‹ France et MarieChapitre 14 sur 15 · LE TÉMOIN · texte numérisé non relu

LE TÉMOIN

La première entrevue de Roger et de Marie avait été si imprévue, tellement brusque et si courte, qu'elle n'avait pu suffire h échanger toute l'inquiétude de ces deux âmes*

*r Yqus voilé enfin !

— Ne nous séparons plus )

— A vous pour la vie!

Telle était 1 l'exacte analyse d'une conversation qui n'avait pas duré moins de deux heures. Le parjure protecteur était demeuré pâle de saisissement et d'amour; la victime rayonnait d'espoir et d'innocence. Tel était donc le fruit d'un éloignement conseillé par l'honneur, et des efforts généreux de Roger pour se guérir lui-même et arracher Marie è tant de périls! Mais le lendemain, quand Roger retourna dans l'asile où il ensevelissait son trésor, il fallut enfin parler d'avenir. 11 arriva plein des remords que lui avaient déjà donnés le seul aspect de sa femme et la sérénité d'un maintien qui ne laissait percer aucune plainte. Il était décidé à en finir de cette vie partagée en, un double supplice : existence où le cœur est à part, où le corps git séparé de son âme, sans autre différence avec le dernier trépas qu'une mobilité machinale que le galvanisme sait même à peu près imiter.

Échappé à la magnanimité de Gabrieile, Roger était réservé à une autre épreuve douloureuse : il lui fallut subir l'innocente confiance de Marie. Marie avait tant souffert loin de lui, que la susceptibilité de son humeur s'était comme engourdie. Elle se sentait si heureuse de ce changement du sort, qu'elle était résolue à se plier à toutes les exigences pour ne point remettre en question sa tranquillité. Elle était prête à consentir à tous les projets qui ne les sépareraient plus. Ainsi l'enfant se laisse tourner dans sa couche, pourvu qu'il ne soit qu'à demi réveillé.

— Ce sont les incertitudes de ma vie politique, disait l'exilé à la crédule Marie; ce sont les renaissants soupçons de la police de Bonaparte qui ont déjà causé ma disparition première et qui m'inquiètent incessamment. Tant que j'habiterai un pays subordonné à cette puissance, tant que je serai l'esclave de la grâce qu'on croit m'avoir faite, je n'ai aucun repos à espérer. Marie, jugez de mon désespoir! Mon premier désir était de vous rendre une patrie, un séjour digne de vous : c'était de vous conduire vers ce Paris qui appelle toute beauté, tout talent, toute félicité complète : et puis je

n'ai plus devant moi, au contraire, qu'un horizon étranger. C'est loin de la terre natale qu'il me faudra aller mourir.

— Je vous suivrai, répondait l'orpheline : moi, je ne puis être expatriée que loin de vousl Je ne crois pas le désert dans les Solitudes leS plus lointaines, mais bien là où la vertu serait seule et la faiblesse abandonnée, où nul cœur n'est ouvert au nôtre.

— Ainsi vous me donneriez...

— Ma vie.

— Ce serait plus encore, dit Roger. Mais qu'allez-vous , penser des inconséquences de mon cœur et des horribles angoisses dont je ne puis sortir ! Vous m'offrez le sacrifice d'une existence qui vaut mieux que la mienne, n'est-ce pas? la protection d'un ange contre ma mauvaise destinée? Eh bien ) je ne puis m'éloigner de ce pays, par un motif que je craindrais même de vous expliquer!

— J'ai peu d'expérience, en effet, répondit mademoiselle de Chavigny, et je ne suis peut-être qu'un défenseur bien faible contre le pouvoir qui vous garde un ressentiment. Mais consultez des esprits éclairés. N'avez-vous point d'amis?

— Le bien dont je ne puis me séparer, reprit M. de Lavarennes, est au-dessus de toutes les amitiés humaines. Je ne sais que vous qui puissiez balancer le prix que j'y attache, et encore je n'en veux point tenter l'épreuve. Ce bien ne peut me suffire sans vous; et vous-même ne pourriez pas, sans lui, m' affranchir de tous les regrets. Il faut que mon cœur réunisse ces deux trésors.

— Vous dérobez donc quelque chose à ma confiance? -Oui!

— Vous vous défiez de ma jeunesse, peut-être... et vous avez besoin d'autres conseils?

— Je n'ai besoin que de croire en vous, à votre dévouement absolu, à l'abnégation d'une âme qui n'aurait plus qu'un vœu au monde : celui de m'épargner des peines, comme je n'ai qu'un vœu moi-même : celui de périr plutôt que de vous perdre.

— Pendant votre absence, poursuivit Marie, qui ne s'ex-

pliquait point l'incohérente exaltation de son ami, j'ai rencontré une dame qui aérait digne d'influer aur notre sort; elle mériterait voire confiance. Voulez-vous la connaître et la consulter?

Roger, qui n'avait pas osé faire comprendre tout son désir, avouer qu'il existait un être faible qui le nommait son père; qu'il était résolu de l'enlever pour fuir aveo sa maîtresse et son enfant, Roger se prit aux paroles de Marie, comme l'infortuné qui se sent submergé à l'herbe fragile du rivage. Il conçut qu'il aurait peut-être moins de timidité à confier ce secret à un tiers. Il espéra qu'il pourrait mettre ce tiers dans ses intérêts contre la répulsion et les refus probables de la jaune fille, et il demanda avec avidité des renseignements sur cette personne que le hasard, comme le croyait Marie, avait amenée d'abord sur ses pas et ensuite dans sa retraite.

— Elle est bonne autant qu'elle est belle et triste, dit mademoiselle de Chavigny. Vous l'aimeriez, si elle vous était connue.

. Cependant Gabrielle était loin de pouvoir tenir la promesse qu'elle avait faite à Marie. Il eût fallu, pour écrire les aveux qu'elle devait lui adresser, une résolution» une liberté d'esprit, un tranquille courage surtout qui l'avaient abandonnée avec la santé mèms depuis le retour de son mari. Elle ne sortait presque plus de cet appartement dont la vue s'étendait uniformément sur le lac; et toutefois elle sentait de jour en jour la nécessité plus urgente d'arriver aux explications avec un éclat qui devait protéger au moins l'honneur de Marie. Sa générosité d'épouse n'allait pas jusqu'à vouloir épargner à Roger la connaissance qu'eue avait obtenue de son obscure intrigue, mais elle ne se sentait plus la force d'aborder une telle explication elle-même. Elle recourut à son frère et lui demanda conseil en une si périlleuse circonstance, Arthur, qui s'était engagé à ne révéler jamais la confidence qu'il avait reçue de Roger, parut ignorer tous ces détails qu'il connaissait.

— Tu devrais peut-être, dil-il à sa sœur, chercher d'abord en toi le secret de son éloignement. Es-tu bien sûre de n'a* voir encouru aucun reproche, et n est-il pas trop visible que tu ne l'aimes point? IL faudrait le ramener par les prévenances et la douceur.

— C'est donc l'hypocrisie que vous me conseillez? répondait Gabrielle; c'est donc un manège qu'il faut que j'emploie?

— C'est un devoir à accomplir.

— L'amour, un devoir? une obligation? une tâche? Conseillez à la fièvre de guérir et à l'enthousiasme de naître l Autant vaudrait nous ordonner, si .nous avions les yeux bleus, de vous les montrer noirs, Roger ne se tromperait pas sur cette déception ; je serais fausse et lui humilié. Je n'ai pas stipulera complaisance : vertu selon le monde et ' bassesse selon mon cœur. Je ne me suis pas engagée à tromper, même pour venger une trahison,

Arthur ne savait que répondre, mais il se sentit heureux du moins de reprendre une liberté que sa promesse lui avait fait perdre. Désormais, tenant d'un autre le secret qu'il avait dû respecter, il ne se croyait plus dans la dépendance de son frère, Il se jugea affranchi et libre d'agir.

