Chambre des députés, 19 mars
3. Ce discours fut accueilli au sénat par un vote de défiance ; mai on se rappelle que le cabinet de M. Bourgeois refusa longtemps de s'incliner devant l'hostilité du sénat, et qu'il ne céda qu'un mois plus tard, à l'occasion du refus des crédits de Madagascar.
condamnations infligées par la justice égyptienne, et la satisfaction avec laquelle fut accueilli en France ce triomphe de notre thèse juridique, ulcérèrent Topinion anglaise, et furent pour elle autant de coups de fouet qui la poussèrent en avant. A partir de ce moment, on ne garda plus aucun ménagement à Londres, et des faits accomplis, on tira même argument pour proclamer que la Grande-Bretagne avait acquis de nouveaux droits en Egypte et sur le Nil. « Si nous avons à payer pour Dongola, dit le TimeSy il s'ensuit que c'est nous, et non pas TEgypte, qui avons des droits sur Dongola. » La presse tout entière adopta celte thèse, et le cabinet s'empressa de la ratifier en informant le gouvernement égyptien qu'il était prêt à faire les fonds de l'expédition. Bien plus, lorsque le chancelier de l'Echiquier, sir Michaël Hicks-Beach, demanda à la chambre des communes les crédits nécessaires, il expliqua avec humour que l'argent qu'on lui confierait ne serait pas perdu : « Le gouvernement égyptien n'ofl*re guère de garanties, dit-il, c'est vrai..., mais il y a ce fait : nous occupons l'Egypte (rires et applaudissements), et le fait que nous ayons été obligés de faire cette avance à notre corps défendant, et sans qu'il y ait eu de notre part aucune faute commise, est à mon sens de nature à prolonger celte occupation^. »
Quant à lord Salisbury, il prit occasion du banquet du lord-maire (novembre 1896) pour déclarer « qu'il ne voyait aucune raison pour abandonner un seul acre de la terre actuellement occupée par les troupes anglaises ».
Ces paroles du noble lord, rapprochées du langage qu'il tenait quelques mois auparavant au représentant de la France, lorsqu'il sollicitait son acquiescement à la marche sur Dongola et à la contribution pécuniaire de TEgypte, montrent l'erreur où tomba la France en montrant à cet instant une intransigeance doctrinale. 11 y eut certainement un moment fugitif où le cabinet de 8ainl-3ames fut disposé à entrer en arrangement, soit qu'il bésilàl devant
i. Chambre des communes, 6 février 1897^
Tinconnu, soit qu'il attachât une importance exceptionnelle au fait de paraître agir sur le Nil, non pas en son nom personnel, mais en qualité de représentant du khédive. Ce n'était pas certes pour économiser une misérable somme de 500 000 livres, que l'Angleterre avait imaginé Texpédient douteux, dont n'étaient sortis pour elle que déceptions et agaçants déboires; mais elle avait tout sacrifié au souci de se dissimuler derrière TEgypte ; elle avait cru sans doute que ses desseins seraient plus facilement dérobés à l'Europe, que sa marche en avant éveillerait moins de défiances, si le gouvernement khédivial l'aidait de ses deniers, attestant ainsi qu'il ne s'agissait que d'une simple opération de police égyptienne. Peut-être eût-il été sage, sinon de prêter les mains à ses désirs, du moins de nous faire payer notre complaisance. En tout cas, les faits ont prouvé que le seul résultat de notre opposition irréductible, rigoureusement légale, mais inopportune, fut de précipiter les événements et de rendre nos voisins intraitables.
On a dit à propos des choses d'Afrique, qu'il y avait eu de par le monde depuis une dizaine d'années, deux politiques : l'une femelle, celle de la France, qui se bornait à attendre les événements en toute passivité, l'autre mâle, celle de la Grande-Bretagne qui s'appliquait au contraire à les diriger, voire môme à les faire surgir à sa guise par son activité incessante *. L'époque où nous sommes arrivés (février et mars 1896) va nous donner une preuve de cette vérité.
Cette date fut en effet celle choisie par l'Angleterre pour commencer son mouvement vers le haut Nil : elle se mettait en route au moment prévu par elle, dans les con-
1. R. de Caix, Bulletin de V Afrique française^ janvier 1902.
ditions déterminées àTavance, et préparées de fort loin.
