‹ France et Marie (volume 3)Chapitre 13 sur 31 · VM VILLAGE DB BBRRT · texte numérisé non relu

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Cependant, les passagers du sloop, que tant de périls attendaient encore, se séparèrent à une journée de marche de Paris. Ils formèrent deux troupes : l'une composée de MM. de Lavarennes et de Marie; l'autre, des compagnons de Georges. En-

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core celte dernière section se subdivisa de telle sorte que chacun ne pénétra qu'individuellement dans la grande cité. Paris est un gouffre qui, dans ses murailles de sept lieues de tour, offre plus de sécurité à qui se cache que l'étendue entière de l'Europe. C'est une ruche d'abeilles et de frelons mêlés, où quelques èlres survenus ne sauraient s'apercevoir; un océan où la goutte d'eau nouvelle ne suscite aucun mouvement.

Pour le comte de Lava rennes, personne n'avait même intérêt à le lemarquer. Sa présence pouvait bien n'être pas légalement permise; mais qui songeait à inquiéter ce fantôme? Les ressentimens politiques étaient calmés, si la loi restait menaçante encore. L'émigré pouvait désormais, au milieu de ses anciens et terribles adversaires, mourir inconnu. Personne, hélas! n'était même là pour se re'jouir de son retour. Il comprit que sa part de patrie n'était plus que dans l'air et les murs. Ses contemporains étaitMil lombes. Il no rcs! n"t ((lUMpiol-

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(jues monumens de sa connaissance. Son siècle avait fini; et, après douze ans, douze ans de cet âge qui descend d'un pas si rapide, si quelques hommes de son temps se présentaient à lui, il les méconnaissait. Vieilli à part, il n'avait reçu de son sort aucun avertissement indirect; il en était choqué et épouvanté dans les autres. Ses souvenirs, conservés en contradiction avec les années , représentaient des images immobiles. S'il croyait parfois, averti enfin par une terreur secrète, démêler un camarade de ses anciens plaisirs ; — « Ah ! pensait-il, qtie celui-là est changé 1 II doit avoir éprouvé bien des maladies et des peines ! Ne dirait-on pas un vieillard? »

Il voulut, loin de ce désert d'hommes et d'affections, aller s enfermer dans la retraite où il avait passé son jeune temps. Il voulut regagner son château, revoir sa garenne, entendre encore son ruisseau courir, et retrouver, le matin en ouvrant sa fenêtre, son pré en pente et ses vieux

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noyers. L'air est là plus salutaire , se dil-il ; les genéls en fleurs sentent bon , et je me reposerai sous le cabinet en treillage de la charmille. Rien ne m'aura trahi.

Il espérait ainsi , parce que son beaufrère avait acheté de la nation ce manoir, et s'était plu à tout conserver. Cependant il n'y pouvait reprendre ouvertement ni son titre ni son pouvoir. La famille des métayers où i! avait été jadis nourri était bien éteinte; et nulle indiscrétion n'était malheureusement h redouter de ce côté; mais il était prudent encore de changer de nom, car les tentatives imminentes et les soulevemens que méditaient quelques émigrés à cette époque, pouvaient, d'un jour à l'autre, compromettre les plus inoffensifs. Le comte de Lavarennes fut donc annoncé , dans cette campagne, comme un spéculateur de Paris, venant chercher là le repos, et exercer son expérience en agriculture. En un mot, M. Valentin fut installé comme fermier de sa terre. ÎVlarie suivit là son

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luteur. Il t'allail plus d'une année encore pour que les éludes achevées de Roger et la fin du deuil qui commençait à son insu pour la pauvre fille, permissent au vieillard de songer à réaliser certains projets.

Georges Cadoudal avait trouvé un asile qui fut long-temps impénétrable, au cœur du faubourg S'-Marceau , dans la petite rue du Puits-l'Hermite , au fond d'une cour plantée d'arbres, et embarrassée par les planches et les copeaux d'un menuisier.

C'était en face de la maison même du commissaire de police. C'est là que l'homme du peuple fit venir, pour recevoir ses instructions et ses ordres, tout ce qui se cachait de gentilshommes dans les riches hôtels , intéressés à profiter, sans péril , du sang que l'héroïque soldat voulait verser. Les marquis de Rivierre, les Bourmont, les Polignac , étaient bien petits devant le fils du meunier.

