EXIL
C'est à Genève que Roger de Lavarennes conduisit 6abriellè : c'est là qu'il devait fixer sa nouvelle fortune. Il n'avait pas voulu toutefois aller demander la sanction civile loin de sa patrie, et confirmer d'augustes serments dans les mains d'un prêtre étranger. Assisté' d'Eugène et de trois amis, il avait obtenu du grand juge quelques heures de sursis à son départ. Il voulut, devant les hommes, recevoir la main de sa libératrice au pied de l'obscur autel le plus voisin de sa demeure ; et, au sortir de la mairie de la rue de Verneuil, ils se présentèrent à la petite église des Missions étrangères.
Pendant la cérémonie, l'image de mademoiselle de Chavigny avait éveillé le souvenir de Roger. Il avait cru la voir dans l'ombre reculée d'une chapelle, ou plutôt il avait été frappé de la fortuite ressemblance que le caprice d'un peintre avait établie là entre l'orpheline "et une figure de sainte Thérèse.
En quittant le lieu saint, les époux montèrent en calèche, et celle que nous n'appellerons plus madame de Saint- Alverte; mais bien toujours Gabrielle, ne vit pas sans surprise un officier dé gendarmerie en grand uniforme établi sur les coussins de devant de sa propre voiture. Le capitaine salua poliment, s'arrangea dans un angle de la meilleure grâce qu'il put et avec une discrétion toute militaire pour ne point gêner la jeune femme. Puis le postillon mit les chevaux au galop sous le feu d'artifice de sa mèche fortement trempée dans le vin d'Argenteuil.
On arriva en trente minutes au premier relais. Roger mit pied à terre et s'attendait bien que sa garde d'honneur
prendrait là congé. Il espérait être dispensé d'une plus longue escorte, uniquement faite sans doute pour s'assurer qu'il allait quitter Paris. Son espérance fut déçue. Le capitaine resta à son poste; et les chevaux changés, lorsque Roger eut repris sa place :
— Monsieur, lui dit-il, vous ne pouvez pas nous faire plus de plaisir, certainement; je $uis charmé de votre compagnie et plein de reconnaissance... Mais... allez-vous loin comme cela ?
Gabrielle parut embarrassée; le gendarme sourit malignement.
— Permis à vous, monsieur, dit-il, de me donner au diable. Il m'est ordonné de vous conduire au terme exact que la volonté de l'empereur a fixé pour votre tranquillité.. • respective. Ce n'est pas ma faute si je joue ici le rôle deCupidon. Je conçois que quand deux époux prennent la poste au sortir dç.la chapelle, c'est plutôt l'amour que la gendarmerie qu'ils s'attendent à rencontrer; mai? vous prenez à votre insu une assez piquante revanche de la contrariété que je vous donne. Imaginez-vous que je ne sais pas d'abord où vous m'emmenez; et ensuite j'ai tout autant de hâte à revenir sur mes pas que vous en pouvez avoir à vous éloigner. Savez-vous où j'en suis du mariage ? Un peu plus avancé que vous, peut-être, mais enrégimenté depuis hier au soir.
— Ah çà l mais c'est donc une mauvaise plaisanterie, quelque spéculation d'un de vos chefs ? dit Roger. Vous avoir choisi précisément pour une expédition si périlleuse! Faisons contre fortune bon cœur, monsieur; et prenons tous trois notre plaisir en patience.
En prononçant les mots « tous trois, » Roger avait regardé Gabrielle ; mais, soit distraction ou sentiment de la plus exacte retenue, Gabrielle ne trahit aucune sympathie perceptible. Roger prit sa main r.loin de la retirer, elle la lui abandonna avec un complaisant regard et un calme sourire; mais l'époux eût peut-être été blessé dans son impatience amoureuse, s'il avait pu lire au fond du cœur de sa
femme. Il y avait là résignation et contentement secret à voir reculer un instant auquel elle donnait peut-être le nom de sacrifice.
— Monsieur l'officier nous protégera contre les voleurs, dit-elle.
— Eh! que craignez-vous à côté de moi? reprit Roger dans la susceptibilité de son caractère.
— Vous...
Ce seul mot, répondu par Gabrielle en baissant les yeux et suivi d'un éclair d'embarras, suffit pour replacer le jeune homme dans la sécurité de son esprit, dans toute l'ivresse des espérances.
N'y avait-il pas déjà pour lui bien du bonheur à se sentir, au sortir du Temple et de la Conciergerie, emporter au milieu d'un air pur et à travers la France, tantôt sous les caresses du soleil, tantôt sous le regard des étoiles ? Mon Dieu ! que l'avenir est beau, la main dans la main qu'on aime, et quand le regard, promené sur toute une riche nature, revient mourir sur le regard où notre âme a trouvé sa sœur) La présence d'un tiers, dites-vous? Elle suffit à peine à, effacer cette rougeur qui monte au front et à détourner l'attraction des yeux. Otez donc à la tourterelle son collier noirt arrêtes le ramier dans son vol quand il regagne son nid!
Le capitaine faisait bon marché de son rôle; il rangeait le grand sabre, porté en guise d'arc et do carquois, qui embarrassait un peu tout le monde. Il s'enfonçait dans son angle, et là son sommeil, tantôt involontaire et tantôt complaisant, lui faisait office de bandeau.
Il parla davantage ie deuxième jour.
— Que dlriez-vous, monsieur, d'une histoire de gendarme, et de Tà-propos des contrastes, se prit-il à dire une après-dînée à Roger, si je vous racontais ce que j'ai vu au bagne, à propos d'amour contrarié ?
— Je me résignerais, A la guerre comme à la guerre, dit Roger; parlez, monsieur.
— c Deux condamnés étaient à la même chaîne : cet
usage est horrible. La nature accouple quelquefois les jumeaux, mais ils sont ordinairement de sexes divers. La, tout était répulsion dans l'alliance dont je parle, et elle se prolongeait même durant le sommeil t Si l'un d'eux parvenait à fermer la paupière, les mouvements de l'autre l'arrachaient à ses songes. Enfin, ils aimèrent la même femme; un d'eux fut préféré, et pour que cette femme approchât, elle et celui qu'elle favorisait imaginèrent d'endormir l'autre. La victime feignit d'y consentir, mais il fit plus, le misérable» il prit, par désespoir, une telle dosé d'opium, qu'il échappa à son affreuse jalousie* L'un était heureux, l'autre expirait... »
— Horreur! dit tout bas Roger.
— Voilà Lyon t s'écria Gabrieile, qui, par l'instinct de sa délicatesse, avait mis un moment la tête à la portière. Elle voyait se dessiner au loin les contours gracieux delà Saône, qui va chercher son rapide compagnon au delà des coteaux de Fourvières.
— Permettez, dit le gendarme à Roger; faites«moi IV mitié, monsieur, de me passer votre livre de poste, et souffre* que je vérifie les distances. De Paris à Moulins, trentesept; à Lyon, vingt-deux; total, cinquante-neuf. Or [cinquante-neuf postes font plus de cent lieues, je pense; et je pouvais donc ne pas venir tout à fait ici. Mais l'obligation d'un rapport au commandant de place... Madame, à cent lieues de Paris, vous êtes libre.
Il descendit, salua et disparut.
Délivré, grâce à Dieu, de oet étrange garçon de noces, Roger résolut de passer à Lyon vingt-quatre heures» Gabrieile y consentit, Us reprirent» le lendemain, la route de Genève, et Roger se disait : • Que pourra-t-il m'étre réservé désormais de plus doux sur la terre? » Il n'avait jamais été aimé. Il avait, l'impatient jeune homme, prêté au lieu le plus ingrat tout ce que le paradis du prophète enferme de poésie. Il y a des jours où le coeur est si riche! il a la puissance d'être' à la fois dieu, piètre et hostie. Le bonheur de Gabrielie n'était pas si emporté; mais n'avait-
m FRANCS ET MARIE
aussi embaumée pour lui qu'un seul mot, us soupir de Gabrielle.
