L AVALANCHE
Roger mit la tête à la fenêtre de l'auberge : la ploie continuait encore, il reprit et acheva sa lecture.
< Ce dut être un singulier voyage que celui d'Afra dans Paris, et l'aspect de la Cité à deux heures du matin est un spectacle à fournir plus d'une observation philosophique. Je parle de la Cité, parce que ce fut vers ce quartier si éloigné, si solitaire, que se tournèrent les premiers, pas de la fugitive. Elle avait bien commencé par suivre les rues illuminées, à se diriger sur la trace des derniers équipages, à effleurer les habitations d'où sortaient encore, au rez-dechaussée, quelques clartés tardives; mais elle reconnut bientôt ces demeures pour des cafés, des académies de jeux, et les hôtes qui s'en éloignaient pour des désœuvrés dangereux ou des dupes furieuses. Elle chercha donc à gagner une rive de la Seine. Pas un denier en sa possession pour appeler un fiacre, payer le plus modeste gîte t Pas un papier à produire, pas un nom à invoquer pour lui servir de protecteur! Seule dans la tortueuse obscurité des rues, elle était en parure éclatante, souliers blancs, et robe de mousseline déjà traversée par l'orage.
» Son premier instinct fut de chercher son convenu Non qu'elle espérât qu'on lui en ouvrit la porte, mais elle supposait qu'elle serait moins en péril autour de cet asile, au pied des murs qui la connaissaient. Quelle femme n'a remarqué combien la nuit est plus ténébreuse, les embûches plus redoutables et le silence plus hostile loin des localités qui lui sont familières ? L'inconnu est déjà une menace. C'est toujours loin des endroits que vous pratiquez que s'établissent les appréhensions, les voleurs et les revenants.
20S FRANCK ET MAIÏ1K
» Longtemps la pauvre bannie s'efforça à percer ce dédale de rues, cette masse implacable de maisons qui la séparait de la Seine. Le cours du fleuve devait lui servir de guide pour descendre vers Passy, où s'élevait son tranquille refuge; mais Afra n'était encore qu'à l'extrémité de la rue Fromanteau, qu'elle aperçut, sur la corniche avancée d'un toit, un homme qui, la prenant pour la complice de l'action qu'il venait d'exécuter, laissa tomber à ses pieds un énorme paquet de hardes. Plus loin, quelqu'un qui venait droit à elle et comme pour l'observer avec un curieux intérêt lui causa encore une frayeur vive. Celui-là s'était levé silencieusement d'une borne où il était assis pour écrire à la lueur des réverbères. Il portait un ample manteau, et dans la partie la plus avancée de son chapeau à trois cornes, un hibou vivant, aux yeux ternes et fixes. Afra crut voir en lui un spectre exilé de l'autre monde : ce n'était qu'un philosophe, l'auteur des Nuits de Paris, Rétif de la Bretonne, le père, le devancier de nos écrivains romantiques. A vingt pas de là débusquait de l'allée d'un tripot un officier qui maniait brusquement au fond de ses poches les pièces d'or qu'il venait de gagner; et à dix pas derrière chancelaient deux hommes dont l'ivresse paraissait suspecte. Au coin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, une voiture s'arrêta : il eu sortit, devant une maison dont la porte était noire et les croisées claires, mais voilées de triples rideaux, une jeune fille que conduisait une femme âgée. La novice parut s'effrayer de l'aspect de cet antre; mais la matrone appela une servante aux formes hommasses; la malle de l'étrangère fut enlevée, elle-même on la poussa presque dans l'obscur corridor, et quand la porte Tut refermée sur elle, il s'éleva du fond d'une pièce basse des rires confus et effrontés qui annonçaient une compagnie de femmes.
» La pensionnaire arriva enfin au pont Royal. Elle reconnut le chemin mouvant dont elle devait côtoyer les marges; mais par une de ces hallucinations si communes aux gens qui commencent à s'égarer, elle vit couler le fleuve au rebours. Elle crut suivre sa pente et remonta intrépide-
ment vers sa source. Bientôt le nombre et la hauteur des édifices l'avertirent cependant qu'elle n'était pas au point qu'elle avait apprécié d'abord ; mais plutôt que de reconnaître son erreur, elle imagina s'être la première fois trompée en se supposant devant la rue du Bac ; elle crut avoir abordé plus haut la Seine, et qu'incessamment allaient se retrouver les deux quais de la Conférence Bt de Grenelle, aux rives larges et presque inhabitées. Quand elle fut devant le pont au Change, Afra reconnut qu'elle faisait fausse route, mais espéra réparer sa méprise en franchissant la rivière. Arrivée sur le quai Saint-Michel, une patrouille, qui s'avançait et dont on pouvait voir de loin dans l'ombre étinceler les armes, lui causa une telle frayeur, qu'elle n'hésita pas à descendre un de ces rapides escaliers qui tombent presque perpendiculairement sur la rivière, avec leur rampe légère et leurs nombreux anneaux destinés à amarrer les barques voyageuses. C'est là, c'est du haut des avant-dernières marches que le porteur d'eau plonge en hiver ses seaux dans une boue tournoyante et jaune, pour aller distribuer ce poison aux indigents qui l'achètent. Dans les autres saisons, la Seine laisse un passage entre elle-même et les hauts murs qui l'encaissent, de façon qu'il se forme un, étroit sentier de halage et comme un deuxième quai souterrain. Ce quartier de Paris est hideux à voir. Le voisinage de l'Hô tel-Dieu, les haillons qui se réfugient dans les boutiques riveraines, quand nulle autre halle de Paris n'a pu les vendre, l'aspect de la Morgue, et le nord qui verse là exclusivement l'ombre et le froid, tout en fait un séjour de deuil et de dégoût. Parvenue à cette profondeur du gravier qui criait sous ses pas, Afra reconnut trois personnes qu'elle avait déjà rencontrées dans son voyage : c'étaient l'officier et les deux hommes de sa suite. Les hommes avaient repris toute la puissance de leurs forces ; l'officier, serré entre eux deux, portait sur la bouche un mouchoir ; ses vêtements étaient déchirés, et il opposait aux efforts violents qui l'entraînaient sous l'arche du pont une résistance désespérée.
, Nous n'en finirions jamais ainsi ! dit l'un des assassins.
» L'autre ne répondit que par un geste. Afra crut, au bout du bras levé, voir étincele* l'acier d'un couteau; et, pendant qu'elle remontait précipitamment l'échelle de pierre, un cri déchirant et sourd se mêlait aux retentissements du pont, qu'ébranlait le pas régulier de la patrouille.
» — Une église, tnonsieutf ? dit Afra h un vieux fermier qu 4 portait déjà à la halle lès fruits de son jardin ; enseignezmoi une église où je puisse me sauver et prier !
, pauvre folle ! se dit à lui-même et tout en passant, le vieillard ; on l'aura laissé échapper de la Salpêtrière,
i Enfin la malheureuse aperçut une lumière au re£»de~ chaussée d'un bâtiment voisin! Ce toit, oarré et bas, avait la forme d'une tombe. Deux porteurs qui avaient senne à cette porte attendaient, assis sur l'extrémité de leur brancard chargé. La porte s'ouvrit; Afra, par l'instinct de son effroi, stftvit les deux commissionnaires, résolue d'implorer un asile et de se confier à la probité si connue de ces lazzaroni venus d' Auvergne du de Savoie. Elle entre : un concierge à demi éveillé, une lampe suspendue* des vêtements d'homme et de femme, ou mouillés ou sanglants ; et, sur le tfiaYbre noir et incliné d'une longue table, trois victimes...
