‹ France et Angleterre: Cent années de rivalité coloniale. L'affaire de MadagascarChapitre 12 sur 31 · Shaw, op. cit. y p · texte numérisé non relu

Shaw, op. cit. y p

Lambert *. » Libre à chacun de trouver un motif avouable à cette réserve un peu compromettante.

Cette fois-ci la partie était bien perdue. Peut-être aurions-nous pu nous replier sans bruit et attendre patiemment que le vent ait tourné, mais on n'eut même pas cette prudence. C'est en effet chez nous une infirmité singulière que de vouloir toujours consacrer juridiquement, par acte authentique, chaque incident de notre politique étrangère ou coloniale, qu'il s'agisse d'un succès ou d'un revers.

Tandis que l'Angleterre ne craint jamais de laisser en suspens les questions délicates, évite les engagements, et se ménage ainsi des occasions faciles de reprendre, au moment opportun, une discussion interrompue, la France, ayant horreur des situations mal définies, collectionne avec amour

1. Rainilalarivony, qui fut l'agent officiel et le bénéficiaire direct du coup de force dirigé contre Radama, ne cacha jamais qu'il avait agi à l'instigation des missionnaires de la London Society, Un très curieux journal, demeuré inédit, dans lequel M. Vassé, intendant de la maison de Rainilalarivony durant son internement en Algérie, rapporte dans les plus minutieux détails tous les faits et les gestes et les moindres paroles de l'exilé, et qui, malgré un incroyable fatras d'enfantillage, a un véritable intérêt documentaire, nous fournit à ce sujet un témoignage peu discutable. « On m'a souvent reproché la mort de Radama II, dit un jour Rainilalarivony à son gardien... Si cette mort fut décidée et mise à exécution, ce fut sur les conseils du méthodiste Ellis, et surtout sur les menaces à nous faites, à mon frère et à moi, qu'il nous ferait remplacer par des hommes plus dévoués à l'Angleterre. Ni la cupidité ni l'amour des grandeurs ne furent pour rien dans l'accomplissement de cet acte politique. Nous ne vîmes que l'intérêt de la patrie, ainsi que nous le démontraient les missionnaires dans leurs prêches où soufflait contre la France une haine implacable. »

Sans doute, cette déclaration tardive de notre vieil adversaire ne peut être acceptée que sous bénéfice d'inventaire. Mais, outre qu'elle ne paraît pas invraisemblable, on se demande l'intérêt qu'aurait pu avoir l'exdictateur, parvenu aux derniers jours de sa vie, à travestir la vérité, au sujet d'un événement survenu trente-trois ans auparavant, et que personne, son interlocuteur moins que tout autre, ne songeait à lui reprocher.

les traités et les protocoles. Le gouvernement impérial resta fidèle à ces habitudes de notre diplomatie. La charte Lambert ayant été annulée après la mort de Radama, le cabinet des Tuileries exigea, en échange, une compensation de 1.200.000 francs, et permit ainsi aux Hovas de donner l'apparence légale d'un rachat à une vulgaire spoliation. De même, après que la reine Rasoherina, docile instrument des missionnaires protestants, eut dénoncé tous les traités passés avec la France, nous nous évertuâmes à renouer avec Tananarive des relations officielles. Le comte de Louvières, notre premier envoyé, mourut à la peine (1867), mais son successeur, M. Garnier, obtint de la reine Ranavalo II le traité du 8 août 1868, qui en lui confirmant le titre de Reine de Madagascar, sans même réserver les droits de la France *, préparait pour l'avenir une série de difficultés sérieuses, et consacrait un nouveau recul de notre politique. C'était de notre part une véritable abdication : elle dura près de quinze années.

Ces quinze années ne furent pas perdues pour l'Angleterre; on s'en rendit compte en 1882, lorsque le gouvernement de M. Jules Ferry entreprit de relever nos affaires à Madagascar. Aussi avant d'aborder la phase décisive de cette histoire, est-il essentiel de montrer quelles avaient été, dans la grande île, les conséquences de notre retraite volontaire et des manœuvres de nos concurrents.

Lorsque l'Angleterre cherche à mettre la main sur une terre vacante, ou lorsque, même sans idée de conquête

1 . Cette omission est d'autant plus inexplicable qu'en 1859, le gouvernement impérial avait paru vouloir poursuivre sur la côte orientale la politique de Louis- Philippe, et avait passé de nouvelles conventions avec divers chefs sakalaves.