Pendant douze ans, elle avait eu la patience d'attendre la désagrégation inévitable de Tempire du madhi, se ménageant ainsi toutes les chances d'un succès militaire rapide et décisif, et lassant la surveillance de l'Europe, qui, peu à peu accoutumée aux faits accomplis, avait cessé de s'étonner de sa présence sur les bords du Nil. Seule, Ja France, trop vivement blessée dans ses intérêts de grande puissance africaine, n'avait jamais voulu désarmer. Avoc un art minutieux, l'Angleterre s'était appliquée à lameltie ht)rs d'état de nuire, soit en neutralisant à Test son alliée naturelle rAbysèinie, et en interposant les Italiens entre Djibouti et le Nil, soit en lui suscitant dans l'ouest les plus graves embarras. Puis le jour vint où ces barric^res faiblirent. D'un côté, Ménélik, bousculant les adversaires qu'on lui avait opposés, recouvra sa liberté d'action et, dégageant du même coup notre base d'opérations un instant compromise, parut disposé à faire cause commune avec nous; de l'autre, les défenses latérales édifiées grAce au concours des Belges furent enfoncées sous l'irrésistible poussée de notre expansion. Le temps pressait : l'Angleterre se décida au dernier effort.
L'examen des dates est ici d'une importance capitale. La bataille d'Adoua est du V^ mars, et les détails en parvinrent en Europe vers le S ou le 6. Or, c'est le 12 mars qu'une dépêche de Londres informa lord Cromer que ïvs.pédition de Dongola était décidée. Il faudrait bien dr^ la naïveté pour ne pas établir de corrélation entre ces deux faits, et douter encore que le triomphe de Ménélik ait éïé sans influence sur la décision du cabinet de Londres. Le désastre des armes italiennes couvrait d'ailleurs d'un pn^texle humanitaire l'intervention anglaise. Pouvait-on laisser des alliés malheureux à la merci d'une incursion derviche ? N'était-ce pas un devoir sacré de courir à leur aide et de protéger leur flanc meurtri contre les coups des mahdistes ? L'Angleterre abonda dans ce sens : persoiuie ne s'y trompa sans doute, mais il était dit que jusqu au dernier jour, dans leurs succès comme dans leurs revers, les
Italiens auraient servi gratuitement la cause de la Grande- Bretagne.
Le départ des Anglais détermina chez nous un réveil d'énergie. Du moment qu'ils s'ébranlaient, on pensa que nous devions suivre le mouvement sous peine de déchéance, et le 24 février 1896, M. Guieyesse, ministre des colonies du cabinet Bourgeois, donna au capitaine Marchand le commandement d'une mission, qui, à travers toute T Afrique centrale, devait aller porter le drapeau français jusqu'à Fachoda. Ainsi, après être restés immobiles pendant deux ans, nous nous décidions enfin à partir au signal donné par ceux-là mômes que nous avions à tâche de devancer. Jamais la faiblesse de la politique femelle n'apparut plus caractéristique qu'en cette occasion.
A dater de ce jour le dernier acte du drame était engagé : il devait durer trente mois.
Bien peu de personnes, pendant ces trente mois, se rendirent compte de l'orage qui s'amoncelait sur nos têtes, L'Afrique est si loin, et si bruyante est notre politique intérieure que les bruits arrivés d'outre-mer ne parviennent guère à fixer l'attention, mais lorsque après cinq ans écoulés on se reporte par la pensée à cette période de notre histoire coloniale, on se sent le cœur serré d'une véritable
angoisse.
De la part de la France ou de l'Angleterre aucun déh n'avait été lancé ; personne n'avait prononcé les paroles irréparables. Au contraire, à Paris comme à Londres, on avait affecté de garder le silence, et soigneusement évité toutes les allusions brûlantes. Mais des deux côtés, on se hâtait vers le même but. D'une part, c'est une armée de vingt à vingt-cinq mille soldats où l'élément égyptien domine, encadré par les plus solides troupes de la Grande- Bretagne. Tout un peuple a les yeux sur elle, l'accompagne de ses vœux, lui prodigue les encouragements : il se trouve même un poète pour chanter ses exploits, et comme un seul homme, l'Angleterre vibre aux accents enflammés de Kipling. Un chef fameux commande ces régiments d'élite, déjà illustré par de rudes campagnes et des hauts
faits éclatants. Rien n'a été négligé pour assurer le succès : on a versé l'argent à flots ; canons, matériel immense, bateaux à vapeur, tout a été largement fourni. Derrière lavant-garde, une nuée de travailleurs posent hâtivement les rails qui assurent les communications et permettent un ravitaillement journalier. A travers le désert, Tarmi^e s'avance pesamment mais sûrement, tandis que les bandes de Bédouins tourbillonnent à l'horizon. Comme un coin formidable, l'Angleterre pousse jusqu'au cœur de la barbarie son carré hérissé de baïonnettes.
