‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 2 sur 47 · VOYAGE VU HASARD · texte numérisé non relu

VOYAGE VU HASARD

Francisque avait ëlé i'orl étonné de trouver là Marie, mais plus surpris encore d'apprendre que nul habitant ne soupçonnait la destinée du jeune maître. Le soldat n'avait encore été ni remarqué ni rencontré même par la pupille, quand Boisvert arriva avec une lettre du condamné.

L'ancien guide refit très vite connaissance avec le fermier de Warengeville par le pompeux éloge du cidre qu'il avait bu chez lui, il y avait moins de six mois; et Boisvert, frappé de quelque déférence pour le parement déjà argenté que portait son compatriote, ne fit aucune difficulté de répondre à ses questions assez précipitées.

— Mais d'où venez- vous tout directement, compère?

— De Paris, dà!

— Vous étiez donc à Paris lorsque...

• — Frais arrivé , quand not' maître , au lieu de me renvoyer chez nous pour la foire de Guibray, m'a dépêché dans ce pays-ci. Ah! mon ami, quels chemins!

mais c'est plus mauvais que dans la vallée d'Auge !

— Et quel jour enfin êtes-vous parti de la grand' ville?

— Le jeudi 16 juin, répondit Boisvert; je m'en souviendrai toute ma vie.

— C'est ça, se répondit Francisque à luimême : M. Roger pouvait encore écrire. Et avant de partir, ajouta-t-il tout haut, aviezvous vu le jeune homme?

— Il n'était pas à la maison , à ce qu'il me parait. D'ailleurs, comme on dit, mon cher, aussitôt pris, aussitôt à cheval. Monsieur ne m'a pas même donné le temps d'acheter une pipe; il m'a mis le papier de tout à l'heure à la main , une bourse dans le porte -manteau, et vogue la galère! Et je ne suis pas , ici, au bout de la traversée, à ce qu'il m'a fait entendre î

En ce moment, la paille épandue avec profusion dans toute Técurie, afin de donner au cheval le choix de la litière, fut légèremenl froissée par un pas vif et brusque,

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et la lueur de la lanterne vacillante laissa distinguer le vètc^ment de Marie.

— Chut! dit Francisque en plaçant un doigt sur sa bouclie , comme s'il avait pu retenir ainsi les paroles d'un autre, ou détourner un sens inquiétant pour la jeune fille.

— Brave homme, qu'est-ce que M. Roger a ajouté, s'il vous plait, à sa lettre, en vous la remettant? dit Marie au fermier.

— M. Roger?

— Oui. A-t-il insisté sur la promptitude de notre départ?

— Je ne l'ai pas vu, M. Roger !

Francisque baissa les yeux.

— Cela est singulier, s'échappa à dire Torpheline, Sa lettre aussi est bien étrange ; elle manque de tout éclaircissement. N'importe, nous partirons demain au point, du jour; je venais vous le dire, et j'ai donné des ordres pour que rien ne vous manque

— Je n'aurai pas le temps, Mademoiselle,

d'avoir besoin de grand'chose, répondit avec mécontentement le fermier.

Boisvert était un de ces hommes qui, par leur probité à toute épreuve et même leur dévouement dans les occasions graves, méritent l'absolue confiance qu'ils inspirent souvent à leurs maîtres, mais qui font plus souvent encore payer cher leur vertu par un ton de mauvaise humeur habituel.

Arbre généreux , les fruits sont doux , l'écorce est rude.

— Vous savez donc le chemin, Mademoiselle? ajoula-t-il.

— Nullement. Mais d'ici à la ville on nous escortera; et une fois sur des routes praticables...

— Vous avez bien raison, reprit Boisvert, car celles des alentours ne le sont pas pour des chrétiens. Comment voyagerons-nous, s'il vous plait?

— Mais dans une chaise de poste à six places. Elle est là , elle n'a peut-être pas servi d(*puis long-temps; mais sa solidité

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n'csl pas équivoque. Vous la verrez sous la remise.

— Ça? dit Boisverl quand il eut pris connaissance du berlingot majestueux; mais il faut plus de trois chevaux seulement pour le dëmarer.

— On en prendra quatre, reprit doucement Marie, qui essayait à sourire, et eût bien voulu, grâce aux soins et aux embarras qu'allaient lui donner ces préparatifs, échapper à la pensée fixe et aux vagues frayeurs qui lui remplissaient Tame.