— Savez-vous que Gabrielle est informée de beaucoup de choses? dit-il un autre jour à Roger* J'ignore qui a pu les lui apprendre; mais il est temps de rentrer dans le devoir, mon ami, et d'agir, comme vous le savez faire, en homme de cœur et de probité,

— Je me flatte que vous en imposez, dit M. de Lavarennes, et cette prétendue découverte n'est qu'un piège tendu par ce que vous appelez votre vertu pour me ramener aux pieds d'une épouse qui n'a pour moi qu'un éioignement trop visible, Mais si ma femme était jamais instruite de ce que votre délicatesse même doit lui laire, je sais à quel sentiment d'égoïsme et à quelles prétentions ridicules je pourrais imputer cette trahison,

— La mauvaise conscience vous fait parler haut et injustement, Roger!

— Le manque de parole et la dénonciation seraient d'un lâche, Arthur!

— Je n'ai rien à prendre en cette invective, dit impassiblement M. Mazuel.

Et toutefois le rôle qu'il avait joué, malgré lui, de confident inutile et de' dupe de sa religion l'avait irrité depuis longtemps contre son beau-frère.

— Mais, monsieur, poursuivit-il, si le protecteur naturel de ma sœur la trompait, lui qui parle de trahison au lieu de lui servir d'appui, croyez-v^us qu'il n'y aurait pas, de ma part, à l'abandonner au mêftie moment un peu de cette lâcheté dont vous distribuez le soupçon bien légèrement?

— Je ne dois compte de mes actions à personne.

— Qu'à ceux qu'elles insultent, et vos paroles aussi.

— Êtes-vous de ceux-là? dit Roger, à qlii l'envié de se faire tuer était venue depuis quelque temps comme un moyen de dènoûment.

— Peut-être.

— Eh bien ! je vous offre ma vie à la pointe de l'épée.

— Dans ma famille, on sait vous la conserver, monsieur, et non pas vous la ravir.

— Ce reproche est presque aussi amer que le service m'est devenu odieux, repartit Roger; débarrassez-moi de ce fardeau, et je vous bénirai au lieu de vous mépriser.

— Mépriser, répliqua vivement Arthur, est un droit que vous seul avez donné ici contre vous-même. Si d'ici à demain vous n'ouvrez pas les yeux; si les deux femmes que vous abusez n'ont pas de vous une satisfaction entière et un pardon à prononcer sur votre conduite indigne, je vous attendrai pour une explication plus précise.

— Je serai ce soir même, à six heures, dit Roger, sous la vieille porte de Saltit-Gervais, avec un témoin et des armes.

Ainsi l'époux égaré de la paisible Gabrielle échappait» enfin à la monotonie de son tourment l une émotion nouvelle succédait donc à la fixité de son angoisse! Roger était presque heureux d'être arraché à sa pensée de tous les mo-

ments pour avoir un nouveau crime en perspective et sa vie à jouer contre une existence qu'il aurait dû respecter.

Mais quand il se trouva seul dans sa maison, seul en présence de la femme qu'il allait priver d'un époux ou d'un frère, il ne put se refuser à prendre congé d'elle en quelques paroles dont elle ne pressentait pas toute la solennité.

— Je vous rends justice comme à moi-même, Gabrielle : si nous ne sommes pas heureux, ce n'est pas votre faute. Les qualités de l'âme et la faculté d'aimer ne se règlent pas sur les exigences de ceux à qui nous inspirons ces sentiments. Votre frère est plus nécessaire à votre avenir que moi-même, et, si l'un de nous deux devait s'éloigner J>our un long voyage, il vaudrait mieux, n'est-ce pas, que ce fût lui que moi qui restât près de vous?

— Si j'avais mal répondu aux anciennes exigences de votre cœur, dit Gabrielle, j'en serais inconsolable, mais je ne pourrais m'accuser. Je me suis toujours sentie faite pour l'amitié plutôt que pour un de ces emportements plus enthousiastes. Rappelez-vous le premier entretien où il me fut permis de pénétrer vos sentiments pour moi : je n'employai ni la coquetterie ni la feinte pour faire croire à une plus grande richesse de mon âme et laisser espérer que je m'élèverais jusqu'à cette violence des affections qui vous paraît une condition du bonheur. Je vous parlai de votre liaison avec mon frère Eugène, je ne me montrai jalouse que d'entrer en émulation de ces bons rapports; je ne sollicitai, je crois, que la troisième place dans cette association.

— Oui, vous avez toujours été fort calme et fort discrète en vos attachements, madame, dit Roger; et bientôt je vous épargnerai les efforts que ce mérite a dû vous coûter, j'ai quelquefois voulu vous demander à me charger seul des soins de mon fils, afin qu'il ne fût pas découragé, par l'exemple, de la difficulté de m' aimer; mais s'il devait échapper à toute ma sollicitude, promettez-moi d'oublier, madame, ce que sa naissance peut avoir de fatal à vos yeux, et de vous souvenir seulement que vous êtes sa mère.

— Ingrat I murmura Gabrielle en voyant l'insensé partir.

Auprès de Marie, Roger s'émut plus profondément. A toutes les inquiètes mais gracieuses paroles de la jeune fille, il répondait par une fixité de regards et une ardeur à la contempler si muette et si dévorante qu'il rétonna, puis la fit rougir, et enfin l'effraya.

— Vous êtes belle, Marie ! lui disait-il. Et il le disait avec l'accent d'un regret amer. Heureux qui possédera tant de charmes, quand peut-être il sera à peine froid encore sous la terreoublleuse, ce cœur qui vous avait méritée à force d'amour !

— Pourquoi me faire peur en me disant des mots d'amitié f répondait Marie. Je ne vous comprends pas. Àvez-vous réfléchi à tout ce qui vous occupait encore hier? Àvez-vous consulté de plus sages que nous, et pris enfin une résolution irrévocable?

— Irrévocable. Je fle pouvais vivre sans vous.

— Ni moi sans vous. Partons.

— C'est à moi de prendre ce parti le premier.

— Pourquoi? Vous suivre ne peut-il devenir aussi mon droit, mon devoir?

— Enfant que j'idolâtre! laissez-moi, dit Roger, poser sur cette console ma montre, afin de n'oublier pas que j'ai un rendez-vous dont l'heure approche.

— Aujourd'hui?

— À six heures.

— Je voua le rappellerai, dit Marie souriante et paisible : causons.

— Oui, comme deux amis qui peuvent se séparer bientôt.

— Vous êtes cruel et fantasque, D'où vous vient cette disposition d'esprit?

— Et cette dame dont vous m'aviez proposé les conseils? dit Roger; je ne l'aurai donc point vue?

— Elle devait m'écrire et ne Ta pas fait.

— Quel est son nom? quelle est sa demeure? Je serais charmé de vous laisser en ce moment une amie véritable.

— Ah ! c'est là tout un mystère, dit l'orphelipe.

— Pour moi?

— Pour moi aussi. L'occasion de rénandre un peu de bien

nous a fait connaître l'une à l'autre; noua n'avons encore de lien qu'un bienfait modeste. mon ami! vous ne m'empêcherez jamais, vous, de suivre cette disposition du Cœur, naturelle à ceux qui ont souffert, n'est-ce pas? Combien nous serons heureux ensemble I

— Et si c'était aujourd'hui, ma pauvre Marie, dit Roger, la dernière fois que nous dussions nous voir !

— Ce serait la veille de ma mort. Mais vous êtes incohérent et sans pitié pour ma position si équivoque; hâtez-vous de la Taire finir.

~ Je ne pourrais être heureux, Marie, qu'aux dépens de ton propre bonheur» Tu ne sais pas tout ce qu'un cœur d'homme peut enfermer de pensées coupables et de monstrueux égoïsme!

— Je vous défie de former Un vœu ofi je ne sois pas de moitié. L'égoïsme à deux est*il encore un mal? Quepouvezvous exiger de moi qui me semble un sacrifice?