Il prononçait bien à l'oreille de sa compagne qudquèsnns de eus noais qui voltigeât autour du lac; mate il n'était guère piua attentif qu'elle-même à Suivre ee corlége d'fttustruttofls que sa mémoire évoquait Sans la présence dM&e femme, que de virils fantômes il aurait vue se presser devant ses yeux. Du baut du temple de Saint-Pierre, c'eût été la grande ombre de Calvin; cette de Ludtow fiât sortie de s* tombe à Vévay; le royal Amédée eût quitté sa char* trente, et Voltaire son manoir féodal. Saussure eût apparu au front du mont Blanc; Neckcr, vers l'asile où se préparait en ee moment mente la gloire de sa fille. Enfin, deux étra plus vivants» plus immortels que tout ce qui a subi effectivement ta vi*, deux créations de poète, Julie d'Étanges et Saint-Preux, se lussent penchés au-devant de ans pas, du sommet des derniers rochers qui portent encore le nom de Meityenc
Le premier soin de. madame de Lavarennes, reposée quelques jours à l'auberge de la Balance, un asile euro* péennement connu, un gîte où depuis vingt ans se sont rencontrés plus de fois détrônés qu'à aucun carnaval de Venise, fet de chercher une maison entière et commode pouf y établir l'exilé et laisser là fuir le temps qu'il faudrait à la colère de Napoléon pour s'user. En dépit des exigences du beau monde et des représentations qui lui furent faites, la jeune femme renonça à habiter la vite haute, c'est-à-dire le faubourg Saint-Germain de la noblesse genevoise. Elle choisit eu bord mémo du lac une retraite silencieuse et écartée. Des jardins touffus défendaient rapproche de cette maison tout anglaise, et l'une des façades» bâtie à pie sur lu profondeur des eaux, ouvrait du côté d'JBviun et de la Savoie une vue pleine de majesté sombre et tranquille. Gabrteèèe adopta pour son appartement spécial les pièces qui bordaient l'humide paysage. Derrière son salon s'avançait, en retour, un petit paviflon de forme cuvée ; c'est là qu'elle se choisit un boudoir, dont tes fenêtres dominaient immédiatement
les eaux. Cet aspect, uniforme au premier coup d'aâl, était au contraire varié sans cesse par le mobile état du ciel et des vents. Tantôt la pensée errait sur l'abîme agité, tantôt elle reposait sur le miroir des étoiles; un jour, e'éteit la profonde sérénité du cristal; un jour, c'était l'orageux aspect de la mer, Dans cette solitude, on échappait à toutes les préoccupations comme à tous les regards : c'était là que s'arrêtaient les bruits du monde et que l'existence finissait Gabrielle s'accoutuma vite à Genève, La ville et la nouvelle habitante avaient quelque identique physionomie. Elle vivait fière et contente de la destinée de Roger; mais elle assistait à son bonheur plutôt qu'elle ne le partageait : elle y était intéressée comme on Test à une touchante histoire, à une de ces fictions où sympathise le spectateur. Mais si vous prêtez là une partie de votre âme, si l'on épouse les sentiments qu'on voit agir, si on s'en émeut parfois jusqu'aux larmes ; des entr 'actes, une distraction imprévue, avertissent q#e l'action se passe en dehors et qu'il y a plus de compassion généreuse que d'égoïsme à se lier ainsi. Du reste, son existence était sans vide comme sans regrets; elle n'imaginait dans la paix de sa conscience rien au-dessus de la réalité dont elle était circonscrite; aucune rêverie ne la troublait : elle accomplissait sa mission sans plus de distraction que d'enthousiasme. Gabrielle n'était pas de ces êtres trop généreusement doués, pour qui la matérielle action de vivre n'est qu'une première condition d'exister, et à qui il faut avant tout un vif mouvement intellectuel : plutôt la douleur que l'inertie, Respirer était pour elle comme une occupation de la pensée. Elfe donnait de la solennité à ce fait, même dégagé de toute impression morale, Ainsi, elle évitait volontiers les fatigues de l'esprit au profit des repos du corps. La contention des idées lui était à charge; la vivacité des autres la choquait; la chfiteur passionnée émit antipathique à son calme, comme à ses sens une odeur forte. Nonchalante et frileuse, elle estimait dans le sentiment d'amour dont elle était comme enveloppée à son insu, les petits soins, les attentions minutieuses : un tapis glissé devant son
siège, une place choisie sous l'ombrage ou bien à l'abri d'un rideau, de manière qu'un seul rayon du soleil tombât juste sur ses petits pieds.
Pour un caractère si loin de manquer de grandeur, elle mesurait quelquefois l'affection sur de bien vétilleux bienêtre et même un peu sur la domesticité des prévenances : lui céder, par exemple, à la promenade le meilleur sentier, certain angle au foyer, les coussins moelleux et les fruits choisis. A cet égard, tomber dans l'inadvertance s'appelait être indifférent. « Tel homme, disait-elle quelquefois en souriant, nous volera ces délicatesses de chaque jour, de chaque heure de la vie, qui pourrait se jeter pour nous dans un grave danger; mais, en général, nous autres nous sommes plus assidûment bonnes : ces messieurs n'ont que le dévouement dont l'occasion ne se présentera peut-être jamais. »
Ce n'est pas que madame de Lavarennes fût une de ces idoles qui se font un mérite de leur impuissance; elle était faible, et se sentait honteuse et humiliée de l'être. Elle eût voulu dérober à tous les yeux un défaut que tant d'autres jetaient comme une grâce; mais elle déplorait le moindre accident qui la privait d'un protecteur. Si dans la difficulté de franchir un passage elle tendait la main sans rencontrer une autre main attentive, elle eût volontiers parlé d'abandon.
C'est dans cette foule d'imperceptibles vertus qu'elle cherchait les preuves de la bonté inaltérable; elle estimait plus que les valeurs réelles de Faffection cette petite monnaie qui se dépense à toute minute et pour les usages ordinaires. Elle tenait aux menues pratiques de l'amitié, comme les dévotes à celles de leur culte. Du reste, assidue ellemême à prodiguer ces témoignages, animée d'un zèle infatigable, elle donnait à l'amour tout ce qu'elle en comprenait. Exiger d'une si douce compagne, plus d'émotion et de flamme, c'eût été demander à la fauvette un vol hardi, plus de profondeur à la claire fontaine. Il y a des femmes à qui la double faculté de souffrir et d'être heureuses violem-
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ment n'a pas été permise. Faites pour l'amitié, un autre don leur a été dénié, comme à quelques fleurs un parfum énergique. Ces âmes-là* auront traversé notre vie dans une virginale cécité; une part de l'existence leur demeurera close; et quand elles rentreront au sein de la création, faudra-t-il les plaindre d'en avoir ignoré lès plus périlleux mystères?
A peine les premiers soins de l'établissement avaient-ils garanti à madame de Lavarennes ses douces et confortables habitudes, autant du moins qu'elle les pouvait retrouver en province, que Roger pensa avec ardeur à l'orpheline dont il était devenu le seul appui.