— Et ces prétendus chemins sont si étroits et épineux, insista le régisseur, qu'on a grand' peine à y faire passer un cheval sans lui crever les yeux , sans compter ceux du cavalier.

— Aussi ne pa^era-t-il qu'un cheval en largeur: on les attèlera à la file.

— Joli équipage, ma foi ! Est-ce que vous croyez que je sais mener ça, moi, une charrette ?

— J'ai eu le bonheur d'être déjà votre

«^.^uide, Mademoiselle, dil Francisque en s'avançant du côté que la lanterne blanchissait.

Et il affectait la démarche militaire et résolue, afin de cacher l'extrême timidité qui venait de s'emparer de lui. — Si c'était à Montluçon que vous alliez, par exemple...

— Précisément, interrompit le fermier.

— Je pourrais vous servir de conducteur,

de poslillon , de charretier, comme vous voudrez ; tout ça me connaît, moi. Le détachement se rend de son côté à cette résidence, et j'obtiendrai bien de notre capitaine...

— C'est ça, dit Boisvert : mon gars ne marchera pas à pattes; ça l'arrange assez!

La rencontre de Francisque étonna, mais charma surtout la pauvre Marie. La brusquerie de son premier écuyer la choquait un peu, bien qu'elle y démêlât déjà du zèle; mais Francisque l'avait tirée d'un premier péril en compagnie des siens, et sa présence lui rappelait Roger. Elle reprit donc une

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sécurité assez soudaine, et dit, avec un son de voix reconnaissant:

— Vous serez encore une fois noire boussole.

Elle se retira; et Francisque, au lieu d'aller dormir, se mit en marche pour le chef-lieu, afin de rapporter avant le jour le permis de son chef. Il se sentait heureux, Francisque ! Et quand il fut assez loin de la maison pour ne pas risquer de heurter, par le contraste d'un refrain joyeux, la disposition d'ame où était, du moins où devait être l'orpheline, il se prit à fredonner entre ses dents :

Un capitaine de vaisseau...

On partit le lendemain à la première lueur du jour.

C'est une chose dont les Parisiens n'ont aucune idée que l'embarras d'un voyage de province au hasard des routes de traverse et parmi quelques contrées de la France inindustrielle. Là, tout est obstacles, périls, impossibilités. Il faut gra-

vir d'inaccessibles côtes, descendre en des ravins cahoteux, passer des gués impralicables, lutter contre toute la nature et wSe battre avec son chemin. Tel sentier, frayé d'abord, aboutit à une lande sauvage ; le champ labouré qu'il a fallu prendre finit par un fossé. Tantôt les ornières qui vous enterraient si profondément s'effacent tout à coup, au bout de la foret c'est la fin du mond j; et tantôt, à l'inégalité des plans que chaque roue doit en même temps suivre, vous douteriez que jamais voiture faite de mains d'homme ait pu se tenir sur une telle pente et subir de si abruptes ressauts. Toute direction vous manque , aucun renseignement n'est à votre portée; car de ces habitans qui coupent les issues pour les profits d'une bouchure, d'une irrigation ; qui ouvrent une tranchée au milieu de la voie chrétienne, aucun n'est là pour orienter le voyageur et fixer ses irrésolutions. Seulement les dogues de la métairie éloignée surviennent sur vos traces avec l'ardeur de

mordre vos roues, les jambes de vos chevaux et vous-même, si vous n'en prenez souci. — Eh î bergère, le chemin dé tel hameau , s'il vous plaît? — Ah! Monsieur se gausse des pauvres gens : et il le sait bien mieux que nous autres ! Puis vous errez sur une brande où les pyramides élevées par les taupes, les touffes de genêts ou de taillis nouvellement coupées donnent à votre carrosse un mouvement de tangage à tout disloquer. Et la chaussée de l'étang qui suit vous mène a une fondrière où, enfoncés par dessus les moyeux, il faudra les quatre bœufs d'une charrue pour vous en arracher le jour suivant.