Cette expression de dévouement, dont l'innocence de Marie comprenait mal toute la portée, jeta dans l'esprit de Roger les lueurs d'une espérance infernale. Il ne vit plus pour urt moment de bornes à ses désirs; il attira sur son cœur la jeune fille/ et quand il la sentit défaillir, qu'il aperçut ses beaux yeux se réfugier vers le ciel en se voilant sous les longues paupières; quand enfin, et sur des lèvres pâles, il eut osé poser des lèvres ardentes et séchées, il se repentit d'avoir insulté Arthur et placé entre le bonheur et lui tous les périls d'une mort menaçante. Une soif de volupté le rendit lâche : il crut possible de décider Marie à le suivre un jour h quelque titre que ce fût, sous quelque nom que voulût lui laisser l'impérieux pouvoir qu'il commençait â exercer sur elle. Il hésita dans la résolution de se trouver au rendez-vous.

— Il va être six heures, dit Marie en se dégageant de ses 'bras. Hâtez-vous de rejoindre l'étranger qui vous attend, et revenez pour que nous ne nous séparions jamais.

— , Sais-tu bien où tu m'envoies ? répliqua Roger avec r&ccent d'un reproche injuste et incompréhensible.

— Restez donc, si ce ne sont que mes intérêts qui commandent et si l'honneur n'a rien d'engagé en cette exactitude...

— Ah ! malheureuse ! dit en fuyant Roger, si je suis retenu ici, je le perds cet honneur dont tu parles : et si je reviens, c'est fait de toi.

Il brisa pour sortir la douce étreinte dont il était enlacé, et il s'éloigna sans entendre même le cri plaintif de Marie. Mais l'air déjà frais du soir frappa vivement son cerveau, fit redescendre le sang vers le cœur et le calma assez vite pour lui faire apercevoir qu'il allait se trouver au rendez-vous sans avoir même pensé à se procurer le témoin qui lui était indispensable. Que faire ? Il regarda avidement autour de lui, et tout en marchant, si le hasard n'offrirait point à sa vue un visage de connaissance, quelque individu dont il pût réclamer cet office. Personne !

Enfin, en traversant au pas de course les allées de la Treille, sorte d'esplanade ombragée de sycomores et de tilleuls, il aperçut de loin un officier. L'officier s'appuyait sur le mur de terrasse qui domine les plans inférieurs de cette promenade. Il était seul et rêveur. Roger espéra que sous cet habit gardien de toute délicatesse et de tout point d'honneur, il ne pouvait rencontrer un refus. Il avança» donc avec résolution vers son second, si brusquement improvisé. Il ne pouvait encore distinguer ses traits : le front de l'inconnu était mélancoliquement incliné, mais à sa taille svelte et bien prise, M. de Lavarennes reconnut d'abord un jeune homme, puis les épaulettes désignaient un capitaine, et toutes ces convenances d'âge et de grade encourageant le duelliste, il n'hésita pas à aller frapper doucement sur l'épaule de cet officier.

Marie, pendant ce temps, était demeurée en proie à la * plus déchirante angoisse. Tant que Roger avait été là, sa présence l'avait pour ainsi dire distraite de ses paroles ; mais ses paroles, dès qu'il fut éloigné, prirent par le souvenir un sens nouveau jet plein de menaces. Un homme veillait bien incessamment sur elle; une sorte de bon et in-

visible génie était bien sans relâche, et par d'indéfinissables sentiments, occupé de son sort; mais cette puissance, toute modifiée par de pudiques retenues, ne pouvait venir à son aide que passagèrement. Ce protecteur, c'était Francisque. On a compris que, non content d'avoir fait connaître l'existence de Marie à madame de Lavarennes, c'était lui qui avait' réuni les deux dames sous le toit de la famille indigente, afin de faire naître pour elles l'occasion de se parler et d epancher naturellement leurs peines dans le sein l'une de l'autre. Il en devait faire résulter une lumière propre à éclairer l'avenir. Mais il était bien restreint dans tous les moyens de faire arriver sa pensée. Au moment où nous voilà, Francisque était informé de la cessation des visites de Gabrielle dans la retraite de Marie.; et sachant aussi que l'orpheline ignorait la demeure de sa protectrice disparue, il venait de lui faire parvenir cet avis succinct :

< La dame que vous appelez Cécile habite les bords du lac. Vous reconniîtrez sa demeure, située vers la gauche du chemin de Bonneville, à son toit à l'italienne, aux quatre lettres d'or qui indiquent les points de l'ho/izon et à une grille de fer couverte à moitié par des clématites. Si jamais vous pensiez à vous rendre là, demandez seulement la maitresse de la maison et respectez le secret dont elle a voulu jusqu'ici entourer son nom de famille. »

Il en était donc à ce point de ses occultes services et de sa sollicitude infatigable. Il attendait avec une impatience assez pénible le retour de son envoyé pour savoir si du moins cet avis serait reçu. Francisque, depuis qu'à dater du débarquement sur les côtes Marie était l'objet de ses soins sans nul espoir de récompense, Francisque n'avait pas senti une plus vive et plus poignarite inquiétude. Il était plongé dans une méditation sans issue, quand il se sentit toucher familièrement l'épaule.

— Mon brave, dit le personnage qui l'interrompait inopinément, n'est-ce pas que je ne me suis point flatté d'une vaine espérance en supposant que vous voudriez fendre à un homme d'honneur le service de l'assister dans une af-

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faire? J'ai besoin d'un témoin : accompagnez-moi, ft charge de revanche,

— Je ne me crois pas, dit Francisque, obligé de me commettre et de prendre part aux emportements du premier éoervelé qui veut qu'on lui rende ce qu'il n'a jamais eu : raison, Mais je suis prêt à soutenir une cause que je crois juste, du moment qu'elle m'est garantie par la présence de M* de Lûvôrenned.

— Vous me connaissez? dit Hoge*-

— Le guide de Bêville, répliqua Francisque; la sentinelle qui vous « remis le dernier billet dé George*, .

— A la vîe et à la mort, capitaine! Le temps presse, je crains de n'arriver pas le premier, Hais encore une marque de confiance à solliciter* reprit Roger en marchant : je vous devrai» le récit de ma querellé, n'ést-ee pas? l'explication de mon bon droit et le nom de mon adversaire ? Dispensez, moi de ses détails. En faveur de notre connaissance déjà ancienne, fôites-moi un crédit tout entier, gi je tombe, vous remettrez seulement à leur adresse les deux lettres qui seront trouvées dans la poche gauche de mon habit. Et maintenant voici la maison où j'ai fait déposer les armes. Marchez quelque peu en avant jusqu'au portail de Saint- Gervais, afin de n'inspirer de curiosité à personne.

Roger ne quitta qu'une minute Francisque. Il revint et le devança même bientôt, en cachant sous son vêtement les deux épées. M. Stâzuei était déjà auprès du vieux temple, immobile comme une cariatide tombée du porche.

— Nous ne sortirons paa de fa ville pour aller du cftté des Sécherons gagner un chemin désert ou rentrée abandonnée d'une carrière, dit Mazuel & Roger : quelques heures de réflexion ont dû vous faire reconnaître un tort de plus. Je suis prêt à recevoir ici, je ne dis pas Vos excuses, car la parenté nous en dispense vis-à-vis l'un de l'autre, mais votre main pour gage de repentir.

Personne ne sait quelles paroles auraient eu la puissance de calmer le trouble et l'irritation profonde du mari de Gabrielle; mais à coup sûr celles-là n'étaient point destinées h

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opérer ce prodige. Aussi Roger ne regarda^! que Francisque pour toute réponse à la proposition, et son coup d'œil demandait s'il était possible de s'arrêter à cette injurieuse demande, N'ayant pas trouvé de contradiction à sa colère, il dit seulement en prenant le bras du capitaine : — Marchons !