— Quel bonheur! disait-il à sa femme : Marie va retrouver en vous un guide dont l'âge n'effarouchera pas le sien ; vous serez son mentor et sa sœur. Vous possédez je ne sais quoi de sage, de protecteur, de maternel, qui s'étend quelquefois jusqu'à moi-même, ajoutait-il en la pressant doucement sur son cœur; et j'admire comment une personne frêle et craintive comme vous l'êtes, en dépit des riches attributs de la beauté, a cette supériorité de raison qui prévoit et qui domine. Marie sera donc l'élève dont vous allez diriger l'avenir. Oh ! quelle réunion fraternelle nous allons composer tous trois 1 Voulez- vous la surprendre? aller l'enlever avec moi au fond de son Valais, cette pauvre fille de l'ami de mon père, sa pupille jadis et maintenant la mienne, la nôtre? Ce sera notre enfant d'adoption, n'est-ce pas? Elle ignore ce qui s'est passé dans la destinée de ses amis depuis quatre mois. . . elle ignore qu'elle a une providence de plus. Combien elle va remercier Dieu de mon bonheur! Elle ne se connaissait plus dans le monde qu'un ami sans famille, un étourdi de tuteur sans consistance, la voilà riche d'une famille nouvelle et dotée d'un cœur formé tout exprès pour le sien.
— Et, demanda Gabrielle en souriant, votre pupille estelle jolie?
— Je n'en sais en vérité rien, dit Roger naïvement. Qu'attendre du jugement d'un homme si ardemment épris
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ailleurs? Je soupçonne que oui... Toutefois ceci est de ta cu- ' riosité pure : vous ne m'aimez pas assez pour être jalouse.
— Ingrat* dit Gabrielle.
Et cependant Gabrielle refusa le voyage. Celui de Paris, encore récent, la fatigue et les émotions d'âme avaient altéré un peu sa santé. On différa de six semaines; puis des spasmes, des indispositions renaissantes reculèrent encore Cfr projet; enfin il fallut que Roger songeât à l'accomplir tout seul.
— t La Dent de Jamant commence à se couvrir de neige, > disait un soir madame de Lavarennes; partez; j'ai appris, en relisant ici la Nouvelle Héloîse, que c'est là un signe infaillible de l'approche de l'hiver dans le Valais. Quelle impression plus intime et plus vive ne produit pas un chefd'œuvre, relu au lieu même que sa fiction consacre ou que l'auteur a habité? On veut confronter le peintre et le modèle. Je trouvais, hier même, et dans cette lettre où Julie enjoint à son ami de hâter ses pas, un mélange d'amour de la nature et de sollicitude qui forme comme une tendresse locale et semble le comble de l'intérêt. On comprend que Julie est bonne et que sa patrie est belle. On sent à ce dé- . tail quelque chose de prévoyant, et, comme vous disiez tout à l'heure... de maternel.
En prononçant timidement ce mot, la nouvelle épouse avait rougi. Elle hésita : on eût dit qu'elle craignait de faire je ne sais quel aveu à un mari plus jeune qu'elle. Il passa par l'esprit de Roger quelques fugitives et présomptueuses espérances. Il étendit autour de la taille gracieuse un bras protecteur et tremblant. Son regard alla plonger jusqu'au fond des yeux noirs, pour y chercher les profondeurs de l'âme; mais les paupières s'abaissèrent, un front pur se plaça doucement sur ses lèvres, et il entendit répéter de la voix la plus suave et la plus résignée : — « La Dent de Jamant commence à se couvrir de neige; » allez, ramenez-moi promptement une sœur.
— Et n'attendez-vous pas aussi votre grand frère Arthur, qui daigne enfin remettre le pied sur notre pauvre Europe?
— Incessamment.
Si dans les premiers jours de son arrivée h Genève la jeune femme .avait été privée ou du moins étonnée de l'absence de Paris; si son hixe accoutumé et quelques hommages perdus lui manquaient, elle avait évité de s'en plaindre ou par générosité ou par indolence.
Roger partit seul et à ehevai. H voulait cette fois retracer les idées qui naîtraient sur sa route; mais s'il ne fut plus distrait par l'ivresse de la possession ni par les langueurs d'une vie qui n'effleurait pas la terre, «ne autre idée? l'aewbtait de son poids : n'était le souvenir de l'interminable procession des voyageurs qui avant lut avaient foulé ce passage et profané d'une admiration servile toutes les pierres, toutes tes ruines, tous les aspects de ce beau pays. Il eut un cauohemar d'explorateurs et de touristes. Il frémissait à penser qu'il ne pourrait toucher du regard aucun objet qui n'eût été défloré par une curiosité d'oisif» pollué par d'immanquables enthousiasmes. Il y a pour la nature une pudeur, et pour ses amants une jalousie. Qui ne s'est senti découragé d'admirer, devant l'objet des banales extases? Ces étrangers que nous avons rencontrés au sommet du Righi, devant le Panthéon d' Agrippa, aux galeries de Dresde, au pied du Vésuve; ces amateurs attendant pour s'émouvoir le commandement du cicérone» se faisant placer au point de l'optique et ne partant pour jouir qu'au mot : c C'est là ! » comme agit le soldat au. mot ; « Feu I » ne les avez-vous pas étudiés comme l'incompréhensible, et nV vez~vous pas trouvé l'omet de l'admiration moins étonnant que les admirateurs? Roger, au lieu devoir à rencont^r devant ses pas Ferne^, Versoy, Coppet, Lausanne et les tours de Chillon si célèbres, sursit voulu dans ce pays avoir devancé toute civilisation. Le moindre clocher ne pouvait done lui apparaître sans avoir été décrit! Il regrettait au milieu de ces contrées si riches et si fertiles l'état de nature où ce beau lac avait jadis heurté ses rives; quand les forêts druidiques s'étendaient jusqu'aux flots; que le prêtre cherchait le gui où s'élèvent maintenant des remparts, où
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se dessinent des routes royales; alors que la surface où glisse le bateau à vapeur était embarrassée de troncs d'arbres, et qu'au lieu des voiles fugitives on ntopercevait à l'horizon du lac que ces noires volées d'oiseaux qui précédaient la tempête ou escortaient les armées romaines. Plus avança notre voyageur, moins il fût disposé à s'émerveiller sur parole et à s'en rapporter surtout au goût des philosophes de l'endroit, chez qui la supériorité de l'esprit lui paraissait avoir exclu toute connaissance du beau naïf et tout l'instinct des arts. Ainsi, il avait été révolté de la prédilection vandalp de Voltaire pour une retraite à deux lieues de Genève, d'où l'œil n'aperçoit pas même le Léman ni les Alpes. Il avait souri de cette timidité rhétoricienne de Rousseau, qui, n'osant donner aux paysages où il place Julie leurs noms rustiques de Chatelard et de Montreux, les a déguisés euphoniquement sous celui de Clarens, un hameau misérablement stérile, peuplé de sales pêcheurs et de vignerons. Roger n'admira pas davantage, et sur la foi du même enchanteur, ce pays d'où Saint-Preux envoie à sa maîtresse le plus ingrat costume qui ait jamais trahi les grâces d'une femme. Il remonta péniblement au contraire, et avec un constant ennui, cette monotone vallée du Simplon, étroite ornière que le Rhône ensemence à droite et à gauche de cailloux roulants sous les pieds du pèlerin. On craint pendant quinze mortelles lieues d'étouffer entre deux murailles de granit laissant apercevoir à peine au-dessus de la tête un ruban de ciel grisâtre. On dirait marcher sur les vieux ossements du globe mis à nu. Là, les rochers se tapissent de vipères; ou si au loin, vers la pointe d'une osera ie, vous voyez de dos la Valaisane, et qu'elle se retourne au bruit de vos pas, ce que vous aviez pris pour une femme n'est plus qu'un goitre en corset de sapin. Quelque chose s'agitet-il dans l'herbe et pousse-t-il des accents plaintifs à votre approche? voqs vous arrêtez, effrayé de dégoût. — Eh bien! vous avez défini cet objet informe ?
— Non.
— C'est un crétin.
— A quelle catégorie, bon Dieu! appartient cet immonde animal?
— Ce n'est pas un animal, c'est un homme.