Ce n'était pas sans raison que nos aïeux faisaient leur testament quand ils avaient à se rendre de Lyon à Paris, à entrer dans le coche de Bourges , à affronter cette Bretagne, qui la dernière de nos provinces perdra Pinhospitalité de ses chemins. Plaignons le voyageur que l'ardeur du lucre a engagé en cette entreprise, s'il a intérêt de l'abréger; II. 2

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plaignonsdavaiilage celui qu'un plus noble amour précipite en une traversée si hasardeuse; mais supposez là un esprit flâneur et artiste, un pèlerin plus affamé de la course que du but de cette course même, il trouvera peut-être au fond de tous ces mécomptes en bien et en mal quelques compensations séductrices. Tant de hasards sont fertiles en émotions : c'est amusant comme le péril, comme Timprévu, comme Titiconnu. Vous ne voyez jamais devant vous à plus de cinquante toises de distance. Dites-moi si vous ne trouvez pas aussi bien souvent fastidieuse et longue une route monotonement royale, ruban poudreux qui se perd dans un horizon déjà épuisé pour les regards avant qu'il se soit rapproché de quelques milles, immobile serpent qui sans anneaux et sans couleurs est couché inertement entre ses deux marges de verdure symétrique? On dirait d'une monnaie sans exergue ou d'un esprit connu, banal. Mais quand Marie voyait

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s'engager clans un chemin creux et étroit l'équipage que conduisait Francisque, Francisque assis négligemment sur le cheval de devant dont il embrassait le collier couvert d'une toison bleue, un doux frissonnement d'incertitude parcourait les membres de la jeune fille; et jusqu'à ce que Phorizon laissât deviner où l'on allait, elle était livrée à une anxiété qui n'était pas sans charme. Ainsi, à l'entrée des passions, hésite et s'effarouche le cœur. Marie avait plaisir à franchir des ruisseaux ou mieux encore la longue étendue des eaux débordées. Sous les fers luisans jaillissaient des franges argentées ; et les roues laissaient deux sillons limoneux redevenus bientôt limpides. Là, elle aimait à respirer la fraîche senteur du cresson après le serpolet des hautes montagnes, et ce parfum pénétrant du noyer quand ses branches froissées avec effort par le carrosse avaient en passant éraillé la vieille impériale. Elle pouvait marcher long-temps, h l'aube et le soir, sans inconvénient ni fa-

ligue; admirer le long du Ibssé la grenouille qui nage comme une vive éméraude; cueillir la petite fleur épanouie sur le talus. Elle observait tout; tout Tintéressait un moment, jusqu'à la curiosité des autres et cette admiration qui s'éveillait à son passage au travers de quelque humble hameau : un de ces hameaux creusés dans les roches ou cachés sous des arbres fruitiers. La bourdonnent les abeilles ; les colons absens sont aux récoltes et n'ont laissé près des chaumes que quelques chèvres qui broutent la haie et deux ou trois enfans qui boivent du lait. Quel élonnement profond n'occasionait pas l'apparition d'un carrosse ! Tel citadin de la place des Victoires verrait, tout à coup, s'avancer de la rue Pagevin un navire à trois ponts avec des mats, des voiles, des huniers, des haubans, qui ne serait pas frappé d'une stupéfaction plus admirative. Le plus petit garçon s'émerveillait et s'effrayait à la fois. Le voyez-vous regardant surgir du chemin creux qu'il connaît der-

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ricre le four, une maison roulante précédée (le quatre chevaux à la file. Marie, avec un doux sourire, contemplait long- temps cette figure de marmot, qui, pétrifié, la bouche béante et quelques tartines de raisiné à la main, n'osait pas même se retourner pour suivre des yeux l'objet de sa joie et de sa terreu r.

Et les haltes de la journée! comme elles étaient remplies tour à tour de soins utiles et de capricieuses distractions! On étendait sur l'herbe les provisions savoureuses, le plus souvent tirées de la voiture et portées sous quelque arbre en face d'un tranquille vallon. Souvent on s'asseyait au pied de ruines dont le nom est aujourd'hui inconnu, de remparts sans histoire et sans souvenir. — A qui ce grand château ? — Ah î Madame, personne ne s'en dit maître. La jeune maîtresse partageait avec ses deux serviteurs la cène improvisée. Ensuite, le vieux restait à dormir ou à tarir tout seul quelques bouteilles commencées. Francis^

