‹ France et MarieChapitre 15 sur 15 · UN VOYAGE · texte numérisé non relu

UN VOYAGE

Le voyage dont on voudrait ici esquisser les principales aventures est celui de la pensée humaine quand elle va du poëte au lecteur, du cerveau qui l'a conçue à la foule qui la juge, du producteur au consommateur. Ce qu'on voudrait essayer à suivre serait le cours de ce fleuve assez mystérieux dont la source, d'abord timide et pure, se charge de limon en marchant, s'entoure d'obstacles, subit mille détours, et disparaît trop souvent sans profit au fond du public distrait, la mer la plus turbulente et la plus ingrate de toutes. Ce tissu de mécomptes est toute une Odyssée. Il peut servir à expliquer la médiocrité de nos œuvres, et il n'est jamais trop tard d'entreprendre à le retracer. Accompagnons un peu dans sa route une pensée qui, méditée avec amour et sortie brûlante d'un cœur solitaire, n'arrive jamais à l'étranger qui lui est hostile avant de la connaître, qu'après avoir été en butte à mille tribulations interposées entre son point de départ et son point d'arrivée.

Tous les arts, excepté l'art d'écrire, se produisent avec éclat et au grand jour. S'agit-ii d'apprécier la peinture, la statuaire ? les lumières savantes et les cadres d'or, les galeries silencieuses ou les musées spiendides sont comme la préparation favorable et l'initiation précieuse à l'effet de l'œuvre qui va être exposée. Lô tribune et la chaire ont le geste et la voix. Le théâtre a des solennités enivrantes. D'habiles acteurs y donnent la vie et le mouvement aux pensées du dramaturge. Des femmes prêtent une grâce absente, des sens et une âme aux notes quelquefois bien stériles du vague musicien. La danse elle-même, la plus frivole des Muses (comme on imprimait en 1690) ne se hasarde qu'en réclamant l'appui de ses sœurs ; et tout un cirque est là, dpnt l'émotion générale double en chacun l'impression

électrique qui nait de tous ces prestiges. Comparez un peu à ce triomphai appareil la morne apparition d'un volume. Il arrive sans introducteur ni interprète. Tombé sur votre table, silencieux et refrpgné, il replie ses feuilles sur luimôme comme le chou soucieux qui craindrait de laisser pénétrer quelque insecte jusqu'à son cœur. îl ne se montre dans aucun moment joyeux delà vie; il effarouche l'amour, il importune les confidences de l'amitié et il nuit à table. Entre-t-il en rivalité avec la plus indifférente promenade ou le moindre devoir à accomplir ? une mouche qui jpole distrait de lui ; un tailleur ou un prince qui entre vous le fait tomber des mains.

Et pourtant, que la pensée était belle lorsqu'elle aborda pour la première fois le génie de l'écrivain I Entourée de rayons et de vapeurs, grandie par l'éloignement où on l'aperçoit déjà briller, elle a les grâces d'une fille d'Ossian balancée entre le cieTet la terre. C'est la fleur qui va s'ouvrir par la culture; c'est l'enfant qui vous devra la vie; c'est l'aube d'un jour d'avril; c'est la première heure du voyage qui ramène au pays natal; c'est la voile »qui se montre au naufragé sur un récif; la senteur des bois si vous avez longtemps battu des flots sans rivage; c'est la Divinité mère entourée d'une auréole par Raphaël ; enfin c'est le premier sourire de la femme que vous allez aimer.

Et puis le lendemain elle impose autant qu'elle vous a séduit. De quelle forme extérieure l'allez-vous revêtir? Quels mots seront assez choisis et assez transparents pour l'envelopper! Tant que vous la portez dans votre sein comme un enfant qu'on berce ; tant que, comme un amant enivré, vous faites le tour de l'idole ; tant que, pareil à un avare, vous supputez votre trésor, le Trésor augmente, l'en* fant grandit, la beauté se divinise; mais dès qu'il faut mettre en circulation votre or, livrer l'enfant aux hasards de vivre, attirer sur une maîtresse des regards profanes, le supplice commence, la crainte se révèle et le désenchantement s'opère.

