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France et Canada

Que ne devons-nous pas. nous Canadiens, nous spécialement d'origine normande, à la France, notre ancienne mère-patrie? Pour ne parler que des choses religieuses, n'est-ce pas de la France que nous tenons cet esprit évangélisateur qui anime nos missionnaires, nos religieuses, et inspire aux uns et aux autres la volonté et le courage de s'expatrier, de tout (Quitter ce qu'ils ont de plus cher au monde, pour aller étendre au loin le règne de Dieu dans les pays étrangers (2), et jusque chez les nations infidèles de la terre d'Afrique, où nous comptons déjà tant d'apôtres Canadiens (3)'?

(1) C'est le septième travail (jue nous publions sous ce titre général dans la Revue Catholiijue de Normandie. Voici ceux qui ont précédé Jean Bourdou. en 1892 ; Jean iVicolet, en 1893 ; Jean Le Sueur, en 1894 La Juridiction exercée par l'archevêque de Rouen au Canada, en 1895 Henri de Rernière.^. en 4896; Journal d'une expédition de D'Iberville en 1900.

(2) « 11 y a dans l'ancienne France de la générosité, une ardeur toute apostolique. Ces sentiments de générosité, cet élan chevaleresque, tout cet esprit apostolique a survécu chez nous. Des religieuses ont quitté mon diocèse pour venir en Angleterre, en France où les entraves apportées à la liberté de l'Eglise rendent les vocations plus rares. D'autres sont allées au Japon, en Chine. » (Paroles de S. E. lo C.ardinai Bégin, aux Missions-Etrangères: extrait deV Action Sociale de Québec, 26 juin 1914).

(3) « En Afrique, il y a. exactement, 34 Pères Blancs Canadiens et 47 Sœurs Blanches Canadiennes, dont onze sont encore novices. En tout, 81 des nôtres ! Ce n'est pas mal, comme vous voyez. En septembre prochain quatre jeunes gens partiront pour notre noviciat, qui est à Maison-Carrée, près d'Alger, et vers le même temps une douzaine de Postulantes s'embarqueront aussi pour se rendre au noviciat. « (Lettre du K. P. Forbes à l'auteur. Québec, 37, rue des Remparts, 25 mai 1914).

Mais qui aurait cru que nous aurions jamais occasion de rendre à la France, en fait d'aposlolat, «quelque cliose de ce qu'elle tit aulrelbis pour nous? Dieppe-Québec (J639), Québec-Dieppe (1912) : ce titre que nous mettons en tête de ce travail en indique tout de suite le sujet : un épisode de réciprocité de services entre Dieppe et Québec, entre le Canada et la France, épisode que nous avons proposé naguère à l'attention de nos confrères de la Société Royale, et qui. nous le croyons, ne peut manquer d'intéresser les lecteurs de la Revue Catholique de Normandie.

Tout le monde sait que l'Hôtel-Dieu de Qijébec, le plus ancien de nos hôpitaux, qui rendit autrefois tant de services à la colonie, et qui est encore une de nos principales institutions hospitalières, une de celles qui ont toujours su se tenir au courant de tous les progrès en médecine et en chirurgie, doit son origine à celui de Dieppe. Il fut fondé en 1637 par la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu : le contrat de fondation « fut passé le 16 aoiit en l'hôtel de la duchesse, à Saint Germain-des-Pi-és-lez- Paris (1). » Richelieu avait fondé dix ans auparavant, le 29 avril 16:27, la Compagnie des Cent-Associés, destinée à c;>loniser la Nouvelle-France : la duchesse d'Aiguillon, entraînée par la générosité de sa nature bienveillante, non moins que par les récits des missionnaires jésuites qui, dans leurs Relations (2), faisaient voir la nécessité d'un hôpiial à Québec pour le soulagement des misères corporelles tout à la fois des colons français et des sauvages, résolut de fonder cet hôpital ; et dès l'année suivante, 1638, ayant obtenu de la Compagnie des Cent-Associés. outre un terrain pour l'hôpital dans l'enclos de Québec, un fief de soixante arpents dans la banlieue, elle envoya des ouvriers pour commencer les défrichements et préparer un logement, ahn que ses hospitalières eussent un pied-à-terre en arrivant au Canada :

« Dieu m'ayant donné, écrivait-elle au P. Le Jeune, le désir

(1) Archives de l'Hôtel-Dieu de Québec.