que veillait aux besoins des chevaux ; c'iest la sécurité, c'est la liberté du voyage; et Marie, qui leur portait aussi du pain, allait errer ensuite pour une heure dans les prés au bas de la colline. Elle visitait une habitation du village où quelque bonne femme tremblait la lièvre. Puis elle manquait rarement à entrer dans la rustique église , sanctuaire aux piliers moussus, au plafond de merrains blanchis à la chaud, à la bonne Sainte-Vierge couronnée d'épis mûrs. Là, outre un refuge contre l'ardeur du midi, elle obtenait le recueillemenl et elle retrouvait l'espérance. Quand elle avait respiré cette fraîcheur sainte, touché le bénitier en invoquant Notre-Dame de Bon-Secours, elle descendait encore vers un autre lieu : murs ébréchés, enceinte croulante, là s'élevaient au dessus des gazons quelques croix noires et des njauves fleuries. Elle piessentait déjà qu'il le faut envier, le laboureur qui n'ayant à voir que les mêmes objets et l'é- Iroit horizon de sa chère vallée, perpétue

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son enfiiiioe, moule à ce jardin el s endort de son dernier sommeil.

Quand venait le soir: — Quel village nous offrira la couchée? — Comment sera faite Tauberge qui va nous recueillir ? — IN'avez.vous pas vu le clocher à travers les brouillards? — Distinguez-vous quelque petite lumière? — Croyez-vous qu'il passera un sabotier, ou quelque marcelot revenant de la foire, pour nous indiquer une charrière à travers tous ces pâturages confus ?

Si la nuit venait à tomber, et que les voyageurs fussent encore loin du gîte, il leur fallait chercher un guide. Mais frappaientils à une chaumière ? on se gardait bien d'ouvrir tout d'abord. Marie était obligée d'élever la voix à travers la porte, pour dissiper la crainte des voleurs. S'ils séduisaient enfin quelque grand drôle, il ne partait qu'avec défiance et marchait devant pour éclairer les ornières avec sa lanterne. On eut dit l'équipage précédé d'un météore ^ Jean el son feu, le follet qui porte

cinq chandelles sur les cinq doigts de s» main gauche.

Un soir que bien seuls, après avoir descendu des coteaux si âpres et d'un sol tellement inégal que Francisque avait été obligé de se pendre aux guindages du carrosse pour lempêcher vingt fois de verser, Boisvert, qui marchait en avant, s'écria tout à coup avec douleur :

— Ma foi ! aussi vrai que les trépassés ouvrent la paupière à minuit, nous avons marché sur l'herbe qui égare. Il faut dételer ici et mettre les chevaux en liberté dans ces herbages; car nous sommes réservés à coucher à la belle étoile.

— Encore s'il y en avait, des étoiles, dit Marie; mais il fait bien noir!

— Que faire? poursuivit le régisseur normand.

Cette fois il était sans humeur, tant le chagrin tout bienveillant (ju'il avait de voir la pauvre deinoiselle exposée aux inconvénieiis de la nuit, Temportail sur les autres contrariétés.

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— «Combien donc, ai-je dit vingt fois, y a-l-il encore d'ici à Huriel? — Deux peliles lieues, mon brave bomme. » Et voilà six heures d'horloge que les chevaux marchent sans avoir rencontré que des châtaigneraies^ des bœufs qui nous regardent pai* dessus les buissons, et quelques belles compagnies de perdreaux, ma foi! Elles s'en viennent boire le long des boiles , avant d'aller se coucher dans le blé noir.

On s'arrangea pour reposer. La voiDire servit d'appartement à la jeune fdle. Un collier de cheval forma l'oreiller de Boisvert, et Francisque s'enveloppa de la couverture qui lui avait jusque là servi de porte-manteau. L'orpheline ne put toutefois fermer les yeux : elle écoutait l'harmonie de ce silence qui tombe du ciel sur les campagnes endormies. L'obscurité était presque complète ; seule au zénith, une ligne blanche faisait supposer la voie lactée; les phalènes bruissaient dans les feuilles ; le clapotlemcnt du ruisseau était quelque-

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fois apporté par la brise; et au dessus de la tête de Marie les peupliers causaient à voix basse.