Il n'y a qu'une chose peut-être aussi prestigieuse quç

cette pensée qui n'a pas encore un commencement de l'existence matérielle : c'est le lit de neige sur lequel on va la recevoir et la faire reposer ; c'est ce vélin si doux et si égal; ce papier si blanc qui gardera la trace de ses pas capricieux, de sa marche incertaine. Une page immaculée, une surface de si bonne volonté à recevoir un chef-d'œuvre ne vous inspire-t-elle pas,* comme à moi, je ne sais quel respect superstitieux? Comment se fait-il que tant d'eunUques osent profaner la circassienne 1

Mais si k la pensée descend aux paroles, se convertit en livre, et si le livre avance sans que pour vous l'illusion décroisse , laissez-moi vous railler : vous n'êtes qu'un de ces esprits risiblement contents d'eux-mêmes et qui admirent les premiers, pour en donner l'exemple aux sots. Il y a, de nos jours, des auteurs qui se mirent dans les flots de leur inspiration et s'enivrent à leur encrier, car l'encre est la plus dangereuse des liqueurs qui montent à la tête. Que de fronts couronnés, rois ou poètes, ont horreur de la vérité ! Il y a des romanciers futiles qu'on surprend à leurs propres genoux, vaniteux comme s'ils étaient médiocres, insolents d'un succès autant que des parvenus, et Rétablissant dans la gloire à peu près comme chez une princesse facile se carre quelquefois un laquais.

Vous, à mesure que vous avancez, le but que vous vouliez saisir recule; la colonne que vous espériez dresser au ciel reste immobile au niveau du sol. Vous comparez avec désespoir l'immensité de vos plans à l'humble édifice, et vous tombez de la hauteur de vos rêves ! Vous voilà semblable à ce classique Ulysse que Schiller peint si opulent des trésors de son absent royaume. Comme lui, et lorsqu'à travers tant de peines vous avez touché enfin le terme du voyage, Ithaque n'est plus qu'un écueil ; et au lieu des moissons prospères, des sources fraiches et des féconds ombrages, une roche nue, quelques frêles oliviers battus des vents...

Mais enfin, telle qu'elle est déchue, la voilà pourtant reconnaissable encore, votre pensée. Le prosaïque univers qui

vous a environné pendant l'œuvre n'a guère secondé vos efforts, ni par ses voeux, ni par son recueillement. Nul dieu, pour mettre la conception en lumière, ne vous a fait ce loisir dont parle Virgile. La paix a été mal respectée autour de vous durant la gestation de quelques pages. Votre voisin faisait toujours des gammes discordantes sur son aigre violon, et le vis-à-vis des scènes à sa gouvernante. On ne vous a pas même épargné le bruit du frotteur, juste au-dessus de votre cerveau en couche. Que les fécondités triviales sont heureuses ! Si Tune de vos femmes, messieurs, est occupée de mettre au jour le moindre imbécile mâle ou femelle qui vivra tout au plus cinquante ans, on se tient en respect autour d'elle; on n'oserait respirer près de l'alcôve, on ne marche que sur la pointe des pantoufles et l'on couvre de paille toute la rue embourbée ; mais pour un auteur en mal d'enfant, qu'est-ce qu'on fait? pas même silence! Et il s'agit pourtant de la création d'une œuvre qui ne doit jamais mourir. Demandez plutôt à M. le vicomte d'Arlincourt.

Mais, comme nous l'avons dit, il est sur ses pieds tant bien que mal ce livre de malheur écios de votre patience. Il lui faut un parrain sans retard, et il viendra un éditeur. Gardez que ce ne soit qu'un étranger avide de l'exclusif profit que fera dans le monde une pensée immatérielle. Ce livre, c'est l'enfant de la déesse que le centaure emportera au fond de son antre pour le nourrir de la moelle des ours.