Pendant ce temps, une faible colonne, partie de l'Àtlaiilique, serpente mystérieusement à travers les espaces immenses du centre africain. Ceux-là sont deux cents treize, dont vingt et un Français, conduits par neuf oriiciers : le capitaine Marchand, commandant; les capitaiiif-s Baratier, Germain et Mangin ; le lieutenant Largeau, le lieutenant de vaisseau Morin, l'enseigne Dyé, l'interprète Landeroin, le docteur Emily. Pendant deux ans, ils disparaissent aux yeux du monde : de leurs souffrances, de leurs efforts personne ne sait rien. Très rares, d'ailleurs, sont ceux qui s'en préoccupent. Eux, sans se décourager, parcourent 3 000 kilomètres à travers les pires obslacït^s que TAfrique réserve aux voyageurs : fleuves torrentueux coupés de rapides, forêts impénétrables où l'on doit se frayer une route à la hache; marécages pestilentiels oii les bateaux s'enlizent, où les hommes tombent sous la fièvre et meurent de faim. Ils avancent, traînant derrière eux leurs munitions et leurs vivres, hâlant leurs embarcations à force de bras. Enfin les voilà au terme de leurs travaux! Ils arrivent au but épuisés, mais là encore ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes : ils n'y trouvent ni secours, ni instructions, ni réconfort matériel ou moral d'aucune sorte. Alors ils font face au danger et attendent.
Pour la conquête du Nil, tel fut l'effort de l'Angleterre, tel fut celui de la France. Faut-il s'étonner du dénoue*ment?
Ceci d'ailleurs ne peut que rehausser encore le mérite du capitaine Marchand et de ses compagnons. Si nous
avions à raconter cette moderne épopée, on verrait que jamais Ténergiede Thomme mise à plus rude épreuve, ne remporta pareille victoire. Sans doute, ce n'était pas la première fois qu'un voyageur audacieux traversait l'Afrique de part en part. Mais ce qui restera l'éternel honneur denos officiers, c'est qu'à travers S 000 kilomètres de forêts et de marécages, ils aient pu conduire une force militaire munie de tous ses approvisionnements et de son matériel ; faire passer, des eaux atlantiques dans celles de laMéditerrannée, une flottille de vingt-trois embarcations ^, et qu'après deux années d'invraisemblables labeurs, ils aient à ce point gardé intacte la trempe physique et morale de leur troupe, qu'à son premier jour de repos, elle se trouva en mesure de soutenir une bataille rangée contre les bandes mahdistes et de leur infliger une sanglante défaite.
Ce tour de force n'avait jamais eu de précédent dans rhisloire coloniale d'aucun peuple, et nos rivaux euxmêmes lui ont rendu hommage -. En présence de tant d'héroïsme dépensé en pure perte, n'est-on pas tenté de dire que la partie était perdue d'avance, puisque d'aussi
1. Un vapeur, le Faidherbe ; sept chalands et quinze pirogues.
2. « Vous savez que nous avons toujours eu un culte spécial pour le caractère «t la virilité : et ce culte, nous Tobsen'ons non seulement pour les hommes de notre pays, mais aussi pour ceux des autres nations... Je vais vous donner l'exemple d'un homme qui s*est particulièrement distingué par sa virilité : c'est le commandant Marchand. C'est un Français, et il n'y a pas longtemps qu'il a accompli un voyage de trois années, pour traverser toute l'Afrique de 1 ouest à l'est. Il a accompli ce voyage au milieu de difficultés incroyables, avec un nombre infime de compagnons... et il a obtenu dans cette entreprise un succès qui attachera pour toujours une grande gloire à son nom. (Nombreux applaudissements.) Mais ce qui est mieux encore, c'est que quand il a eu terminé sa tâche, il s'est conduit avec une telle dignité, une telle modestie qu'il est l'un des hommes que l'Angleterre prend plaisir à honorer. L'an passé, son devoir Ta mis temporairement en conflit avec les intérêts de l'Angleterre. Mais je suis convaincu qu'en dépit de cet incident, si le commandant Marchand venait en Angleterre, il serait l'objet d'une réception qui ne serait surpassée que par celle qui l'a accueillie en France. » (Applaudissements prolongés. ) ( Discours de lord Roseberry à Epsom, juillet 1899. }
braves gens n'ont pu la gagner, et que c'était folie en 1896 de s'entêter à la poursuite d'un but chinu'iique ?