» Elle eût la force de sortir, Elle n'avait entendu que ces paroles : . .
» -* D'où cela vient-il ?
» ~ De là pointe Saint-Louis, derrière l'archevêché,
» Ce mot d'ërchevêché produisit sur la pauvre fille errante un effet tout fr coup magique.
» — Oh ! se dit-elle, si Dieu me conduisait à Cette porte I
* Elle ld connaissait» le prélat respeoté de tous par la sagesse et la dignité de son ministère. Il était venu plus d'Une fois dans le couvent abandonné; elle avait reçu de ses vieilles mains un sacrement de foi et d'espérance. En avançant encore* et en découvrant tout à coup les ombres immenses que projetaient les deux tours sur le parvis de Notre- Dame, Afra crut à un miracle opéré pour elle par la clé*-
FRANCE ET MARIE 2ii
mence de Dieu, car elle se supposait à l'extrémité occidentale de Paris. Elle reconnut enfin les lieux, tourna le gothique édifice et se trouva devant ie péristyle même de la maison du pasteur.
» Jean de Betloy touchait à sa centième année. Le digne successeur de Belzunce à Marseille s'était fait admirer là par sa tolérance, autant que son devancier par son courage. L'un avait triomphé de la peste, l'autre des jésuites. Si l'un avait ramené la santé, l'autre avait rendu la paix dans une colonie qui sera toujours plus grecque que française. Le sommeil était un bien depuis longtemps inconnu au vieillard. Il passait dans la lecture et l'étude ces longues heures que remplissait le repos pour les serviteurs qui l'entouraient. Empressé, comme le bon roi Yenceslas, à prolonger i'exis*tence qui lui échappait, le cardinal avait coutume de dire : — Ce que j'ôte à mes nuits, je l'ajoute à mes jours.
'» La pensionnaire toucha faiblement le marteau de l'hôtel, et l'écho se perdit sous leè voûtes profondes. Elle était cependant si tristement assurée de n'avoir point d'autre port dans l'orage, qu'elle insista avec un peu plus de résolution ; et, bien que le nouveau coup n'eût pas fait naître plus de mouvement dans le pavillon du suisse, elle se prit à espérer vaguement en voyant s'émouvoir une clarté qui passa lentement le long des appartements supérieurs.
» On ignore, à l'âge d'Afra > que le temps dessèche ordinairement toute pitié humaine, et que le cœur des vieillards ressemble trop souvent à ces fleurs dont le calice se ferme quand la nuit vient.
» — Qui êtes- vous ? murmura une voix demi-éteinte, ou par l'épaisseur des portes armoriées, ou par tout un siècle de la vie humaine.
» — Une sœur d'un des couvents de ce diocèse. Ouvrez, ' au nom de la charité chrétienne : j'ai besoin de parler à votre maître.
» — A de telles paroles, reprit la foûble voix, j'aime mieux être trompé qu'insensible*
> Une moitié de la porte tourna sur ses gonds, non pas
212 FRANCE ET MAIUE
sans peine, et l'inconnu ajouta : — Notre maître à tous, c'est Jésus-Christ ! Entrez : la paix soit avec vous !
» Mais à l'aspect des vêtements mondains de l'étrangère, le vieillard recula d'un pas. La honte d'une déception dont il serait victime se peignit sur son noble visage, et il prit l'attitude de ces vieillards romains insultés sur leur siège par de profanes barbares.
» — Pitié, monseigneur ! cria la pauvre fugitive, en reconnaissant l'homme hospitalier qui ouvrait sa maison luimême à une telle heure de la nuit ; pitié à la fille pécheresse d'un couvent que vous protégez t
» Afra se mit à genoux devant le cardinal. Celui-ci, à cette posture repentante, surtout au gage d'ancienne honnêteté établie par le fait seul qu'il n'était pas inconnu à la jeune fille, la releva javec bonté et l'encouragea d'un sourire.
» — Paix t dit-il : n'élevons point la voix; tout le monde ici dort. Dieu fait le sommeil pour ceux qui travaillent : la nuit répare le jour. Respect au pécheur qui ne se souvient pjus qu'il est homme.
» Afra suivit le cardinal dans un oratoire reculé. Elle lui confia toute sa peine, sa romanesque aventure et l'horrible embarras de sa situation. Il ne vint pas plus à la jeune fille l'idée de mentir ou de colorer sa faute, qu'au vénérable prêtre le soupçon d'une feinte ou d'un stratagème criminel.
» — Il n'y avait au monde, acheva la pensionnaire, qu'un homme assez pur pour ne pas. douter de l'innocence, et c'était vous, monseigneur. Dieu m'a conduite par la main jusqu'à cette porte, à travers d'effroyables épreuves.
» — Ne me faites pas, enfant, commettre le péché d'orgueil, dit le centenaire. Cette fois, il va bien falloir troubler le repos de quelqu'un : mais ils me pardonneront tous, dans l'idée que j'ai rarement de pareils caprices et la velléité de ' sortir la nuit pour courir le monde.
» Le cardinal sonna son camérier : les ordres transmis par ce serviteur furent exécutés en peu d'instants. — Il y a
urgence, disait M. de Belloy : quand on veut servir la jeunesse, il faut reprendre un peu de sa vivacité. Et avant trois heures du matin, Afra, reconduite à Passy dans le carrosse de l'archevêque, accompagnée de Tévangélique vieillard lui-même, avait retrouvé son couvent, sa cellule étroite et le chaste lit de la pensionnaire.
» — Madame, avait dit le cardinal à la supérieure, cette jeune fille n'est jamais, pour le monde, sortie d'un établissement que je verrai toujours prospérer avec intérêt. Qu'aucun mystère ne vous alarme; il n'est point un secret pour nous. Je connais et j'honore la famille de mademoiselle deN... c'est moi qui vous réponds de la pureté de sa conduite. » Roger; cette fugitive étourdie qu'un tel événement a mûrie, est rentrée dans Iç monde dix-huit mois après la mort de Théophile. Elle a vingt ans aujourd'hui à peine, et on lui en donnerait davantage, tant l'expérience d'une seule journée a gravé de mélancolie sur son beau front. Son histoire, sais-tu qui me Ta racontée? Elle-même. Sais-tu quelle personne j'incline à épouser? Cette femme. Elle ne m'a confié ces détails que pour étouffer, dit-elle, cette résolution d'associer mon sort au sien. Elle était loin de prévoir que telle partie de ses malheurs dût me frapper avec un peu de ce sentiment de remords qui ne peut s'éteindre en elle ! Ce compagnon de plaisir que Théophile rencontra au spectacle, cet ami qui le frappa d'une balle mortelle» c'est moi. Dis si, dans ce hasard qui a contribué à changer l'existence d'Afra, il n'y a pas, au lieu d'un germe de désunion entre nouç, un lien caché qui nous rapproche et nous attache déjà l'un à l'autre ? Oh ! si le cardinal vivait encore! » T'écrire, ami, c'était écrire à ma sœur. Je vous demande à tous deux conseil, et j'attends votre avis sur cette confession si complète. Votre silence serait une adhésion pour mon projet. Ne pas défendre, .c'est permettre; et si vous vous abstenez de juger de si loin, je vaincrai, je l'es* père, la résistance qu'on m'oppose. Votre discrétion envers l'ami qui vous consulte exprimera que vous n'auriez point de répugnance à nommer Afra votre sœur. »
Au bas de la longue lettre d'Eugène il était écrit, et de la plus correcte écriture de Gabrielle :
t Je n'ai pas répondu. Que ferez- vous? »
Roger se promit de réfléchir, et continua sa route.