— Et à quel signe l'avez-vous reconnu?
— Il mendie.
Roger, comme s'il avait eu le pressentiment que son sort dût changer au terme de ce voyage, hésitait quelquefois à le poursuivre. Il n'aurait pas voulu reculer, et il ne repoussait point tous les prétextes qui lui défendaient d'avancer.
Un jour qu'il se trouva enfermé dans un chalet des bords de la route, par une de ces pluies si pénétrantes et si obstinées dans les montagnes, il se souvint assez à propos qu'il portait dans sa valise un sujet de distraction : c'était une lettre qu'il se mit à parcourir, sans se douter qu'elle eût avec sa destinée un rapport direct. Mais avant de le suivre, ne faut-il point revenir un moment sur nos pas et nous demander si nous n'avons point oublié certain personnage éclipsé depuis le mariage de sa sœur? Que n'oubliet-on pas par la vie qui passe ! Qui s'occupe encore du héros de l'année dernière? Que sont devenus Canaris et, M. Marie, et Paszkiewicz et le général Pépé? Notre personnage à nous, c'est Eugène. Cette lettre n'était autre chose qu'une confidence de lui. Roger avait proposé, à son beaufrère, quinze jours avant, d'épouser Marie, sa pupille; et Eugène avait répondu par des détails qui avaient presque la longueur d'un mémoire justificatif. C'était bien à Roger qu'Eugène avait adressé directement cette réponse; mais elle avait été décachetée par madame de Lavarennes, impatiente et curieuse à la vue de l'écriture de son frère, et 6abrielle avait tout gardé jusqu'au moment du départ de son mari. En lui remettant le paquet avec un sourire demi-moqueur pour l'écrivain, elle avait dit.: — Faites placer ceci dans un coin de votre nécessaire : c'est un petit volume de folies qui pourra faire diversion à la monotonie de la route.
« Cher ami, écrivait l'étourdi jeune homme, je suis trèsreconnaissant de tes offres et de la confiance que tu me té-
moignes. Je t'ai marié, il est naturel que tu penses à me rendre le même office, et je veux croire qu'il n'entre aucun sentiment de vengeance dans tes projets; mais prendre femme, vois-tu, est une résignation forte. Je ne connais point Marie : c'est quelque chose et comme une recommandation en faveur d'un parti quelconque, mais ce n'est pas assez dahs la position où je me trouve. Je suis devenu grave depuis une funeste rencontre et le malheur que j'ai eu de tuer un homme. Je prétends me marier tout seul. Que veux-tu? je suis déjà lassé de l'oisiveté si occupée des garçons et ennuyé des délices de Paris. Souffre que je réponde à ta proposition par une histoire. Ce sera une consultation dont mon enthousiasme a peut-être besoin. Cette histoire pourra bien n'être pas absolument étrangère à quelque vague souvenir; tu as dû en entendre parler confusément, en lire quelques mots dans un journal ou un autre ; mais là, le fait matériel était seul énoncé* Moi, je compte te faire passer par l'émotion des détails et te mettre dans le secret des cœurs : c'est un mystère assez ordinairement étranger aux gazettes.
» Il y avait donc une fois une jeune fille dans un couvent : c'était un couvent de la rue Verte, à Passy, au sommet de ce coteau qui domine le cours de la Seine. Afra était le nom de la pensionnaire, et tu sauras peut-être un jour celui de sa famille. Mais d'abord apprends que la petite personne était singulièrement sensible et romanesque. Il venait dans la maison où elle était élevée, j'allais dire enfer* mée, le frère d'une de ses amies, qui lui parut, en quelques visites, un héros de roman, mais je dis le plus aooompli qu'elle eût rencontré dans des livres, le point le plus idéal delà chevalerie. C'était mieux qu'un rêve déjeune fille, et pourtant c'est bien beau un rêve de jeune fille!
» Soit qu'on destinât l'innocente Afra, dans sa famille, à quelqu'un de ces mariages appelés de convenanoe, c'est-àdire à solder une dette, à éteindre un procès; qu'elle fût immolée à l'honneur d'une vieille protoesse ou à l'idée d'une spéculation récente; soit enfin que, dans l'exaltation
d'une «mltié 4e pensionnaire, elle se fû* ptomts de nte jameis Quitter sa compagne, et qu'épouser le frère parût à toutes deux un moyen comme uft autre de tresaerfcer te nœuds qu'eu juge mdissotUbfes.i seiae ans, Afrà répotadtt à quelque* regards enflammés de Théophile» N'a4-oft pas vu des éooiièras pousser pto loin l'ardeur de vivre à jamais «eus fe même toit? se juirer> par exempte* d'avoir le taàfte mari plutôt que de vivre Tune sans l'autre ? égarer tes vœu* d'une affection chaste jusqu'à la pensée d'entrer dans un sérail» pourvu que te sultan ne les séparât Je mais? Un jour donc» que la destinée qu'on voulait hit foire subir paraissait plus menaçante que jamais à la pauvre ATra^ et qu'on parlait sérieusement de la retirer du couvent pour l'emmener au fond du Languedoc» elle n'imagina rien de plus expédient et de plus sage que l'extravagante idée de s'enfuir. Aidée de sa sœur d'adoption» elle entr'ouvre une porte secrète et la voilà sans hésitation, tant sa pureté est grande et son âme exaltée, qui se rend dans la maison de sa chère Glémentine» occupée par un frère de vingt ans, seul maître et habitant de cette demeure*
» Or, Théophile n'était pas précisément le sage accompli que les deux vierges avaient composé. C'était un franc étourdi, bon vivant, comme on disait au tempe de Chapelle» viveur fini» comme on imprime au nôtre» et qui, sans ime«» gination ni enthousiasme, passait avec tant d'autres oer* veaux déserts sa vie entière en un loisir, exempt de rêve et ' un délire tout matériel. Il aimait l'orgie, le monde» les plaisirs extérieurs et les succès connus. De loin c'était quelque, chose, et de prés c'était un fat. Du reste» le plus officieux camarade et le plus attentif acolyte d'un ami qui chancelle en rentrant chez lui. G'est Théophile qui a laissé un exemple célèbre de prévoyance et d'humanité ; c'est lui qui» ne pouvant» un soir de fête, relever au ooinde la rue de la Paix un confrère illuminé déjà de vin de Champagne» posa. à ses pieds un des Lampions d'une construction voisine» afin de le préserver du moins de la roue des carrosses et de la lance des chiffonniers.
m FBANCE ET MARIE
» A la vue-d'Âfra, l'étonnement de Théophile tot extrême, mais sa vanité s'était éveillée la première au milieu de sentiments confus; et quand il eut sérieusement offert à la fugitive de partager son déjeuner d'huîtres, de pâté de Strasbourg et de confitures des Antilles, il lui parla très-solennellement de toilette. La décontenancée pensionnaire ne s'expliquait ni la surprise peu obligeante ni le calme profond du jeune homme.
» — Gomme vous voilà fagotée, ma chère ! lui dit-il; vous êtes habillée comme on Test dans la banlieue, ma parole d'honneur ! Je ne puis vous mener nulle part avec votre robe de florence puce, vos mitaines noires, votre tablier de même couleur, et ces souliers si provinciatemënt couverts. Attendez-moi vingt minutes, et je vous ramène mademoiselle Despaux avec un habillement complet. Nous le soufflerons à une de ses clientes qui se meurt d'impatience à l'attendre. Versepuys fournira le châle et Herbault la coiffure : laissezmoi faire.
