‹ France et AngleterreChapitre 83 sur 100 · R. de Caix, op. cit., p · texte numérisé non relu

R. de Caix, op. cit., p

On a vu précédemment que si, en 1894, nous avions eu riniuition de ce qu*il convenait de faire en Abyssinie, nous étions vile retombés dans une immobilité absolue. A peine avions-nous exécuté à Djibouti quelques travaux indispensables : le cliemin de fer du ilarrar était resté à Télat de vague projet, MM. Mizon et Clochette avaient été abandonnés sans ordre et sans argent, et quant à nos rapports avec FAbyssinie, ils s'étaient laits de plus en plus rares et insignifiants.

On a voulu expliquercette abstention en Tattribuant aux nécessités de Ja guerre ilalo-abyssine. Notre premier souci, a-t-on dit, devait Hre de garder vis-à-vis de l'Italie une absolue neutralité, et la courtoisie comme la sagesse nous faisaient un devoir d'éviter une attitude qui eût pu iMre mal interprétée à Home, Déjà, nous étions en butte a des réclamations plus ou moins fondées au sujet de facilités qu'aurait trouvées Ménélik pour se ravitatUer à travers notre territoire en armes et en munitions. Ne devait-on pas craindre de provoquer des susceptibilités plus vives encore, en prolilant de la guerre pour afficher avec le négus une bruyante intimité?

L'argument n'est pas bien convaincant. En quoi les Italiens auraient-ils pu s'inquiéter de nous voir concentrer k Djibouti des approvisionnements et des moyens de transport prcts à être utilisés? explorer le pays silué entre Addis-Abeba et le Nil, région fort éloignée du théâtre des opérations, et maintenir sur un pied d'amicale confiance nos relations avec leur adversaire? Leur querelle ne nous regardait pas et le maintien de la neutralité n'exigeait pas labandon de nos intért>ts. En tout cas, il est impossible de concevoir comment les convenances internationales purent nous interdire de répondre à Tinvitation du négus qui, d^s mars 189*^, avait proposé à la France de renouveler, en le précisant et en le complétant, le traité de commerce et d'amitié conclu en 1843 entre Louis-Philippe et le roi du Choa. A ce moment, la guerre n'avait pas encore Bclaté, et s'il était visible que ritalie ne cherchait qu'un prétexte pour rouvrir les hostilités, nous n'avions pas à

tenir compte de ses secrètes pensées. Entre le mois de mars 1893 et la rupture officielle qui détermina rentrée en campagne du général Baratieri (octobre 1893), six mois s'écoulèrent pendant lesquels rien ne nous empochait d'accueillir les offres de Ménélik.

Cela est si vrai que nous n'attendîmes pas le rétablissement définitif de la paix pour renouer nos relations avec lui, et dès son arrivée aux affaires, le cabinet Méline lui fit écrire par le président de la République une lettre acceptant en principe les propositions de mars 1895, sauf à faire débattre quelques points de détail par les représentants des deux puissances^ (3 juin 4896). M. Lagarde, gouverneur de Djibouti, était désigné à cet effet. Dans sa réponse, en date du 27 août suivant, Ménélik, entrant dans les vues de la France, désigna comme plénipotentiaire le ras Makonnen, gouverneur du Harrar.

Le premier pas était fait : il ne restait plus qu'à poursuivre. Là encore deux années d'abstentionavaient été très préjudiciables à nos intérêts, mais rien n'était perdu, et nous avions le temps et les moyens de réparer nos erreurs.

Le gouvernement agit avec décision et vigueur. M. Lagarde, alors en France, reçut l'ordre de rejoindre immédiatement son poste, et on lui donna les instructions les plus précises. Il devait d'abord signer avec Ménélik le traité d'amitié et de commerce qui restait en suspens depuis 1893, ainsi qu'une convention relative au chemin de fer du Harrar concédé en 1894. En outre, des instructions confidentielles lui prescrivaient de préparer les éléments d'une expédition qui se rendrait à Fachoda; de solliciter de Ménélik les autorisations nécessaires à son passage et de convenir avec lui du concours que la France et l'Ethiopie pourraient se prôter mutuellement sur le haut Nil ^.

1. Le traité de paix d'Addis-Abeba entre l'Italie et l'Abyssinie est du 15 novembre 1896, et jusqu'au dernier moment, on put douter du succès des négociations. L'échec de la mission de MgrMacaire (octobre 189G) parut même faire croire à la reprise des hostilités. Or la lettre du président de la République à Ménélik est du 3 juin 1896.

