‹ France et AngleterreChapitre 30 sur 100 · Dépêche-circulaire du 12 mai 1830 (Affaires étrangères · texte numérisé non relu

Dépêche-circulaire du 12 mai 1830 (Affaires étrangères

LA QUERELLE d' ALGER LA CONQUÊTE 425

(lois-je répondre à mon gouvernement, insista M. de Laval, au sujet des instructions qu'on vous prie de donner h lord Sluart ? » Lord Aberdeen garda le silence ; puis il sortit et revint presque immédiatement avec Wellington : « Puisque nous n'avons pu obtenir par les voies confidentielles, dit le chef du cabinet, les explications qui nous importent, nous allons ^'tre obligés. Monsieur, de vous interroger dans la forme officielle. Peut-être aussi seronsnous dans le cas d'instruire notre parlement des difficultés dans lesquelles nous sommes engagés. » — L'entretien prit fin, et les trois interlocuteurs allaient se séparer, lorsque lord Aberdeen, jusque-là muet et sombre, recouvrant soudain son impétuosité habituelle : « N'allez pas vous imaginer, que nous ne soyons pas prêts à tout événement, cria-t-il à M. de Laval qui se retirait : des ordres seront vile donnés, si nous n'obtenons pas toute sécurité sur les desseins des quarante mille hommes que vous envoyez en Afrique ! »

« Je vous renvoie le portefeuille, mon cher Jules, écrivit le roi à son ministre après avoir pris connaissance des dépêches de Londres. Notre situation est délicate, mais elle ne m'inquiète pas ^. » Les conjonctures étaient difficiles en effet, et il faut convenir qu'en gardant leur sang-froid en dépit des colères qui grondaient de l'autre côté de la Manche, Charles X et ses conseillers firent preuve d'une belle intrépidité. Rien ne put les détourner de la voie qu'ils s'étaient tracée. Déjà s'achevaient les préparatifs de l'expédition : MM. de Bourmont et Duperré avaient pris possession de leur commandement, et le Dauphin était à la veille de partir pour porter aux troupes le dernier salut du souverain.

Toutefois cette fermeté n'excluait pas la prudence. Si

1. Charles X à M. de Polignac {Archives nationales, procès Poli-

le cabinet des Tuileries était bien décidé à ne pas s'arrèler à mi-chemin, il s'appliquait à éviter tout ce qui aurait pu donner un argument à l'ombrageuse jalousie de nos voisins. Il se cantonnait soigneusement dans les limites qu'avaient déterminées les déclarations adressées par lui à l'Europe, et M. de Polignac tenait la main à ce qu'aucune parole imprudente ne fut prononcée. Les instructions remises à M. de Bourmont portent en maint endroit la trace de cette préoccupation ^. Le général en chef, s'étant au cours d'une improvisation départi de cette mesure de prudence, fut repris et publiquement désavoué dans le Moniteur pour avoir fait allusion à des projets de conquête 2. Par contre, comme il avait, quelques jours après, rédigé un projet de proclamation aux habitants de l'Algérie, où la France était représentée comme ayant pour unique but de soustraire les Arabes au joug des deys et de la milice turque, et de leur rendre la libre disposition de leur pays, le roi donna Tordre d'en arrêter l'impression : « Je trouve cette proclamation très mauvaise, écrivit-il à M. de Polignac, à cause des engagements qu'elle contient sur le sort futur d'Alger^. »

La plus extrême prudence était en effet de rigueur. Il aurait suffi à ce moment d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres, car si la situation était tendue à Londres

1. « On recommande au général en chef d'éviter avec soin dans tous les détails de la guerre et de l'occupation militaire de rien faire ou dire qui puisse laisser préjuger nos intentions ultérieures à l'égard d'Alger ou gêner plus tard la liberté d'action que la France doit se réserver pour l'organisation et la disposition délinitive de ce pays. » (Instructions pour M. le comte de Bourmont [Affaires étrangères],)

2. Le général de Bourmont, parlant à la chambre de commerce de Marseille, avait déclaré que la France allait prendre jjossession d'Alger pour y fonder une colonie et peut-être même un État gouverné par un prince français (Journal du Commerce, 8 mai). M. de Polignac lui écrivit le -i 1 mai pour lui recommander d'éviter pareil langage et le prévenir qu'il avait fait désavouer son discours par le Moniteur [Archives de la guejre).