Un cri d'orfraie la fit tressaillir; mais c'était le signal du lever de la lune. Le sinistre oiseau avait aperçu la lumière du sommet de son chêne creux, et il lançait contreelle, en fuyant, cette imprécation. Marie s'avança au bord de la voiture inclinée ; elle s'accouda sur la portière, comme eût fait une enfant curieuse sur le devant du balcon qui domine une fête; et là, elle se mit à s'enivrer du plus prestigieux des spectacles. Elle vit le feuillage des arbres prendre une teinte bleue ; sur les hautes herbes la rosée avait jeté un duvet, et les moindres buissons, éclairés vivement ou demijetés dans des ombres opaques, prenaient une attitude gigantesque. Le même oiseau revint à passer devant la lune, et ses ailes étendues l'éclipsèrent en découpant une noire silhouette. Celle fois Marie ne put retenir un gémissemenl.

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— Qu'avez -VOUS donc, Mademoiselle?

dit Francisque déjà debout et qui s'avançait, marchant entre les deux brancards.

— J'ai peur, dit la jeune fille. Avez-vous entendu cet accent de mauvaise augure ? On m'a appris à croire que ces oiseaux-là annonçaient la mort ou la présence de Pâme des morts.

Francisque soupira ; mais en esprit fort il leva les épaules , et prit un ton jovial assez affecté.

Voyez-vous, dit Marie, j'ai été si malheureuse depuis une année, M. Francisque!

Mon père que j'espérais trouver en France, mon tuteur expiré sous mes yeux, et la lettre de Roger; cet inexplicable exil oii l'on me mène... Ah! M. Francisque, qu'estce que le hibou venait m'annoncer?

— Eh! ce n'était peut-être pas un hibou, dit le conscrit superstitieux. Ce sera quelque épervier , un engoulevent réveillé sur ses petits, ou qui part de bonne heure pour aller leur chercher de la nourriture.

— Si Roger venait pourlant à mourir!

ajouta la pauvre orpheline, se parlant à elle-même aussi bien qu'à son guide.

— Avez-vous donc, dit Francisque, quelque raison de le supposer ? Hélas ! nous sommes tous à la veille de cette triste fin ; un soldat plus qu'un autre. Il faut du courage dans la vie de ce monde. Ma pauvre grand'mère m'a appris à lire dans un livre de fables^ où il y avait comme ça : « A tout événement le sage est préparé. »

— Vous n'êtes pas rassurant, M. Tardieu! reprit Marie avec une inflexion triste et grondeuse à la fois. Je suis bien sûre que Roger pense à moi comme je m'occupe de lui : uniquement. C'est mon protecteur et mon seul espoir; il viendra me rejoindre dans le Valais. Ce sont peut-être ces mau-dites affaires fl'émigrés qui l'ont empêché de m'écrire [)endant si long-temps, et qui le retiennent encore. Il aura sans doute éveillé des soupçons à Paris; il se condamne peut-ê trc lui-même à s'éloigner [>our quelque

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temps ; mais il va partir : il arrivera avant moi dans ce pays où se sont réfugiées mes tantes. Oh î oui , il me semble le voir ; et au moment que nous parlons, il fait de son côte les préparatifs du voyage, n'est-ce pas?

Francisque écoutait les détails de ces illusions d'un jour. Tantôt il avait le cœur navré, et tantôt il doutait lui-même de la vérité d'un événement qui n'avait pu, en somme, s'accomplir que vingt-quatre heures après son départ. Et puis , Marie quelquefois parlait de Favenir avec tant de sécurité ; elle donnait tant de relief à cette image de Roger, tant de vie à son souvenir, que le soldat hésitait à croire qu'il fût mort. Mais il revenait bientôt à penser î Hélas ! elle le voit partout : dans le nuage qui voyage, dans le bruit de la source qui coule, la lune, les fleurs... et il n'est sans doute que dans un seul lieu. Il ne dort, mutilé, que dans un seul lit de terre froide.

Au lever du jour, le premier objet qui frappa les regards attentifs de Boisvert ce

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fut le clocher d'Huriel. Les voyageurs n'en avaient pas couché à plus de dix portées de fusil.

— Ah! poison! s'écria, dans le langage du pays , le régisseur, qui se souvint que la dernière personne interrogée était une meunière qui avait dit; '< Je ne connais pas ça, Huriel. » Sacrée poison, tu feras bien de ne t'égarer jamais en Normandie!

