France et Marie
Elle vivait dans sa solitude absolue entre les suprêmes recommandations du père et l'oubli du fds; entre un tombeau déjà ouvert et la crainte de l'avenir. Elle se croyait donc
sans piotecleur el morte avant de naître; plusieurs fois il lui avait passé follement par l'esprit F idée de se rendre à Paris, lorsqu'une espèce de messager arriva un soir à la porte de ce château , où elle était comme cachée, au milieu des landes et des chemins perdus. Il avait plu tout le matin. Marie, chaque jour plus distraite, était montée dans les combles du vieux castel ; et, soit désœuvrement du cœur, soit espérance à son insu de découvrir quelque objet nouveau à l'horizon, elle avait passé là, sans les compter, beaucoup d'heures mélancoliques. Il y a, du point élevé où elle avait pris place, quand sous l'abri du grenier rustique on est assis sur le foin, ou près des tas du blé déjà battu et amoncelé en grains, il y a un grand secret de rêverie à voir tomber la pluie. Le grisâtre réseau coupé de hachures inclinées voile à demi la montagne, les toits du lointain village et jusqu'à la pointe bleue du clocher e ruines. Si vers le soir le lemps s'élève, comme dit la bergère au
VOYAGE AL HAHARI>. 3
cliéret brun cl à la (|uenoiiille passée dans la ceinture de son tablier, les nuages voyagent vite; on revoit son paysage connu ; les taillis sont embrumés, la rivière est grosse, et chaque buisson courbé comme un vieillard , épanche son fardeau goutte à goutte dans les flaques d'eau épaisse et jaunie qui couvrent déjà le chemin.
Marie avait bien cru, là bas, vers la croix du Tilet, et près d'entrer sur le carroy de Logères , voir un homme qui , monté sur un haut cheval et les ailes de son feutre rabattues sur les épaules , semblait se diriger vers le manoir de Prugneronde ; mais elle se défiait de son désir à voir changer quelque chose dans son immobile destinée.
Elle descendit toutefois et entra dans la cuisine, unique lieu où se tiennent assidûm.ent tous les habitans du même domaine en cette province. La lampe était allumée, le feu du sarment se reflétait sur les landiers de fer poli , et tout le monde était occupé aux travaux de la veillée. Francy
faisait des paniers de jonc pour la laiterie; la Jeanne teillait du chanvre, et les enfans essayaient à rassembler pour le collier de leur petite sœur tous les gargailloax d'un églantier. Marie n'avait eu que le temps d'apercevoir, sans distinguer ses traits, un sous-officier, ou soldat, admis depuis le matin par billet de logement dans la ferme , que déjà les symptômes vrais de son autre apparition de voyageur s'étaient révélés. Un chien, qui rêvait dans les cendres, s'était levé à demi et se prit à hurler sous l'âtre. Sa voix fut d'abord grondeuse et incertaine, on le fit taire; mais le premier moment de ce silence laissa arriver le bruit lointain de ses confrères de la ferme voisine. Bientôt tous ceux de la maison recommencèrent. Ils répondaient en chœur, à voix éclatante; et le jardinier n'eut pas plutôt ouvert la moitié supérieure de cette porte qui, coupée horizontalement et revêtue de clous en losanges symétriques , ferme toutes les pièces basses de nos me-
VOY/VGE \U IIASAR-I).
lîiiries , que tous les malins s ëlancèrenl j>ar dessus; car la cloche fêlée, attachée près de la claire-voie de la cour , reten tissai t sous une main pesante et pressée. On ouvrit : un homme entra qui traînait derrière lui, jusqu'au seuil de la cuisine, son cheval par la bride, et relevait un long manteau, tout étoile de la boue argileuse de ce bon pays de Berry.
— C'est bien là, dit-il, le château dePrugneronde? J'ai une lettre pour les maîtres.
— Demoiselle! dit la métayère en tirant légèrement par sa robe M'^c ^Iq Chavigny qui rêvait : c'est pour vous,
Marie venait de tomber en effet en une sorte de préoccupation à la vue du voyageur. Elle l'avait vu autrefois , et ne savait où : c'était à la ferme de Warengeville, c'était le régisseur de M. Priai , et elle allait enfin le lui dire et l'appeler par son nom d'Etienne Boisvert, lorsqu'elle laissa tomber les yeux sur l'écrit qu'on lui présentait. Reconnaître l'écriture de Roger, s'enfuir
et recommander à la fois le messager, pour aller seule et bien loin ouvrir cette lettre , fut l'affaire d'un seul instant pour l'amoureuse jeune fille. Hëlas! depuis deux mois elle était sans renseignemens , même indirects, et aucun papier-nouvelle n'avait pénétré jusqu'à son asile si reculé.
« Je suis , écrivait Roger , dans une posi- « tion grave et périlleuse. Je ne sais ce que « Dieu a ordonné de mon sort ; mais il me « reste le temps de songer au vôtre , Made- <( moiselle, et je me hâte de vous donner '( les conseils qui peuvent le mieux s'ac- '< corder avec les événemens quels qu'ils '< soient. Il faut partir, il faut quitter la '( France. L'homme que vous adresse M.
« Priai, sur mes recommandations, est f( chargé de pourvoir à tous les besoins de '< ce voyage, et il vous conduira jusqu'à '( votre destination. Nous avons pensé qu'il f< convenait de vous rendre en Suisse im- '< médiatement. Il y a au fond du Valais, à ♦« peu de distance de la piuile ville de Brigg,
VOYAGK \l IIA5\KI).
« deux lanles de voire père, qui ont cher- « elle là , depuis quelques années , un abri « pour la tranquillité de leurs pratiques « religieuses. Rejoignez-les avec confiance : « elles seront instruites de votre arrivée, et « vous serez reçue de la part de sœur Saint- « Paul et de sœur Marthe comme une fille « chérie. Vous attendrez là, s'il vous plaît, « les événemens ultérieurs, et vous ne tar- « derez pointa recevoir d'autres nouvelles.. f( si c'est à moi surtout qu'il sera encore « permis de vous les donner.
« Marie ! priez pour ceux qui vous au- « raient aimée! »
Marie sonna brusquement.
— Faites monter, dit-elle, l'homme qui arrive.
Le nouveau venu ne fut pas facile à trouver d'abord ; car le jeune sous-offîcier qui a la première vue avait cru le reconnaître aussi, s'était approché de lui, et sous prétexte d'aller l'aider à panser son cheval, il l'avait mené, en traversant j)lusieurs cours,
au fond d'une écurie assez écartée. Ce militaire, si empressé de lui adresser des questions , n'était autre qu'une de nos anciennes connaissances : c'était Francisque. Francisque, en traversant militairement ce pays avec son détachement , avait entendu, parmi les noms de bourgeois chez qui les chasseurs devaient loger, prononcer le nom du comte de Lavarennes^ et il s'était empressé de changer son billet avec celui du camarade désigné pour aller loger à Prugneronde. Francisque avait reçu l'ordre de quitter Paris le 23 juin, l'avanl-veille de l'exécution de ces conjurés, dont il avait participé à former la garde ; et, ignorant que le vieux père eut succombé avant l'arrêt qui frappait le fils, il s'était fait un triste plaisir d'aller visiter le vieillard , dont il avait guidé les pas en France sous de meilleurs auspices. Il voulait lui offrir la sinistre consolation de dire qu'il avait vu le jeune homme près de son dernier jour, et qu'il était plein de résignation courageuse.