Cf. Shaw, Madagascar and France, p
Bretagne à Tananarive, quittèrent la capitale, dans le but avoué d'évangéliser les tribus sakalaves de la côte N.-O. de Madagascar. On se rappelle que, depuis 1840, de nombreux traités étendus et confirmés en 1859 et 1860, avaient placé ces tribus sous notre protectorat. La France, à vrai dire, avait quelque peu négligé ses protégés, mais notre établissement définitif dans l'île de Nossi Bé nous avait toujours permis de surveiller cette côte et de garder le contact avec la population.
Parrett et Pickersgill, à peine arrivés à Majunga, sur la côte occidentale, s'empressèrent de mêler à leurs prédications évangéliques des exhortations de toute autre nature. Ils exaltèrent la puissance de la Reine des Hovas, rabaissèrent d'autant celle de la France, et firent si bien qu'ils déterminèrent plusieurs chefs sakalaves, jusqu'alors nos clients fidèles, à les suivre à Tananarive pour rendre foi et hommage à la Reine Ranavalo. Leur soumission fut acceptée au palais d'Argent, et on les renvoya presque aussitôt chez eux, sous l'escorte d'une nombreuse troupe armée. Sur tous les points du littoral, les ofiîciers hovas s'installèrent comme en pays conquis, amenèrent les pavillons français qui avaient été remis aux chefs' des principaux centres, et les remplacèrent par le drapeau malgache.
L'insulte était flagrante : si l'on voulait garder quelque chose de notre situation à Madagascar, il fallait agir, et c'est en ce sens que M. Bandais écrivit à M. Gambetta, alors ministre des affaires étrangères. Dans trois dépêches pressantes, il exposa la situation qui lui était faite et réclama des ordres. Il racontait l'occupation par les Hovas de Nossi Faly et de Nossi Mitsiou, deux points de la côte occidentale qui nous avaient été nominativement cédés, et la dépossession du vieux chef Tsimikaro, le même qui avait traité avec nous en 1840, et qui depuis lors était régulièrement pensionné par le gouvernement français. Il
rappelait également toutes les péripéties de l'affaire Laborde, et prouvait que les Hovas, en nous opposant la loi de 1881, avaient tout bonnement annihilé les effets du traité de 1868*. Lorsque ces dépêches arrivèrent à Paris, leur destinataire était déjà tombé du pouvoir, M. de Freycinet ayant remplacé M. Gambetta à la présidence du Conseil et aux affaires étrangères. Elles n'étaient pas faites pour plaire, car, peu porté par sa nature aux expéditions coloniales, le nouveau ministre avait déjà, en Egypte, d'assez graves sujets de préoccupation : il lui était difficile, cependant, de rester sourd aux cris d'appel réitérés de son agent. Aussi tout en lui recommandant beaucoup de prudence et de réserve, se décida-t-il à lui envoyer un petit croiseur, « le Forfait », commandant Le Timbre, pour appuyer ses réclamations.
La précaution n'était pas superflue, car les événements allaient se précipiter et prendre une tournure des plus graves. De nouveaux contingents hovas ne cessaient de descendre des hauts plateaux de l'Emyrne vers la côte occidentale : en même temps, une vive agitation se manisfestait à Tananarive où des « kabarys » étaient tenus journellement, pour prêcher la guerre contre les Français ; les menaces de mort et les insultes étaient prodiguées à notre représentant, si bien que M. Bandais, impuissant à rien obtenir et inquiet pour sa sûreté, quitta la capitale (29 mai 1882). Quelques jours plus tard, la situation empirant sans désemparer, et des meurtres restés impunis ayant été signalés sur la personne de nos nationaux, le chancelier, M. Gampan, amena officiellement le pavillon du consulat et rallia son chef à Tamatave. Toute relation diplomatique fut dès lors, en fait, sinon en droit, rompue avec les Hovas. Puis M. Bandais, sans attendre de
1. M. Baudais au Ministre : dépêches des 16 nov., 1*' déc. et 13 déc. 1881. Livre jaune.
nouveaux ordres, chargea le commandant Le Timbre d'une démonstration militaire. On mit l'embargo sur un bâtiment malgache chargé de troupes à destination de Majunga, et le Forfait appareilla pour la côte occidentale. Il gagna la baie de Passavanda, où quelques matelots mis à terre abattirent le pavillon hova et le remplacèrent par nos couleurs. La même opération fat faite sur plusieurs autres points : nulle part, les Hovas ne firent de résistance (17-20 juin 1882).
Cette démonstration insignifiante d'un petit navire dépourvu de toute valeur offensive, atterra les Hovas et leurs conseillers habituels, ce qui prouve qu'il eût suffi, à ce moment, de très peu d'énergie pour obtenir gain de cause. Après quelques jours d'hésitation, le gouvernement de Tananarive, désireux avant tout d'arrêter la croisière du Forfait, proposa d'envoyer en France une ambassade pour trancher les questions pendantes *. Cette offre fut agréée à Paris, et toutes les opérations furent en conséquence suspendues à Madagascar.
Mais déjà le cabinet britannique avait pris les devants et s'était arrangé de façon à s'immiscer dans les négociations. Le 7 juillet, le consul anglais Pakenham avait télégraphié à lord Granville, pour le mettre au courant des événements, ajoutant que l'ambassade hova comptait se rendre à Londres 2, et dès la réception de cette dépêche, c'est-à-dire le 22 juillet, lord Granville, donnait à son ambassadeur à Paris, lord Lyons, l'ordre de demander à M. de Freycinet des explications sur les vues de la France à Madagascar.
M. de Freycinet se borna à répondre que l'imminence de sa chute ne lui laissait plus assez d'autorité pour discuter la question ^, et en effet le lendemain de cette conversa-
1. Ravoninahitriniarivo à M. Baudais, 4 juillet 1882. Livre jaune.