Arthur les suivit avec résignation à quelques pas de distance,

Francisque cependant réfléchissait au peu de paroles qu'il venait d'entendre; et bien qu'il ne connût pas de vue M, Ma» zuel, il savait que madame de Lavarennes avait un frère. Il devina facilement que ce frère n'était autre que l'homme dont il devenait l'adversaire. Il hésita dans sa résolution. Roger, que déjà il était loin d'estimer à cause de sa conduite envers Mario, mais auquel il n'avait pu à l'improviste refuser un service touchant aux susceptibilités militaires, Roger lui parut plus coupable et plus haïssable que jamais. Cependant il avait promis d'être son second, et il suivit cette destinée avec résignation, faute d'apercevoir un moyen qui pût le délier d'un engagement trop soudainement pris.

Arrivé en un carrefour où quatre chemins se coupaient en croix, l'impatient Roger s'arrêta et demanda ironiquement à son beau-frère où se cachait son témoin,

— Je n'en ai pas, répondit froidement Mazuel, Je ne supposais pas en avoir besoin; mais si vous me réduisiez à m'engager en une action que j'abhorre, monsieur que voilà, qui parait avoir votre confiance, voudra bien me permettre de lui donner la mienne, Il suffira à garantir la loyauté d'un combat sur lequel l'époux de ma sœur n'a point d'io* tëvH» je pense, à attirer les yeux,

Francisque, qui était loin de renoncer à l'espérance qui préoccupe tovjours l'homme d'un vrai courage appelé à assister à un duel, celle d'y mettre un obstacle, répugnait à invoquer pour séparer ici les champions des liens de famille trop fréquemment bravés; mais dès qu'il eut entendu la déclaration de Mazuel :

— Messieurs, dit-il, votre combat est ajourné. J'aurai un

camarade, ou je me retire. Les usages du régiment s'opposent à ce que je vous seconde à la fois l'un et l'autre. L'honneur est comme la justice, et c'est la -première justice de toutes : il dit que là où il y a un seul témoin, ce témoin est nul. Ajournez, je le répète, ou, ce qui est mieux, abandonnez votre projet.

Il vit que, bien qu'ébranlé un moment, Roger allait persister dans une résolution funeste; et pour déconcerter tout à fait -cette colère et faire échouer la rencontre, Francisque n'imagina rien de plus décisif que de s'éloigner sur-lechamp. Il espéra que le duel était devenu impossible.

Mais les deux adversaires avaient à peine perdu l'officier de vue, que Roger dit à son beau-frère :

— Je vois que j'aurais eu tort, monsieur, de compter sur vous pour me rendre un service, c'est-à-dire m'ôter la vie devenue odieuse. Je n'avais que cette idée quand je suis venu ici ; j'en emporterai deux : c'est que vous êtes un homme d'une rare prudence! On est sûr d'éviter un combat, quand on s'y présente désarmé.

Et, en disant ces paroles, il jeta les deux épées aux pieds d'Arthur. Dans la vivacité brutale de cette action, il ne s'aperçut pas même que la pointe de l'une d'elles avait atteint le pied de son beau-frère. Le sang coulait cependant avec abondance.

Mazuel releva les deux fers, et présentant au furieux une des poignées :

— En garde! lui dit-il sans s'émouvoir.

Roger, qui véritablement ne cherchait que l'occasion de mourir, se découvrait périlleusement. A chaque minute il offrait à Arthur les chances du triomphe; mais celui-ci avait, comme son adversaire, une idée arrêtée, celle d'épargner des jours qui lui étaient encore sacrés. Enfin, le jeune et insensé séducteur de Marie se précipita si aveuglément sur l'épée qu'on lui opposait, qu'il fut blessé, et du même coup atteignit le savant. Le savant ne chancela que quelques secondes, et tomba sans aucune plainte sur le gazon.

Une vive terreur saisit Roger à cet aspect. Il aperçut de loin arriver quelques promeneurs, et, unissant à la fois des impulsions d'humanité, de crainte, et celles d'un sentiment plus impérieux encore, il fit un geste pour attirer de ce côté les secours, et s'éloigna. La plus despotique pensée qui Toc* cupàt toujours l'empêchait de songer â sa blessure. Ce ne fut que près de rentrer dans la ville qu'il y apposa son mouchoir, et croisa soigneusement son hatyt, afin d'en dérober les traces.

Francisque, dirigé vers l'habitation secrète de Marie, s'était résolu cette fois à tout braver. Il triomphait enfin des mille indécisions qui l'avaient toujours arrêté dans le projet d'éclairer l'orpheline et de la sauver au bord de l'abime. Mais il était du destin de la pauvre Marie de rendre éternellement vains les efforts faits pour lui découvrir la vérité. C'était là une des fatalités, un des maléfices de sa vie. Nous avons vu échouer vingt entreprises qui devaient dessiller ses yeux. Le long du rempart de la ville et non loin encore du lieu du combat, Francisque fut atteint par le pas précipité d'une femme qui semblait devoir prendre la même direction que lui. Quand elle passa à ses côtés sans le voir, il reconnut Gabrielle. Gabrielle, avec l'instinct que le malheur rend subtil, s'était aperçue des mésintelligences nouvelles de son frère et de son mari. Elle avait démêlé, dans le courroux de l'un et dans l'affliction de l'autre, l'indication de quelques projets vagues et funestes. Entrée dans le cabinet de Roger furtivement, elle n'avait plus retrouvé, appendues à la muraille, deux épées de combat qui ornaient ordinairement le chevet de sa couche. C'en était assez pour ouvrir un champ vaste à toutes les suppositions de sa terreur. Roger et Arthur étaient absents à la même heure : voilà des présomptions plausibles. Et elle était sortie sans s'être rendu compte du lieu où elle porterait ses pas. Allaitelle vers ces chemins écartés qui se croisent pour aborder aux Sécherons, parce qu'elle savait qu'à d'autres époques ces messieurs s'étaient rendus là pour s'exercer au tir ? ou bien, trop certaine que Marie serait informée avant elle du

sort de son époux, se rendait-elle, malgré l'évidente imprudence do cette démarche, dans le domicile de l'orpheline?

Francisque, k qui cette dernière supposition ne vint pas, crut comprendre au désordre de la comtesse et à l'altéra* tion de ses traits, que l'inquiétude pour les deux personnes qui lui étaient presque également obères était la cause d'un trouble si visible; et sans calculer l'à-propos de sa question, sans être arrêté même par sa timidité si habituelle :

— Madame, dit-il , est-ce votre mari que vous chercbex?

— Mon mari et mpn frère, répondit sur~le«champ Gabrielle, et sans être interdite non plus par létrengeté do l'apostrophe; tant l'inquiétude vraie suppose naturellement qu'elle est partagée, et que l'univers tout entier connaît votre secret.

I^a réunion de ces deux personnes dans la sollicitude de la même femme fit deviner à Francisque que l'épouse, la sœur, avait surpris trop tard la connaissance du différend, Et, sûr que la présence d'un témoin pareil ne pouvait apporter qu'un effet conciliateur, il s'offrit de conduire Gabrielle vers un lieu où elle rencontrerait le double objet de sa peine.

Ils y parvinrent en peu de minutes; mais au lieu des deux personnes dont Francisque avait cru empêcher le combat, ils ne trouvèrent que M. Maxuel, immobile toujours, et baigné dans son sang.

Roger, pendant ce temps, avait regagné son hôtel par des issues détournées ei sans avoir rencontré sur sa route personne qui pût inquiéter ses projets. Il n'était demeuré chez lui que quelques minutes. Marie le vit arriver bientôt dans l'asile caché où elle-même l'attendait avec l'anxiété qu'avaient laissée dans son coeur ses dernières et incompréhensibles paroles,

A l'aspect de Marie, Roger retrouva un sourire ; le sourire que doit avoir le damné, si du fond de son abîme il aperçoit yn moment la couleur dw ciel II écarta le n^ntearç

FRANUE ET MARIE . 281

do&t U a'ét&H couvert, et tendit à la jeune ftOe un objet à demi enveloppé aussi sou* un voile» et qu'il portait avec les délicates précautions d'une mère.