(2) « Hélas 1 écrivait le P. Le Jeune en 1635, est-ce qu'on ne trouvera point quelque brave Dame, qui donne un passeport à ces amazones du grand Dieu, leur dotant une maison, pour louer et servir sa divine Majesté en ce nouveau monde? » {Relations des Jésuites. 1035, p. 2).

d'aider au salut des pauvres sauvages, après avoir lu la relation que vous en avez faite, il m'a semblé que ce que vous croyez qui puisse le plus servir à leur conversion, c'est l'établissement des religieuses hospitalières eu la Nouvelle-France : de sorte que j'ai résolu d'y envoyer cette année six ouvriers pour défricher les terres et faire quelque logement pour ces bonnes filles... »

Pour l'exécution de son pieux dessein, elle jeta les yeux sur les Religieuses Augustines de l'Hûtel-Dieu de Dieppe; et ces Religieuses, avec un courage vraiment héroïque, et l'agrément de leur évêque, Mgr de Rouen, se décidèrent à entreprendre cette tâche : ce qu'elles firent au printemps de 1639.

Bien héroïque, en effet, cette résolution: plus héroïque encore, peut-être, la persévérance incomparable avec laquelle elle fut menée à bonne fin. malgré des obstacles en apparence irisurmontables. Si l'on admire la vaillance et l'intrépidité de nos anciens missionnaires, qui vinrent ici, au prix de tant de sacrifices, de misères et de dangers de tontes sortes, établir le règne de Dieu (1), (|uelle idée extraordinaire ne doit-on pas avoir de ces femmes au cœur noble et généreux, qui ne reculèrent pas devant un voyage, devant uneentreprise, devant des travaux qui, dans les conditions où tout cela devait se faire à celte époque, nous semblent vraiment au-dessus des forces humaines?

Et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'il y eut parmi ces Religieuses de Dieppe une sainte émulation à qui irait se dévouer pour la mission du Canada. Il fallait pourtant se borner; et le choix des directrices tomba sur quatre d'entre elles, dont la plus âgée, Marie Guenet, n'avait pas trente ans. C'était la fille d'un riche banquier de Rouen, membi^ de la Compagnie des Cent- Associés. Elle fut la première supérieure de la petite communauté augustine de Québec.

On ne peut lire sans émotion la lettre que lui écrivait la

(1) « Quand je vois les sacriflces des premiers missionnaires, leur vie pénible, douloureuse, fatigante, alors qu'à travers les forêts ils couraient à la recherche des Indiens pour les convertir à Jésus-Christ., je me dis : c'étaient des âmes d'apôtres ; et quamf je compare ce que nous faisons maintenant avec notre vie molle, il me semble que nous ne sommes que des pygmées auprès d'eux. Il y en a pourtant encore de ces âmes d'apôtres, et je puis m'en convaincre, puisque je suis ici dans le Séminaire des martyrs. » (Paroles de S. E. le Cardinal Bégin, loco citalo.).

duchesse d'Aiguillon quelques jours avant son départ pour le Canada, et tout particulièrement les lignes suivantes, ajoutées en marge de cette lettre :

* Ma bonne mère, obligez- moi de prendre, soin de demander aux sauvages que vous assisterez à la mort, le salut de Monseigneur le Cardinal, celui de quelques personnes à qui j'ai de particulières obligations, et le mien, et que toutes vos religieuses me fassent la même charité (1). »

Le voyage de ces saintes hospitalières, qui dura trois mois (2), en comptant les quinze jours qu'il fallut passer au large dans la rade de Dieppe, à cause des tempêtes, les incidents et les péripéties de ce voyage, l'arrivée à Québec, les commencements si pénibles de l'Hôtel-Dieu, puis son établissement solide et durable, ses épreuves, ses travaux et ses œuvres : tout cela a été raconté admirablement par la première annaliste de cette institution, la Sœur Juchereau (3j ; tout cela fut repris ensuite et continué jusqu'à nos jours par notre très distingué écrivain canadien, l'abbé Casgnain. Son Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec est certainement l'un des meilleurs, le meilleur, peut-être, de ses ouvrages.

Les seize premières Religieuses de l'Hôtel-Dieu de Québec vir)rent de France, la plupart de Dieppe, quelques-unes cependant de la Bretagne (Vannes, Quimper, ïréguier).