Après six jours de marche, et de torreûts franchis, et de sentiers dont le sol friable est composé cf ardoises et de mica qui vont au bord des précipices s'exfoliant sous les pieds du voyageur, il arriva aux portes de Brigg. firigg est un grand village dont tes rochers environnants se hérissent d'épine* vinette, et dont les toits orné* de globes de ferblanc parodient l'aspect d'une ville orientale. Roger ne voulut pas, au tomber de la nuit, s'enfoncer à gauche dans la montagne et aller si tard surprendre Marie, dans la retraite où elle avait rejoint ses tantes. Il résolut d'attendre le jour.
Il contemplait aux lueurs des étoiles cette contrée d'industrie et de désolation, lorsqu'un bruit surnaturel, une détonation pareille à celle de plusieurs canons à la fois, vint le faire tressaillir sur la pointe du roc où il s'était arrêté.
— Quel est doncce retentissement? dit-il à son hôte accouru sur le seuil de la porte, les yeux ardemment tournés du côté de l'Italie.
— Nous ne pouvons guère nous y tromper, nous autres, dit avec gravité le Valaisan, C'est le bruit d'une avalanche, monsieur. Fasse le ciel que quelque malheur n'ait pas été attiré sur nous par des imprudents.
— Que voûtez-vous dire?
— Je veux dire qu'il passe sans cesse des détachements français à travers nos montagnes pour se rendre à Domo- Dossola, et que les conscrits trouvent plaisant de décharger leurs armes au fond de nos gorges les plus retentissantes et les plus périlleuses.
-*■ Ce sera bien plutôt, dit la patronne, ce sot Anglais qui n'a pas trouvé notre thé suisse à son goût. Il aura voulu essayer là-bas son beau tromblon, pour rivaliser, comme il dit, avec le tonnerre.
— Un milord ne fait jamais de mal, répliqua l'aubergiste; ce sont bien plutôt les militaires.
— Votre milord cependant a acheté de la poudre en partant, et s'il faut qu'il ait tiré sous quelque voûte de glace, il y restera, la bonne bête i
Roger écarta tout pressentiment sinistre, et ne tarda guère à trouver un sommeil bercé par les doux souvenirs de Ga~ briella. Il voyait à ses côtés l'heureuse et folâtre Marie. U se représentait l'orpheline entourant de soins ses deux vieilles parentes. Elle ornait à ses yeux la pauvre chapelle de quelques branches de mélèze, dernière verdure qu'on puisse encore saisir sur les hautes Alpes,... quand il fut réveillé par des gémissements. Les cloches se répondaient au loin : et quand il ouvrit sa fenêtre à losanges de plomb, toute la vallée lui parut effroyablement blanchie par la lune. Sur les bords de cette clarté les habitants erraient; et il reconnut bientôt que cette étendue vague où se reflétaient , leurs pâles figures et leurs torches n'était qu'une inonda* tion furieuse déterminée par la masse des neiges précipitées à la fois du sommet des monts. Grâce à la disposition des amphithéâtres naturels, les hommes et les animaux eurent bientôt trouvé à se mettre à couvert. Les chèvres montaient brouter la joubarbe des toits, et le berceau des enfants fut attaché dans les branches de l'érable. Mais ce fléau, possible à combattre et passager sur ces pentes rapides, quel ne devait-il pas être dans le vallon supérieur, resserré en forme de cratère, et où l'avalanche avait fait refluer les eaux 4*1 lac Mériel ! On se dirigea vers cette sommité ; un pâtre conduisait la foule, et les bergers traînaient des perches et des cordes. Quand Roger n'aurait pas su que l'asile de Marie était dans cette direction, il eût volé offrir ses secours; mais cette inquiétude lui faisait devancer les plus hardis chasseurs de chamois. Le premier, il s'élançait de roche en roche. On dépassa le reposoir connu de Notre- - Dames des Neiges, et cette caverne où sont portés les voyageurs frappés par la tourmente, et nommée 'sur cette frontière italienne : Cappella di morte.
216 FRANCE ET MAUIE
Enfin, le premier arrivé sur le revers d'un pâturage d'où l'œil pouvait embrasser tout le désastre, Roger aperçut au milieu du groupe les débris d'une habitation qui n'avait dû être renversée que depuis peu d'heures. Le toit, à demi emporté, était surmonté d'un campanile; la croix de bois était inclinée, et à la cloche il restait un lambeau de corde qui flottait au gré de l'orage. Tout ce qui se voyait de cette demeure indiquait une destination monastique. .
— Grand Dieu! demanda Roger, quelles personnes habitaient ici?
— Des religieuses françaises, répliqua un chasseur; un jardinier qui leur servait de pourvoyeur, et une novice arrivée depuis quelques semaines.
— Et ne les nommait-on pas les dames de Paracay?
— Sœur Marthe, je crois, tout simplement, et sœur Saint- Paul.
— Mais, ajouta une petite porteuse de laitage, il y a des personnes qui ont été conduites là-haut,- chez l'hospitalier.
— Qu'est-ce que l'hospitalier ? demanda le voyageur, aussi pâle que la neige qu'il foulait sous ses pieds. Où sont ces personnes? Condiiisez-moi vers elles.
— L'hospitalier, dit la Suissesse en retirant sa main, est , payé par le canton de Berne pour tenir une maison de refuge sur l'autre côté du Grimsel.
Mais l'hospitalier, qui lui-même descendait à Brigg pour le besoin de ses hôtes nouveaux, fut rencontré par Roger à quelques centaines de toises d'élévation, au détour d'un épais nuage, et il promit de conduire le voyageur jusque devant le lit de feuilles où souffrait, disait-il, une jeune fille blessée.
— Elle a voulu, expliqua-t-il en marchant, soutenir dans •les périlleux sentiers la plus vieille sœur, laquelle se croyait
toujours suivie par l'inondation* et avait la tête frappée d'un nouveau déluge; si bien que l'oubli d'elle-même l'a fait chanceler sur la glace, et, pour préserver la religieuse, la novice a reçu plusieurs dangereuses foulures.
— Allez chercher jm docteur à Brigg l s'écria Roger. J'aperçois d'ici votre hospice; je n'ai plus besoin de per-
; sonne. Et n'épargnez ni soins ni dépensa pour soulager les ' malades.
. Il glissa, à l'insu du montagnard, une bourse dans le sac de cuir que celui-ci portait en bandoulière.
Arrivé au seuil d'un vaste chalet tout sauvage, tout alpestre, perdu dans un océan de nuées, et tel que la charité des Suisses en a fondé plusieurs à l'imitation des couvents du Saint-Bernard, Roger s'arrêta un moment. Des deux côtés d'une longue étabie, des chèvres, rangées sur deux lignes,, passaient symétriquement leurs tétôs pour saisir quelques feuillages séchés. Un air chaud et salubre caressait les sens dès l'entrée de ce lieu. Plus loin, il vit se distribuer les différentes pièces de rétablissement, et au fond, dans la plus reculée de toutes, il aperçut trois femmes. L'une était en prière ; la seconde présentait à la troisième une infusion dans l'eau de neige de cette fleur de camomille si particulièrement chère aux religieuses. La jeune malade leva la tête par l'effet seul de la demi-obscurité que projeta subitement le corps de Roger interceptant la porte unique, et elle poussa un cri de joie dont l'inflexion était vibrante.
