‹ France et Angleterre: Cent années de rivalité coloniale. L'affaire de MadagascarChapitre 14 sur 31 · LA PREMIERE GUERRE ET LA MISSION DE M. LE MYRÉ DE VILERS · texte numérisé non relu

LA PREMIERE GUERRE ET LA MISSION DE M. LE MYRÉ DE VILERS

I. — Gomment se justifie rétablissement de la France à Madagascar. La question malgache rouverte, en 1878, par Taffaire de la successioii Laborde, se complique, en 1881, par celle de notre protectorat sur la côte occidentale. Intervention tardive de la France. Ambassade hova à Paris. Intervention de TAngleterre : son insistance pour imposer sa médiation. Violente campagne de presse à Londres. Le comité anglais de Madagascar, et son réquisitoire contre la France. M. Duclerc et lôrd Granville. Rupture officielle avec Madagascar. Campagne de l'amiral Pierre. Incidents à Tamatave : La Dryad; le pasteur Shaw; le consul Pakenham. Mort de l'amiral Pierre. Suite des opérations mi> litaires et traité du 17 décembre 1885.

IL — M. Le Myre de Vilers et sa mission. Analyse du traité de 1885. Lettre interprétative de MM. Miot et Patrimonio et circulaire de M. d e Freycinet.

III. — Action directe et indirecte de l'Angleterre pour entraver notre établissement à Madagascar et l'exécution du traité de 1885. Accueil fait au traité, à Londres et à Tananarive. Rôle joué en la circonstance par Rainilaiarivony et la London Society. Ils attirent l'élément étranger et favorisent tous les aventuriers cosmopolites au détriment des Français . Tentative faite pour bloquer Diego-Suarez. L'affaire Kingdon.

IV. — La question des exequatur : en Europe; ambassade de Willougby à Londres ; les consuls hovas en Angleterre. — A Madagascar : arrivée du capitaine Haggard. II obtient son exequatur directement de Rainilaiarivony. Protestation du gouvernement français à Londres.

Singulière attitude et nombreuses contradictions de lord Salisbury. Mauvaise foi de Rainilaiarivony et de Haggard. La crise de septembre 1887, à Tananarive. Modus vivendi accepté par M. de Vilers. Il est repoussé à Paris. Vives réclamations portées à Londres par le cabinet français. Rappel du capitaine Haggard et ajournement de la question de l'exequatur.

V. — Résultats obtenus par M. de Vilers. Dépit des Anglais à Tananarive. Violences de Pickersgill contre M. de Vilers. Découragement des missionnaires de la London Society. Convention franco-anglaise du 5 août 1890. L'Angleterre reconnaît le protectorat français.

Rien n'est plus délicat que de déterminer, en droit comme en fait, les raisons* pour lesquelles une nation qui s'estime supérieure en lumières ot en civilisation, s'attribue le privilège de s'implanter, par la persuasion ou même par la force, chez une autre nation qu'elle juge inférieure. En aucune matière, l'abus n'est plus à craindre et n'engendre d'aussi abominables conséquences : pas un peuple n'est, à ce point de vue, à l'abri de tout reproche.

Ce sont précisément ces abus qui ont poussé certains théoriciens à condamner formellement, au nom de la liberté humaine, le principe même de l'expansion des races hors de leurs frontières. De Tadage populaire « charbonnier est maître chez lui », ils prétendent tirer les conséquences les plus étendues. Personne, disent-ils, ne peut imposer à un autre homme des sentiments ou un genre de vie différents de ceux dans lesquels il a été élevé et qui paraissent le satisfaire : à plus forte raison, lorsque cette sujétion s'exerce de nation à nation. Contre le dogme sacré de la liberté individuelle rien ne saurait prévaloir, et derrière ces grands mots : diffusion des lumières et progrès de la civilisation, se cache tout simplement le droit du plus fort.

Nous laisserons aux hommes du métier le soin d'élucider ce grave problème de philosophie politique. Libre à eux d'expliquer, s'ils le peuvent, comment le respect illimité de la liberté individuelle se concilie avec la constitution d'une société quelconque et tout particulièrement avec la formation d'une unité nationale. Mais l'homme d'Etat ne prétend pas réformer le monde; il sufiit à sa tâche d'y vivre, aussi se guide-t-il sur les faits et non sur des raisonnements abstraits. Il abandonne au poète et au rêveur le soin facile de gouverner la République de Solente, et se confine dans l'étude des réalités de chaque jour. Or, s'il est une réalité toujours et partout constatée, c'est que les forts attirent invinciblement les faibles dans leur orbite, selon certaines affinités de races, de religion, de langage ou d'intérêts, pour former avec eux des groupements nouveaux plus étendus, plus compacts et plus puissants.

Le devoir de l'homme d'État est donc de faire application de cette loi au pays dont il a charge. Sans doute, il doit éviter les abus monstrueux que, dans une matière aussi délicate, peut engendrer l'usage de la force mis au service des passions humaines, et l'on condamne justement les entreprises violentes dirigées par un peuple puissant contre un autre peuple égal en lumières et en civilisation, mais inférieur par le nombre et l'armement. De même, on ne se montrera jamais assez sévère pour les procédés barbares que les Européens ont trop souvent employés contre les populations primitives d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie. Mais, parce qu'il y a eu des crimes dans l'histoire de l'humanité, il ne s'ensuit pas que le principe qui a guidé sa marche en avant soit criminel.