— Qhî.„ s'écria Marie, voua êtes couvert de sang 1

-» Prenez, recueilles-lc, ce frêle orphelin I dit Roger aana s'arrêter aux exclamations de Marie, et peut-être sans le* comprendre. Prêtez-lui, sans ro'appauvrir, un peu d'intérêt et un peu d'amour. Vous êtes aa jeune mère. Si je via, ce sera pour vous et pour lui.

— Que dites-vous, et que voulûz«vous de moi ? demanda Marie interdite, souriante, effrayée. Et cependant elle avan» çait, comme par instinct, ses bras de femme et dei mains déjà caressantes,

Elle était loin de soupçonner 1a vérité, Marie I Elle crut d'abord à un acte de charité exercé par M. de Lavarennaa ; puis elle expliqua sa blessure par une violence qu'il aurait fallu combattre pour accomplir une bonne œuvre; enfin, elle ne sut que croire quand elle entendit l'impérieuse iru jonction que laissa Roger en a'éloignant :

— Marie 1 dit-il, je reviens daqj deux heures. Tous le* préparatifs seront achevés; tenez-vous prête à partir. Rien ne nous séparera plus tous les trois I

Le premier soin de la naïve recluse fut de regarder cet être faible et endormi qui était confié à son inexpérience. Elle écarta le pan déchiré du rideau de soie dont il était enveloppé, et sa première impression fut une surprise admira, tive, car elle le trouva plus beau qu'aucun enfant qu'elle etit encore contemplé. Elle éleva ce front si blano, si pur, jusqu'à là hauteur de ses lèvres... Mais au moment de le toucher, elle releva la tête en arrière. Les yeux de Marie s'ouvrirent et s'arrondirent de terreur. Elle restait immobile et comme fascinée par la présence d'un jeune serpent. Une pensée venait de traverser son esprit éperdu : elle avait cru reconnaître, elle reconnaissait en effet une ressemblance qui l'anéantit.

~ Mon pieu I se dit-elle, s'il était possible |. Si c'était là pe mystère qu'on me dérobait toujours et. qui troublajf SQi)

existence, à lui ! Elle écarta davantage et presque violemment les langes; approcha, puis recula ses yeux par ce double mouvement qui donne à la vue toute sa puissance, et elle ne put douter de la vérité foudroyante. Elle voulut pousser des cris, aucun accent ne sortait de sa poitrine; ses bras s'ouvrirent, et l'enfant allait se tuer sur le pavé de la cour... mais l'involontaire retour d'une nature compatissante se manifesta, elle le ressaisit. C'était ttnstioct de cet être que Dieu avait créé pour être mère. Elle le retint *au milieu de sa chute, et retomba, elle, dans une immobilité effrayante à voir.

Le tout petit Arthur, réveillé par cette secousse, se crut, dans sa disposition d'humeur toujours si paisible, emporté par une oscillation de son berceau , un de ces mouvements d'escarpolette que lui imprimait souvent sa nourrice : Rouvrit ses yeux noirs, et sourit.

Roger avait, pour ne s'apercevoir pas du dangereux état où le mettait sa blessure, d'abord une fièvre ardente qui le soutenait, puis le triple et pressant intérêt d'un salut qui reposait tout entier sur l'activité de ses seules démarches. Il devait, avant le lever du jour, compléter les préparatifs du départ. A qui se confier pour avoir les chevaux, la voiture, et réunir les plus indispensables nécessités d'un tel voyage ? Un meurtre, un vol (car sa conscience lui criait qu'il avait volé son enfant, et la justice pouvait donner un nom odieux à son affaire avec Mazuel), un vol et un meurtre l'obligeaient à passer sans retard la frontière.

M. Mazuel fut emporté dès qu'il eut repris connaissance par les soins de sa sœur et l'assistance de Francisque; mais le trajet, depuis le lieu du combat jusqu'à la maison du lac, n'avait pu se faire d'une seule haleine. Gabrielle était partagée entre la surveillance de son frère, dont elle ne voulait pas s'éloigner qu'il n'eût été assisté des secours de l'art, et sa croissante sollicitude pour l'enfant qu'elle n'avait jamais quitté une heure tout entière depuis qu'il était sa consolation unique au monde et son unique amour. Elle brûlait d'aller le retrouver.

FRANGE ET MARIE 28o

— Ainsi, disait-elle, penchée sur le front du blessé, pendant que les porteurs se reposaient quelques minutes à l'écart, ce furieux a osé porter la main sur son frère! Peutêtre si vous eussiez été autrefois près de nous, Arthur, et non emporté alors par votre fatale passion des voyages, vos conseils nous auraient épargné à tous bien des maux ! J'au- x rais peut-être pu lui sauver la vie, sans l'épouser...

. — Mon ennemi n'était point Roger, dit Arthur. Vous êtes s dans l'erreur; ce n'est pas contre lui que je me suis battu, ma sœur. Mon vainqueur, que je ne puis nommer, a pris la fuite après l'issue de cette rencontre. Roger était mon témoin, comme monsieur était celui de notre adversaire.

Et, en disant ces mots, il adressait à Francisque un regard d'intelligence.

— Roger, ajoutait-il, est allé, de son côté, me chercher ces secours que les vôtres ont prévenus.

Gabrielle hochait sa blonde tête et montrait plus éloquemment encore son incrédulité par quelques larmes.

On arriva à l'hôtel.

t — Mon fils ! demanda madame de Lavarennes dès qu'elle eut franchi le premier seuil.

Le concierge aurait su répondre à cette question inattendue que la mère ne lui eût pas donné le temps d'ouvrir la bouche. Elle avait déjà dépassé le péristyle, monté les degrés du premier étage, traversé toutes les pièces d'un vaste appartement et ouvert le cabinet retiré où reposait, à cette heure, l'enfant de Roger, Roger dont le malheur avait été si contagieux pour tout ce qui respirait à ses côtés.

Le cabinet était désert, le berceau de l'enfant déjà froid.

— Où est Justine?

Justine avait pris la fuite à la découverte de la disparition de son élève, mais elle n'avait dit son secret à personne. Son absence pouvait être interprétée par une promenade qu'elle eût voulu hasarder pour faire respirer Taira l'enfant.

Cette idée calma un moment les horribles battements du cœur de la mère. Elle put s'asseoir quelques minutes, mais les ténèbres s'épaississaient.

Toute promenade, elle l'avait interdite après le coucher du soleil, malgré l'indulgence du médecin. Ce silence, qui régnait en un lieu si animé toujours par la chanson de Justine; les cris et surtout, les rires accoutumés de son fils, retentissait au cœur de Gabnelle avec une affreuse éloquence, Elle vole à l'appartement de Roger : rien n'a changé d'aspect 1 Elle revient à la chambre de son fils : rien n'y a été dérangé non plus depuis cinq minutes! Elle va compter sa peine à Arthur, que le chirurgien torturait m ce moment, sans s'apercevoir qu'il peut y avoir un autre intérêt au monde que celui qui l'occupe, et sans remarquer que son bon frère ne sent plus la main qui sonde sa plaie pour adresser à sa sœur des paroles de calme, d'espérance, et opposer un sourire de sécurité à des douleurs qui lui font oublier la sienne* Gabrieile doscend dep* la cour de sa maison, appelle; traverse, en courant et en criant, le jardin immense, regarde avec horreur au fond de la fontaine, remonte, se roule avec désespoir sur le tapis de la petite chambre d'Arthur, mord le parquet; ses cheveux se délient : elle va devenir folle, quand un papier, quelle avait enseveli elle-même sous les couvertures du berceau en y cherchant son enfant comme on cherche un aoneau, un hochet de corail, vole sous ses efforts nouveaux et tombe à ses pieds. Elle se précipite pour le saisir : elle reste à genoux pour le lire, et elle y distingue ces mots tracés au crayon, mais avec des caractères connus ; • Votre enfant est avec moi. » Alors elle put pleurer. Son angoisse était loin d'être dissipée] des craintes renaissantes montèrent à son cerveau presque subitement; mais Arthur vivait; elle pourrait le revoir un jour, et ne fût-ce qu'une fois avant de mourir. Elle put pleurer, la pauvre mère! et elle attendit longtemps, à genoux encore et les mains jointes. Elle attendait une révélation nouvelle avec plus d'ardeur que le condamné n'attend la vie-