Déjà, et avant que l'homme positif épouse votre fille des brouillards y avant qu'il l'examine avec le sang-froid d'un marchand d'esclaves au bazar de Damas, et qu'il estime le manuscrit par son poids comme fait un Turc de l'embonpoint d'une chrétienne, sachez bien sur quel fil conducteur vous serez guidé dans le dédale de la publicité. Il y a bien des variétés dans l'espèce éditeur ) Le vôtre sera-t-il une de ces célébrités en tilbury portant légèrement le chevron de ses revers, et faisant souscrire à sa restauration financière le talent de ceux dont elle a appauvri la veine ? Vous donnerez- vous à l'un de ces commis échappés hier de

bonne maison, et qui, spéculant sur leur crédit d'un tri» mestre, vendraient demain à tous les quais de la rivière le papier de l'imprimeur, le fil de la brocheuse et même par* dessus le marché l'esprit de l'auteur, s'il en avait, pour défrayer certain pèlerinage à Bruxelles?

Conflerez-vous le fruit de vos veilles au bibliopole en cas* quette de loutre, auvergnat dédaigneux ou protecteur famélique, qui, retranché là-bas sur le quai de la Vallée, fait le commerce des grands hommes derrière les paniers d'oisons morts ? Ce connaisseur rangeait hier encore des romaines et des cantaloups sur le parapet môme où il étale aujourd'hui tout Chateaubriand. Mais la différence judicieuse qu'il sait très-bien faire entre sa deuxième et sa première denrée, c'est qu'il ne faut céder que pièce à pièce les productions du maraîcher, et qu'on peut se défaire, à quinze là douzaine, des fruits immortels du premier de nos poètes.

O décadence du métier si riche des Détervilie ! Intelligence et crédit, vous effacerez- vous de cette, branche d'industrie française ? Le commerce de l'esprit sera*t-il le plus bêtement fait de tous les commerces ? Où s'arrêtera la défiance de la place à l'endroit de quelques signatures bibiiophages, et jusqu'à quand les traites de l'épicier, les billets du marchand de cuir seront-ils préférés aux effets qu'endosse l'Académie ?

Cherchez bien dans une de ces maisons antiques qui obscurcissent la rue Hautefeuille, ou se retirent au fond des cours de la rue de Lille, cherchez bien parmi la jeune librairie des hommes de savoir et de probité, ou vous risquez de donner à votre frêle progéniture un de ces pères nourriciers, qui imposent au sujet plus d'une opération orthopédique. On voudra'amener les membres du marmot aux proportions de la boutique, accommoder vos vues à des spéculations de primes et de tombola, faire concorder la philosophie et le négoce.

Mais vous plait-il de supposer le triomphe de ces premiers obstacles? Vous avez, je le veux bien, rencontré parmi MW* P«uHn, Bonnaire, I^evavassetir, Urbain, Victor Magen,

Renduel et plusieurs autres, un éditeur qui comprend sa responsabilité tout [entière, aime les arts et sait concilier les intérêts de la gloire et les honoraires du travail. Cornbien de tribulations ne vous reste-t il pas encore à subir t

Arrivée lucide et naïve encore dans un atelier d'imprimerie, votre pensée, soit dit sans méchante équivoque, est réservée là à plus d'une épreuve t D'abord ce seront les aspects décourageants que donneront à vos phrasés les bévues typographiques et l'air hébété d'Un premier placard. Savez* vous ce que c'est qu'un placard ? C'est une espèce de gâteau de plomb à donner mille indigestions littéraires. Connaissezvous ce jovial garçon qui, un morceau de fer de la main gauche et ramassant de la droite, lettre par lettre, les signes de votre idée, porte le titre ambitiçux de compositeur? Plus le manuscrit sera clair et lisible, et plus l'infidèle amant d'Atala, plus ce. voyageur à la barrière du Maine introduira de paroles étrangères dans le cœur de votre texte. Si le papier original ressemble bien à ces grimoires que Satan fait signer aux âmes faibles, si de douteux renvois et d'inextricables ratures obscurcissent le sens et la vue, il se peut qu'il arrive à quelque correction. Mais si vous avez fait transcrire vos pages, si la copie procède par feuillets égaux et paginations logiques, malheur à vous t Vous trouverez dans vos lignes sentimentales des refrains de vaudeville et des débris de conversations les plus grotesques.

