A M. BERT
A vous, mon vieux camarade, si modeste et si habile écrivain. La foule ne vous connaît guère; et tout publiciste, homme de cœur et de talent, vous aime, à quelque parti que sa conscience appartienne. Cette foule, qui, dans nos feuilles de l'Opposition, profite journellement de vos lumières, vous n'avez voulu jusqu'ici arriver à elle que par la raison. Mes éloges vous répugneraient, entachés d'une ombre de charlatanisme. Vous donnez et ne demandez jamais. Soldat qui évitez les grades, combattant empressé au péril et si paresseux au butta, vous êtes, en épaulettes de laine, au premier rang du bataillon de la presse : Latour d'Auvergne resté grenadier.
Vous savez si l'auteur recueille avec confiance vos avis' quand vous prenez le loisir d'écouter des écrits futiles, et cependant il se serait gardé de vous consulter ici sur le projet de vous dédier son livre. Ne redoutez-vous pas jusqu'au plus humble hommage? Mais il était si sûr de l'innocence de ce roman, si loin de vouloir rendre votre respon-
h  M. BEKT
sabilité complice de quelque paradoxe anti-social et déjà passé de mode, qu'il a bravé, en prévenant votre consentement, cet inconvénient de la liberté d'écrire dont il a été récemment*victime. — Pour vous offrir ce témoignage bien éphémère d'une estime durable, l'auteur avait deux velléités pressantes : gratitude à exprimer, justification à produire. Gratitude : car Vos conseils et votre exemple ont déjà adouci pour lui mille amertumes de celte vie. Vous avez toujours montré, sur la déception des espérances publiques et des amitiés privées, une philosophie à toute épreuve, une indulgence inépuisable. C'est vous qui lui avez enseigné à remplacer quelquefois l'irritation par un sentiment plus calme, et l'indignation par la pitié. Vous, soit qu'il se plaignit des hommes ou du sort, vous l'avez réconforté. Ainsi, a la défection de tel de nos condisciples qui, pouvant rester citoyen, se fait homme de pouvoir; qui, libre d'habiter à côté de nous une mansarde laborieuse, trahit son talent dans je ne sais quel hôtel ée préfecture, vous n'opposez qu'un résigné sourire, et à la mobilité de telle Muse ramassant ses affections parmi les insulteurs de ses premiers soutiens, vous n'avez répondu que par un mouvement d'épaules philosophique. C'est Votre sévérité qui a souvent relevé Fauteur de l'abattement des éloges intéressés; car vous ne découragez personne à force d'admiration menteuse, vous ne tenez école de louanges, ni hôpital de vanités souffrantes, ni auberge d'immortalités. L'émulation s'anime avec vous, comme elle succombe ailleurs sous les dragées de Vert- Vert. Ni la famille, ni le collège ne nous avaient rendus frères. Un libre choix nous fait amis depuis l'âge de raison- Rien ne manque à la vitalité de ce lien, pas même la dissidence des opinions. Ainsi, vous êtes classique beaucoup,
À M. BEHT m
monarchique un peu; et, grâce à l'affinité des contrastes, je tiens par vous à ces deux tyrannies. Mais comme à la jeunesse, pour n'y plus revenir.
Les institutions que j'aurais joie à voir tomber ce soir, vous voulez, vous, que le temps les use. Vous pensez que, si quelqu'un renverse une borne, il vient quelqu'un qui la relève : tandis que, si chaque jour le frottement l'amoindrit et la dégrade, elle ne sera jamais remplacée. — Je vous envie cette patience.
Pour la justification dont j'ai parlé, la voici. Elle consiste à dire que l'occasion de pouvoir utilement servir le pays jette seule l'auteur dans les sentiers perdus de la littérature. Mais il s'amasse autour de nous tant de mauvais jours, qu'il faut bien se réfugier vers le passé pour échapper au présent, dans la fiction pour éviter la réalité. Permettez*nous de faire des romans en i83ô, ne fût-ce que pour détourner nos yeux de l'histoire.
Vallée aux Loups, 14 décembre 1835.