» Afra, qui s'était attendue à une muette et timide extase, à l'enchantement de son protecteur, à la discrétion infinie et au profond mystère que réclamait une si délicate confiance de sa part... fut confondue de l'accueil qui lui était offert. Théophile ne lui adressait ni questions ni actions de grâces, car sa vanité expliquait toute sa démarche. Si la perle cachée au fond des mers et protégée encore sous son double toit d'écaillé, si l'émeraude enfouie sous le poids des montagnes avaient le sentiment de la modestie, elles seraient moins étonnées du grand jour que la triste recluse ne le fut du maintien de Théophile. Cette poésie rêvée, où estelle? Ce frère chéri, son idéal, cette âme pareille à ta sienne, cette sympathie qu'elle avait faite à elle seule, qu'étaient-ils devenus? Un moment elle se crut la proie d'un songe; elle voulut parler, mais toute parole lui manqua, car nulle intelligence des yeux ni du geste ne se révélait autour d'elle pour l'encourager. La retraite n'était plus possible, et elle se sentit devenir de plus en plus stupide et muette. Tant de désenchantement la jetait dans l'ab-
négation d'une mort passagère, elle ne sut que se résigner.
» On l'habilla comme on habille une poupée. Théophile s'éloigna à peine durant quelques minutes, et sa présence si sereine, sa préoccupation toute portée sur les détails de la parure n'inquiétèrent pas même la pudicité de la belle et vivante statue. On l'ornait pour le plaisir des yeux, pour la satisfaction d'un enfant.
» — Gomment trouvez-vous maintenant mademoiselle votre sœur ? dit en s'éloignant mademoiselle Despaux.
» — Présentable, répondit Théophile en se gonflant d'orgueil.
> Afrase laissa conduire dans la cour de l'hôtel. Plusieurs jeunes gens examinaient un nouveau cheval de l'ami Théophile; puis on la fit monter dans un cabriolet de haute forme, et cet amant à qui elle était venue si mystérieusement confier sa destinée la conduisit au bois de Boulogne.
> — Où diable a-t-il pris cette petite comédienne ? dit Etienne B... à Évariste Du...
» — A i'Ambigu-Comique : elle y est figurante, répondit gravement Ernest sans avoir ôté de sa bouche un cigare. Elle est bien pâle, messieurs f
> Mais le couple avait déjà franchi fa porte Maillot. Un voile de poussière était l'unique protecteur de la modestie d'Afra. Le char aérien prit l'allée de Longchamp, au lieu . des sentiers recueillis qui mènent à la Muette, à Auteuil, à Boulogne; et emportée dans l'espace, non moins dominée du vertige que l'infortuné Mazeppa, la pensionnaire était haletante. Les loups 1 dévorants étaient pour elle ces cavaliers qui, se croisant avec Théophile, lui envoyaient un cri de convoitise ou de moquerie. De son regard baissé, elle voyait les roues devenues immobiles à force de vélocité; et le sable qui glissait entre le lisoir et les jambes musculeuses du trotteur anglais lui semblait le rapide élan d'un fleuve qui l'emportait vers l'abîme.
> La main delà jeune fille tqmba abandonnée près du genou de Théophile; celui-ci la prit doucement et la replaça sur la robe nouvelle, avec toutes les précautions d'une
exacte bienséance devant le public. — Voy«-voos, lui dit-il un moment après, venir à nous cette berline à quatre chevaux, conduite en grandes guides? C'est l'équipage de la belle madame Visconti. Observez la forme de son chapeau; c'est la personne qui se met le mieux dans Paris* La voiture passa, n en sortit, comme elle effleurait le tilbury» une exclamation dont l'inflexion était compatissante, et Théophile, en se retournant vers Afra, s'aperçut seulement alors que la pensionnaire était évanouie.
» Il arrêta avec peine son cheval écumant. Vint un invalide qui faisait près de là commerce de petits pains et de liqueurs grossières au profit des promeneurs à pied; il s'approcha et offrit du kirschwasser pour frotter les tempes de la malade. La malade ouvrit les yeux avec effort; mais ce fut moins la repoussante odeur du remède qui opéra ce^te cure subi tç* que la perception d'un mot qui lui avait confusément frappé l'oreille au milieu de sa défaillance. Elle avait cru entendre dire à Théophile, à travers l'embarras que lui causait cet accident : — Bégueule, va !
» Afra demanda en tremblant à être raipenée , mais elle n'osait dire où. Le savait-elle? La porte do sa pension s'était fermée derrière ses pas pour ne jamais se rouvrir, et elle était entrée dans le monde en laissant sur le seuil l'infernale inscription du Dante.
» -r L'air vous fera du bien, ma petite, répondit Théophile. Seulement nous allons aller un peu moins vite. Mon cheval en a besoin.
> — Faites, au nom du ciel, reprit l'amie de Clémentine» que je puisse retrouver votre sœur 1
» — Avez-vous vu le Panorama? C'est une curiosité assez nouvelle. Si vous voulez, nous irons passer là uq quart d'heure. Il fait justement un soleil admirable, et c'est une occasion de bien apprécier la ville de Jérusalem. Connaissez-vous Jérusalem?
» Théophile eût gagné tout autant à parler aux bornes de la route qui se succédaient à son retour. Afra tombait en un étsft d'insensibilité tenant du somnambulisme. Elle subis-
sait l'entraînement de ce sort imprévu comme on marche à la suite d'un rêve; comme on glisse, une fois engagé, avec la pente des montagnes russes, avec les chances d'une martingale, avec les hasards de l'amour.
> Un des motifs qui enchaînaient surtout la résistance * que la pauvre' fille aurait pu opposer aux caprices d'un ravisseur si libroment choisi, c'était la complète inattention du vainqueur pour la victime. Afra, plus malheureuse que la Léfiore de Btirger, n'était pas emportée par un cavalier mort : le sien était bien plus, il était distrait. Son bras, plus froid que l'acier d'une armure, pouvait sentir la pression du bras timide, et il n'y répondait pas ! A mettre la main sur cette poitrine, Afra eût rencontré la place du cœur, et ce coeur, s'il battait, c'était ici pour quelque plaisir étranger, pour les joies de l'ivresse prochaine et l'oubli des devoirs et du monde. Théophile sentait bien que la jeune fille était sa proie. La palombe ne pouvait échapper à l'autour; l'autour seulement n'était aucunement pressé d'assouvir sa faim. Bien qu'il fût occupé sérieusement de tous les objets extérieurs, et que la longue distance qui séparait encore le jour de la nuit n'importunât que faiblement son impatience, Théophile accordait quelquefois à Afra un de ces regards furtifs qui échappent à la convoitise, un de ces regards dç l'ogre sur la chair. Mais il avait appris que c'est une jouissance encore que savoir différer de jouir.
» Quand la tremblante enfant se trouva dans l'obscurité qui précède l'apparition des tableaux magiques, qu'elle eut à gravir ces escaliers en spirale où le pied ne soupçonne jamais où il doit atteindre, elle s'arrêta. Quelques mots plaisants échangés en descendant par des ombres qui se heur* taient lui donnèrent l'idée d'un lieu funeste et d'un piège qui lui serait tendu. Elle cria. Elle entendit qu'on lui répondait par des rires, et elle voulut s'éloigner sans délai.
» — Alors, vous m'attendrez sur le boulevard, dit Théophile; ou, si vous l'aimez mieux, chez le pâtissier Félix. Je sufeà vous dans trois quarts d'heure.
» Tant d'impassible effronterie et d'impitoyable impolitesse calmèrent subitement l'innocente aventurière. Elle se recueillit pour songer à un moyen d'échapper à tant de déceptions, de honte, de périls ; et dans la rêverie où elle tomba, au lieu de voir sous ses yeux passer les murs gris de Jérusalem, Golgotha dépouillé et le ravin du Gédron, ce fut la Seine qu'elle crut voir se présenter comme un protecteur et s'ouvrir comme un refuge.