2. Voici le texte des instructions confidentielles remises par M. Le-

Sans doute, il ne s'agissait pas de conclure avec le négus une alliance offensive contre TAiigleterre, et d'envoyer sur le Xil une année franco-élhiopienne. F^areitle combinaison, irréalisiible dans la pratique, eût élé au point de vue politique une dangereuse folie. Tout devaitse borner à déterminer entre Djibouti et Fachoda la voie de communication la plus courte et lu pfus facile, h créer h portée du capitaine Marchand un centre de ravitaillement convenable, où Ton pourrait concentrer quelques troupes de renfort» du matériel et des approvisionnements.

M. Lagarde ne se méprit nullement sur te sens de ses instructions, et Ton en trouve la preuve dans les ordres qu'il donna an chef de la mission envoyée au-devant du LMpitaine Mardi and : cr II y aura lieu, écrivit alors notre représentant, d'établir sur la rive droite du Nil une forteresse éthiopienne qu'une partie de la mission Clochette pourrait provisoirement gardei% tandis que vous édifierez une forteresse française sur la rive gauche, eu assurant entre les deux les communications au moyen de barques que vous pourrez ti'ouver, petites ou grandes, et sur lesquelles llotterait notre pavillon... Si, comme nous Tespérons tous, MM. Liotard et Marchand atteignent la rive

boQ, ministre des colonies, à M. Lagarde : ftJ'ai rjùsàvotre disposition une somme importante destinée à favoriser l'expansion de notre inlluence pacilique dans Terapire, — Dans ma pensée, cvs fonds doivent être prinri pale nient afTectés h l'exploration de régions du ^jbal et de la rive droite un Nil, el à rétablissement de relations amicales avec les populations qui les habitent. Je n*ai pas b/soin d'insister sur le tiaut intérêt poMLique qui s'allache ù ïa rêuE:5ite de ces projets, et sur le setourij que la mission du liant Oubaugui pourmil eu recevoir, si les missions qu'il s'agît d'organiser parvenaient à lui faire tenir soit des eorrespondancea, soit des approvisionneiuents. M. Clochette, qui est déjà favorablement connu des autorités abyssines, devra se mettre en route dans le plus bref délai possible. Il sera suivi de près par M, Oonvalot, qui quitlera Paria à la lin de janvier. Sans vons immiscer dans la direction elTeelive de ces missions, TOUS voudrez: bien leur prêter nne aide efficace» Le gouvernenient al lâche une imporlanee toute spéciale à ce que, des cette année, ces deux explorateurs puissent, en combinant leurs mouvenienls^ paraUre sur la rive droite du Nil. » ( Lebon, op. dt, p. 30, )

gauche du Nil pendant cette bonne saison, vous ferez votre jonction 'avec eux... ; mais, dans tous les cas, il faudrait avoir deux forteresses solides, d'oii ensuite pourrait se faire Textension des influences franco-éthiopiennes *. »

Ce plan était parfaitement praticable. Il découlait si évidemment de la nature des choses que les Anglais le prévirent dès la première heure, et avant tout soucieux de Tentraver, pesèrent de tout leur poids sur Ménélik. De là, la mission confiée à M. Rennell-Rodd, secrétaire d'ambassade au Caire, et au colonel Wingate, chef du service des renseignements en Egypte. Cette mission, subitement décidée à Tannonce du départ de M. Lagarde, arriva en grande pompe à Addis-Abeba, quelques jours après le passage de notre envoyé. Son but était d'obtenir, par tous les moyens possibles, la neutralité du négus dans la campagne anglaise contre les derviches, et de convenir avec lui d'une frontière définitive, qui, en confinant TEthiopie dans ses montagnes, laisserait aux maîtres de TEgypte la voie libre le long du Nil. S'il faut en croire certaines indiscrétions de la presse, M. Rennell-Rodd avait reçu les pouvoirs les plus étendus, et était même autorisé à consentir la cession deZeilah, si pareil sacrifice devenait nécessaire pour arracher à Ménélik un engagement positif 2.

Tout fut inutile, et l'empereur, que les fameux traités anglo-italiens des années précédentes avaient probablement mis en défiance, se maintint dans une complète réserve. Le traité du 44 mai ne fixa la frontière commune qu'à l'est, dans le pays Somali. Il accorda aux Anglais toutes facilités de résidence de commerce et de circulation; môme, Ménélik promit d'empêcher le passage, à travers son territoire, des armes et munitions destinées aux derviches

\. Lettre conQdentielle de M. Lagarde à M. de BoDchamps, iO octobre 1897. — M. de Bonchamps avait pris le commeuidement de la mission du Nil, à la suite de la retraite de M. Bonvalot et de la mort de M. Clochette (Voir Michel, op. ciL, p. 253).