La première religieuse Canadienne de l'institution, Françoise Gitîard, fit profession en IBoO; et à partir de cette date la France n'eut plus à envoyer de sujets à IHôtel-Dieu de Québec.

Françoise Gitfard, fille de Robert Gitfard. le premier seigneur de Beauport, prit en religion le nom de Saint-Ignace, qu'avait si noblement porté la première supérieure, Marie Guenet, qu'on peut bien appeler la véritable fondatrice de l'Hotel-Dieu de Québec, au point de vue spirituel, et qui lit tant de bien au Canada pendant les quelques années qu'elle y vécut : elle mourut, hélas! njoins de sept ans après son arrivée à Québec : elle n'était âgée que de trente-six ans!

(1) Relations des Jésuites, 1639, p. 40.

(2) Le d(''pai"t eut lieu le 4 mai, et elles n'arrivèrent à Québec que le premier août.

(H) Iliatoire de l'/Iôli'l-/Jieu de Québec. A Moutauban, chez Jérosme Leeier. 1751.

Le P. Le Jeune, toujours très sobre de compliments, écrivait cependant à son sujet à la supérieure de Dieppe :

« Cette bonne Mère est docile, franche et candide. Tant que vos Sœurs garderont cet esprit, elles ne manqueront point de secours. » Puis il ajoutait : « Les Français et les Sauvages aiment vos Sœurs. Les Sauvages les appellent les bonnes, les charitables, les libérales. Je prie Dieu qu'il continue sa bénédiction sur cette maison. »

Il ajoutait encore : « Tout est si changeant en cette vie, qu'on se doit défier de tout, et plus de nous-mêmes que de toute autre chose (1). »

Quelle sublime parole! quel admirable parfum de vertu! Faut-il s'étonner (juc sous la conduite de prêtres aussi foncièrement religieux que nos anciens missionnaires jésuites, les communautés naissantes de Québec aient produit tant de fruits merveilleux de charité, de bienfaisance, d'édilication de toutes sortes?

Ce que dit le P. Le Jeune de l'affection des Français et des Sauvages pour les Religieuses de fHùtel-Dieu de Québec nous rappelle un passage de Mgr Dupanloup ;

« La religion, dit-il, entre autres choses admirables qu'elle a créées sur la terre, a créé la Sœur. Quelque habit, quelque nom qu'elle porte, qu'elle fasse l'école du village ou qu'elle visite l'indigent des villes, ou qu'elle soigne le malade dans les liôpitaux, ou s'immole, hostie vivante, victime d'expiation dans l'holocauste de la prière et de la pénitence, c'est la Sœiu\ c'est toujours la Sœur ; et ce nom si doux, symbole de pureté et d'innocence, de sacrifice et de vertu, d'amour et de désintéressement, sera toujours, quoi qu'on fasse, cher et sacré au cœur des peuples (2). »

La première supérieure de l'Hôtel-Dieu de Québec n'était pas un écrivain, comme celle qui prit après elle le nom de Saint- Ignace, ou comme plus tard la Sœur Juchereau et la Sœur Duplessis. Elle avait trop à faire pour tenir journal ou entretenir une correspondance suivie. Nous ne connaissons d'elle qu'une lettre; et cette lettre est restée inédite jusqu'à ces derniers temps, qu'elle a été publiée par un érudit de Rouen, M. Cabinet. Elle nous donne une haute idée de la veitu de cette religieuse, que

(1) Cité par M. H. Cafiingt dans son intéressante brocfiure : Documents sur le Ca»rtr/a (1639-1660), p. 20.

(2) Cité par Emile Faguet dans son beau livre sur Mgr Dupanloup.

cet érudit ne craint pas d'appeler « une admirable femme », et qui, comme Marie de l'Incarnation (Ij, s'attacha à notre pays, pourtant si pauvre à cette époque, au point de l'appeler, dans cette lettre, « le vrai paradis des religieuses ». •

Outre cette lettre, nous savons par son propre témoignage que la Mère S;iint-lgnace écrivit sur son hôpital une Relation, qu'elle adressa à l'archevêque de Rouen. Qu'est devenue cette Relation? Existet-elle encore quelque part? Nous n'en savons rien. Ce qui est certain, c'est que l'archevé(|ue, mécontent de ce que les Jésuites n'avaient pas encore reconnu sa juridiction au Canada (2), et ne faisaient aucune mention de lui dans \euvs Relations, en exprima <|uelque part (3) son mécontentement. La supérieure de THôtel-Dieu de Dieppe en écrivit à celle de Québec ; et celle-ci de répondre :