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Mademoiselle de Chavigny, revenu* cependant de sa première stupeur, avait eu bien des impressions contradictoires à Combattre. Tantôt elle était résolue à rendre à l'effronté, suborneur soft dépôt et à renoncer pour Jamais à le voir; et tantôt elle se flattait que ses propres yeux: l'abusaient sur uhe ressemblance qui n'existait peut-être que dans sa préoccupation à retrouver Roger partout. «Puis, se disait-elle, la mère de cet enfant n'est plus. Si ma délicatesse est intéressée désormais & renoncer k tout projet d'amour avec ce cœur déjà donné, avec l'épou* d'une autre, ne l'eûtil été que dans l'affranchissement des devoirs, je dois au moins quelque appui et mon assistance à la créature dé* laissée que la volunté de Dieu a conduite dans mes mains, Roger n'a tué que mon bonheur. Voilà donc ce qu'il avait pour se plaindre sans cesse et de sa conscience et du sort I »

Le cœur de Marie venait^il à se révolter contre ce fruit d'un lied qu'elfe appelait adultère? l'innocent Arthur, qu'on aurait cru complice de son père, adressait une caresse & la pauvre fille, sollicitait ses soins, lui demandait quelque aliment; ou bien, par ses mains tendues vers elle, son regard câlin, tout le mouvement de ce corps si souple élevé sur des pieds mal sûrs, il indiquait le désir qu'elle le reprit dans ses bras.

. Le billet de francisque donnant les moyens d'arriver à la demeure de Cécile fortifiait dans l'esprit de Marie la pen. sée qui lui vint assez vite de consulter sa mystérieuse amie sur l'embarras où la mettait une telle conjoncture. Roger, qui avait annoncé deux heures d'absence, pouvait consumer un temps plus considérable; d'ailleurs il attendrait, s'il était nécessaire : et les éternelles ténèbres dont il envelop-

pait sa conduite justifiaient assez d'avance une résolution prise sans le consulter, une démarche faite à son insu.

Gabrielle, de son côté, avait sur-le-champ pensé à Marie dès que l'écrit de Rogçr fut tombé sous ses yeux. C'était dans l'asile qu'elle connaissait qu'elle eût soudain cherché son fils, si elle n'avait été retenue, en laissant un nouveau cours à ses larmes et en mordant ses lèvres déjà meurtries, par la crainte d'aggraver son péril pour avoir cherché trop vite à en sortir.

— Il est là ! dit-elle. Roger n'a-t-il pas pu disposer pour un instant du fils qui lui appartient; vouloir, dans un mouvement d'orgueil dépravé, le montrer à celle qu'il me préfère? Il me le rendra... ils vont me le rendre I S'il eût voulu me le dérober, m'aurait-il prévenue et avertie? Non, non; Roger n'est qu'égaré et en démence. Il n'est pas méchant! il ne peut vouloir la mort de son Arthur, car ce serait le tuer que lui arracher sa mère. Allons! il ne faut montrer ma peine à personne; il ne faut pas dire que je ne savais rien. Mon devoir est de prendre patience et d'épargner jusqu'aux soupçons qui pourraient tomber sur mon mari. C'est mon mari enfin, et il est de moitié dans ce trésor. — Lui ! mon Dieu ! se reprit-elle avec indignation. Et par quel abus de l'inégalité entre les conditions de deux époux a-t-on pu arriver à établir que le fruit de nos entrailles appartient comme à nous à l'étranger qui lui adonné l'être en un moment d'insouciance ou de délire? L'a-t-il douloureusement porté? l'a-t-il conduit dans les tortures jusqu'à respirer seul l'air que j'ai longtemps respiré pour tous deux? L'a-t-il nourri, veillé, apaisé, aimé ? aimé surtout la centième partie de l'tmour qui m'a incessamment brûlée depuis la première minute où je l'ai senti, là, s'émouvoir dans mes flancs ?

Et puis l'idée lui vint d'aller rôder au moins autour de l'enceinte où devait être son fils. Elle prit un voile et une pelisse, sans s'apercevoir que la nuit allait tomber. Elle ne fut retenue que par cette réflexion : — Mais si Roger me rencontrait sur la route! Qui sait si le dépit de ma démarche,

la découverte qu'il ferait ainsi de la connaissance que j'ai de ses mystères, le manque de confiance surtout que j'aurais ainsi en lui ne le porteraient pas à abuser une autre fois de son pouvoir, et à me ravir plus longtemps mon idole? — Ah! voici les étoiles qui paraissent. Oh! levezvous! montrez-lui bien qu'il est tard, que c'est l'heure de rendre un enfant à sa mère; car enfin il aura froid, le pauvre enfant : la rosée est si pénétrante! — Mais qu'en fontils tous les deux, de mon fils? Cette orpheline que je plaignais autrefois, maintenant que je- la hais! Elle aura osé, j'en suis sûre, porter ses lèvres sur le visage de mon fils. Si j'en savais la place, avec quel soin j'en effacerais la souillure, et jamais je n'y poserais ma bouche!

— pauvre Marie, pardonne] se disait-elle un moment après : mais rends-le-lui; allons! laisse-le passer de tes bras à son cou. Enveloppez-le bien ! Je ne sais si son père a emporté un châle, un manteau pour le couvrir. Ces nom-, mes sont si avares de précautions et de soins adroits !

Et Gabrielle prononçait tout bas ces mots sans suite, du haut d'un balcon qui donnait sur la cour extérieure et s'ouvrait en vue du chenjin par où l'on pouvait venir. Car si elle avait renoncé à se porter sur les sentiers déjà noirs, dans le doute aussi que son fils ne fût ramené par une autre issue, elle n'avait pu se condamner à s'enfermer dans une chambre. Il lui semblait que là où elle était, en présence du ciel, plus près de la campagne, c'était être comme audevant de la résurrection qu'elle implorait.

A travers le crépuscule, au fond d'une allée d'ormes qui conduisait à la grille d'entrée, elle crut, après trois quarts d'heure d'attente, et il faudrait peut-être dire d'agonie, voir quelque objet mouvant qui s'avançait. Pour d'autres yeux que les sieps, tout à cette .distance eût été imperceptible; mais la mère, dont les sens acquéraient depuis une heure des facultés doubles, reconnut aussi et en même temps le pas d'une femme et le frôlement léger d'une robe de soie. Elle fit un cri et demeura statue. Si ce n'est pas Justine (Ah! que nos vœux sont quelquefois insensés!), si ce n'esta

pas un ange sauveur qui rapporte l'enfant dans cette maison, Gabrielle va mourir. Mais l'incertitude et l'attente lui enlevèrent tout à coup ses facultés. Elle eût voulu maintenant descendre et courir; ses jambes refusaient de la porter. Elle ne put que s'accouder sur le rebord de sa fenêtre, et se pencher vers le sol jusqu'à exposer ses jours.

La cloche extérieure s'ébranle. Un voile de sang descendit sur les yeux de madame de Lavarennes. Elle écouta vainement pour entendre la porte s'ouvrir : le sang faisait tinter ses oreilles et lui refusait toute perception distincte. Gabrielle allait enfin s'évanouir, si un accent, une seule parole ne l'eût touchée comme une atteinte d'électricité rapide. La mère se retrouva sur des pieds devenus fermes, et pourvue d'une raison qu'on aurait jugée perdue,

— Je ne le sais pas, son nom, monsieur, disait la voix; mais enfin je vous demande à parler â la maîtresse de cet hôtel. Suis-je suspecte, et ma présence peut-elle vous effrayer ?