2. Voir notamment le Daily Graphie et le Manchester Guardiatij ianvier 1898.

qu'il déclarait les ennemis de son empire, mais il n'alla pas plus loin, et notamment éluda toutes les propositions relatives à ses frontières occidetUales *. Le cabinel do Londres dissimula mal son dépit en dt^clarant qif il avait jugé préférable de réserver cette question pour un arrangement ultérieur 2.

Ainsi rebutée, la mission se retira sans avoir pu obtenir aucun engagement de la part de MéntHlk. Celui-ci proiita sans tarder de sa liberté d'action, et de 1897 h 1898 il envoya quatre armées dans la direction du Nil pour appuyer ses revendications : Tune au nord sous le commandement du ras Makonnen, l'autre à Touest, le long du Sobat, dirigée parle dedjaz Tessama ^; les deux autres, plus au sud,

i. Deux notes Havas, datées de Djibouti, mais ëvidemment envoyées d'Addis-Abeba, faisaient connaître sur t^e point U'S vues de Menéiik. D'après Tempereur, un traité pour être valable devait ùtre passé entre les gouvernements légalement intéressais dans l'objet en litige. Sinon, on ne pouvait signer que des convenîions illusoires comme celles que les Anglais et les Italiens avaient conclues pour le partage de son empire. Or, les Anglais n'étaient pas les maîtres légitimes du Soudan : seuls, le sultan et le khédive avaient qualik^ pour traiter avec le négus la question de la frontière du Soudan et de TEthiopie. Ménélik était prêt à discuter avec ces deux princes sur les bases qu'il avait toujours proposées depuis salettre-cirrulairf^ de 1891, et à signer avec eux un accord qui serait garanti par les puissances que le traité de Paris de 1856 avait instituées ^jamnles de rinlt^t^Tité de l'empire ottoman, mais il n'avait aucune aflaire parlictilière h régler avec les Anglais.

2. Déclaration de M. Curzon à la chambre (les communes, 13 Tévrier

3. Celte expédition qui pour nous était k plus inléresnante quitta les hauts plateaux le 10 mars 1898, après l'échec de la «lissioii fionchamps. Deux Français, MM. Faivre et Potter et le colonel russe Artaraanofî l'accompagnaient. Le 22 juin, elle amva sur le Nil au conilueut du Sobat, après avoir non sans difliculte Iravei'î^é les marais sol idi liés par la saison sèche. Le colonel ArtamaiiofT planta lui-mtme sur les rives les drapeaux français et éthiojiiens que le Faidhvrba devait découvrir quinze jours plus tard. Mais l'nrmée abyssine^ minée par la fièvre, dépourvue d'approvisionnements et de bateaux, et cbassée pai^ l'inondation, ne put rester dans la plaine. H fallut remonter sur les hauts plateaux, sans attendre l'arrivée du capitaine Marchand dont on n'était séparé que par une centaine de kilomètres*

avaient pour objectif le lac Rodolphe. Malgré ces circonstances favorables, tous nos projets échouèrent misérablement, faute d'un peu de prévoyance et d'organisation.

Il est vrai que M. Lagarde à qui, en ces graves circonstances, le gouvernement avait confié la gestion de nos intérêts, se trouvait dans une situation délicate. Sa longue inaction, rindifférence que pendant douze ans il avait toujours affectée vis-à-vis de nos voisins d'Ethiopie, avaient fini, sinon par le rendre suspecta Addis-Abeba,du moins par annihiler son prestige et son influence. Déplus, un fâcheux incident avait achevé de lui faire perdre ce qui lui restait des bonnes grâces de Ménélik. On avait en effet pu lire son nom en maint passage du livre vert que les Italiens avaient en 1896 consacré aux affaires d'Abyssinie, ce qui suffisait à des esprits déjà prévenus, pour tirer contre lui des conclusions défavorables. En tout cas, il ne manqua pas à Addis-Abeba de gens malintentionnés pour exploiter les imprudences de notre représentant, et insinuer à l'empereur que si, pendant son long séjour à Djibouti, M. Lagarde avait marqué si peu d'empressement à son égard, c'est que toutes ses sympathies allaient à ses ennemis *.