L'idée, écartelée en p'âges, parquée en lignes, dissipée en mots, hachée par la justification, l'idée qui souriait encore, pleure. Elle trouve sa cellule si étroite î Elle se frappe aux barreaux de sa cage ; elle avait espéré ut grand espace, la voilà qui se retire humiliée dans un coin, comme le pigeon de La Fontaine, traînant l'aile et tirant le pied.

Vient un homme qui au reste de liberté que conservait son allure tend les pièges insidieux de la syntaxe : c'est le prote. Redoutez le prote. Summum jus, summa injuriât Ce tyrannique fonctionnaire, si vulgairement dissemblable au lecteur exceptionnel qui protège ici la correction de ces

pages, n'est trop souvent qu'un impitoyable Procuste, immolant toute grâce aux mânes de Vaugelas et de Domergue, et l'originalité à la routine, Lorsque autour du marbre un corrigeur dissèque la feuille avec une pointe d'acier, le libraire survient. Il ne veut pas que votre composition ait moins d'étendue que ne le prescrivent communément les capitulations du commerce et plus que telle autre dimension où s'établiraient des frais sans profit. Qu'importe que le mystère doive s'éclaircir ou se compléter par un nouveau paragraphe, si le livre ne peut se trafiquer pour un denier de plus! Il faudra vous défendre contre une rectitude banale où vous pousseront à l'envi les lecteurs d'office. On mettra beaucoup d'érudition à énerver toute locution hardie. Que de précautions superflues, de guide-âne à lecteur et d'infirmités du langage voudront s'impatroniser à votre insu dans vos formes 1 La routine est un monstre à mille pieds qui envahit et dévore. La virgule parasite se glisse comme un serpent dans vos phrases ; elle les hache, les coupe, les contraint à bégayer et fait allanguir toute rapidité dans votre marche. Les capitales écraseront vos périodes; toute une ponctuation pédantesque fait envoler l'élégance de vos paroles. Adieu les réticences délicates! adieu les suspensions ménagées! Do deux membres on ne vous en fera qu'un seul. On vous prêtera trop généreusement un sens pour un autre. Gare à la substitution des signes! à la trahison des apostrophes ! Vous aviez compté sur deux points afin de tenir sur telle pensée votre lecteur en arrêt comme un chien épagneul : voilà le comma qui se transforme en petti-qué. Un cadrât maladroit, une espace égarée, un deleatur homicide, et votre sens est obscurci; on a soufflé sur votre étoile. Fiat noxl a prononcé contre vous le bourreau qui vous perfectionne.

Enfin, étes-vous encore à temps venu au secours de la tierce? Avez- vous, après le bon à tirer > redébarbouillé encore un coup tout l'enfant? léché encore une fois le petit ours? Avez- vous bien relu vos malheureuses pages, restauré les moins, réhabilité les accents perdus? vos périls