Au delà d'Huriel, il ne restait plus qu'une demi-journée à faire , deux lieues à peine pour toucher aux murs enfin civilisés de Montluçon. Là, on devait se séparer de Francisque, renvoyer les chevaux à Prugneronde et prendre la poste pour gagner Lyon avec le plus de célérité possible. Mais Marie voulut que ses compagnons fussent au moins dédommagés de la nuit blanche qu'ils venaient de passer dans les champs ; et avant d'essayer à prendre elle-même quelques heures de repos dans Tunique auberge d'Huriel, elle donna des ordres pour qu'on préparât avec une sorte de luxe le dernier

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repas, où elle vouliiil Taire asseoir le dévoué conscrit. On eut des barlaTelles et des noiizillades , on alla emprunter des raiforts et des scorsonères dans le jardin du ctiré, et pêcher à la cave, en un vivier sain mais obscur, les poissons pris xJans la Marmande ou la Magieure, qui se conservent ainsi par une coutume toute spéciale dans ce petit coin du département de l'Allier,

Francisque était taciturne et rêveur. Du premier jour qu'il avait vu Marie, l'aspect de la jeune fille avait émerveille ses yeux et touche son cœur. Non pas qu'il éprouvât pour elle aucune émotion qui trouble l'esprit ou mène à de profanes pensées ; non pas qu'il fût atteint d'aucune folie explicable par son âge et propre à faire oublier le respect et les rangs; mais M"* de Chavigny l'avait charmé. Elle régnait sur lui par le seul son de sa voix : cette voix n'avaitelle pas intercédé en sa faveur auprès de Villeneuve? Marie lui avait sauvé la vie

peut-être; et il se sentait voué à elle comme à un culte imposé par la grâce. Elle était pour ses yeux une statue ; pour son cœur , un ange; il ne l'aimait pas, mais il l'adorait. Aussi, quelle avait été sa perplexité douloureuse à penser qu'il possédait lui seul le secret de son deuil caché , de son déplorable avenir! Plus d'une fois il avait résolu de l'éclairer. Il lui semblait sans pitié de la laisser traîner une erreur qu'il faudrait tôt ou tard reconnaître ; mais cette force de lui dessiller les yeux , ce rôle de porter l'affliction dans une ame si candide, il n'avait encore osé les saisir. Il craignait tant que la pensée d'un malheur éternel et son souvenir ne se joignissent pour toujours dans la pensée de Marie !

L'écuyer attentif avait donc vu, en entrant le premier dans la petite salle basse de l'auberge de la Croix-d'Or, une pancarte, moitié écriture et moitié portrait, le tout grossièrement et fraîchement enluminé. Par un inslinct de fraveur, il Tavait

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fait disparaître, avant que les yeux de Marie eussent pu s'arrêter sur la muraille; mais son action n'avait pas été si discrète toutefois , que la servante n'eût entendu crier le papier.

— Tiens! et pourquoi donc, mon vieux, déchirez-vous notre bon saintHervë, fit-elle, le patron de toute la forêt de Chamberat?

— Cal saint Hervé? et à quoi ça sert-il? J'en voulais plier mon tabac.

— Ça sert à détruire les taupes , donc ; faire lever la pâte, s'il vous plaît. Ah ! vous ne connaissez pas saint Hervé, vous ? Et de quel pays êtes-vous donc? Il est aveugle et mené par un loup; les abeilles le connaissent bien, lui : les nôtres ont déjà une pièce d'écarlate à leur ruche , parce que la maîtresse de la maison va se remarier.

Francisque n'avait-il pas , sous la préoccupation singulière d'une seule de ses craintes, imaginé, dans ce confus barbouillage, reconnaître de loin un portrait de condamné

politique, accompagné d'extraits du réqui- II. 3

sitoire dressé contre lui et ses complices? Il alla réparer sa faute chez le vitrier marchand d'images ; puis il revint à la cuisine ; et il était là assis assez nonchalamment , à l'envers sur une chaise dont le dos servait de pupitre à ses bras croisés, quand il entra un grave personnage. Francisque, que les mouches avaient décidé en ce moment à faire retraite, laissa prendre son action de s'être levé pour une politesse, et offrit son siège à M. le curé, qui le saluait. Le nouveau venu était en effet le curé de la paroisse ; et bien que sa présence là ne dût paraître que l'effet d'une obligeante politesse , puisqu'il rapportait lui-même à Madame l'aubergiste un journal où chacun d'eux était abonné pour un quart, la véritable cause de sa visite était la curiosité, péché véniel dont le saint homme était destiné à s'absoudre lui-même. Il avait appris, tout en aidant avec candeur à choisir lui-même qiielques pommes de fenouillet gris bien conservées dans son muriot, qu'il était