Et la jeune fille qui répondait ainsi au suisse tenait sous les plis de son mantelet un enfant précieusement voilé.

Madame de Lavarennes faillit se précipiter sur elle, lui arracher son bien comme ferait la lionne en courroux, et lui crier en la chassant de cet asile :

— Malheureuse ! que viens-tu faire ici ?

Mais le bonheur maternel l'avait déjà calmée ; déjà elle avait compris que le plus léger retard, le moindre débat prolongé entre le concierge et Marie pouvait exposer la découverte d'un secret qui faisait encore la sécurité de trois personnes ; et sans s'expliquer comment mademoiselle de Chavigny avait dû arriver jusqu'à elle, porteur de son fils, ignorant, comme elle le disait elle-même, le nom de la maîtresse de cette maison, elle vola à sa rencontre.

La présence de madame de Lavarennes trancha toute discussion : elle entraîna l'orpheline et la fit passer avec elle jusqu'au fond le plus reculé de son appartement. Nulle question à élever ne pressait impérieusement la mère; car en paraissant soutenir sous le bras la visiteuse qui montait l'escalier, c'était son Arthur que sous les voiles elle

louchait d'une main frémissante. A travers le manteiet, elle avait reconnu cette voix moitié endormie qui murmurait comme par une inspiration instinctive : Maman!

Il était temps que les deux dames arrivassent en uçe retraite aussi impénétrable que Tétait le boudoir de Gabrielle, car si elles avaient intérêt à ne pas être surprises ensemble, un homme entrait précipitamment dans la maison et presque sur les pas de Marie. Gabrielle reconnut Roger. Mais elle ne perdit pas le sang-froid qu'elle avait retrouvé, et toute cette présence d'esprit que le seul retour de son en* fant venait de lui- rendre. Elle poussa légèrement Marie au fond du boudoir, referma soudainement la porte et se mit à marcher au-devant de M. de Lavarennes. EMeavaitfait deux pas à peine, que Roger avait franchi toutes les distances. Ils se rencontrèrent dans le salon même qui précédait immédiatement ce dernier réduit. Roger était loin de soupçonner que Marie et son enfant fussent enfermés là ! Séparé par une seule porte de son double bien, il était prêt h le redemander au monde entier, lui qui en avait disposé assez témérairement pour mériter de le perdre. Il tomba presque sans connaissance aux pieds de Gabrielle.

Marie, depuis longtemps partie de sa maison, assez éloignée- de celle de sa rivale, s'était égarée sur la route» Elle eût consumé plus de temps encore à faire un trajet où la peur l'avait plus d'une fois arrêtée, si un jeune homme, dont elle crut reconnaître l'allure, malgré le sarrau bleu qui le déguisait, ne lui eût indiqué sa route dans l'accent d'une tan* gue étrangère % assez visiblement contrefait. Pendant ce temps, Roger était revenu chez Marie. Et Ià > ner trouvant plus ni sa maîtresse ni son enfant, il s'était cru trahi, comme luimême il trahissait. La fièvre et la faiblesse qui se combattaient en lui avaient bouleversé ses idées, exaspéré tous ses sentiments. Il était entre l'anéantissement et la folie.

Gabrielle n'avait aucun projet arrêté. Elle profita néanmoins du premier abattement de son mari pour lui parler de l'état de son frère et lui feire comprendre qu'elle ne le jugeait pas, lui, responsable du sort de MazueL

— Ëh ! 8'agit-il de Mazuel? s'écria Roger, en se relevant comme le délirant malade qu'a dompté le transport au cerveau. Il s'agit de votre enfant et d'elle! Où est-il, votre enfant? le savez-vous, imprudente et impardonnable mère? deviez-vous le quitter d'une minute? Vous vous êtes laissé voler mon fils et vous en répondrez devant Dieu. C'est vous qui avez causé ce crime !

La douleur du père attendrit d'abord Gabrielle. Elle se sentit disposée à calmer cette peine et à rassurer ce désespoir; mais les reproches qu'on lui adressait, l'absurdité des plaintes dissipèrent l'attendrissement qui la gagnait. Elle vit même, dans Faction de prolonger cette erreur et de laisser le coupable en proie à son tourment horrible, un châtiment à peu près juste des angoisses qu'il avait causées. Et pourtant la mère était indulgente encore à son insu. Si elle avait deviné, si elle avait pu comprendre à quel abandon l'avait réservée cet homme sans pitié, ou plutôt sans raison t

Marie, à qui Gabrielle, interdite et pâle, n'avait dit en la laissant seule que ces mots : < Laissez-moi éconduire cet homme. Je reviendrai... Amusez l'enfant et empêchez qu'il jie nous trahisse , » Marie s'était assise sans résistance. Elle se demandait, à la vérité, comment on avait pu si tôt reconnaître la nature du fdtdeau dont elle était dépositaire, et pourquoi sa présence inspirait ici à la fois tant de précaution et de trouble; mais elle était si consolée de se sentir protégée, elle s'applaudissait si naïvement d'avoir eu le courage de venir confier son secret et son sort à sa tranquille amie, qu'elle s'arrêta peu à l'étrangeté de sa position, et sentit descendre en tous ses sens et se glisser dans ses veines comme un baume de contentement, comme un présage de calme et d'espoir.

La lune se levait majestueuse et douce sur le désert silencieux du lac. Ce cristal profond étendu à ses pieds apporta dans le cœur de l'orpheline toute la sérénité de ses flots. A peine si la brise du soir ridait passagèrement quelques

places et faisait trembler limage des étoiles dans l'azur transparent de cet abîme. Pas une voile ne passait à l'horizon, comme si les pêcheurs avaient redouté un lointain orage. La cime des coteaux était tout argentée, tandis que leurs flancs s'élevaient noirs et sévères sur cet horizon vaporeux. Le sillon étincelant que traçait sur les eaux le rayon du croissant lumineux amusait les regards de l'enfant. Il se soulevait de joie dans les bras de Marie; il frappait ses petites mains Tune contre l'autre comme pour applaudir à ce spectacle, et les étendait ensuite comme s'il eût espéré saisir un de ces reflets.

- Marie, absorbée- dans des réflexions infinies, était rêvenue toute à la pensée de Roger, à la molle faiblesse de son propre amour et à la crainte surtout d'avoir alarmé son protecteur, s'il venait à rentrer avant elle dans la maison abandonnée. Ses soupçons se calmaient, avec moins de motifs encore qu'ils ne s'étaient élevés. Il y avait réaction de sa crédulité contre une défiance pourtant naturelle. Mais tel est l'aveuglement d'un cœur épris, qu'à force d'aller au-dedevant d'une justification désirée, on 'finit par accueillir les présomptions les plus vagues en faveur d'une innocence impossible. Pour une seule raison de croire que cet enfant fût celui de Roger, n'y en avait-il pas mille d'expliquer autrement son intérêt pour cette créature? tin ami pauvre, la mort imprévue d'un parent, le hasard peut-être de l'avoir présenté jadis au baptême. Marie enhardissait ainsi toute espèce d'erreurs; elle allait au-devant; elle aspirait, pour ainsi dire, la justification de son amant; et pendant ce temps elle ne s'apercevait pas de ce qui occupait très-gravement Arthur. Elle avait oublié de surveiller son action, mais non cessé de le porter à son cou; et Arthur avait glissé sa main entre les épaules de la jeune fille et le collier de perles dont elle était parée; il avait cassé le seul fil qui formait la chaîne, et quelques-unes des perles étaient tombées sur le parquet sans, que Marie s'en fût aperçue. Quelques autres glissaient dans son sein; mais le plus grand nombre restait attaché encore et retenu par une main de

l'enfant, qui, de l'autre, les enlevait tour à tour et les jetait en souriant dans l'eau. Il se penchait pour leur .voir former de petits cercles. Le lac était tout chargé de phosphore; chacun des cercles élait lumineux.