sont à leur commencement. Ah ! vous supposiez vos planches immobiles? Vous aviez vu par trente coins de bois serrer à grands coups de marteau votre inflexible volonté d'auteur ? Eh bien ! quand le châssis de fer qui parque les mille morceaux de plomb sera couché sous la presse pour n'être exposé plus qu'à l'unique attouchement de l'encre, appréhendez encore un désastre! Craignez la perfide adhérence des rouleaux sur ces^ lettres, capables de retrouver la mobilité sous le choc et de s'agiter comme font les grenouilles mortes sous la factice énergie de la pile de Volta 1 — On roule! dira le pressier aux sollicitudes matérielles, artiste occupé de la gloire de tout un Parnasse moins que de l'échancrure de sa frisquette; homme qui comprend le génie dont il multiplie les œuvres, comme les branches du télégraphe devinent les secrets des cours qu'elles transmettent à travers les airs. — La besogne va, répétera-t-il avec complaisance : et chaque fois qu'il relève ses bras nerveux pour donner le temps à la vis de serrer la forme, il emporte à la peau noircie de son tampon quelques lettres, arrachées de leurs alvéoles comme les dents du patient sous les tenailles d'un opérateur. Les B et les F volent au plafond cette fois, sans que l'imprimeur ouvre la bouche. Et quand enfin il a eu la distraction d'apercevoir quelque mouvement dans le cadre détendu, il rapproche au hasard les lettres disjointes, comme un sergent de file resserre, à la bataille, les soldats restés debout, et remplace les morts en serrant les vivants les uns contre les autres. Et ne croyez pas qu'il s'informe de la place! qu'il interroge la parenté des signes, consulte l'affinité ou les répulsions dans les alliances qu'il contracte ! Il mêle tous les régiments : fantassins, cavaliers, généraux et tambours; il faut d'abord que sa ligne soit pleine : — C'est réparé, dit-il. Et il continue. Le sens vient après ; c'est un luxe.

On vous offrira la ressource des errata. Enregistrez vite vos erreurs et alignez bien toutes vos bévuesfï>arce que personne ne lit les errata! Heureux si les accidents sont assez grossiers et les coq-à-l'âne assez ridicules pour qu'on

n'ose pas vous ea attribuer l'affront. Ici l'énorailé fait l'innocence.

Vous n'êtes pas au bout 1 et cependant je vous passe les hasards de la brochure; je vous sauve les transpositions de pages et les unions incestueuses du premier volume avec le second. Vous voilà, idée, idée coulée en undouble in-octavo et méditation condensée en sept cents pages; vous voilà sur le bureau des annonces et au fond d'une antichambre de journal. Vous êtes arrivée à l'affront de la réclame, jetée au pilori de l'admiration mercantile, À votre génie, car qui n'en a pas aujourd'hui? on met un bouchon de paille. Et cette création si chaste, pensée des heures que vous aviez dérobées au sommeil, œuvre couronnée d'épines et profanée sous un éoriteau dérisoire, elle ne se révélera demain au public qu'entre les prospectus d'un médecin secret et la mise en vente des actions d'une tontine. Cette feuille d'annonces est un Calvaire î

Et maintenant où ira votre livre ? S'il descendait du moins en un de ces jardins où vient à midi rêver sous l'ombrage la blanche châtelaine? S'il déployait ses feuilles devant la baignoire transparente où vous vous oubliez, madame? S'il montait à la mansarde de l'amoureux étudiant ? S'il Se glissait à onze heures du soir entre les draps de cette ingénue qui, pour cacher ses insomnies à sa mère, a soin de voiler sa bougie de toute l'épaisseur d'un carton de dessin ? Là, l'intérêt lui serait restitué bien vite, et toute poésie renaîtrait en lui. Mais devines vers quel champ d'asile il porte hâtivement ses premiers pas? Voyez- vous, dans une de ces rues passagères et noires du tumultueux Paris, une salle oblongue et enfumée, dont un poêle occupe le centre et des tables vertes les contours ? Le jour ne pénètre en ce rez-dechaussée que comme avant l'invention des vitres : à travers des- papiers mal transparents. Les jalousies sont des éori* teaux, et les rideaux des affiches de libraires. La clarté du ciel s'insinue comme elle peut entre l'annonce découpée des œuvres de Wronski et les titres gascons d'un bouquin mystique. Le nouveau venu va heurter dans les catacombes

trente squelettes d'auteurs disséqués depuis la veille; et la pensée prostituée déjà arrivera à l'imagination d'un lecteur qui, là, devait l'épouser peut-être, comme ces vierges qui, avant de parvenir au harem, ont subi les vérifications du marché. Ainsi Bontemps menait mademoiselle de Fontanges au Grand Roi, et la plus timide des biches du Parc-aux- Gerfs passait par les admirations de la vénerie, avant d'aller charmer l'honnôte Louis XV, iebien-aimé...