» Une voix s'éleva à ses côtés pour demander l'explication du point de vue. C'était celle d'une de ses anciennes, compagnes. Pauline, sortie du pensionnat depuis plus d'un an, avait versé bien des larmes avant que de se décider à épouser un notaire de trente-cinq ans. Un cavalier gros et court s'approcha de la curieuse, et à son empressement un peu familier, mais servile, Afra ne put méconnaître le mari amoureux. Elle se retira au fond de la galerie, tint sur sa figure un mouchoir, et jusqu'à la retraite de son amie d'autrefois, laquelle était tout épanouie d'un bonheur bourgeois et tranquille, Afra se sentit sur de plus déchirantes épines que toutes celles qu'elle avait jusqu'ici rencontrées.
> — Trois heures! s'écria Théophile en sortant et après avoir regardé jusqu'à deux fois sa montre. Comme le temps passe avec vous, ma bien-aiméel J'aurai «manqué l'heure de la Bourse ; mais je puis encore retrouver quelques coulissiers devant le café Tortoni; j'ai là des transactions importantes à conclure. Venez; c'est à deux pas d'ici.
» La pauvre évadée n'avait aucun lieu au monde où porter ses pas, où reposer sa tête. Elle regarda autour d'elle; elle eût voulu intéresser à son supplice les passants, faire . ouvrir la terre sous ses pieds pour lui servir d'asile. EJle ne rencontra que des regards équivoques, puis quelques signes de félicitation et quelques airs avantageux échangés entre les connaissances de Théophile et Théophile luimême. Le couple si étrangement assorti remonta en phaéton; et, du passage des Panoramas, il fut en deux tours de roue devant la rue qui portait alors le nom de Cerutti. Depuis, celui de d'Artois lui a été imposé; elle s'est décorée
ensuite d'an nom de citoyen, et si l'hôtel du banquier patriote tombe quelque jour, en conséquence de son dévouement à la révolution de Juillet, il est déjà question de dé* cerner à ce passage vraiment royal le titre de rue de la Reconnaissance.
» Là, Théophile retrouva le jockey qu'il s'était bien gardé d'emmener au bois de Boulogne de peur de surcharger son' léger équipage, malheureux groom condamné à maigrir encore de cinquante livres avant qu'on lui laissât monter un cheval de chasse; et il remit à la fois sous la garde de John ses deux trésors : son cheval anglais d'abord, qu'il ordonna de bien couvrir d'un caparaçon, et ensuite la jeune pensionnaire. Son protecteur, élancé du cabriolet sans toucher le marchepied, la laissa là comme une statue assise sur sa base. Hélas) entourée de cette foule mouvante et curieuse, le piédestal devint bientôt pour Afra comme un appareil de torture. Elle se vit exposée, sous les rayons du soleil, comme le sont les malfaiteurs; son abandon lui sembla une expiation publique et son trône un pilori. Si la nature l'eût douée d'une puissance de résolution forte, Afra eût saisi les rênes et, malgré l'empêchement de la foule et dût-elle écraser sous ses pieds les plus impitoyables oisifs, elle aurait pris la fuite. Mais elle n'eut de ce moyen de salut qu'une passagère idée. John avait la main posée sur une des branches du mors, et Théophile reparut bientôt, après quarante minutes seulement d'absence, pour dire galamment à la dame de ses pensées : — Excusez encore quelques instants; je n'ai pu, ma chère, refuser à des amis les rafraîchissements qu'ils m'ont demandés. Voudriez-vous prendre quelque chose?
» La physionomie particulière que prend Paris à six heures du soir se remarquait déjà de toutes parts, quand Théophile rejoignit Afra. Vous connaissez cette tranquillité subite qui descend alors sur la ville. Les voitures deviennent rares et les rues silencieuses. Ce million de bouches que le monstre occupe ailleurs ne fait plus entendre les vociférations diverses par lesquelles la misère appelle le luxe
à consommer, et le riche fait avertir le pauvre qu'il ty menace incessamment de la mort sous les roues insolentes du carrosse. Au moment où nous écrivons, en cette année de grâce 1836, des sentiers à passer de front deux chiens maigres offrent du moins, sous le nom de trottoirs, un refuge pour l'un des pieds effleurés du piéton; mais en 1805 il y avait de plus nombreux hasards à tenter la traversée de Paris que celle de l'Amérique. L'action de rêver dans les rues était plus dangereuse que toute autre ; la distraction était punie plus rigoureusement que le vol.
» Afra , dévorée d'ennui , de craintes et de vapeurs, ne put cacher à son Lovelace quelques tiraillements d'estomac, quelques bâillements nerveux dissimulés avec effort» et Théophile obéit à cette triviale attraction encore inexpliquée. Que d'époux bâillent ensemble en effet qui appellent cela de la sympathie, toute d'en avoir rencontré une autre !
» — Ah! ah! nous avons faim» dit le jeune homme en se décrochant un peu les mandibules : c'est juste. Il est l'heure de boire, comme dit Horace; et nous allons nous rendre chea le traiteur Biliotte. Voulez-vous que j'invite quelques amis pour célébrer votre bienvenue?
» — Ah ! monsieur, dit Afra avec l'accent d'une supplication douloureuse et du plus poignant reproche, par pitié!...
» — Soit. Je ne sais pas d'ordinaire être heureux en égoïste, poursuivit Théophile; mais n'étes-vous pas» à vous seule, deux ou trois Grâces ? — Garçon, un cabinet particulier!
» Arrivé au troisième étage de la maison qui, s'outnrant sur le jardin du* Palais-Royal, occupait à cette époque la droite du Perron, en rivalité avec les Frères Provençaux immémorialement établis à gauche., Théophile ôta cavalièrement le chapeau de satin tourterelle, et souleva les jalousies d'un petit salon étrusque, afin de laisser découvrir à son unique convive tout un monde dé fleurs, de jets d'eau» de poussière, et de promeneurs fourmillant à ses pieds.
» — Vous paraissez un peu étonnée, Afra, dit-il, et on
soupçonnerait de l'humeur ? mais j'explique tout cela par la nouveauté. Encore un peu de temps» il n'y paraîtra plus. La table a une merveilleuse puissance! Tenez, vous serez prude entre les huîtres et le potage; réservée après le premier service, mais confiante au rôti; expansive pour les entremets, et charmante au dessert. N'est-ce pas? Il ne s'agit que du premier pas, — Garçon, un flacon d'éUxir de Garus. — Chère Afrat nous ne changerons pas de vin, si cela vous est égal. — Faites frapper quelques bouteilles d'An — Rien de plus sage que de commencer et finir avec cette tisane bienfaisante! c'est une précaution de malade, un régime de demoiselle.
» Afra n'avait rien à répondre. Si son compagnon, déjà distrait par la carte, eût daigné la regarder, elle lui eût fait pitié. La fixité des yeux, la pâleur dès lèvres attestaient un violent effort sur elle-même.
» — Et comment donc, dit le séducteur, avec ce ton dont on s'informerait d'une nouvelle de coulisse , comment vous êtes-vous donc sauvée du couvent? C'est un récit que vous me devez.
» Deux larmes glissèrent le long des joues de la fugitive.
> — Il fallait que vous en eussiez une résolution trèspassionnée t — Vos dames sont fort imprudentes. -» Je n'oublierai jamais cette preuve d'amour, Afra ! — Je retirerai demain ma sœur pour l'envoyer au fond de la Bourgogne.
» Afra n'offrait aucune dénégation à l'empressement de son cavalier à la servir; et le gourmand partenaire ne s'apercevait même pas que le garçon emportait successivement les assiettes d'Afra telles qu'elles auraient été posées devant la statue du Commandeur.