Roger habitait un monde à part. Indifférent à toute émulation des partis, à tout

souvenir du passé, son cœur était engourdi, même pour les affections de la famille. Une pensée était sa vie; une femme, toute la création.

Il y avait six mois qu'un soir, au Prytanée français, négligemment occupé à jouer à la balle-au-mur avec un de ses condisciples, il avait été dérangé de ce plaisir par une appellalion faite à haute voix pour réclamer son partenaire à la salle des parens.

— Au di;d)le soienl les importuns ! cria Roger.

Mais le tambour, qui régissait tous les mouvemens de l'école, se fit presque simultanément entendre ; il fallait prendre part à la leçon de mathématiques, et Roger, qui avait oublié l'heure, se calma un peu par cette double raison de contrariété.

11 avait toutefois suivi de l'œil son camarade , et ce ne fut pas sans étonnement qu'il le vil, avec la personne même qui l'avait fait demander, revenir et s'avancer dans la cour, à mesure (|ue celle cour de-

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venait silencieuse et déserte par la retraite des élèves. Roger, soit par curiosité, soit par l'impulsion d'une soif ardente, resta le dernier à rentrer, et s'approcha de la fontaine. Qui ne se souvient de ce bonheur d'enfant anime par le jeu , qui consiste à boire à longs traits l'eau jaillissante de la fontaine du collège! Le robinet de cuivre est ouvert : l'eau s'épanche dans la pierre creusée; mais la tète du cygne ou du serpent est percée aussi sur le front, et le pouce du buveur, placé en dessous, fait élancer un jet de cristal. La bouche entr'ouverte de l'enfant altéré reçoit toute la flèche liquide, sans qu'une goutte s'en détourne. Il faut voir la file des écoliers haletans, qu'on rappelle à la classe, s'établir militairement aux avenues de la fontaine; et là, sans coupe, sans passedroit, sans défiance aucune, épuiser la joie de celte orgie si pure et si fraîche.

Roger occupa long- temps le poste du dernier convive. Miùs son adresse ne (ut

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pas exemplaire comme de coulimie. II mouilla par distraction ses cheveux noirs; car, d'un regard oblique, il suivait la personne à qui parlait affectueusement son camarade.

Cette personne était une femme. Elle était vêtue de deuil. Certaine ressemblance de traits indiquait une sœur du jeune Eugène Mazûel. Roger s'étonna à cet aspect : aucune apparition ne lui avait encore paru aussi merveilleuse dans ses rêves. L'attitude de l'inconnue était pleine de calme et de candeur. Sa démarche était légère et fière. Elle était grande, elle était blonde; la couleur de ses vêtemens faisait ressortir h la fois la pureté de son teint et la dignité de toute sa grâce un peu nonchalante.

Roger vit qu'on le faisait remar(iuer.

La figure souriante d'Eugène indiquait visiblement qu'il le désignait comme son meilleur ami. La sœur le legarda avec bienveillance; mais, soitque l'éclair des beaux yeux eut troublé le grand enlant , soit qu'il eût

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deviné au mouvement des lèvres que la jeune femme s'étonnait de son âge déjà viril, il rougit. Etait-ce de plaisir? était-ce du regret de n'être, si tard encore, qu'un écolier? Il espéra du moins qu'Eugène dirait qu'il allait sortir, et entrer dans le monde avant un mois.

Quand il fallut dans la salle d'étude s'asseoir à côté de ses plus petits compagnons, Roger s'indigna contre lui-même. Le maître lui proposa un problème de géométrie qu'il savait parfaitement résoudre; mais il monta gauchement sur l'estrade du tableau, laissa tomber la craie, et se troubla dans le calcul. L'assemblée se prit à rire. Roger aurait volontiers battu tous les railleurs. Il n'osa pas regarder Eugène qui reprenait en ce moment sa place ; et lui , il emporta à la sienne de la honte et de la colère. Il lui semblait que l'inconnue était présente. Il se sentait perdu à ses veux et indigne de s'occuper d'elle avant d'avoir fait une action d'éclat.

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— Dis donc, Roger? lil Eugène â son camarade dès qu'ils se furent retrouvés seuls et disposés à reprendre leur partie interrompue, voudras-tu venir avec moi en vacances? Nous serons les maîtres d'un grand château.