La rafale descendue des monts de la Savoie fit d'abord moutonner le lac. Rien n'est juste autant que cette image créée par une pittoresque expression des pêcheurs. A voir en effet d'innombrables vagues qui, toutes pareilles de hauteur et de forme, blanchissent de loin sous l'écume, vous diriez sur un pré sans limite un troupeau qu'aucun berger ne garde. Puis les échos des grèves de Lausanne répondirent au mugissement sorti des nuées 1 qui planaient sur les sommets du mont Blanc, et le tonnerre emplissait tout l'es* pace de ses imposantes et sourdes menaces.

Toutefois Marie entendait, à travers l'épaisseur de la seule porte qui la séparât du salon, des accents confus; elle eut peur d'être surprise et fit légèrement glisser un verrou. Ce qu'elle entendait, c'étaient les paroles affaiblies de Roger qui. passé de l'exaltation nerveuse à la faiblesse que lui causait la perte de beaucoup de sang, se défendait contre l'empressement affectueux de Gabrielle à vouloir examiner et faire panser sa blessure.

— Notre Arthur, encore une foisl répéta le père.

— Devais-je en être en peine autant que vous le dites ? répondit madame de Lavarennes. fit elle avança sous les yeux de son mari le lambeau de papier où il avait écrit luimême : c Votre enfant est avec moi. »

— Ah! misérable insensé! soupira Roger en élevant des plaintes plus déchirantes. J'ai donc signé mon arrêt de ma propre main; j'ai donc reconnu que j'étais l'artisan de ma ruine et le bourreau de tout ce que j'aimais.

Marie crut en ce moment reconnaître cette voix; elle tressaillit de tous ses membres.

— Calmez-vous, disait Gabrielle à Roger. Dieu est meilleur que les hommes; il n'aura pas abandonné notre innocent Arthur.

Maria avait collé son oreille contre la porte, et resta avidement attentive,

— Mais vous ne savez donc pas combien je suis coupable ? combien j'ai mérité que le ciel retire de moi sa miséricorde!

L'orage grandissait à chaque minute, et la voix de l'orage couvrait tout autre bruit. Haletante, éperdue, Marie déposa l'enfant sur un siège, alla pousser les deux vantaux de la fenêtre restée ouverte, espérant concentrer ainsi les sons qui lui arrivaient de l'intérieur, et se recueillir contre l'égarement qui commençait à s'emparer d'elle.

— J'ai y dit Roger, trahi tout ce qui s'est attaché à moi, l'innocente jeune ûlle dont vous connaissiez l'existence et dont j'étais l'unique protecteur. Les deux êtres les plus sacrés dont m'eut rapproché la Providence, j'en ai fait le malheur et j'ai mérité le mien. S'il faut que cet enfant nous soit ravit...

Gabrielle reprit ses terreurs, malgré l'assurance qui ne pouvait lui échapper; et par un dernier mouvement d'amer ressentiment, de vengeance contre le ravisseur, cédant à un courroux qui voulait s'exagérer pour finir :

— Si j'étais h votre place, dit-elle, j'en mourrais t

— Que fais-je donc? répondit Roger en passant furtivement une main sur sa poitrine déchirée.

Gabrielle se repentit à l'instant d'une parole si impitoyable : et d'une voix où le père ne pouvait méconnaître une sécurité qui n'approche jamais de la mère sens garantie des jours de son fils, elle lui dit :

— Espérez 1

— Oh! ne m'abusez point par une pitié digne de l'enfer, reprit l'amant de Marie. Laissez-moi d'un seul coup me faire justice et périr.

— Espérez ! répéta plus doucement madame de Lavarennes; et son regard ne craignit plus de rencontrer telui

vde son mari.

— Vous m'avez déjà sauvé les jours, Gabrielle; vous

pouvez faire davantage encore. Apprenez-moi le sort d'Arthur, si vous le savez, et celui de l'innocente orpheline. N'étiez-vous point la mystérieuse protectrice de son sort? N'étiez-vous pas cette amie qu'elle a voulu me faire connaître? Oh ! dites-le t Je renonce à tous les sentiments aveugles. Je n'ambitionne que votre bonheur à tous, et le vôtre le premier, vous dont j'ai pu oublier le titre sacré, celui de ma femme...

La porte du boudoir gémit, comme si un corps glissant le long de sa hauteur se fût affaissé sur le seuil.

Arthur s'était levé, et il s'attachait vivement à la robe de Marie avec cette grâce tyrannique des enfants qui veulent sans cesse qu'on soit occupé de leur frêle existence.

— Gabrielle ! vous m'avez arraché une fois du trépas et à son ignominie ; c'était de vous et de votre félicité qu'il fallait s'occuper avant toute chose. Ame privilégiée, vous n'avez pas connu les terribles passions! Périssent désormais, plutôt que votre repos, plutôt que d'empoisonner les jours de la mère de mon fils, et moi-même et Marie, destinée au malheur, et la naissante créature sortie de mon sangl

La fenêtre du boudoir se rouvrit violemment : elle était repoussée par le sinistre effort de la tempête qui tourbillonna autour de Marie.

Marie se releva à ce blasphème, comme à un signal de la colère de Dieu.

— Toi, dit-elle en repoussant Arthur, tu es donc le fruit d'un autre amour?... Voilà l'infâme secret découvert !... Toi, tu es le sang de ses veines? Écoute la malédiction que ton loyal père vient de prononcer sur toi! Va la subir, cette sentence, créature ingrate et maudite!

Puis, avec la mobilité des impressions d'une folle :

— Oh ! non, pauvre enfant! non! je ne t'en veux pas, se reprit-elle. Ceci n'est ni ta faute, ni la mienne. Réfugie-toi dans un meilleur monde; évite ton sort; va échapper au malheur de connaître, et à la puissance de Roger. Ange qui me souris encore, va-t'en dans le pays des anges.

Gabrielle, à travers les vents et la pluie, distingua comme un cri plaintif et un sourd retentissement envoyés par les échos du lao. Ce bruit l'avait fait pâlir ; mais elle se remit bientôt, parce qu'elle vit que le même bruit avait frappé son mari mourant et qu'elle fut obligée de répondre à cette question pressante :

— Il y a quelqu'un dans ce cabinet?

— Oui; et demain, dit-elle pour donner le change à sa propre anxiété," vous reverrez votre enfant. Au nom de sa pure innocence, les offensés vous pardonneront peut-être, si votre vie surtout se consacre à expier des erreurs et à consoler les victimes. Le voulez-vous?

. — Je ne puis! murmura Roger avec l'accent d'une culpabilité sans espoir. Je serai bientôt, moi, à l'abri des déchirants reproches; mais jamais la pauvre Marie ne retrouvera la paix, en apprenant quel homme est votre époux.

Gabrielle écouta de nouveau avec une croissante inquiétude.

— Mais qui est donc dans cette pièce? insista Roger en balbutiant.

— Vous le saurez.

— Oh! laissez-moi y pénétrer sans retard.

— Parlez bas, malheureux : c'est votre victime; épargnez du moins la raison qui lui reste.

— Quoi! Marie...

— Et notre enfant.

— Ma bien-aimée Marie! s'écria Roger en délire, mon cœur est à toi, malgré Dieu qui me frappe !

Et il se précipita. Il ébranlait la porte : elle était fermée. Il appelait Marie, Marie et Arthur ! Il confondait ensemble ces deux noms. Enfin, par un effort surhumain que produisent seuls la fièvre, la démence et le dernier élan des forces qui tombent, il la renversa cette porte. Puis, sur ses débris dispersés, il entra dans cet étroit asile; et là, regardant autour de lui, avec les yeux hagards et la chevelure hérissée :

— Il n'y a personne! dii-il.

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