RETRAITE DE LA FRANjCE DE 1868 A 1881. 45

personnelle, elle veut seulement empêcher un tiers de s'y établir, il est un procédé où elle excelle : c'est de lancer en avant des éclaireurs de bonne volonté qui reconnaissent le terrain et font les logements pendant que les personnages officiels restent dans l'ombre. Si l'affaire se présente mal, ou échoue, ceux-ci n'ont garde de bouger, car ils n'ont pas été découverts, et il leur est toujours facile de désavouer quelque collaborateur tçop zélé. Mais, si Ton entrevoit le succès, aussitôt le gouvernement entre en scène et récolte, au profit de l'empire, les bénéfices préparés par l'avantgarde.

Dans l'histoire de la Grande-Bretagne, les opérations de ce genre ne se comptent plus.

Au Niger, le rôle de Tavant-garde échut à la Royal Niger Company : on sait avec quelle maestria elle remplit son office : lorsque après vingt ans l'affaire fut à point, le cabinet britannique intervint, et purement et simplement s'empara de sa succession. Il en fut de même dans l'Afrique du Sud, où la Chartered et M. Cecil Rhodes ouvrirent la voie à M. Chamberlain. D'autres fois, les commerçants et les gens d'affaires cèdent le pas aux missionnaires et aux prédicants. C'est ce qui advint dans l'Ouganda, où les pasteurs protestants, chargés de battre en brèche l'œuvre des Pères Blancs, se glissèrent dans la place et, au moment opportun, appelèrent à leur aide les soldats du capitaine Lugard. Jadis à Tahiti, le pasteur Pritchard avait tenté la même partie, et ce ne fut pas sa faute s'il ne la gagna pas.

Madagascar, à son tour, va nous offrir un exemple des plus suggestifs de cette politique. Pendant soixante ans, cette île, si médiocre qu'en fût le terrain pour l'expansion du christianisme, fut inondée de prédicants anglais, qui se firent les dociles exécuteurs des volontés du cabinet de Londres, et les champions de la cause anti-française.

Trois missions protestantes opéraient côte à côte à Ma-

dagascar : the London Missionary Society, the Church Missionary Society, the Society for the propagation of the Gospel. La doyenne de ces Sociétés, comme aussi la plus riche et la plus nombreuse, était the London Missionary Society. Elle avait été introduite dans l'île, dès 1818, par les soins de Farquhar, qui avait vu tout de suite le bénéfice qu'en pouvait retirer la cause anglaise *, et depuis lors, malgré tous les obstacles, elle avait réussi à s'implanter dans le pays.

Sa politique n'avait jamais varié : dès le premier jour, elle avait mis en pratique l'idée de Farquhar et s'était empressée de reconnaître le chef des Hovas comme le roi de toute l'île. Puis, exploitant avec un art consommé tous les incidents de l'histoire intérieure et extérieure de l'Emyrne, elle avait vu rapidement croître son influenee et son crédit. Sous Ranavalo I, les temps avaient été durs pour elle, mais elle n'avait pas tenu rigueur à la vieille Reine, puisque les Français avaient été plus maltraités encore qu'elle-même. D'ailleurs, elle n'avait pas tardé à rentrer en grâce, et le Révérend EUis, le plus zélé et le plus habile de ses adeptes, avait acquis à Tananarive une-^ situation des plus en vue. Sous Radama II, EUis eut fort à faire pour venir à bout de l'influence française : on, a vu comment il y avait réussi. La mort de Radama II et la réaction qui suivit, assurèrent son triomphe. Dès lors la London Society crut avoir partie gagnée. Elle ne s'appliqua plus qu'à conserver sa situation prédominante' et à vivre le plus grassement possible, dans un pays où l'existence était large et facile. La conversion de la reine Ranavalo II et celle de son mari, notre futur adversaire Rainilaiarivony, qui en 1869 reçurent le baptême des mains de ses représentants, parurent devoir lui faciliter encore

1. Sur les débuts de la London Society à Madagascar, voir Johnston, op. cit., p.

les choses. Les pasteurs se répandirent dans tous les villa-, ges et, sous le couvert de la hiérarchie religieuse, ils cherchèrent à réunir entre leurs mains tous les fils de Tadministration du pays.

Cette organisation singulière finit par émouvoir FÉglise officielle d'Angleterre. Peut-être conçut-elle des doutes sur l'orthodoxie de la religion très libre, dont les prédicants s'étaient constitués les ministres , et Rainilaiarivony le pontife suprême ; peut-être aussi trouva-t-elle que la London Society s'émancipait d'une façon exagérée et qu'elle perdait chaque jour quelque chose de son caractère de confrérie religieuse, pour prendre les allures d'une simple association politique. Toujours est-il qu'en novembre 1870> l'archevêque de Canterbury, primat d'Angleterre, fit une démarche auprès de lord Granville, alors ministre des affaires étrangères, pour lui exposer la nécessité de placer les missionnaires de Madagascar sous la juridiction directe d'un évêque anglican *. La London Society fit une vive opposition à ce projet. Elle obtint gain de cause et lord Granville répondit à l'archevêque qu'il lui semblait dangereux d'entrer dans cette voie, « car on risquerait de provoquer un schisme dans l'Eglise anglicane de Madagascar 2 ».