« Je n'avais garde d'écrire une relation à Mgr l'archevêque. Vous savez que je n'ai point d'habitude pour cela; et de plus les occupations que nous avons pour la quantité de malades qu'il nous faut assister, l'inhrmité assez grande oii nous succombâmes toutes l'une après l'autre, à force de travail, les provisions (ju'il fallait recevoir et visiter, la maison que nous faisions accommoder à notre usage (4), tout cela ne nous donnait pas seulement le temps de penser si nous étions en Canada, et ce que nous y faisions, (^ette armée (1640), j'ai envoyé à Sa Grandeur un recueil de choses les plus particulières qui se soient passées en notre Hôpital. Je ne pense pas néanmoins (|ne cela le contente; car, à ce que je puis entendre, il désirerait la Relation de ce pays; mais elle n'est pas en ma disposition. »

Voilà qui peint bien le caractère de cette femme : sa sagesse et son bon sens étaient à la hauteur de sa vertu. Elle entendait bien ne s'occuper que des affaires de son couvent et de son hôpital, et

(i) La Vénérable fondatrice des Ursulines de Québec. Elle vint au Canada en même temps et dans le même vaisseau que les Augustines de l'Ilôlel-Dieu.

(2) Sur la juridiction de l'archevêque de Rouen au Canada, voir notre voliune Lti Mission du Canada avant Mgr dr Laval, p. 101, 102, 144, ainsi que nos articles publiés en 1895 dans \a. Revue Catholique de Normandie.

(3) Lettre à la duchesse d'Aiguillon. Rouen, 28 février 1640.

(4) La Maison des Cent-Associés, qui fut mise tout d'abord à la disposition des Hospitalières, grâce, sans doute, à l'influence de M. Guenet, père de la Sœiu" Saint-Ignace.

ne se croyaitnuUement chargée de conduire le pays, ou de raconter ce qui se passait en dehors du monastère.

Nous avons dit jfu'à partir de 16o0il ne vint plus à l'Hôtel-Dieu de Québec aucune religieuse de France. Mais celte belle institution reste toujours eu relation assidue de correspondance, de prières et d'amitié avec celle de Dieppe. La mère ne perd jamais de vue sa tille bien-aimée, elle s"intéresse à son sort, à ses œuvres, à ses progrès; la tille, également, demeure très attachée à sa mère, et ne perd pas de vue son berceau. Chaque année il y a une Circulaire qui part de la maisou-mère et va rendre compte à toutes les maisons de l'Ondre des principaux événements, heureux ou malheureux, qui se sont passés dans la grande famille religieuse Augustine. S'ils sont heureux, chacun s'en réjouit et en rend grâces au Seigneur : s'ils sont malheureux, on sympathise avec les affligés, on prie pour eux, on se montre même disposé à leur venir en aide dans la mesure du possible.

Hélas I qui ne connaît la situation triste et lamentable faite aux comnuinautés religieuses de France, en ces derniers temps, par le gouvernement de notre ancienne mère-patrie ? Les Hospitalières de Dieppe ont été trappées comme partout ailleurs, avec certains ménagements, cependant. Ladministration de leur hôpital leur a été enlevée, l'hôpital est laïcisé, et administré par des directeurs laïques, dont le maire de la ville est le président.

Les Religieuses hospitalières, toutefois, sont encore là, mais à litre d'employées, de salariées. Elles occupent leur monastère et conservent leur noviciat, mais se recrutent difficilement : tant les circonstances sont misérables, et l'avenir incertain ! Leur hôpital, autrelois si prospère, périclite. La supérieure, écrivant à celle de Québec le 20 décembre 1910 :

« Hélas ! disait-elle, nos œuvres françaises sont bien loin du développement des vôtres! La guerre religieuse les entrave, et s'oppose de toutes manières, surtout par l'éducation, au recrutement de sujets qui nous est nécessaire pour continuer nos saintes fonctions. C'est à ce sujet que je viens solliciter votre charité.

€ Actuellement, ajoutait-elle, nous ne sommes pas assez nombreuses pour lenir tous les services de la maison. Plusieurs, déjà, sont laïcisés; d'autres le seront, si nous n'y pouvons pourvoir.