— Chère Marie ! dit le voyageur qui s'avança le cœur ému et la voix troublée aussi.
L'orpheline sembla se ranimer dans un sourire plein d'espoir.
— Ètes-vous descendu du ciel, ami? reprit-elle en lui tendant la seule main qu'elle avait libre.
— Il y aurait moins loin peut-être pour arriver du ciel à vous, que de cette terre maudite...
— ... Et presque sanglante ! ajouta Marie, faisant allusion au procès de Georges. C'est une protection sainte qui nous rassemble.
Marie présenta le fils de son tuteur aux deux vénérables dames. Celles-ci ne pouvaient tarir d'actions de grâces pour tant d'efforts providentiels à avoir ainsi sauvé les orphelins, et à les réunir en un pareil désert* Elles virent en cet événement un éclatant miracle et le doigt solennel de lu prédestination.
La principale Souffrance de mademoiselle do Chavigny provenait de la luxation du pied gauche. Le chirurgien opéra avec prudence ; mais la fièvre survint, et il défendit que, durant quelques jours, on parlât trop à la malade et qu'ellcméme prît part à des épanchements vifs. Il craignait l'imminent danger du tétanos. Grâce à ces soins, elle fut bientôt toutefois, non pas en état de supporter encore les fatigues de la descente, mate d'aller, appuyée sur un bras empressé, s'asseoir au soleil, durant le peu d'heures qu'il desoendait dans cette retraite, entre deux pics de granit, où, depuis le commencement du monde, aucune végétation n'avait pu s'attacher.
Chaque soir, Roger redescendait à Brigg, On avait retiré de l'hafûtation ruinée, mais devenue enfin abordable, plu* sipurs effets, des papiers, sans trop d'avarie; et, au bout de quelques jours, Marie put remettre à M. de Lavarennes tout ce qu'un père, en mourant, lui avait confié pour son fils unique.
Roger, avant de prendre bien tardivement connaissance des dernières volontés paternelles, avait différé de révéler à sa pupille les événements qui s'étaient accumulés dans son sort depuis sa sortie de prison. ObéissaiUii aux prescriptions du docteur ? Craignait-il de rencontrer dans un testament une indication de traces que sa conduite aurait à suivre, ou enfin quelque condamnation implicite de ses résolutions déjà suivies?
C'était un soir que cette commission solennelle fut remplie. Les deux jeunes gens étaient assis l'un près de l'autre sur ce balcon rustique que recouvre uniformément le toit avancé de tous les chalets de montagnes» Le génie de la mélancolie lui-même planait sur ce paysage. A l'horizon passaient quelques chamois errants; on n'entendait plus que le sifflement des marmottés qui allaient, à celte époque de Tannée, commencer à s'endormir pour six mois au fond du lit de bruyère qu'elles amassent dans leur terrier, Ça et là, les tapis de glace se trouaient en spirale sous l'effort de l'insecte empressé d'aller respirer à la surface ; et, aux pieds de Marie, un oiseau privé, le seul qui, avec les perdrix blan-
ches, habite ces hauteur», la niveroHe ou le moineau des neiges, poussait ee petit cri sauvage dont s'attristent plutôt que ne s'animent encore les cimes de l'Helvétie.
Le jeune Lavarennes avait pris parmi les papiers une note de son père dont Marie connaissait le contenu. La note renfermait ces paroles:
« le vous confie, Roger, le sort de mademoiselle de Chavigny. Elle fut Tunique enfant de mon ami intime, comme vous êtes le seul bien que m'a laissé votre mère. L'espérance 4e toute la vie pour deux frères d'armes et deux exilés fut de confondre un jour leur avenir et de mêler leur famille, comme ils avaient mêlé leur sang dans les combats. Les débris de deux patrimoines vous composeront une existence encore honorable. Aucun de vous deux ne peut, sans injustice, retirer 9a fortune a l'autre; car les deux pères furent si accoutumés k être entre eux et tour à tour débiteur et créancier, à n'avoir qu'une bourse compie ils n'avaient qu'une âme, que leurs successeurs ne possèdent en vérité qu'un seul héritage et qu'une existence indivise. Vous, mon fils, soyez le guide et le protecteur; et comme votre rôle est le plus beau, votre destin sera le plus heureux. Marie est un ange; et comme la nièce de mon roi, elle a rappelé, en guidant les derniers jours d'un vieillard, cette Antigène si touchante que vient de rajeunir mon pauvre ami Ducis. Aimez-la; je crois savoir qu'elle ne sera point ingrate. Donnez-foi notre nom; couvrez de cette égide le dernier rejeton d'une noble tige. Mon compagnon d'exil s'est consolé quelquefois du regret de voir éteindre sa maison en pensant que la pure source irait du moins s'épancher dans la nôtre. Enfant, je ne vous ordonne rien, pas même de rester honnête homme : car que servent les recommandations que d'avance la conscience n'a pas suppléées ? Je m'abstiendrai surtout de conseils politiques sur le parti et sur la ligne de devoirs que vous voudrez adopter. Nulle religion ne se commande, et j'ai bien souffert de la mienne ! Mais prenez
» pour femme mademoiselle de Ghavigny : vous vous ferez » bénir dans le ciel et vous réjouirez deux tombeaux. »
Roger demeura froid et immobile comme cet horizon dont il était entouré. Marie, qui dans sa confiance enfantine et l'inspiration de son cœur puisait une étourderie toute candide, avait suivi non sans malice la lecture du billet. Elle détournait et ramenait tour à tour sur Roger un regard en dessous, plein d'innocence et d'espièglerie. Elle ne comprenait pas qu'on fût si longtemps à achever un écrit dont elle connaissait chaque ligne. Elle manqua un moment de contenance ou de patience; elle voulut se lever : elle se sentait piquée au vif de cette froideur et humiliée de ce long silence. Mais la générosité naturelle de son esprit l'emporta tout à coup sur la susceptibilité d'amour-propre féminin que deyait éveiller cette position délicate. Et, d'une voix où elle croyait ne laisser percer ni violence de caractère ni dépit.:
— Je connais l'injonction qu'enferme ce billet, dit-elle. Ce vœu fut un témoignage de la tendresse de mon protecteur, dernier rêve, dernière illusion de sa prévoyance ! mais vous ne serez pas pour moi moins indulgent qu'il ne l'était lui-même. Je ne veux pas plus m'appuyer de sa volonté que vous ne le désirez sans doute. Vous n'enchaînerez pas la liberté de l'orpheline, et vous la laisserez suivre, n'est-ce pas, la vocation qui l'entraîne ? Je souhaite accompagner mes tantes à Milan. J'ai le désir de me vouer pour jamais à la profession religieuse.