— Où ? demanda le jeune Lavarennes comme déjà troublé de cette proposition.

— A quelques lieues de Paris, donc! Au bord de la Marne, à Ville vrard, près Montiermeil.

— Qui des tiens possède donc là une propriété?

— Ma sœur.

Roger hésita à ré[)ondre.

— Nous serons les maîtres, le dis-je, mon cher ; ma bonne sœur est veuve depuis un an. Son vieux mari était mon luteur, et il s'agit de m'émanciper au plus vite pour régler mes intérêts avec elle et notre frère 'Arthur. Viendras-tu avec moi?

— Je suis attendu en Normandie pour le mois d'octobre, dit Hoi;rr. D'ailleurs, mon

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cher, je n'oserais me présenter sans une autre invitation que la tienne. Tu es bien le meilleur étourdi que je connaisse, mais tu sais encore moins que moi les usages du monde. Ta sœur...

— Fera très bon accueil à l'ami de son frère. N'est-elle pas libre maintenant! Elle est bonne enfant, val et toute simple. Tu l'as entrevue hier. IN'est-ce pas qu'elle est jolie ?

• — C'était ta sœur? dit avec un grand air d'étonnement Roger qui n'en avait pas douté une minute.

— El de plus, Comtesse de Saint-Alverte, dit Eugène. Vingt-quatre ans, riche et sans postérité aucune. Pauvre défunt !

Roger, depuis ce jour, ne laissa passer aucune occasion de donner une marque de bienveillance et de dévouement au jeune Mazûel. Eugène était querelleur et taquin : il avait fréquemment dispute avec ses com-, pétiteurs; Roger devint son défenseur officieux en loule circonstance.

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Le jeune Lavarennes se souvint aussi, mais sans en faire part à Eugène, que sa propre famille était alliée à la maison de Saint-Alverte.

Au premier jour de sortie, les deux camarades se rendaient chez M. Priai, pour dîner, lorsqu'en traversant le jardin des Tuileries, Roger fut pris d'une lassitude singulière et d'une pâleur assez subite.

— Qu'as-tu donc?

— Rien; mais je m'assiérai volontiers ici, à l'écart.

— Que regai'des-tu vers la grande allée d'orangers?

— Rien; mais voilà une dame qui ressemblerait un peu à ta sœur, si je l'avais vue assez pour en juger.

— Mais c'est que c'est elle, en effet! cria Eugène. Il avait suivi l'indication du mouvement de tète de Roger plutôt que son regard furtifet déjà baissé. ^ — Viens donc, nous allons lui dire bonjour. Ça vaudra bien ton oncle Priai !

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Le lycéen se laissa tirer inutilement par le bras. Sa pâleur fut remplacée par la pourpre la plus vive, et il s'obslina à ne point quitter la place.

— Mais tu es ridicule, Roger !

— Mais tu l'es davantage en attirant les yeux sur nous. Laisse-moi donc, et va reconnaître au moins si tu ne t'abuses pas : je t'attendrai ici en lisant le journal.

A peine Eugène avait-il franchi la distance et fait tomber deux ou trois chaises pour s'approcher de Gabrielle, que Roger, qui le suivait des yeux, et dont le cœur battait comme celui de la pauvre hirondelle que vous avez tenue un moment dans vos mains, se leva et s'enfuit entre la double haie des promeneurs.

Les vacances commencèrent un peu avant l'époque où Roger devait être à Warengeville. Il demanda à son oncle de s'y rendre dès le premier jour; mais le bon M. Priai s'y opposa par amitié, voulant jouir de la présence de son neveu

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et lui donner le plaisir des spectacles , dont le jeune Lavarennes était si avide quelques mois encore auparavant. Roger l'en remercia en secret : il semblait prévoir et désirer quelque incident propre à le rapprocher de cette blanche comtesse de Saint-Alverte , qui lui inspirait le respect, l'enchantement, le trouble et la peur. Eugène vint un matin enlever son ami en phaéton , sans lui faire part des projets qu'il avait conçus pour la journée. Roger n'eut que le temps ou plutôt l'instinct de chausser des bottes brillantes, qui étaient une mode nouvelle, un luxe rare à cette époque, et de revêtir son plus bel uniforme.