Cependant telle n'est pas l'intention de la Commission administrative, qui me supplie de leur procurer des Religieuses, afin de ne pas continuer la laïcisation.

t J'ai frappé en vain à- bien des portes. Mos. chères maisonssœurs, de Bretagne ou de Normandie, ne peuvent nous aider, subissant la même crise que nous. Depuis un mois environ j'ai commencé ces démarches : c'est à vous, aujourd'hui, malgré réioignement et la ditierence respective de nos maisons, que je \iens m^adresser. Parmi vos nombreuses Postulantes et Novices (1), peut-être s'en trouverait-il qui, sur votre demande, consentiraient à s'expatrier pour sauver l'honneur etj'existence du cher Berceau de l'Ordre; ou, parmi vos Religieuses, quelques-unes accepteraient-elles d échanger leur vie, plus heureuse par les conditions libres dont vous jouissez, contre notre vie, certainement pénible, où l'abnégaiion et le sacrifice sont de chaque instant pour la Sœur hospitalière?

« J'espère que, si vous le pouvez, vous réaliserez ma demande, que je vous fais avec d'humbles et pressantes instances, confiant son succès à notre bon Sauveur, afin que sa charité vous inspire, que la générosité de son sublime sacrifice anime quelques âmes vaillantes à lui rendre amour pour amour par le don total d'elles- I mêmes et Tabandon^detout ce qu'ellesont de plus cher ici-bàs... »

l^es Hospitalières de Québec étaient bien dignes de la confiance avec laquelle on recourait à leyir bonne volonté, en leur présentant les choses avec tant de franchise, sans aucun fard, sans aucun allèchement trompeur; et nous ne pouvons douter que leur premier mouvement fut d'acquiescer sans délai à la demande de leurs Sœurs d'outre-mer et des'otîrir pour aller « sauver l'honneur et l'existence du Berceau de leur Ordre. » Mais il fallait, dans, une affaire d'une telle importance, consulter leur évèque; et le Prélat, dans sa grande sagesse, avait besoin d'examiner si la Communauté pouvait raisonnablement faire le sacrifice qu'on lui demandait. Elle venait précisément d'envoyer queh^ues-unes de ses religieuses au secours d'un autre hôpital, tenu, lui aussi, par

(1) Il y avait à Québec à cette date (1910) 85 professes de chœur, 24 professes converses, 4 novices de chœur, 1 novice converse. 6 postiilanies de chœur et 4 postulantes converses. (Le Cnuada fcch'sirixfif/np de 1910. p. 373).

des Sœurs Augiistines, à Waterloo, près de Liverpool, en Angleterre. N'allait-on pas, par l'envoi d'un autre renfort à l'Hôtel-Dieu de Dieppe, affaiblir d'une manière excessive celui de Québec et en* compromettre les œuvres? Ne nous étonnons donc pas de la réponse que la supérieure de Québec se vit obligée de faire, quelques semaines plus tard, à sa vénérée Sœur de Dieppe :

« Au lieu de vous annoncer aujourdhm', écrit-elle, la joyeuse nouvelle d'un renfort pour le soutien de vos œuvres, j'ai la douleur de vous déclarer que Sa Grandeur Mgr notre Archevêque (1), consulté dans une affaire de si grande importance, s'oppose absolument à ce que nous détachions de nouveaux sujets de notre maison, après avoir prêté les trois qui sont actuellement à Waterloo.

t Monseigneur suit de près notre hôpital. Il voit le travail épuisant que nops imposent les exigences actuelles de la chirurgie, de la médecine même, dans les cas de lièvres, si nombreux cette année. Il sait que souvent huit Religieuses, la nuit, veillent à la fois — et quelles veilles ! — un vrai surmenage ! Il sait que chez plusieurs la santé décline sensiblement, ei que, sans être précisément hors de combat, bien des jeunes sont obligées à des ménagenients qui nécessitent un plus grand nombre de religieuses dans leurs oftices, à ce point, que des préparantes au Brevet doivent actuellement interrompre leurs études pour aller secourir leurs

♦ Soeurs surchargées de travail. Sans cesse obligée de' tortiller les anciens otfices et d'en créer dé nouveaux, la supérieure, malgré le grand nombre de ses religieuses, est littéralement pauvre de sujets pour sutHre à la tâche quotidienne.