Eh bien non ! môme en mars 1896, on avait onoore le droit de tenter l'aventure. Certes, la situation «5lail bien compromise, et deux ans d'inaction avaient rendu le succès final très douteux. Néanmoins, les choses de ce monde sont soumises à trop de chances diverses pour que rhomme d'Etat n'ait pas le devoir de faire une certaine part à la fortune : « Après tout, il n'était pas écrit au livre des destins qu'aucun accident ne survîc^ndraiL dans la politique générale de l'Angleterre ; qu^ilo n'éprouverait pas quelque contrariété auTransvaal on ailleurs qui Tempôcherait de donner suite k ses projets. Hiif^lle entreprise serait jamais entamée si la seule éventualité d'une difficulté ou d'une contestation suffisait à la paralyser ^ ! »
Dans le cas présent, l'imprévu résulta ih l'extraordinaire lenteur de la marche des Anglais. Partis de Ouady Halfa en mars 1896, ils auraient dû quelques mois plus tard remporter une victoire décisive et, dès le début do la saison suivante, planter leur drapeau à Fachoda, ce (jui^ avant toute intervention de notre part, eût tranché contre nous la question du haut Nil. Or, bien loin de se liAter, le général Kitchener mit deux ans et demi pour atteindre Khartoum. Quels qu'aient été ses motifs, et aujourd'hui encore il est difficile de les pénétrer, la conséquence immédiate de cette politique de temporisation fut de rendre des chances au capitaine Marchand, et c'est ainsi que se trouva justifié après coup le départ tardif de sa mission.
Mais si la fortune nous offrait ces dernières chances, il fallait se hâter d'en profiter : pas une minute ne restait h perdre pour lancer nos hommes enr avant, bâter leur marche à n'importe quel prix, et préparer le terrain sur la frontière éthiopienne.
Prévenu le 24 février 1896, le capitaine Marchand débarqua le 23 juillet à Loango, où il trouva rassemblés son monde et son matériel. Là, il se heurta immédiatement a
i. Lebon, op. cit., p. 42.
422 CHAPITRE DIXIÈMK
une première difficulté : le pays était en pleine insurrection et le passage impossible. Pendant six mois, il fallut lutter pour rouvrir la route de Brazzaville, singulière imprévoyance de la part du gouvernement « qui, prétendant faire de la colonie côtière du Congo la base d'une gigantesque expansion, conformait si peu ses actes à ses rêves qu'il n'avait môme pas pu assurer le libre passage sur la grande voie de pénétration de Loango à Brazzaville* ». Ce n'est que le 13 janvier 1897 que les premiers transports quittèrent Brazzaville, mais telles furent la pénurie des moyens de transport et les diflicultés du parcours, qu'on employa huit mois à remonter le Congo et ses tributaires, depuis le Stanley-Pool jusqu'à Méré situé au point où le Bokou, affluent du M'Bomou, cesse d'être navigable, à 3 300 kilomètres de Brazzaville. En novembre 1897, la mission se trouva concentrée au poste des Rapides sur le Soueh, affluent du Bahr-el-Gazal, mais elle n'y arriva que pour être immobilisée par la baisse des eaux. La marche en avant ne put être reprise qu*en avril 1898, et ce n'est que le 10 juillet suivant que Marchand arriva à Fachoda. Ainsi, faute d'avoir pris en temps utile les mesures nécessaires pour assurer le transport rapide de la mission entre Loango et Brazzaville; faute d'avoir préparé des moyens de communication convenables sur le Congo et TOubangui, on avait perdu le bénéfice de la saison de 1897, ce qui équivalait à un retard d'une année.
A peine arrivé à Fachoda, Marchand interrogea anxieusement la rive droite : Français et Abyssins devaient y être en force. Ne lui avait-on pas dit avant son départ que Fachoda serait le point de concentration des missions venues de l'ouest et de l'est? Vainement explora-t-il l'horizon; la rive orientale resta silencieuse et vide. Le Faidherbe^ envoyé en reconnaissance jusqu'à l'embouchure du Sobat, rencontra quelques pavillons français et éthiopiens plantés dans les îles du Nil, mais il n'aperçut personne. Que s'était-il donc passé?