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arrivé une limonièie à la C^roix d'Or; que la voyageuse était une 1res jeune dame ; et il était bien aise de s'assurer, par ses yeux, que l'étrangère avait la figure chrétienne et les manières orthodoxes. Quand il vil qu'il n'aurait affaire qu'à Fun des gens, il déclina l'offre qui lui était faite de s'asseoir, et s'éloigna plein d'humilité onctueuse, laissant toutefois la gazette sur le bord du potager.

Francisque releva la feuille. Il se mit à la déplier, avec l'expression de cette suffisance qui voulait dire : « Moi , qui arrive de Paris , j'en sais bien davantage que toutes les gazettes ! » Et ce fut pis encore quand il eut jeté les yeux sur la date : elle était si ancienne, qu'il prit en pitié les naturels d'un pays où les événemens pénètrent si tard. Il dit même à la maîtresse de la maison :

— Madame, si la marée n'arrive pas chez vous un peu plus tôt que les nouvelles delà capitale, ne nous faites pas manger à diner

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de merlans au gratin , si ça vous est égal.

— Ma foi, ma loi! j'en serais bien empêchée, dit la joviale hôtesse ; il n'en a jamais paru, de merlans, qu'un seul dans le pays. Et tenez, c'est M. Gaudron que voilà; il rase mon futur, et vient vous offrir ses services.

Francisque, qui avait laissé tomber enfin un regard sur le journal, parce qu'il y avait entrevu la liste des complices de Georges et Pichegru, y chercha en vain le nom de Roger de Lavarennes. Il tourna la feuille, puis se leva comme éclate une bombe; et sans s'apercevoir qu'on lui parlait, sans rien entendre, sans rien voir, sans rien ménager, il renversa une table, fit cheoir sur le derrière une pauvre petite fille à cheval sur un épagneul,et s'élança comme un insensé vers la porte de la chambre qui renfermait Marie.

— Mademoiselle! Mademoiselle! Ouvrez moi !

— Oue voulez-vous? s'écria en sursaut

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Marie, qui avait trouvé un instant de sommeil.

— Ouvrez-moi , il n'est pas mort ! Oh ! que vous allez être heureuse, Mademoiselle!

— Qui mort ? demanda la jeune fdie avec effroi.

— Non, il ne l'est pas ! reprit vivement Francisque, agité par le délire. Nous l'avons tous cru. 11 a été sauvé !

• — Mais qui? répéta Marie, devenue cette fois pâle comme un linceul.

— Roger, M. Roger! M. de Lavarennes, le fils de votre tuteur, votre ami, votre mari peut-être ! Lisez par quel miracle il a échappé au supplice.

Marie prit, sans comprendre, mais tout en tremblant le vieux journal , et au bout d'une liste de condamnés qui avaient subi leur sentence le 25 juin 1805, sur la place de Grève h. Paris, elle lut un post-scriptum ainsi rédigé :

« L'inépuisable bonté de S. M. l'Impéra- « trice vient encore de se signaler par un

« acte éclatant et inattendu. Hier, elle a « obtenu de la clémence de son auguste « époux la grâce d'un condamné politique, « M. Roger de Lavarennes, impliqué dans « la conspiration des vingt-neuf brigands « vomis par l'Angleterre. L'aide-de-camp , « Général Valancourt , qui a été envoyé de « la Malmaison pour porter cette grâce, est « arrivé à temps : le coupable était déjà au « pied de l'échafaud. On assure que la « peine de ce jeune homme sera commuée « en un exil, à cent lieues de distance de la « capitale. »

Marie perdit connaissance.

D'abondantes larmes parvinrent seules à la soulager; mais revenue à elle et les yeux essuyés à peine, elle demanda à continuer sa route. Elle ne douta pas un instant que Roger n'eût choisi le lieu de cet exil près du canton suisse où il lui avait prescrit de se rendre, en un moment où il se croyait si près de succomber.

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