Aussi avons-nous beau jeu à dédaigner les protestations véhémentes que les Anglais ont fait entendre lors de notre installation à Madagascar. A les croire, ce fut de notre part une simple mise en action de la fable du

loup et de l'agneau *, la destruction injustifiable d'une civilisation intéressante, et la plus arbitraire spoliation d'un peuple libre auquel les missionnaires avaient inculqué les vertus des nations policées. Nous avons vu précédemment ce qu'il fallait penser de l'état moral, social et politique des Hovas. Ceci nous dispense de réfuter les arguments de nos voisins; nous ne nous donnerons même pas la satisfaction un peu cruelle de comparer la civilisation malgache avec celle des Boers de l'Afrique du Sud ou des Egyptiens. Il nous suffit d'avoir établi que, du moment où l'on admet, comme une loi de l'histoire, l'expansion des races européennes hors de leurs frontières, on ne peut critiquer dans son principe l'établissement de la France à Madagascar.

Nous avons abandonné la grande île, au moment où notre situation venait d'y être gravement compromise par la diplomatie impériale. Les traités de 1862 et de 1868, et les longues tergiversations qui suivirent, conséquence inévitable de l'entente cordiale, constituaient un lourd héritage. Peut-être même les hommes d'Etat de la troisième république n'auraient-ils pas pu se dégager des liens qui avaient été si imprudemment forgés par leurs prédécesseurs au pouvoir, si, a^ec une rare inconscience, les Hovas ne leur en avaient fourni l'occasion et les moyens. Le conflit s'engagea, en 1878, au sujet de la succession de M. Laborde. C'est ainsi que ce bon Français qui, au cours de ses cinquante années d'aventures, avait eu le mérite de ne jamais désespérer de son pays, allait, après sa mort, lui rendre un dernier service et non le moins signalé.

M. Laborde, en mourant, avait laissé à Madagascar des biens importants, terres, maisons, usines, etc. Ses héritiers, arguant des stipulations très précises du traité

|. Johnston, op. cit., p. 272,

de 1868, qui régissaient la situation des Français dans nie, voulurent entrer en possession. Le gouvernement hova fit d'abord la sourde oreille, puis devant les réclamations pressantes des intéressés et l'intervention du consul de France, M. Cassas, il se jeta dans le maquis de la procédure. « Les constructions, déclara-t-il, pouvaient peut-être devenir l'objet d'une réclamation : le cas était à étudier, mais quant au sol, il était inaliénable. » M. Cassas insista, mais n'obtint rien. Alors, espérant sans doute intimider la cour de Tananarive, il amena son pavillon, se replia à Tamatave, et sollicita de son gouvernement l'envoi d'un navire de guerre.

Cet acte d'énergie fut peu goûté à Paris, où M. de Freycinet, qui venait à peine de prendre la direction du cabinet, ne se souciait nullement de débuter par une expédition coloniale. On envoya cependant le navire réclamé par le consul, mais le capitaine Valon, qui le commandait, était porteur des instructions les plus conciliantes. Il annonça publiquement « que la France ne voulait pas d'affaires et se contenterait du statu quo »• M. Cassas se sentit désavoué, et de fait, quelques semaines plus tard, il reçut son changement de résidence (juin 1880).

Ces mesures de temporisation accrurent naturellement l'audace des Hovas, qui, pour trancher le litige, imaginèrent de promulguer la loi suivante : « La terre, à Madagascar, ne peut être vendue qu'à un sujet du gouvernement de Madagascar. Si quelqu'un vend à un étranger, il sera mis aux fers à perpétuité. L'argent de l'acheteur ne pourra être réclamé et la terre fera retour au gouvernement (29 mars 1881). » Ce texte souleva les justes protestations de notre agent intérimaire M. Meyer. A son tour, il demanda comment le gouvernement entendait concilier la loi nouvelle avec Tart. 4 du traité de 1868 ainsi conçu : « Les Français, à Madagascar, jouiront d'une complète protection pour leurs personnes et pour leurs

biens. Ils pourront ... en se conformant aux lois et règlements du pays, s'établir partout où ils le jugeront convenable, prendre à bail et acquérir toute espèce de biens meubles et immeubles. » Ravoninahitriniarivo, ministre des affaires étrangères, ne fut nullement embarrassé pour répondre. « Les Français, dit-il, avaient promis de se conformer aux lois et règlements du pays. Or, ces lois et règlements s'opposent à ce que la terre appartienne à d'autres personnes que la Reine. La loi de 1881 ne viole donc pas le traité. Elle défend, suivant les usages les plus anciens, à tout sujet malgache de vendre sa terre, mais elle ne défend pas aux Français d'acheter^. »

Ce raisonnement, vaudevillesque eut, comme on le pense, fort peu de succès auprès de notre nouveau représentant M. Bandais, qui se convainquit bien vite que la seule diplomatie ne viendrait jamais à bout de nos astucieux adversaires.

Il n'est guère douteux que les prédicants n'aient eu la main dans toutes ces intrigues, dont le but était de rendre intenable la situation de nos compatriotes, à Madagascar. Du moins, les appréciations que le pasteur Shaw porte sur cette affaire -, les diatribes du journal hova de Tananarive, dont le pasteur Parrett était le directeur, rendent la chose assez vraisemblable, mais il est moins facile de fournir la preuve de cette intervention. En revanche, leur action apparaît au grand jour, dans une autre affaire, celle-là purement politique, d'où sortit directement la première rupture entre la France et Madagascar.

En juin 1881, deux missionnaires anglais M. Parrett, imprimeur de la London Society^ et éditeur de la Gazette du gouvernement, et M. Pickcrsgill, qui exerçait plus ou moins officiellement les fonctions de consul de la Grande-

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