3. Le roi à M. de Polignac, 8 juin (Archives nationales^ procès Polignac).

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enlre le cabinet de Saint-James et le duc de Laval, elle était plus dangereuse encore à Paris, où rhumeur de lord Stuart devenait de jour en jour plus intraitable et plus violente. Il avait reçu de ses chefs d'amers reproches. Lord Aberdeen, étonné et irrité de voir que les déclarations de M. de Laval ne s'accordaient nullement avec les propos que son ambassadeur avait prêtés à M. de Polignac, lui avait adressé coup sur coup, dans les premiers jours de mai, deux dépêches des plus aigres : « Vos dernières communications nous ont stupéfiés, lui disait-il ; vous ne paraissez pas vous rendre compte, et en tout cas vous ne faites pas remarquer qu'elles sont en complète contradiction avec les assurances que vous prétendiez avoir reçues du prince de Polignac. Il faut absolument nous mettre à môme d'avoir une opinion là-dessus. Ou bien vous avez dénaturé d'une façon vraiment inconcevable dans toute une série de dépêches le langage du ministre français, ou bien ses dernières décisions sont manifestement contraires à ses déclarations antérieures ^. »

La semonce déplut à lord Stuart, qui, pour rentrer en grâce, s'empressa de déployer un zèle encombrant. Pendant quinze jours, il assiégea le cabinet de M. de Polignac, revenant perpétuellement à la charge, d'abord insinuant et plein d'onction, de plus en plus pressant à mesure que le temps passait, et se laissant enfin aller à des brutalités de langage qui trahissaient son profond dépit, a Comment voulez-vous que nous n'ayons pas d'inquiétudes, dit-il un jour à M. de Polignac, quand nous voyons la France, partie contractante au congrès de Vienne, détruire de ses mains l'équilibre de la Méditerranée tel qu'il a été établi il y a quinze ans ? — Le congrès de Vienne, répliqua M. de Polignac, ne lie que les pays qui ont pris part à ses actes. Il n'a légiféré que pour les territoires dépendant des gouvernements représentés à ses délibérations, et je ne sache pas que la régence d'Alger soit dans ce cas. Vous soutenez le contraire? Mais depuis 1813 vous avez

1. Lord Aberdeen à lord Stuart, 11 mai {Record Office, Londres).

• i.PiiVI

conquis TAfrique du Sud, la moitié de Tlnde et trente millions de sujets. L'Europe s'est-elle cru le droit de vous opposer les stipulations du congrès de Vienne ? d'examiner les causes et les conséquences de vos agrandissements ? Par quel rare privilège pourriez-vous, sans autre règle que vos convenances, vous étendre et conquérir en Asie et en Afrique, et vous opposer en môme temps à ce que la France porte la guerre dans l'Afrique du Nord? La seule idée de voir nos soldats en Algérie vous déplaît. Avezvous demandé à l'Europe s'il lui plaisait de voir les vôtres dans l'Inde ^ ? — L'Inde est à mille lieues de l'Europe, reprit Stuart, et l'Algérie est à ses portes. L'Europe ne s'occupe pas de politique indienne tandis que l'équilibre méditerranéen et l'intégrité de l'empire ottoman sont pour elle des questions vitales. — L'Europe, Mylord, ne croit guère aux droits de la Porte sur les régences, et quant à la Porte elle s'en soucie peu. Deux fois, elle nous Ta dit expressément. Au reste, ce qui arrive aujourd'hui est votre faute. Pourquoi avoir empoché Mehemet-Ali de s'entendre avec nous pour rétablir à Alger l'autorité du sultan? Dans notre première manière de voir il était bien plus question des intérêts de la Porte que des nôtres. Si la situation est changée maintenant, tant pis pour vous ! — Etes-vous donc décidés à garder Alger? — Nous ne sommes décidés à rien, et nous n'agirons qu'après avoir consulté nos alliés. Le roi et ses ministres s'y sont engagés.— Mon prince, repartit audacieusement l'ambassadeur, je ne demande pas mieux que de croire à votre parole, mais ce n'est pas une garantie suffisante. Votre parole ne lie que vous. Or, l'état de choses est tel en France qu'on doit s'attendre à tout. x\ussi nous faut-il des déclarations écrites qui engagent vos successeurs autant que vous-môme. En refusant, vous exposez grandement les relations de nos deux pays, et vous risquez de provoquer un conflit armé ^. — Je ne puis vous suivre sur ce terrain. Monsieur. . .

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