Un nouvel étonnement se peignit sur les traits de Roger; et, pour changer d'objet, il ne, fut pas moins amer que le premier. « Pourquoi ce sacrifice si entier.? » se demanda-t-il. Sa résolution première fut néanmoins de tout apprendre à Marie, et à l'instant même. Bien que frappé de la révolution qu'allait opérer en elle cet aveu si peu attendu, et de l'abandon où allait se sentir la pauvre fille qui avait dû compter sur un époux (car il n'était nullement dupe du mouvement généreux qu'elle venait de laisser lire), il se leva. Il fit quelques tours à pas précipités sur le large bal-
con où ils se trouvaient ensemble. Il se recueillit, convint avec lui-même par où il allait commencer et, quand la main sur son cœur, à l'endroit où reposait un portrait de Gabrielle, son égicle, son excuse, son soutien dans l'explication qu'il allait entreprendre, il révint au banc où il avait laissé la jeune fille, elle n'y était plus. L'air insouciant et moqueur, elle avait disparu à pas légers. Que devait-il faire? L'engagement pris pour lui parie comte de Lavarennes lui parut sacré. Il se sentit comme parjure, traître à une promesse faite au moment d'expirer. Peu à peu la souffrance de sa délicatesse s'exalta jusqu'au remords : et il ne vit plus qu'une seule personne dont les conseils pouvaient le guider en cette occurrence : c'était sa femme. Il résolut de regagner Genève dès le lendemain, et d'aller, pendant que s'achèverait la convalescence de Marie, éclairer sa propre raison sur le parti que l'avenir lui laissait à prendre. La meilleure protectrice que pouvait désormais rencontrer la pupille de son père lui parut être Gabrielle.
Quand il rentra dans la salle commune, les deux religieuses étaient empressées autour de Marie, qui venait de se trouver mal. On attribuait cette crise à l'imprudence qu'elle aurait faite de marcher précipitamment et de se confier avec trop d'abandon aux muscles encore endoloris de son pied gauche. Elle paraissait être tombée plutôt qu'assise sur le siège qu'elle occupait auprès du foyer. Roger, sans doute à cause de l'intérêt si profond que lui inspirait l'avenir deux fois déshérité de l'orpheline, fut frappé en ce moment de la grâce exquise de toute sa personne. Il n'avait jamais ressenti un si tendre intérêt pour elle. Il toucha avec anxiété son bras ; et quand il se fut assuré que le malaise ne pouvait être que passager, ses yeux s'arrêtèrent sur un bracelet que le mouvement d'une ample robe % découvrit à ses regards pour la première fois.
— Ceci, monsieur, dit sœur Marthe, qui remarqua l'attention du voyageur, est un bijou que l'innocente enfant a fait composer elle-même pour consacrer un de ses meilleurs souvenirs. Il retrace, dit-elle, les premières paroles qu'elle
ait entendu prononcer par une voix qui lui est chère, sur le territoire de sa patrie. C'est une espèce de mot d'ordre ; elle en a fait graver les trois mots sur une petite plaque d'or, enrichie, comme vous voyez, de quelques turquoises ; et elle porte ce talisman avec une constance bien affectueuse.
Roger s'inclina pour examiner la devise, dont le sens ne paraissait avoir rien de mystérieux ; et il eût volontiers baisé la main que le bracelet venait toucher quand it y lut distinctement : Francs et Marib.
ÀY1UX
En reprenant le lendemain cette route de Genève qu'il n'avait pas compté parcourir seul, Roger se sentait une disposition d'esprit nouvelle. Il eût été embarrassé de s'en rendre raison ; car, si la solitude n'était pas sans charme pour lui, il eût redouté l'isolement absolu. Aussi retrouvat— il avec joie un demi-compagnon, une moitié d'intelligence qui lui rendait affectueusement ses sympathies. Cet ami, d'espèce nouvelle, c'était son cheval. Un cheval 1 c'est le plus fidèle et le plus charmant des eselaves; c'est le plus docile conme le plus infatigable des serviteurs. Je sais, comme vous, l'histoire des chiens; j'ai admiré la chatte de Pétrarque assez grossièrement empaillée dans sa pauvre maison d' Arqua, au milieu des monts Euganéens ; mais de tous les attachements pour un favori domestique, celui que je comprends le mieux, c'est la passion d'AIftéri pour les nobles coursiers qu'il ramenait si péniblement d'Angleterre par cette même route du Valais que Roger parcourait eji ce moment. C'est une chose intéressante et risible que la description qu'il a laissée de son passage des Alpes avec quatorze chevaux qu'il conduisait de Londres à Turin. Cha-
FRANCE ET MARIE Sf8
cun avait son guide ; de cinq en cinq, un palefrenier an* glais faisait office d'inspecteur; et lui-même, avec les sollicitudes d'un général d'armée, il fermait ta marche de sa caravane. Il a conté cette entreprise avec plus de solennité que n'en met, je crois, Tite-Live à retracer l'expédition d'Annibal.
Pour la jument de Roger, Stella, elle connaissait son maître , et c'était entre eux deux un échange de cares9e& auxquelles l'un n'était pas moin» sensible que l'autre. Devant la crèche, elle tournait la tête à la voix du cavalier, et frappait la terre de son pied de cerf pour marquer l'impatience de le suivre. En chemin» elle l'attendait docilement sur la route lorsqu'il s'écartait un moment pour aller ob*server de plus près une cascade, une plante, un minéral. Mais elle s'arrêtait à son tour pour exiger qu'il tuât sur ces flancs les taons cruels qui Venaient l'ensanglanter parfois au soleil de midi, dans cette oontrée oô le matin sa crinière s'était blanchie de givre. Tantôt, su gré du caprice du voyageur qui cheminait parfois à pied, elle le suivait comme la levrette fidèle, glissant sa tête nonchalante auprès^ de son bras, cherchant du pain dans ses mains, ou lui arrachant la fleur qu'il avait passée à sa boutonnière pour en admirer un peu plus longtemps la forme et la couleur ; et tantôt, comprenant l'impatience du jeune homme à franchir l'espace, elle l'emportait en devançant à la course l'incroyable impétuosité de ce Rhône qui suivait le même chemin qu'eut. Toute l'élégance de ce compagnon, qu'il possédait depuis sa sortie du prytanée, rappelait/ à Roger une description du poète arabe s • Noble coursier ! il est plus rapide qu'un coup d'oeil. Il laisse derrière lui le vent et l'éclair. Voyez ! il est noir, et il a le front blanc et les pieds de même couleur. On dirait une nuit d'hiver dans laquelle il est tombé quelques flocons de neige. »
Roger admirait bien encore autour de lui les objets extérieurs» mais sa principale vie était devenue subitement intime et rêveuse. Lès nuages seuls et leur rôle magique à travers ce pays attiraient toujours ses regards; fl aimait
224 FRANCJ2 ET MARIE
encore ces voyageurs légers, tantôt passant sous ses pieds, tantôt planant sur sa tête ou glissant à mi-côte ; s'arrêtant devant un chalet , prenant une teinte de blanc plus mat, ou s'argentant soudain d'un rayon du soleil. Il se surprenait à leur tendre la main comme à des compagnons de sa route. Le soir, fatigués des poursuites du vent et à demi déchirés par la tourmente des régions supérieures, il y en avait qui ralentissaient leur marche et semblaient s'arrêter dans les pâturages comme pour se coucher un moment sur la verdure. Il comprenait pour la première fois cette mythologie qui confie aux vapeurs errantes des ombres et des mânes heureux. Cet aspect lui rappelait aussi Marie et son désert. Il se surprit à remarquer un jour que de très-petites fleurs bleues, croissant sur les montagnes les plus voisipes du ciel et appelées, peut-être à cause de cela, des yeux-d'ange, avaient exactement l'azur et la douceur du regard de la jeune fille. Marie était peu dotée toutefois de résignation divine et de patience ; mais il y a dans la condition d'être aimé, même à son issu, une indulgence infinie et une attraction contagieuse.