> Enfin un tumulte qui croissait de moment en moment dans la" pièce voiBine passa bientôt des rires aux cris, des cris au choc des cristaux renversés; et à force d'appuyer l'oreille contre la cloison, Théophile finit par reconnaître la voix d'un commissaire du banquet, puis une autre, puis
une basse-taille, puis un soprano, féminin qui essayait de chanter un air de Don Juan, et enfin l'accent effrayé d'une danseuse qui répéta plusieurs fois : — Vous ne savez pas vivre, monsieur; c'est une horreur !
» — Garçon, reprit Théophile avec un air de gravité et d'importance tel, quïl fit craindre au serviteur que ce productif habitué n'eût été choqué de l'esclandre et ne revint jamais dans l'établissement , vous allez commander six bols de punch, les faire réunir dans un seul vase, et les porter dans ce scandaleux cabinet. Vous direz qu'un ami de province, un procureur impérial et son épouse, demandent à trinquer avec les voisins.
» L'ordre fut exécuté. Afra refusa de quitter son siège, et Théophile, sans trop insister, ou plutôt charmé peut-être au fond du cœur de cette modestie qui, malgré ses fanfaronnades, contentait un instinct de jalousie inséparable des hommes, Théophile se prépara à rejoindre ses féaux camarades. Il se plaça pour entrer derrière la liqueur flamboyante.Le bleuâtre incendie qui marchait prêta à son visage des reflets bizarres, et agitant tout le lac sucré sous les cascatelles qu'il laissait tomber du haut de la cuillère de vermeil, il ne ressemblait pas mal au démon de l'orgie parisienne. Il fit son entrée au bruit d'une joie à fendre Jes plafonds de l'hôtel. .
> La pensionnaire songea cette fois à fuir. L'étroit salon où elle pleurait était entr'ouvert, car Théophile en avait mal tiré la porte : et Afra voyait descendre de l'étage supérieur où elles avaient dîné silencieusement trois personnes composant une famille de province. Afra eut l'idée de les suivre, de s'attacher à leurs pas pour abriter sa honte, puis de leur confier son sort aussitôt qu'ils auraient gagné la rue; et enfin d'implorer leur protection. Elle s'avança sur le palier et se tint prête à marcher sur leurs traces.
» — Dix-sept francs cinquante f répétait le marf : c'est un peu plus cher qu'à Ghâteau-Chinon. Mais aussi tu as voulu, toi, femme, goûter à tous les noms baroques et demander les plats que tu ne connaissais point!
» -• Dame! on vient à Paris pour s'instruire', mon cœur.
» — Je me souviendrai du karrik à l'indienne, soupirait une fille de quinze ans, bien droite, et sans plus d'aspérité qu'un peuplier du même âge.
» — J'ai cru, reprit le père, qu'on m'avait tiré un coup de pistolet dans la mâchoire. Et ta mère qui trouve cela bon! *
» — C'est un peu salé, en effet, remarqua la matrone que sa salive étranglait. Tiens, Fanfette, ajouta-t-elle en arrêtant un moment sa fille, baissant la voix et allongeant le bras dans la demi-teinte de l'escalier du côté où se tenait Afra, tu demandais ce que c'est qu'une fille? Vois-tu cette créature sans chapeau qui s'appuie sur la rampe et qui guette sans doute la dupe qu'elle veut faire? Voilà une fille, mon enfant. Regarde sa mine pâle et son air effare.
» La malheureuse imprudente n'osa pas davantage attendre : elle rentra, L'honnête famille qui eût craint d'effleurer seulement ses vêtements passa vite. Et pendant que tombée demi-morte sur une chaise, Afra cherchait un couteau pourouvrir la robe qui l'étouffait :
• — A l'Opéra ! cria Théophile, revenant dans un état complet d'ivresse.
• Ne demandez point si la victime, inanimée de stupeur et de repentir, se laissa conduire. Autant s'informer si l'es-
> clave accompagne son maître ; si quand le flibustier Rembarque, l'épagneul qui craint la mer reste au rivage après le coup de sifflet impérieux du brigand. Voici le théâtre!
» Au dehors, des gardes à cheval, des sabres nus,, des carrosses illuminés qui viennent l'un contre l'autre avec leurs yeux ardents, se rencontrent, se heurtent et se maudissentla foule qui recule, le coursier qui se cabre et de sa queue énorme agite le manteau blanc du cavalier ; les cris du marchand de places, le flux, le reflux des curieux assiégeant l'enceinte avec des cris sauvages. Au dedans, les lustres qui étincellent, les parures bigarrées, les plumes flottantes, les diamants étoiles ; cette rampe ardente qui enveloppe la scène d'une ceinture de flamme et les accords
furieux d'une symphonie bondissante. Elle se crut folie, la pauvre Afra t Elle se crut au fond d'un de ces Cercles maudits dont le poète a fait la peinture immortelle.
» On représentait l'antique ballet de Psyché. Les diables verts, rouges, bleus se mêlèrent aux images qu'enfantaient les terreurs de la jeune fille. Les éclairs du Bengale jetaient leurs fausses lueurs au fond de son esprit. Elle vit, dans las tourments de la curieuse et imprudente fiancée, la leçon de sa propre faiblesse et le symbole de son malheur.
» Entre te second et le troisième acte, Théophile, qui après avoir inutilement cherché deux places aux premières loges, avait été, à son grand regret, obligé d'exiler sa conquête dans une baignoire du cintre, sortit. Il allait pour respirer l'air; ou mieux, pour se montrer dans les couloirs, au foyer, au théâtre, partout. Il abandonna sa compagne, toujours inerte quand elle pouvait l'être» et s'empressa de se porter à la rencontre de quelques amis, afin d'épancher - l'excédant d'un orgueil que Lui causait sa bonne fortune. Il -en rencontra un, ami, et nous dirons tout à l'heure- quelle conversation s'engagea entre eux* Pour Afra, demeurée libre dans l'étroit espace de sa prison suspendue, elle se pencha un instant sur le précipice au-dessus duquel elle planait à la hauteur d'où l'aéronaute contemple la terre natale. Cet océan de têtes l'éblouit; le frêle édifice qui la soutenait lui sembla craquer dans sa base et s'incliner sous ses , pieds. Elle jeta un cri et se renversa au fond de la loge sur le siège le plus enfoncé. Oh ! si cet abîme n'eût été que l'en* fer où l'incendie tournoie, l'infortunée peut-être y eût cherché un refiige.
» Mais le dernier acte commença, et Théophile ne reparaissait point Afra s'en félicitait. Il lui sembla qu'un moment passé loin de cet homme qu'elle avait cru aimer était un avantage remporté sur son sort, un présage de liberté bientôt plus complète. Mais quaad le drame se précipita vers le dénoùment, la naïye délaissée s'inquiéta. Elle ne se soupçonnai* pas réservée à une condition plus misérable ; et il y avait encore l'abandon 1 Serja-fcelte, mon Dieu, réduite
FRANCE ET 1ÏARIE 203
à désirer son retour? condamnée à implorer sa présence t
» Théophile avait rencontré un condisciple dans le pas* sage asscc resserré d'un corridor, et il s'était engagé entre eux une conversation que l'ivresse de l'un et le mauvais caractère de l'autre avait bientôt fait dégénérer en dispute. Que s'était-tt passé f Je les ai connus tous les deux, mon pauvre Roger, et je pourrais parler de leur irritabilité réciproque sans tomber dans une grave méprise. Cette connaissance de Théophile, qui portait le même nom que moi, avait été l'un des convives du cabinet particulier de Bitiotte; et bien qu'il eût pour le lendemain une affaire d'honneur sur les bras, te jeune homme n'était pas si préoccupé qu'il n'eût surpris d'un regard la furtive présence de la jeune fille chez le restaurateur. Il était loin de ta croire à TOpéral Il en parla avec une curiosité et un empressement qui déplurent à Théophile, lequel eût peut-être pris l'initiative et commis cent indiscrétions, si on ne l'avait devancé sur ce sujet.