Encore, si le premier des curieux qui doit déchirer avec l'ivoire les vêtements de la brochure et ouvrir ici les flancs delà victime était ce jeune élève de Broussais qui oubliera d'aller visiter son seul malade, capable de profiter de la dis* traction pour guérir 1 Encore, si l'aventureux Colomb de cette mer non affrontée était le rapin de l'école de Laroche, destiné à trouver là un sujet de peinture et à négliger tout un jour d'aller perdre le denier de l'artiste en quelque coupe-gorge autorisé par Gisquet ! Si vous tombiez seule* ment dans le tablier blanc de la femme de chambre qui vient furtivement remplacer Lélia ou Faublas, et qui dit, les yeux baissés, en rendant les volumes : — Ces deux ouvrages-là sont bien écrites! Mais vous allez échoir à quelque rentier prosaïque, peut-être à un officier de la garde nationale! Voua verrez que le premier arbitre qui décidera ici pour vous de la renommée sera un.de ces abonnés fossiles, célibataires oisifs, vieux piliers de cours pubiios, mêlés partout à nos jeunes gens comme au blé de mars les pavots du dernier hiver, et aux idées vivaces les maximes du juste milieu. Celui-là flaire la chair fraîche. On a pour son ancienneté des égards, parce qu'il apporte infailliblement à chaque sainte Célestine un bouquet de marjolaine à l'Aspasie du cabinet. On lui réserve les nouveautés à celui-là, pour ses après-midi. Alors il aura peut-être épelé les quatorze journaux dont il accapare toutes les planchettes. Voyez! il en a deux sous chaque aisselle, un entre les genoux, tçois dans son chapeau; et sous sa main gauche il tient le Charivari, pendant qu'assis sur le Moniteur, il. caresse de la main droite cette Gazette des Tribunaux, aliment de la eu-

riosité morale des portières, lugubres archives où maître Wollis égare tant d'esprit tous les jours.

C'est donc cet amateur de la rhétorique des assises qui le premier assoira l'opinion sur la portée de votre œuvre. Jugez quelle transformation dernière elle va subir encore dans la traduction de cet esprit-là! Comparez sa version au sens que vous vouliez confier en naissant à l'intelligent in-octavo! C'est Téloignement de Dante à ses interprètes; c'est, après la fleur des vergers, la pomme cuite au bas du pont Neuf; après la néophyte que sa première communion faisait rougir, quelque dame Léonarde qui tire si maussadement le cordon de votre hôtel.

Ainsi, plus elle s'éloigne de sa source, plus la pensée est trahie. Qu'aurez-vous donc à opposer pour compensation à tant de disgrâces ? Les suffrages du vulgaire? Mais je vous connais, et peut-être n'avez-vous parlé des inconvénients du contact avec ce vulgaire que haïssait Horace, que par un sentiment de compassion généreuse envers vos confrères. Car vous n'étudiez ni ne composez, je crois, pour le public : ce sultan dédaigneux, si sot un jour, si spirituel un autre; tyran mis au monde pour être dupe, et pour lequel il n'existe ni justice dans les lois ni conscience dans la critique. Vous êtes un de ces misanthropes sophistes qui osent, en secret, penser qu'on ne doit écrire en France querpour douze personnes. Ceux-là ont leurs raisons pour médire de la popularité : c'est le désespoir de l'atteindre, non plus que s'ils étaient les minisires du roi. Les applaudissements de la foule sont verts pour leur philosophie ! Mais si vous n'avez point cette ambition, je vous en sais une autre. Je sais où se cache votre public, à vous, qui tiendrait sur un sofa. Le prix de vos efforts n'est pas dans l'apothéose d'un feuilleton, mais dans l'estime des esprits que vous honorez. Ne se cacherait-il point, par exemple, dans l'approbation de tel sage qui rarement des hauteurs de Passy descend se mêler aux dormeurs de l'Institut, lesquels il a renoncé à dominer autrement que par la supériorité de son mérite et de son caractère?