« Il a fallu, veuillez le croire, toutes ces raisons très graves pour empêcher Mgr Bégin de nous laisser voler au secours de

• notre cher Berceau religieux d'une Communauté à qui nous devons tout ce qu'est la nôtre, et dont la navrante situation nous a brisé le cœur. Sa Grandeur qui. Tété dernier, nous avait permis d'aller secourir nos Sœurs de Waterloo, nous a retiré plus tard cette autorisation, la prudence faisant taire en cela sa bonté naturelle... )>

(l)Mgr Louis-Nazaire Bégin, élevé par Sa Sainteté Pie X à la dignité de Cardinal de la sainte Eglise Romaine, dans le consistoire du 24 mai dernier. D'après Tanguaj {Dictionnaire généalogique, t. I, p. 37), son premier ancêtre au Canada venait « de Liénard, évèché de Lisieux o.

Et la bonne supérieure signait sa lettre : « Votre Sœur affligée, mais jileine de confiance »

Ces derniers mots en disaient plus que des volumes pour rassurer les Hospitalières de Dieppe, et leur donner l'espoir que rien n'était désespéré.

On avait allégué, pour donner à Dieppe une réponse dilatoire, la crainte de trop affaiblir l'Hôtel-Dieii de Québec en faisant partir quelcjues religieuses pour la France: et Ce motif nétait pas sans fondement : on avait lieu de craindre que deux départs successifs — Dieppe après Waterloo — ne fussent trop dommageables aux intérêts temporels de riiôpital de Québec. Mais sait-on quelle était, au fond, la grande, la principale préoccupation de Mgr l'arclievêqueet de nos Hospitalières dans toute cette affaire? On voulait s'assurer, avant d'envoyer à Dieppe des Sœurs de l'Hôtei-Dieu, si la chose ne se ferait pas au détriment de l'esprit religieux et traditionnel qui règne ici d'une manière si admirable : non pas que l'on eût le moindre doute sur l'esprit religieux de la Communauté elle-même de Dieppe; mais le fait de la laïcisation de l'hôpital et des rapportsquotidiens avec une administration laïque ne pouvaitil pas inspirer quelque crainte au sujet de nos religieuses, qui se verraient tout à coup dans une situation à laquelle elles étaient peu préparées. C'élail là surtout l'objet de la préoccupation des Hospitalières de Québec. On le voit bien par les paroles que leur adressait la supérieure dans une assemblée du Chapitre de la maison :

« Sachant, dit-elle, le désir manifesté par plusieurs d'entre nous d'aller payer au Berceau de notre Institut une faible partie de la dette de reconnaissance contractée ici par le dévouement de nos saintes fondatrires, j'ai prié Sa Grandeur Mgr l'archevêque de vouloir bien s'informer auprès du Supérieur ecclésiastique de nos Mères de Dieppe, pour savoir :

< 1° Si les règlements de leurs administrateurs leur permettent d'observer fidèlement notre Règle et nos Constitutions; 2° si nos Sœurs employées à l'hôpital y pourront accomplir journellement tous leurs exercices spirituels; 3° si dans le milieu où elles doivent exercer les fonctions d'hospitalité elles ne seront pas exposées à perdre leur esprit religieux. »

Mgr l'archevêque de Québec ayant écrit à ce sujet à M. Véniard, le digne supérieur des Hospitalières de Dieppe, en reçut la réponse suivante :

t En réponse à la lettre de Votre Grandeur en date du 28 février dernier, j'ai Thonneur de communiquer ci-inclus le Règlement des Religieuses de l'Hôtel-Dieu de Dieppe, avec les observations de la Révérende Mère supérieure.

t Je crois que ce Règlement est capable de lever les dernières hésitations des Sœurs de Québec, d'autant mieux que l'administration civile apporte en général, dans ses rapports avec les Sœurs, une grande bienveillance, et même une certaine déférence euveis la Supérieure...

« Veuillez donc, monseigneur, examiner la possibilité de nous envoyer trois ou quatre religieuses, ou à leur défaut trois ou quatre postulantes, qui consentiraient à passer leur vie religieuse aux Hospices de Dieppe.

« Nous vous serions reconnaissants de nous faire connaître quelle serait, dans vos intentions, la durée de leur séjour en France, car je n'ose vous demander un exode à perpétuité.

« Permettez-moi, en terminant, de faire appel à votre haute sagesse pour le choix des sujets, car elles auraient, ces chères tilles, à consentir des sacrifices pour s'accommoder à une vie moins facile (jue chez vous I »

Qui n'admirerait, dans ces négociations, la sagesse, la franchise et la sincérité qui président à tout?