» — Et en quoi ceci te regarde-Ml, mon cfeer ? le te défends d'en ouvrir la bouche.
* Ce ton ne choqua pas tout de suite Eugène. Il ne vit d'abord là que 1 la fanfaronnade du vin et l'autorité de la déraison. Aussi, sans témoigner de susceptibilité aucune :
» — Changeons, répondit-il, de conversation; j'y consens; j'ai besoin de toi. C'est ma bonne étoile qui nous adresse l'un à l'autre. Je comptais sur DaiMy pour me servir de second, il est parti ce soir et clandestinement pour Londres : fais-moi l'amitié de le remplacer.
» — A qui as-tu affaire ? ' * » — A Dennery, le payeur de rentes.
• — Je vous cochisès tous deux : c'est un prétexte pour déjeuner ensemble. Ah! voua vous battez demain! Gomffien de couverts ? '
» — le viens, poursuivit Eugène, Ifentrer ohez Lepage pendant i'eotr'aote. J'ai acheté là une charmante boite de pistolets; car nous devons nous rencontrer au point du jour, 14 y «vût longtemps que je mourais d'envie de me
tU FRANCE ET MARIE
donner ce meuble de nécessité première : la circonstance m'a décidé.
' » Et avec un empressement d'enfant pour un joujou nouveau, le duelliste chercha le coin demi-obscur d'une loge vide, afin de montrer son acquisition cachée sous son carrick. Canons damasquinés, garniture de nacre, boîte en cuir de Russie doublée de moire, il ne fit grâce d'aucun détail à l'étourdi Théophile, qui prit dans ses mains une des deux armes brillantes.
> — Prends donc garde, fit Eugène; ils sont chargés d'avance : ne fais pas mouvoir le double détente.
» — Mon cher 1 reprit Théophile avec plus d'insolence que la première fois, remets la partie sanglante à aprèsdemain : c'est jeudi. Le courrier de Toulouse apporte, dans du son, des ortolans délicieux; c'est un jour à se mesurer sur le terrain, dont Véry a dressé la carte.
> Je t'épargne, Roger, les détails d'une querelle dont chaque mot aiguisait l'amertume. Eugène ne sut pas toujours opposer le sang-froid à l'insulte. De témoin, Théophile proposa de devenir acteur. L'occasion fait le spadassin. Les deux fous sortirent, cherchèrent la petite et déserte rue Saint-Pierre-Montmartre, placèrent un réverbère entre eux deux, s'éloignèrent de dix pas à peine, et avant que les jeunes époux du quartier eussent eu le temps de s'éveiller et les portières de prendre l'épouvante, Théophile gisait dans le ruisseau et son adversaire avait pris la fuite.
» Le spectacle avançait. Afra voyait déjà se lever, pour sortir, plus d'un spectateur au-dessous d'elle : c'était le sigisbé attentif qui replaçait un châle sur des épaules épanouies ; c'était la belle vicomtesse empressée de ne point se commettre avec la foule, craignant d'y étouffer ses falbalas et de courir même un peu pour elle tous les hasards qu'enferme cette foule, depuis les filous craintifs jusqu'aux hardis admirateurs. Enfin, c'était l'homme à la mode qui, brûlant de devancer la sortie du beau monde, va se placer sous le péristyle intérieur et au point le mieux choisi pour voir s'épancher par le double vomitoire des loges ces deux
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ruisseaux de beautés aristocratiques. C'est de là qu'il doit passer son sérail en revue, faire lui-même admirer une taille pittoresquement drapée sous un manteau, offrir une main qui sera serrée avant que le marchepied du landau se relève, et lire sur le cadran de la pendule? le moment précis d'un rendez-vous, s'il sait au nombre des heures que marque l'aiguille ajouter le nombre des doigts qui lui sont furtivement livrés.
• Cependant la toile était baissée. En séparant ainsi Afra de l'Olympe idéal qui avait un moment distrait sa misère, ce rideau la rejetait au monde positif. Et personne ne vient à elle! Voilà le lustre, comme un immense oiseau, phénix embrasé encore, qui plane, descend et s'abat sur les bancs symétriquement déserts. Peu à peu, chacune des étoiles qui composaient la couronne de cet astre disparaît, l'une après l'autre. Le vaste cirque est obscur; il n'y pénètre plus que l'indécise clarté de quelques lampes des corridors entrant par la porte ouverte de deux ou trois loges. On dirait l'aspect du Colisée romain si, durant une nuit d'hiver, vous avez erré sur ses ruines et surpris un rayon de la lune glissant entre les pierres disjointes du vieil édifice.
• Que va devenir Afra? Seule dans ce désert encore . chaud d'une population corrompue, en ce gouffre encore
palpitant des notes envoyées par l'orchestre et des acclamations d'un parterre idolâtre devant les folles danseuses, elle pense à son couvent; elle regrette la cellule où elle a pleuré. Mais le rideau se relève, et à la place de la brillante escorte que Vestris et Duport emportaient tout à l'heure à leur suite, Voilà le désordre des comparses et le mélange grotesque des décorations : les forêts et les mers confondues. A travers ce chaos passe le pompier qui veille, tout en fumant, à l'exacte police des flambeaux. Voici venir les garçons de théâtre huileux ; et les propos cyniques s'élèvent avec les impures exhalaisons des quinquets qui finissent.
» Afra prendra-t-eile la résolution de s'échapper, s'il en est encore temps? ou bien, s'éclipsant derrière une colonne,
va-t-elle s'étendre à demi sur deux sièges, etpasserlàunenuit pour laquelle une capitale entière n'a pas un asile à lui offrir? Ah! malheureuse, toutes les idées funestes ont traversé son imagination, excepté celle qui Ta privée en effet d'un guide.
» Mais la porte de sa petite loge s'est ouverte : elle craint autant qu'elle espère. Elle redoute plus qu'elle ne désire la présence de Théophile. Ce n'est pas lui! Une vieille femme traîne à deux pouces de terre un chétif lumignon; et le dos voûté, les yeux ternes, bien qu'animés d'une ardeur cupide, elle cherche si quelque spectateur n'a point laissé tomber un objet qu'elle ne rendra pas. C'est la vieille ouvreuse de loges 1 vétéran des refus pour tout ce qui redemande sa place sans avoir posé une main significative sur le gousset. C'est le cerbère qui défend intrépidement l'entrée d'une loge grillée destinée à six personnes, si les deux premières venues ont su intéresser son courage. Marchande de fleurs dont le calice est une lettre, entremetteuse de manteaux et de pelisses, elle a retrouvé plus d'une fois dans la poussière une boucle de ceinture dorée, et la première montre d'un jeune homme. Elle ne dédaigne pas même de ramasser les épingles, tant elles sont nombreuses sous les bancs de son petit domaine. En apercevant le bas de la robe d'Afra, la vieille crut reconnaître un de ces gages que le sultan a laissés tomber, ou le mouchoir qui a reçu les dernières larmes de l'innocence. Elle avança la main, mais la retira plus vite encore et poussa un tel cri en découvrant sa méprise, qu'on accourut à son aide. On vint; on fit descendre Afra. C'était une personne suspecte, une vagabonde, peut-être une incendiaire... et l'on parlait déjà de commissaire, de bureau central et de préfecture de police, quand l'épouvantée jeune fille aperçut une petite porte de service entrouverte sur la rue Rameau. Elle s'élance, tourne vivement l'angle de l'arcade Colbert, et en peu de minutes elle est loin de toutes poursuites ; seule, et au milieu de Paris plus dangereux encore.
» La nuit était pluvieuse; l'horloge voisine sonnait une heure du matin : »