Des arbitres de disgrâce ou de succès pour vous ne sontils pas deux rustiques amis du pays des Marches, deux voisins des ruines de Lureuil, et qui, étendus à l'ombre des aunes, sur le serpolet de la Creuse, oublieront peut-être, en vous lisant, ou la sarcelle qui rase leur fusil, ou le saumon des écluses prochaines, familier là comme dans la clyde de Mac-Grégor?

Et puis une femme, plus spirituelle que Dudeffant au milieu de Paris, plus touchante à l'Abbaye-aux-Bois que sœur Louise aux Carmélites, modèle d'urbanité, toujours jeune de grâces et qui a vu quelquefois l'exil volontaire d'un ami devenir un hommage de plus pour la séduction de celte grâce?

Dans cet aréopage privé ne compteriez-vous point un gentilhomme, libéral sous un nom historique, affectueux compagnon, type de chevalerie et de franchise, homme à la fois du dix-neuvième et du quinzième siècle?

Aymar, dont la vie américaine est devenue tout unpoëme, et qui n'oublie jamais, jusque sous les bananiers de la Martinique, un voyageur rencontré autrefois au pied de la villa Borghèse ?

Une première amie, l'amie de votre mère, sœur plutôt que cousine, et par qui ne vous ont pas quittés, tout à fait encore, les souvenirs de la lointaine enfance?

L'auteur ignoré du beau livre de Sextus : femme de la hauteur de Portia et talent viril, a qui il suffit d'avoir mérité cette gloire que s'envole étourdiment à d'autres noms ?

Honoré, grave et cher ennemi devant qui on se sent si adversaire de doctrines et si fraternel de cœur ?

Un ange de la solitude, exemple des résignations laborieuses, modèle de la douce vertu dont elle porte le nom, Constance, à qui le ciel devait la richesse et n'a pas donné moins : des pinceaux ?

Bert, que vous avez nommé avec orgueil au frontispice de ce livre ? •

Enfin, cette frileuse confidente à qui, de tant de romans effleurés par ses yeux noirs, les vôtres seul» restent en sou-

venir le lendemain encore de leur lecture, tant la profonde amitié vous rallie ?

Et puis vos frères enfin, vos frères en religion proscrite, vos frères que suivent tous vos vœux dans la captivité ou l'exil? Ceux-là n'ont point désespéré de l'avenir. N'avonsnous pas vu en effet le peuple, courtisan jusqu'ici de la volonté qui l'opprime et flatteur de tout locataire du château, se glisser comme une argile fluide dans chacun des moules du pouvoir ? 11 portait un sabre devant Bonaparte, un cierge aux pieds de Charles X; et aujourd'hui il lui bat dans la poitrine un coffre à la place d'un cœur. Mais que l'histoire $e réveille : qu'une réaction de courage et d'humanité commence aux cris de la Pologne, il peut rougir de l'égoïsme qui l'abrutit.

