nomma M. Lambert son représentant en Europe, et agréa M. Laborde comme consul de France. En même temps, il délivra une charte autorisant la création d'une Compagnie de Madagascar^ « dont le but était l'exploitation des mines, des forêts et des terrains situés sur les côtes et dans l'intérieur, et introduisit, dans la législation malgache, une série de mesures, qui tendaient à faire de l'île un état civilisé, mais qui indisposèrent les grands et le peuple hova lui-même* ».
Le nouveau règne s'annonçait favorablement pour nous. Malheureusement, le gouvernement impérial, sur les représentations de l'Angleterre, eut la faiblesse de laisser tomber tous nos avantages. Au lieu de profiter de la
1. Dubois et Terrier, op. cit. , p. 349. — Par les soins de M. Lambert, représentant de Radama en Europe, et sur la demande de M. Desbassayns de Richemont, sénateur, et Frémy, gouverneur du Crédit foncier, une Compagnie fut immédiatement constituée à Paris, pour profiter des avantages concédés par la charte. Elle fut autorisée par décret impérial du 2 mai 1863. Aux termes de l'article 18 du décret, le directeur de la Compagnie devait être nommé par l'Empereur, ce qui garantissait le maintien de notre influence dans l'île.
bonne volonté de Radama, pour établir notre protectorat dans nie, il le reconnut pour roi de Madagascar, sous réserine des droits de la France^ et le 12 septembre 1862, il signa avec lui un traité d'amitié et de commerce. Ce fut une faute grave, dont les conséquences se firent lourdement sentir. En refusant à Radama notre appui moral et matériel, nous laissions ce prince plein de bonne volonté, mais faible et inconsistant, à la merci de toutes les intrigues qui se tramaient contre lui, c'est-à-dire contre nous-mêmes, parmi ses sujets et ses voisins. En outre il était maladroit de le reconnaître « comme roi de Madagascar », puisque nous prétendions toujours à la souveraineté de la côte nord-ouest de File, en vertu de nos anciens traités avec les chefs sakalaves. La mention ce sous réserve des droits de la France » ne signifiait pas grand'chose, et ne servait qu'à entretenir l'équivoque.
Les conséquences de cette double faute ne se firent pas attendre. Radama, livré à lui-même, fut. incapable de mener à bien les réformes politiques et économiques dont M. Laborde lui avait suggéré le plan. Aux premières résistances qu'il rencontra, il perdit la tête; une insurrection éclata, et le malheureux roi fut assassiné dans son palais.
Faut-il voir, dans ce drame, une simple révolte du vieux parti hova contre les innovations d'un gouvernement trop moderne? C'est possible, mais il n'est pas défendu de penser que cette révolte « spontanée » trouva un puissant appui auprès des agents anglais et des prédicants qui inondaient le pays. La chute de Radama servait trop bien leurs intérêts pour qu'ils n'y aient pas contribué, au moins par leurs excitations, leur acquiescement tacite et leur complicité morale. Ellis, en effet, était rentré à Tananarive derrière M, Laborde et ne cessait de s'élever avec véhémence contre les tendances françaises de Radama, Si l'on pouvait connaître sa correspondance avec le gou-
vernement anglais, nul doute qu'on y découvrirait la preuve de ses intrigues, car les rares fragments qu'on en a publiés laissent clairement voir la ligne de conduite qu'il avait adoptée : « Madagascar a le choix entre deux destinées, répétait-il à tout venant, ou bien devenir forte et prospère, ce qui lui permettra de maintenir l'indépendance de la nation, ou bien accepter la suprématie d'une grande puissance. Si vous acceptez la protection de la France, elle fera de Madagascar une simple colonie française comme l'Algérie ou Tahiti, et vous aurez à travailler sous ses ordres et pour son seul profit. Dans l'autre hypothèse, quelles que soient les difficultés qui vous menacent, elles ne sont pas insurmontables. Très peu d'années vous suffiront pour atteindre le but, si vous avez de vrais amis pour vous diriger^.
Ce langage n'est que trop clair, et ouvre des horizons limpides sur la politique des meneurs de la propagande anti-française. Aussi s'étonnera-t-on peu du silence prudent qu'ils gardèrent sur les événements de 1861. A ce point de vue, le panégyrique, que le fameux pasteur Shaw a consacré à sa propre mémoire, est tout particulièrement suggestif 2. Tandis qu'il s'étend avec complaisance, pendant plus de vingt pages, sur la grande trahison de M. Laborde en 1857, et sur l'odieux complot qui devait amener aux affaires le prince Rakoto avec les partisans de l'influence française, il glisse en deux lignes sur le drame de 1861 qui, en supprimant violemment un prince inoffensif et faible, assura le triomphe des intérêts anglais. « Il serait trop long, se borne à dire le Révérend Shaw, de raconter ici cette révolution dont la conséquence fut la mort de Radama II, ainsi que la dénonciation du traité français et de la concession
1. Lettre du Rev. EUis à lord Clarendon, ministre.'des afraires étrangères, citée par Shaw : The true story ofthe frencb dispute in Madagascar, p. 20,