L'archevêque ne se tint pas pour battu et revint à la charge, l'année suivante. Dans une lettre du 15 novembre 1872, il proposa à l'agrément de lord Granville un candidat nouveau pour les fonctions épiscopales, et sachant bien les causes de son échec de l'année précédente, il ajouta cette phrase significative : « J'espère que la Lon^ don Society ne contestera pas à un évêque de l'Eglise

1. Gorrespondence respecting the proposed appointment of a bishop in Madagascar : State Papers, 1870 et 1872. L'archevêque de Canterbury à lord Granville, 7 novembre 1870.

2. Gorrespondence, etc. Lord Granville à l'archevêque de Ganterbury, 11 janvier 1871.

d'Angleterre son droit de juridiction même sur sa propre

mission

Les deux autres sociétés de missionnaires, qui avaient été réduites à l'impuissance par le développement intensif de la London Society, appuyèrent vivement cette mesure 2, mais la London Society se défendit avec tant de vigueur qu'elle repoussa ce nouvel assaut 3. Lord Gran ville répondit à Tarchevéque pour confirmer son refus primitif, et les prédicants furent laissés libres de continuer leur œuvre en toute indépendance.

Si nous avons signalé ce singulier incident, ce n'est certes pas pour nous immiscer dans les querelles de ménage des sectes protestantes et leurs jalousies confessionnelles, mais il nous a paru intéressant de voir le cabinet anglais prendre en main la cause de l'a London Society^ non pas seulement contre l'étranger, ce qui eût été tout naturel, mais aussi contre des compétiteurs nationaux. Ne faut-il pas en conclure qu'en agissant ainsi, il avait conscience de défendre les intérêts de ses représentants, c'està-dire les siens propres? Est-il besoin désormais d'une autre preuve, pour caractériser le rôle joué à Madagascar par les prédicants de Xql London Society? Déjà lord Clarendon n'avait pas hésité, en 1856, à donner à l'un d'eux son investiture, lorsqu'il s'était agi de détruire l'œuvre de MM. Laborde et Lambert, et la correspondance que ce simple missionnaire entretenait directement avec le Fo" reign-Office, suffit pour lever tous les doutes relatifs à sa véritable qualité.

1. Gorrespondence, etc. L'archevêque de Ganterbury à lord Granville, 14 novembre 1872.

2. Gorrespondence, etc. Lettre de M. Lee secrétaire de l'archevêque au Foreign-Office, 25 novembre 1872.

3. Gorrespondence, etc. Voir trois lettres adressées à lord Granville parle Rev. J. MuUens, secrétaire de la London Society en décembre 1872, mars et avril 1873.

En les couvrant de sa protection, et en les défendant contre Fintrusion de l'Eglise anglicane, lord Granville témoignait aussi clairement que son prédécesseur, que les prédicants étaient bien moins des missionnaires que des agents politiques et qu'entre le gouvernement anglais et ses agents il n'y avait place pour aucun intermédiaire.

Il faut avouer d'ailleurs que le gouvernement anglais n'aurait pu recruter de plus précieux auxiliaires, car leur intérêt personnel était la meilleure garantie de leur concours.

Sans doute, il ne pouvait compter sur ce concours pour asseoir sur l'île la domination britannique, car la prospérité de la London Society en Emyrne étant étroitement liée au maintien du statu quo politique, son intérêt lui commandait de s'opposer à l'influence anglaise, aussi bien qu'à celle de toute autre puissance. Mais l'Angleterre, on l'a vu, ne se souciait nullement de s'emparer de Madagascar; son seul but était de nous en tenir écartés. Aussi ne pouvait-elle manquer de s'entendre avec les prédicants, et c'est là le secret de l'intime union qui exista toujours entre le cabinet de Londres et les représentants de la London Society.

Tel fut à Madagascar le rôle de ces singuliers missionnaires. Ils en étaient venus à se constituer les champions, non pas de la religion et de la civilisation, non pas même de leur propre patrie, mais bien de la puissance hova ellemême, à laquelle ils avaient lié leur sort. Certes, on ne pourrait que les approuver, s'ils avaient consacré leurs efforts ainsi que les ressources considérables qu'une publicité savante faisait affluer dans leurs caisses, à la régénération politique et sociale de leurs hôtes. Mais, en dépit des panégyriques de leurs historiens, il est difficile d'avoir une haute idée de leur apostolat. Les Shaw, les EUis, les

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