En attendant, votre écrit philosophique est demeuré làbas, au fond du salon dit littéraire, et il y sera pris à l'heure comme un fiacre; et chacun de vos volumes sera parcouru pour la moitié des centimes qu'exige l'omnibus, par distance. Après un mois enfin, plus abandonnée que l'enfant de l'hospice plus défigurée que l'esprit de la Charte, pkis avilie que l'honneur national, l'idée arrivera à la frontière. Le Belge l'attend : le Belge, moitié singe et moitié Bédouin, le Belge contrefacteur de toute chose, le Belge plagiaire de notre révolution de Juillet et paillasse aujourd'hui de notre infamante apathie, le Belge la dévalise, la vole et la disperse, ïl a toutefois le scrupule de ne rectifier aucune des erreurs de l'édition française, afin de constater une identité entre les fruits de sa conquête et votre dépouille, votre propriété et son droit d'aubaine f

Ainsi va la pensée qui s'évapore de sa source à son embouchure. Et votre gouvernement de progrès monarchique, qui veille avec tant de sollicitude à ce que rien ne s'exporte au préjudice du plus vil commerce, il la laissera devenir la proie de l'étranger. Est-il donc averti par instinct que la pensée en France est son ennemie ?

Mais dans ces tableaux d'un cauchemar d'auteur, en étalant quelques disgrâces qui ne détourneront toutefois aucun

vrai talent de la carrière, il n'a été esquissé que les infortunes réservées au commun des martyrs. Que sont-elles, bon Dieu, ces tribulations de tous les jours devant les accidents imprévus et les malheurs privilégiés! Si, par exemple, et comme à la fin de cette année 1835 qui vient d expirer misérablement, des désastres et des sinistres frappaient de toutes parts la librairie parisienne? Le jour où vous pensiez approcher pour la dernière fois de l'atelier de l'imprimeur et aller recevoir le chapitre final tout humide encore de la

Kresse, vous entendez de loin des crist Vous avanciez le •ont rêveur, vous approchiez à pas réfléchis, car un peu de remords s'éveillait dans votre âme devant l'imminente apparition de votre œuvre... Votre œuvre est consumée! Des flammes et des débris vous entourent. Les paisibles murailles sont envahies d'assaut, le reflet des torches reluit sur les casques. Vous, insouciant paresseux, désintéressé créateur, possédiez-vous seulement un double manuscrit? Vous êtes modeste, et je n'ose en répondre. Il faudra donc forcer la mémoire à repasser sur les traces et par tous les sentiers que les caprices de l'invention première avaient frayés. Mais la pensée est inconstante ! Ce sylphe, saisissable à peine la première fois qu'il vous a abordé, il ne reviendra plus aux cris de votre détresse. La poésie ne descend guère deux fois au même lieu, pas plus que l'âme des Grecs au rivage des morts. Quand l'oiseau a rompu son fil, quand la vierge a été effarouchée, ils s'enfuient. Rappelez donc ce rêve du matin que des bruits offensants ont fait évanouir l En vain vous refermez les yeux, vous épaississez la nuit favorable aux évocations : il a fui. La muse est boudeuse. Il n'est point d'erratum à réparer une telle perte. Avez»vous jamais vu l'orgueilleuse beauté revenir aux tardives caresses d'un amour une fois interrompu?

Ne l'espérez pas; et cependant, honnête honftne d'écrivain que vous êtes, il faudra pour voire libraire ressusciter le triste phénix. Mettez votre patience à l'épreuve, et subissez le courageux ennui de refaire ce que vous aviez cru achevé. En vain tout un épisode a péri sans traces; en

vain les meilleurs détails de la fable ont disparu, fondus avec les caractères ou noyés sous les secours du pompier, il faudra compléter la tâche et amener votre fagot de pages à la grosseur traditionnelle. Il le faudra; dussiez- vous élaborer péniblement deux chapitres de remplissage, ou mieux rejeter vers la fin quelque morceau étranger aux intérêts du drame principal. Cet appendice, qui doit épargner au dernier volume, ainsi que nous essayons de le faire ici, le désavantage de paraître plus court que ne le comporte l'usage des romans, ce contingent supplémentaire ne sera peut-être qu'une sorte de boutade écrite sous l'inspiration d'une contrariété vive; et vous serez oblige encore d'y faire excuser quelque amertume légère, si par hasard elle venait à s'y rencontrer. .

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