Cependant, à la hauteur du val d'Anivier et à une forte journée encore de Martigny, Roger rencontra sur la route un voyageur dont le mulet rétif mettait à une rude épreuve sa patience française. Je dis française, car à l'énergie de ses anathèmes et à leur terminaison franche, M. de Lavarennes n'avait pu méconnaître un compatriote. Il s'arrêta pour offrir ses bons offices.
— Monsieur, dit le personnage embarrassé, certainement votre intervention n'est pas de refus. Cet animal-là a horreur de la solitude, à ce qu'il paraît, car il rie veut plus marcher depuis que j'ai congédié mon guide. Si vous aviez la bonté de conformer un peu la discrétion de votre pas à sa lenteur, je crois qu'il se déciderait à changer de place, en faveur de la compagnie.
Cette proposition contrariait bien un peu le mari de Gabrielle ; mais il ne put toutefois se dédire de son offre hospitalière, lorsque l'étranger ajouta :
— J'espère, pour l'honneur de l'âme des bêtes, que celleci ne soupçonne pas qu'il y a quatre ans que je n'ai revu ma patrie. J'ai hâte de gagner la France, monsieur! Heureusement qu'elle a eu la bonté, pendant mon voyage, de faire quelques pas au-devant de moi et d'avancer sa frontière jusqu'à Genève. Monsieur est-il de Genève ?
— J'y vais comme vous, répondit Roger; mais j'ai presque toujours habité Paris.
— Parisien aussi, et à votre service, ajouta l'étranger. Ce compagnon donné à Roger par le hasard était un
homme de trente ans, dont l'humeur mobile et la chaleur du sang, quand il était ému, contrastaient remarquablement avec l'impassibilité de l'extérieur qu'il semblait s'être composé. Le jeune homme ne tarda pas à découvrir que son obligé, qui portait une figure noble, mais halée comme s'il eût subi le soleil des tropiques, et paraissait avoir beaucoup vu le monde, était rempli de connaissances variées et nourri d'études sérieuses. La conversation prit quelque intérêt dès le premier gîte.
— Monsieur, dit après souper Roger de Lavarennes, dont le trouble nouveau se portait volontiers au-devant d'une distraction, dans vos impatiences à rentrer en France, vous comprenez sans doute le désir de revoir une famille, une épouse ?
— Je ne suis point marié. Et l'inflexion de la voix de l'inconnu, dans cette réponse, aurait pu se traduire à la rigueur par : — Je ne suis pas si fou.
-— N'avez-vous donc jamais été amoureux?
— Pardonnez-moi : je l'ai même été trois fois en' ma vie. Mais je connais les femmes, voyez-vous. La meilleure qui existe, c'est peut-être une sœur que je possède, et j'ai fait d'après son caractère froid et apathique des études profitables. Elle n'aimera jamais. Moi j'aurais voulu donner pour recevoir. J'ai craint ce commerce inégal où l'on n'échange qu'un corps contre une âme.
— Vous avez peut-être raison. Moi, monsieur, qui suis marié, je me surprends quelquefois à craindre de ne pas Taire
éternellement le bonheur de ma femme. Qui peut répondre, en effet, d'être toujours fidèle et d'avoir rencontré, du premier élan, l'être qui fut depuis la création destiné à vous appartenir ?
— J'ai préféré le chercher toute la vie, dit l'inconnu, que m'exposer une fois à quelque méprise irréparable.
— Mais trois fois amoureux t reprit Roger : c'est dépasser, monsieur, les facultés ordinaires du cœur. Est-ce que vous auriez, entre pèlerins qui doivent se mettre à l'aise, une grande répugnance h me confier ce triple souvenir ?
— Nullement. Conter n'abrége-t-il pas le temps du voyageur, soit qu'il monte «n mulet rétif, ou un navire qui se cabre sous lui ? Seulement, ie vous demanderai, monsieur, la permission de prendre à l'envers la chronologie de mes faiblesses, et d'analyser en premier lieu la dernière passion que j'ai ressentie. C'est en Europe, monsieur, toujours en Europe que j'ai été frappé I Mais je ne redoute plus rien, j'ai payé mon tribut.
Sa nouvelle connaissance semblait à Roger un de ces hommes qui se vantent de leur impassibilité pour déguiser quelque manque de force : faibles de cœur, arrogants de paroles, < roseau peint en fer, » comme on l'a dit, lecteur, de je ne sais quel roi de nos jours.
— • La dernière fois, monsieur, que je fus épris, c'était à à Rome, poursuivit l'indiscret. Un bal masqué allait finir, et j'avais passé la nuit dans un de ces tristes désœuvrements qui sont comme la prostration de l'esprit après les efforts de l'étude.
Je me retirais, fatigué d'ennui plus que de lassitude encore, lorsque, dans le dernier salon du festino, au fond d'une pièce qui précède immédiatement le vestibule du palais Nella, je rencontrai un masque, certain domino féminin, qui, appuyé contre une colonne, peuplait seul avant moi le désert de cette vaste chambre. La chambre était mal éclairée : les lampes mouraient. Au maintien de la dame, à Tim* patience du pied qui frappait le parquet, je devinai bien que jp masquerq attendait quelqu'un ou demandait quelque
chose. Peut-être un attentif paffto pouvait lui rendre un bon office; je m'approchai et je mi» toute ma bonne volonté à sa discrétion. Elle, au lieu de répondre à mon compliment italien, articula en français quelque* paroles de remercîment, et je sentis un frisson parcourir tout mon corps. Il est bien doux, monsieur, d'entendre à l'improviste, et au milieu d'un pays étranger, l'accent de la patrie! Il y avait dans cette voix un charme de plus encore r c'était la mélopée un peu traînante de cette province où j'avais passé ma jeunesse ; le Dauphiné, qui Ait le berceau de la liberté pour nous.
—< Si je pouvais, insistai-je, madame, en ma qualité de compatriote, vous aider à chercher, à retrouver, ou & attendre ? Est-ce vos amis, vos gens, un manteau, un carrosse? Parler je deviendrai ingénieux et peut-être adroit pour vous obliger.
— Monsieur, il y a dix ans que je n'attends plus rien, dit-elle.
Et la jeunesse de sa taille combattait effrontément cette prétention coquette ou menteuse.
Nous causâmes. Que vous dirai-je, entre hommes quitie nous cachons rien, d'une sympathie bizarre qui se fortifia dès le premier moment par deux causes r l'une, l'aveu qui lui échappa, sans dépit et sans trop fausse indifférence, qu'on lui avait donné rendez-vous 16, afin de se retirer à trois heures du matin, et qu'on l'oubliait sans doute pour quelque distraction frivole ou un intérêt nouveau; l'autre, l'étonnement sincère qui se peignit dans mes yeux è cette inexplicable négligence?
— Oui ! ajouta-t-elle; et s'il s'amuse, je m'en félicite encore... Qu'au moins l'un de nous soit heureux!
Elle voulut changer la conversation. Nous parlâmes de Rome et des objets qui l'y avaient le plus frappée. Ceux qu'elle admirait excitaient mon enthousiasme; ce que j'avais goûté, elle l'avait remarqué de même.
— Je me plais* disait-elle, — car je me souviens encore de toutes les paroles qui furent échangées dans cette heure
rapide; — je me plais à aller surtout voir tomber là nuit du haut du Janicule, assise sous un oranger de ce couvent de Saint-Onuphre où les os du Tasse sont enfermés. Cette ville éternelle, champ de bataille des temps et charnier des peuples, elle ne m'a jamais paru plus solennelle que lorsqu'en ' attendant qu'elle le ferme, < le soleil tire sur elle chaque jour un pan du rideau de la mort. »
— Et moi aussi... Je préfère, madame, le Panthéon d'A~ grippa à tous les monuments qu'on admire. Et vous?