Il n'en fallait pas davantage pour compromettre la

i . Le livre vert italien contient les documents suivants dont on peut apprécier toute la gravité : Legénéral Baraiieriau minUlre delà guerre, Massaoïiah, 10 décembre, n" 167 : « Lagarde m'écrit de Djibouti que Ménélik peut disposer de quatre-vingt-quinze mille fusils et est décidé, peut-être même excité à roffensive. » Cet avertissement était précieux pour le général italien qui ne croyait avoir en face de lui que trente mille bommes (Voir Livre vert, dépêches du général Baratieri, n" 142 et 90). — Le consul d'Italie à Aden au général Baratieri, 8 janvier 1896 : « ... J'avais bien l'intention déparier au consul de France du même fait ( départ de Marseille de deux navires chargés d'armes à destination de TAbyssinie), d'autant plus qu'il m'avait assuré qu'il ne passerait pas d'armes par Djibouti. Je crois que le meilleur parti à prendre serait de traiter directement avec le gouverneur de Djibouti, et je suis certain que le consul français d'Aden, qui est mon excellent ami, qui fut en Grèce avec Garibaldi, et conserve de la sympathie pour l'Italie, fera lui aussi tout son possible auprès du gouverneur de Djibouti pour nous satisfaire. »

situation de noire représentant, car, dans les pays neufs, les questions de personnes tiennent une place considérable, et tout dépend souvent du plus ou moins de confiance inspirée par le négociateur. En fait, le choix de notre ambassadeur fut si peu goûté à Addis-Abeba, que M. Mondon, notre représentant officieux auprès de Ménélik, crut devoir écrire par deux fois pour déconseiller son voyage. On prétend môme que M. Lagarde, prévoyant le mauvais accueil de l'empereur, et redoutant un échec, demanda l'ajournement de sa mission.

Il partit cependant après de longues hésitations qui firent perdre un temps précieux. A Djibouti, il donna Tordre au capitaine Clochette de le devancer immédiatement dans la capitale, puis il monta jusqu'à Harrar. Là, il signa le 27 janvier 1897, avec le rasMakonnen, muni des pleins pouvoirs de Ménélik, les deux conventions prévues. Puis, sur la nouvelle que la mission Bonvalot, organisée par le gouvernement, était déjà arrivée à Djibouti, il se décida à partir pour Addis-Abeba où il arriva le 6 mars, trois mois après avoir quitté la France et près de huit mois après avoir reçu ses premières instructions *.

A partir de ce moment, une impénétrable obscurité recouvre tous les actes de notre ambassadeur, ou du moins, car les faits ne sont que trop apparents, les mobiles de sa conduite. Peut-ôtre la vérité sera-t-elle un jour connue, lorsque seront produits les documents et les témoignages irrécusables. Pour nous, perdu au milieu du flot de récriminations provoquées par les événements^ nous nous bornerons à noter les faits et à en montrer les conséquences. Libre à chacun d'en tirer telles conclusions qu'il voudra.

M. Lagarde avait l'ordre « de prêter une aide efficace aux missions envoyées sur le Nil, et de consacrer principalement les fonds mis à sa disposition à l'exploration des régions du Sobat et de la rive gauche du Nil, ainsi qu'à

1. De Marseille à Addis-Abeba, la durée normale du voyage est de trente-cinq à quarante jours.

rétablissement de relations amicales avec les populations qui les habitent ^ ». En conséquence, il remit 35000 francs à M. de Bonchamps, et 400000 francs à M. Clochette, pour une expédition qui, selon les avis des personnes les plus compëtenles^ en aurait nécessité de 400000 a 500000. Par contre, les frais de sa propre ambassade à Addis-Abeba montèrent à 600000 francs, et on garda en réserve une somme de 335000 francs qui resta inutilisée K

Pour réussir dans leurs projets, MM. Clochette, Bonvatot et de Bonchamps devaient s'entendre entre eux, unir leurs ressources et combiner leurs mouvements ^. Ils en avaient reçu Tordre formel à leur départ de Paris. Le 7 avril, à son départ d'Addis-Abeba, M. Lagarde enjoignit àM.Bonvalot de revenir en France immédiatement: « Faites-vous congédier honorablement, lui dit-il, et ne restez pas plus de huit jours dans la capitale *. » M. Bonvalot partit en effet le 47 mai, abandonnant à M. de Bonchamps le commandement de l'expédition. Quant à M. Clochette, dès

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