On brûla le pavé du faubourg Saint- Antoine, puis la poussière de Vincennes, et laissant Nogent sur la droite, on dépassa le chétif village de Ncuilly-sur-Marne.

Roger n'osa demander où on allait, car il avait étudié depuis long-temps sur la carte des environs de Paris la position

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de Villévrard, et il en reconnaissait a chaque instant la route.

— Comment me recevra-l-on ? se disait à lui-même Roger sans répondre et sans peut-être prêter l'oreille à son conducteur babillard. Elle va voir ma timidité; elle comprendra la cause de ma gaucherie : si elle allait s'en moquer! Je vais l'offenser; pourquoi suis-je venu ici ?

Il semblait au timide jeune homme que le monde entier dût lire un secret sur son visage, et que dans sa poitrine ouverte on voyait battre son cœur.

Quand les deux camarades mirent pied à terre, ,1'un était rayonnant d'indilïerence et de plaisir; l'autre, chancelant d'appréhension et de bonheur. Eugène quitta le bras de Roger pour s'élancer d'abord dans les vieux fossés à sec de l'avant-cour, cueillir des hgues et les en\porter comme un écolier en maraudcj^ ^n acolyte restait en plein midi sur^^ce les pavé, au risque d'un délirant,bi(.

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soleil. Enfin, quand le frère de Galjrielle jugea à propos de remonter, il entraîna son ami au salon sans lui laisser reprendre haleine. Il n'y avait personne dans ce salon, éclairé d'un demi-jour; mais tout y respirait le bon goût et la grâce d'une femme. Des tleurs, des raquettes, des métiers à broder, des instrumens de musique , étaient çà et là, et les plus poétiques gravures de l'Angleterre occupaient la table ronde qui ornait le milieu du sanctuaire.

— Où diable sont-ils? se demanda tout haut Eugène; et il cria: Ma sœur'.Gabrielle! d'un accent de voix à faire bondir son ami de confusion et de malaise. Sur l'avis d'un valet de pied, accouru pour donner un renseignement, Eugène se précipita dans le parc, suivi lentement de son décontenancé camarade.

. La société assez nombreuse réunie alors Rogite ferme ornée de Villévrard, se tenait il avait heure accablante d'un jour d'été carte des'une pièce d'eau assez profonde ,

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oii la Iransparence du ruisseau qui Talimentait laissait voir, an dessous des cygnes, nager quelques poissons indigènes. Une voûte de tilleuls servait comme de parasol à ce petit lac, et les dames et les Merveilleux se reposaient sur la marge fleurie du bassin. Gabrielle , à demi penchée sur ce miroir, avait découvert à deux pouces de l'eau l'entrée resserrée et si parfiitement ronde d'un nid de martinpêcheur. Elle n'osait poseï* le pied au dessus même du toit de Poiseau creusé dans la terre, de peur d'être pour riial>ilant vert et bleu une espèce d'avalanehe terrible ou de l'engloutir sous le sable, à la manière des habitans de Pompeïa.

Ainsi avancée et gardant l'équilibre sur un seul de ses pieds charmans, Gabrielle laissait refléter sa tête blonde, garantie par une écharpe azurée. Ce fut Roger qui l'aperçut le premier : il s'arrêta ; mais en remarquant avec la joie de l'espérance les rianles couleurs de son nouvel habit.

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Mais tout à coup Gabrielle se sent étreinte par la taille : un bras étourdi la pousse et la retient par le même effort ; elle jette un cri suivi d'un rire. Personne n'avait encore distingué plus loin un gémissement pénible et l'accent comprimé de la colère , que déjà elle disait, les yeux fermés par deux folâtres mains :

— Il n'y a qu'un homme au monde, on plutôt un enfant, qui puisse se permettre une si dangereuse espièglerie. Mon frère , c'est toi ! Eugène, votre folie vous a fait reconnaître.

Roger approcha, courroucé, interdit et pâle. A cet aspect passionné, les femmes échangèrent enlre elles un regard , et Eugène profita de l'incohérence de toutes ces idées pour présenter son ami à sa sœur.

— M. de Lavarennes , dit la Comtesse avec la plus digne et la plus gracieuse politesse, soyez deux fois le bien venu. Vous êtes l'ami de mon frère , et nous ne sommes pas, je crois, lout-à-fait étrangers

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