Une (bis la réponse de M. Véniard arrivée à Québec, la décision de l'Archevêque et celle des Hospitalières ne se tirent guère attendre. L'assemblée capitulaire dont nous avons parlé eut lieu le li mars : il y fut résolu qu'on enverrait quatre sujets à Dieppe. La supérieure lit alors venir toutes les professes de chœur et leur dit : « Que toutes celles qui, spontanément, voudraient aller porter secours à nos Mères de Dieppe, me donnent leur nom par écrit, alin que le Chapitre puisse choisir quatre d'entre elles pour cette bonne œuvre de sacrifice et d'abnégation. »

Vingt religieuses, surcent-dix. se déclarèrent disposées à passer en France. Voici les noms et le lieu de naissance des quatre privilégiées qui furent choisies par le Chapitre : Claudia Mayrand, en religion Saint-Jean-de-Dieu, de Deschambault; Joséphine Turgeou, dite Sainte-Gertrude, de Saint-Isidore; Augustine Jobidou, dite Saint Marc, du Chàteau-Richer; Alice Doyle. en religion Saint- Henri, de Saint-Jacques de Leeds.

Le 30 avril 1912, jour anniversaire de la naissance de Mgr de

Laval, son seizième successeur sur le siège épiscopal de Québec, Mgr Bégin, donna à ces quatre religieuses la belle lettre d'obédience que nous allons citer, et qui semble comme un écho de celle que l'archevêque de Rouen, Mgr de Harlay, adressait autrefois de son château de Gaillon aux quatre fondatrices de l'Hôtel- Dieu de Québec (1) :

fj'ai pris connaissance, écrit-il à la supérieure Saint- Dominique (2), de la demande que vous ont faite nos bonnes Mères Augustines de l'IIôtel-Dieu de Dieppe. Les circonstances pénibles dans lesquelles elles se trouvent à cause du manque de sujets poursoutenir leur œuvre séculaire, les font recourir à leurs chères Sœurs de Québec pour en obtenir, au moins temporairement, quelques religieuses. Vous n'aVez pas oublié ce que votre maisonmère de Dieppe a lait pour votre Hôtel-Dieu, qu'elle fondait à Québec en 1639, et vous voulez lui donner un témoignage de votre affection, et de votre reconnaissance.

« Parmi les nombreuses religieuses qui aspirent à l'honneur de voler au secours de Dieppe, votre Chapitre en a choisi quatre qui, je n'en doute aucunement, s'acquitteront consciencieusement et avec succès de la tâche qui leur sera assignée... Elles ont déjà donné des preuves de leur dévouement et de leur savoir-faire. Je leur donne volontiers l'obédience requise, pour deux ans, avec liberté à elles de revenir plus tôt, soit de leur volonté, soit par une décision de la Communalité de Dieppe en cas de maladie ou pour autre cause.

'^ Il m'est agréable de voir la Nouvelle-France aller au secours de iancienne, que nous aimons toujours, malgré les misères et les rudes épreuves de l'heure présente.

« De tout cœur je bénis les chères missionnaires. Je leur souhaite du bonheur et du succès dans leurs labeurs. Je désire qu'elles soient un sujet de grande^édificatiou dans la famille religieuse de Dieppe. »

A son tour, la supérieure de IHôtel-Dieu donna à ses quatre religieuses une lettre d'obédience le 25 mai, jour même de leur embarquement :

« Nous faisons savoir à qui il appartiendra, dit-elle, que les

(1) La Mission du Canada avant Mgr de Laval, p. 74. ("2) Laurette Beaudry, native de Deschambaiilt. comme sa cousine, sœur Saint-Jean-de-Dieu.

susdites sœurs sont envoyées par nous en France pour aider dans leurs œuvres d'hospitalité nos Révérendes Mères de l'Hôtel-Dieu de Notre-Dame-Auxiliatrice, à Dieppe, et consé(iuemment nous leur donnons la présente lettre dobédience. »

Le voyage de Québec à Liverpool se Ut fort heureusement. Mous le savons par un journal très intéressant tenu à bord du vaisseau le Laurentic par la bonne Sœur Saint-Jean-de-Dieu. Nos voyageuses arrivèrent le2 juin à Liverpool, d'où elles allèrent rendre une courte visite à leurs bonnes Sœurs de Waterloo. Puis elles se hâtèrentde se mettre en route pour Dieppe, où elles arrivèrent le 8 juin et reçurent à THôtel-Dieu un accueil d'une indescriptible joie.