— Et moi aussi... Je recherchais le Colisée, poursuivitelle, aux premiers temps de mon séjour ici; mais maintenant je ne sors guère de moi. Les ruines d'une àme peuvent émouvoir comme celles d'un temple. Je fais le tour de mon cœur; je me promène autour des vieilles souffrances, et quelquefois j'y rencontre encore des traces vives, comme on dit que, sur certaines pierres du Nord, on reconnaît l'empreinte des fleurs indiennes et les traces de l'Océan sur les montagnes.
Il y avait, monsieur, un contraste bien étrange entre la gravité de ses discours et le lieu où ils se tenaient; l'espèce d'intimité que supposaient de tels aveux et la nouveauté de notre rencontre. Nous étions là fort mal pour causer : point assis, point recueillis; nous pouvions et nous devions être interrompus et comme surpris à chaque instant. Et néanmoins nous échangions des impressions aussi secrètes que si nous y avions été poussés par la puissance d'une longue amitié. Gomme il y a peu de rapports entre les choses et leurs convenances selon le monde! Que d'espérances font mentir les préparatifs ! et combien d'événements et d'affections se sont placés hors du cadre où la prévoyance humaine les attendait t
Des yeux intelligents brillaient dans une reculée surnaturelle; des dents riantes accompagnaient quelquefois les plus mélancoliques paroles; et tout cela exerça sur moi une fascination incompréhensible.
— Travaillez-vous, monsieur, qui êtes jeune ? me dit tout « coup la romanesque interlocutrice.
Et elle avait pris, pour faire cette question, une sorte de gravité inattendue, comme si elle eût voulu, dans sa pose, emprunter quelque chose de la divinité même de la France, interrogeant un de ses enfants.
— J'étudie, madame.
— Ah l il faut en même temps produire. Le grain de blé sait, du même effort, jeter en haut sa tige et en bas sa racine. C'est une idée de Jean-Paul, que je lis beaucoup, et il m'a quelquefois consolée.
— Vous le serez mieux demain, lui dis-je, consolée ; car vous aimerez sans doute, et sans cette mission à remplir, le but de votre destinée serait trahi. Pour moi, je pars.
— Bientôt ? dit-elle.
— Avec la frégate qui est déjà en rade de Civita-Vecchia.
-— Tant mieux pour vous. Il n'y a pas de plus grand malheur à craindre que de mal aimer. C'est un lien de Heurs qui peut nous courber ignominieusement la tête : c'est un anneau quelquefois semblable à celui qui attache deux galériens ensemble.
Un masque vêtu en Calabrais, le chapeau pointu, les tresses de ruban flottantes et la ceinture armée de pistolets, s'avança alors comme au pas de course vers la Française, et lui dit brusquement de vives paroles napolitaines en se saisissant de son bras.
— Un compatriote, répondit en français la pauvre femme.
Hélas ! c'était la sienne : car il y avait dans son action à la rejoindre je ne sais quelle possession brutale, et tout mon cœur en fut averti. Il y avait aussi du remords et de cette jalousie sans amour qui ne peut manquer d'être insupportable. L'accent de la voix de cette étrangère, sans compter les séductions de sa personne et de sa conversation, me rendit tout autre bruit choquant. Je la retrouvais, elle, en fermant les yeux, et je l'entendais dans le silence. Mais il me fallait ce silence ; car les paroles qui ne venaient pas d'elle, fussent-elles affectueuses et nécessaires même à ma
vie, m'étaient discordantes et hostiles autant que l'orgue de Barbarie qui passe à travers les pensées du musicien qui compose.
Le carnaval commençait, monsieur... M'écoutez-vous?
— Certainement.
— Les promenades du Corso devaient me ramener l'occasion de rencontrer et de voir, peut-être à figure découverte, l'objet de mes prédilections* Tout ce que Rome enferme de beautés, et c'est la capitale de l'Europe où elles fleurissent en plus grand nombre, passa durant trois jours sous mes regards sans me troubler. J'étais cependant bien sûr de reconnaître celle que je n'avais jamais vue t Enfin, à la dernière solennité au moment*, môme où les imocoletti vont s'allumer pour remplacer le jour qui tombe, je démêlai, au fond d'une calèche suivant nonchalamment la file, une femme qui, toute masquée et toute vêtue encore d'un domino noir, ne pouvait être que la divinité de mes rêves. J'approche; deux signori entre qui elle était assise se lèvent, et, sous une grêle de confetti, me repoussent et me tiennent à distance. Vous savez ce que c'est que cette coutume de jeter aux passants des confetti pour les aveugler. Ces sortes de bonbons fort déchus de leur origine, ces prétondues dragées, ne sont depuis deux siècles que des boulettes de sable blanchies traîtreusement dans la chaux, et lesquelles, en s'écrasant sur les patients, emplissent l'air d'une poussière à brûler les yeux. Le mari, que moi je n'avais pas vu, pouvait avoir remarqué mon visage, car j'avais été sans masque au festin o; et l'espèce de rage avec laquelle il lançait contre moi, aidé de son compagnon, des projectiles qu'il eût voulu changer en balles mortelles, dénonçait évidemment que mes suppositions étaient justes. J'entendis au milieu de mon supplice se plaindre une voix douce : et alors, comme pour obéir à cette prière, la calèche prit un vicolo sur la droite et disparut si vite, qu'en frottant mes pauvres yeux je n'eus que le temps de découvrir sur le panneau de derrière une couronne de comte et les deux drapeaux qui annonçaient rambassadeur d'une des puissances voisines*
Je ne sais d'où me vint le pressentiment que j'allais aggraver par ma présenoe à Rome te sort d'une pauvre vio* Mme de la jalousie ultramontaine. Je connaissais désormais le nom de ma vision ; j'aurais pu abuser du crédit du général Miollis et me faire présenter chefc elle, en dépit de la haine instinctive du mari : je ne le fis pas. Je résolus de partir. Seulement je désirais savoir le nom qui lui avait été donné par sa mère : elle s'appelait Valérie et j'allai dans la nuit rôder autour du palais de Venise où Valérie habitait. Le lendemain j'étais rendu à Civita-Vecchia-
— C'était fort généreux à vous, dit Roger.
— Monsieur, quel fut mon étonnement torsqu'en arrivant dans eette ehétive résidence, j'appris que l'ambassadeur de "* y venait d'arriver aussi t La frégate appareilla dans là nuit» Il fallut à dix heures du soir monter à bord; et, jusqu'au matin où nous eûmes à nous débattre contre la difficulté de sortir du goulet, je ne cessai de voir briller à une fenêtre de la grande auberge qui domine le port une lumière éclatante et une ombre. Je crus, insensé que j'étais, voir même au coup de canon de partance répondre un mouchoir qui s'agitait en signe d'adieu. J'ai porté cinq ans cette image dans mon cœur, et le temps seul, ce grand séparateur et oublieur de toutes choses, a pu me rendre un peu de tranquillité.
— J'assurerais, dit Roger, que vous devez à eette préoccupation d'avoir évité quelques écarts et pratiqué plus d'une vertu : ne vous en plaignes pas. Hais remontons, je vous prie, à vos deuxièmes amours ; car ceux-là Beront certaine* ment -moins platoniques.
Il se fit un moment de silence.