Un journal de l'endroit rendait compte de leur arrivée en termes elogieux et sympathiques :

« D'accord avec son évêque, disait-il, la Communauté des Sœurs de Saint-Augustin de Québec ayant reçu Tappel des Sœurs de Dieppe a voulu y répondre. Le Canada, lui sembla-t-il, ne pouvait faire autrement que de rendre à notre ville ce qu'elle lui avait prêté quand il naissait à peine à la civilisation, voilà près de trois siècles.

« Elle détacha de ses services médicaux, à notre profit, quatre Sœurs canadiennes de l'hôpital de Québec, instruites, pourvues de leurs brevets et diplômes. Celles ci viennent d'arriver au cloître de IHôpital de Dieppe en parfaite santé, après une heureuse traversée. Aujourd'hui elles sont prêtes à prendre avec dévouement leur pénible service. »

Les Sœurs de Dieppe ne tardèrent pas à apprécier le trésor qu'elles avaient reçu dans la personne de nos religieuses Canadiennes, qui, par leur savoir, leur habileté et leur expérience, font l'admiration de tous ceuxqui les voient à l'œuvre. Les administrateurs laïques de l'Hôpital en étaient ravis. Le maire de Dieppe, leur président, écrivant un jour à la supérieure de Québec :

« Au nom de la Commission administrative, disait-il, permettez-moi de vous transmettre l'expression de sa reconnaissance et de ses remerciements les plus sincères pour l'obligeance que vous avez eue de répondre favorablement à l'appel qui vous a été adressé par Mme la Supérieure des Religieuses Hospitalières de l'Hôpital de Dieppe, en lui envoyant des Religieuses de votre Communauté, qui rendent, eteontinueront de rendre longtemps encore, nous l'es-

pérons,les plus signalés services à notre établissement hospitalier. •

Quant à nos Religieuses canadiennes elles-mêmes, elles étaieni contentes de leur son et se montraient heureuses de pouvoir faire quelque chose pour leurs compagnes de France :'

« J'ai reçu une charmante lettre de vos Sœurs Québécoises de Dieppe, écrivait Mgr Bégin le 8 septembre 1912 à la supérieure de l'Hôtel-Dieu. Elles jouissent d'une bonne santé, sont traitées avec beaucoup de bienveillance et d'égards, se dévouent gaiement au soin des malades et sont heureuses. >

Une d'elles, cependant, Saint-Marc, tomba malade, et futobligée de revenir avant le temps au Canada.

Daus le voyage qu'il fit en Europe quelques mois plus tard, le digne archevêque de Québec ne manqua pas de rendre visite à ses diocésaines de Dieppe, et put constater par lui-même les grands services qu'elles rendaient, et l'estime qu'on leur portait. La supérieure de Dieppe écrivait à l'occasion de cette visite :

e Le 18 mars (1913), nousavions le privilège d'assister à l;i sainte messe célébrée par Sa Grandeur monseigneur Bégin. et d'y communier de sa main. Sa Grandeur, arrivée de Paris la veille, venait, avant de retourner à Québec, donner à ses chères Filles exilées un nouveau témoignage de son affection paternelle, en leur consacrant quelques heures. Il voulut bien accepter notre modeste hospitalité, et s'en trouver satisfait. Nous avons pu, dans son entretien familier, juger de sa bonté condescendante, non moins que de sa sympathie pour Dieppe »

De son côté, M. Véniard écrivant quelques mois plus lard à Mgr Bégin lui même :

f Nous avons conservé, disait-il, un souvenir particulièrement reconnaissant de votre si paternelle visite à Dieppe. » Puis il ajoutait : t Notre situation est toujours la même en notre maison hospitalière, Le recrutement est toujours très difficile: et nous serions heureux (jue vous nous laissiez encore nos trois Religieuses canadiennes pour tel délai qu'il vous plairait de ffxer. Elles ont été jusqu'ici de précieuses et dévouées auxiliaires, et elles nous rendraient encore bien service. Nous contions à votre bienveillance notre situation précaire, et je vous prie, monseigneur, d'agréer l'assurance de notre gratitude. »

Mgr Bégin ne put refuser d'accéder à un appel à la fois si touchant et si honorable pour le Canada :

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