— J'étais plus jeune de sept ans,* reprit le voyageur. Je n'en avais alors que vingt-deux ; et c'est en Suisse, assez près même du pays que nous traversons, c'est de l'autre côté de ces montagnes qui se teignent de rose au coucher du soleil, que s'établit la scène du second .acte de ma.fofôe. Voyez-vous le sommet du mont Blanc ? Il n'est plus touché qu'à sa. pointe: extrême parle dernier rayon du jour; on
dirait au milieu de ces ténèbres un charbon de feu attaché au ciel. J'ai vu, mais plus beau encore, le même effet à la cime des Cordillères*
Je voyageais donc dans l'Oberland; et à travers les vallons, les déserts, les abîmes, j'avais pour guide un vieillard plein d'érudition, un paysan qui savait l'astronomie. C'était Pierre Balma, l'ancien compagnon de M. de Saussure à l'Aiguille du Midi, ce vieux et rustique naturaliste qui nous a reproché à tous, avec raison, de ne visiter jamais le pays des glaciers qu'à l'époque où il a perdu son principal caractère, et qui voulait attirer les arts à Chamouny au cœur de l'hiver, alors que les frimas sont dans toute leur majesté; quand il faut, autour des chalets, couvrir la neige d'ardoises et de pierres plates afin d'aider au soleil de juin à découvrir le sol où sera semée la récolte. Balma, dis-je, m'entretenait de la même chose à toutes nos haltes. Dans sa dernière excursion faite du Prieuré à Cormajor, ii y avait escorté, avec quatre de ses camarades, toute une famille rentrée à peine de l'émigration ; et il avait été, lui spécialement, chargé de veiller sur les pas d'une jeune fille, héritière unique d'un nom recommandable.
— Ah ! monsieur, me répétait-il, si vous l'aviez vue, cette enfant-là ! elle ne posait pas les pieds sur la terre. Derrière elle, la neige n'était pas foulée. Quel gentil langage elle me tenait 1 et combien de choses elle savait apprendre, la jolie Georgette ! Voilà une touffe de coudrier où elle a cueilli un bâton, comme si elle avait eu besoin d'appuyer sa marche légère ! Sur ce caillou, au bord du torrent, elle a posé un pied et s'est élancée à l'autre bord si éloigné, sans avoir mouillé même les franges de sa robe. Là, elle a trouvé et puis réchauffé dans son sein un pauvre pigeon ramier que la tempête avait tout étourdi. Ici, elle a fait l'aumône dans ce village où nous allons descendre. Plus loin, je l'ai portée dans mes bras, monsieur, pour franchir les marais de Cbède.
Et la voix du vieillard était émue. II. ne parlait de Georgette, la voyageuse de seize ans, que comme d'un ange qui
serait descendu du ciel sur ces cimes. J'admirai son enthousiasme, il m'enflamma de sa pensée, il m'enivra de son admiration. Et moi aussi, je la voyais partout. Je voulus suivre les détours qu'elle avait suivis et boire aux fontaines où elle avait puisé dans sa main. lime semblait qu'elle avait été mon précurseur envoyé là par un bon génie, et que ma route aboutirait à elle. La nuée qui marchait devant nos pas enfermait Georgette ; l'étoile qui se levait la première, c'était elle. Enfin, arrivé à Paris, je la cherchai, cette beauté qui nous a fait battre le cœur, à un vieux pâtre et à moi. Elle était digne de cette admiration. C'était une femme déjà célèbre, entourée d'hommages et d£ tous les prestiges aristocratiques. Sa figure, sa taille, son esprit, tout expliquait et justifiait ma passion. Je n'ai jamais voulu l'approcher, afin de lui rester fidèle. Quand les voyageurs remontèrent à cheval :
— Mais quel pourra être à présent, dit Roger, l'objet des premiers mouvements d'un cœur si étrange que le vôtre ? Cette virginité-là doit avoir été dédiée...
— À un être plus chaste et plus poétique encore, reprit l'original. Le premier, et le plus vif par conséquent des entraînements que j'ai subis, celui qui dispose ordinairement de l'avenir d'une âme, c'est dans les bosquets de Versailles qu'il est né. C'est à la magie des soirs de mai, c'est à la prestigieuse clarté de la lune qu'il a grandi, monsieur ! L'objet de cette idolâtrie... virginale, comme vous dites si bien, c'était une blanche statue du parc. J'étais heureux d'aller m'asseoir-près d'elle, de la contempler, de lire à ses pieds pendant des heures entières. Quand elle avait retenu du soleil je ne sais quelle chaleur vivante, puis, à cause de la rosée, la molle tiédeur de la peau d'une femme, j'étais tremblant de toucher ses épaules et de déposer un baiser sur ce front pur. Quelquefois je lui reprochais d'être de marbre, et ma passion s'irritait jusqu'au délire. Je crois, en vérité, que si un sculpteur de mes amis, qui m'accompagnait quelquefois sans se douter de mes secrets, ne fût venu h découvrir par hasard une faute de dessin dans mon idole;
et s'il ne meut prouvé, par exemple, qu'elle a va il une jambe un peu plus courte que l'autre, j'aurais fini par me brûler la cervelle à ses pieds.
Ces trois amours-là ont épuisé mon cœur»
Les deux compagnons étaient arrivés à Genève au moment où s'achevait cette dernière confidence. Les montures qui cheminaient de front faisaient résonner sous leurs pieds le ponUlevis étroit de la porte Gornavin.
— le ne vais pas à l'auberge, dit l'homme au mulet : permettez que nous nous séparions ici.
• — Ni moi non plus, répondit Roger en lui tendant la main ; mais nous nous reverrons, j'espère, au club.
— Je desoends chez ma sœur.
— Je descends chez ma femme.
Et nos pèlerins continuèrent à suivre encore un moment la même route.
Cependant l'inconnu resta de quelques pas en arrière. Il arrêta un bourgeois pour prendre langue, et Roger le perdit involontairement au détour d'une rue. Lui-même poursuivit alors un peu plus lentement sa route vers la rive gauche du lac, soit pour n'avoir pas l'air d'éviter son nouvel ami, soit pour se recueillir avant d'entrer chez Gabrielle .
Quand il fut devant sa propre porte, Roger vit déboucher en face de lui le cavalier qu'il venait de quitter a l'instant même, et qui arrivait par un autre passage, Ils s'arrêtèrent au même hôtel. Leurs mains se rencontrèrent à saisir la chaîne de fer qui faisait mouvoir la sonnette. Roger, toutefois, no put s'empêcher de sourire et de demander a l'étranger ;
— Où allez*vous donc, monsieur ?
— Chez madame de Lavarennes.
Le maître de la maison se fit ouvrir. Les domestiques volèrent avec un empressement presque égal et au-devant du patron et au-devant de l'ami qu'il ramenait avec lui. Roger prit le bras de son hôte, dont la contenance marquait bien un peu de surprise ; mais avant qu'il eût pu la témoigner, ou du moins obtenir une explication sur cette parité
de but dans le pèlerinage et lé gîte, Gabrielle s'avançait audevant des voyageurs dans un premier salon. Roger lui dit avec un affectueux sourire :
— Ma chère amie, je t'amène ton frère. Tâche de le reconnaître, bien qu'il soit un peu bruni par le soleil de la ligne ; et présente-lui ton époux, 6ans retard*
— Vous, mon frère? dit Arthur Mazuel... Ma foi, je n'en aurais pas choisi un autre, si j'en avais été le maître.