‹ France et RhinChapitre 4 sur 30 · HISTORIQUE DE LA FRONTIÈRE RHÉNANE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE DE LA FRONTIÈRE RHÉNANE

Autant qu'il est permis d en juger par les traditions et les analogies, les peuples qui dans Torigine habitaient les rives du Rhin, depuis Constance jusqu'à Leyde, paraissent avoir été ce qu'ils sont aujourd'hui, de souche germanique. Les Vosges et l'Ardenne paraissenft avoir été de ce côté la limite celte. La race et la langue auraient donc été primitivement d'accord, ici comme partout, pour contredire la géographie, indiquant le Rhin

â8 LA LIGNE DtJ RHIN.

comme frontière naturelle de l'empire des Gaules.

A une époque fort reculée, vers Fan 600 avant l'ère chrétienne, les Celtes ou Gaulois, déjà à l'étroit dans leur pays, franchirent les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, et fondèrent des colonies nombreuses en Espagne, en Italie et en Gerimanie. Deux chefs gaulois, Bellovèse et Sigovèse, partent avec 300,000 hommes. Le premier s'établit ecltre les Alpes pennines et le Pô ; le second pénètre dans la forêt Hercynienne, et devient le fondateur des Boïens, dont le nom parait s'être conservé dans ceux de Bavière et de Bohême. C'est le prélude des attaques de la Gaule; alors, dit César, les Gaulois l'emportaient en valeur sur tous les Germains : ils leur faisaient une guerre opiniâtre, et remplissaient leur pays de leurs colonies. L'émigralipn de Bellovèse et de Sigovèse coïncide avec le règne de Néchao, en Egypte^ de Nabopolassar en Assyrie, avec la fondation du temple de Diane à Ephèse, et la captivité des, Juifs en Babylone. C'est le

temps de Selon, de Thaïes, de Sapho, et pour les Romains, le bon vieux temps, le temps du roi Âncus.

En 390, une autre expédition des Gaulois a lieu sous Brennus; elle faillit étouffer Rome au berceau. Ce mouvement d'expansion s'arrête vers Tan 277, lors de l'entrée des Gaulois en Grèce et de leur établissement en Galatie. Qua-t-il manqué à cette race, qui, dès le cinquième siècle avant Jésus-Christ, avait le nombre, la valeur, l'amour des entreprises, pour établir sa domination sur TEurope? Je lai dit tout à Theure, une seule chose : c'est d'avoir constitué son unité dans la limite du Rhin et des deux mers. Au lieu de cela, la Gaule, divisée en une multitude d'États, se cherche, s épuise en guerres intestines, en expéditions lointaines et stériles. Bientôt la réaction se fait sentir tout à la fois du côté du Rhin et du côté des Alpes; Rome et la Germanie conspirent la conquête des Gaules.

L'époque où les peuplades teutoniques, venues du côté de la mer du Nord et de la Baltique,

passèrent le Rhin à leur tour et refoulèrent les Celtes, peut être fixée entre les années 200 et 150 avant Jésus -Christ. A l'arrivée de César, une partie de la population helge est de race étrangère : entendait-on par ce mot d'étranger ceux qui étaient venus en dernier lieu avec les Teutons et les Cimbres, ou les indigènes du Rhin qui, après avoir suivi le^ fleuve jusqu à son embouchure, s étaient étendus le long de la mer jusqua la hauteur du détroit de la Manche? C'est ce que l'on ne saurait dire. Toujours est-il que la Belgique, alors comme aujourd'hui, était occupée par deux races, l'une celtique, battant en retraite, l'autre germanique, avançant toujours, comme si, par une prévoyance divinatoire, les peuples d'outre-Rhin avaient voulu poser une barrière à l'envahissement de la Gaule, en occupant fortement toute cette terre stratégique du Rhin, de la Meuse, et de l'Escaut.

Après la conquête de César, l'importance de la ligne du Rhin se dessine nettement.

Tout d'abord la limite de la Gaule, c'est à dire

de l'empire, est reportée au bras le plus septentrional du fleuve, à Utrecht, Trajectum, et Leyde. La Germanie est refoulée à son tour; défense est faite à ses bordes d(i francbir lo Rhin à l'avenir, de former aucun établissement sur la rive gaucbe. L'élément germanique, pensait César, était déjà beaucoup trop fort chez les Belges, pour la fidélité de la province et la sûreté do la frontière. Il était temps d'arrêter l'inondation. En donnant à la Gaule sa limite naturelle, César lui transmettait l'héritage de Rome, l'empire d'Occident. Aussi tout l'eflfort des guerres vient-il après lui, pendant près de 1,000 ans, se concentrer sur ce point.

Par ordre d'Auguste, des voies militaires sont ouvertes à travers les forêts et les marais de la Belgique jusqu'à l'Océan. Mais la conquête avait exterminé les habitants; il fallait repeupler le pays : Auguste ne put faire mieux que d'y envoyer des prisonniers dé guerre faits sur les Germains; Tibère en établit, vers Tongres, 40,000. La politique est

impuissante devant les attractions et les répulsions de la nature ; la Gaule ne demande pas mieux que de posséder le Rhin ; elle se refuse à l'habiter. L'homme germanique, au contraire, y pousse sans effort. Le Rhin ne sera jamais ni romain, ni gaulois.

Cependant la Germanie tout entière a compris le péril; cest sur le Rhin, depuis Constance jusqu'à Leyde, que se portent ses lignes; c'est là qu'elle livre ses batailles contre Varus, Germanicus, Corbulon, Aurélien, Constance, Julien, Âétius. La Gaule s'étendant au Rhin, la Germanie est entamée; et ce n'est pas tout : la possession stratégique d'un cours d'eau exige qu'il soit occupé sur ses deux rives, en sorte que Rome et la Gaule sur le Rhin, c'est la Germanie soumise. Ainsi, pour assurer la ligne du Danube, Trajan avait dû en conquérir la rive gauche, cédée plus tard aux Daces; ainsi, pour garder l'Armorique, il avait fallu passer la Manche et conquérir cette ile Britannique, qui sans rien apporter aux Romains, leur donna autant de soucis

que le Rhin et le Danube. Rien ne montre mieux la fausseté du prétendu principe des frontières naturelles que ces incessantes expé- . dition& des empereurs qui, alors comme aujourd'hui, ne comprenaient pas que la limite des États est dans le consentement des populations, nullement dans la circonvallation de la terre et des eaux. En môme temps que la Germanie, mutilée par le fait de l'occupation du Rhin, se soulève, Rome se retranche : on bâtit le long du fleuve d'innombrables forteresses ; ou fonde des colonies. Les généraux romains savaient du reste à merveille que, pour conserver un territoire étranger, il ne suflSt pas d'y mettre garnison ; il faut en changer les habitants ; mais le moyen? Est-ce que le Rhin a pu jamais apprendre à parler latin ou celte?

Je ne cite que les faits principaux : le détail serait immense.

En 44 de notre ère, une révolte des Frisons est comprimée par Corbulon, qui gouverne toute la Germanie. Voilà Rome établie sur la

dk LA UGxNE DU RHIN.

rive droite. Mais en 69, à la mort de Néron, qui donne le signal de la révolte? Givilis, descendant des anciens rois bataves, c'est à dire de cette portion du pays qui s'étend, partie dans le delta du Rhin, partie sur la gauche jusqu'à la Meuse. Les Bataves étaient de sang germanique, une colonie des Cattes. Tandis que l'armée romaine poussait l'ennemi devant elle, il reparaissait sur ses derrières. Givilis avait pour associé dans son entreprise Sabienus, préfet des Gaules, mais la Gaule ne suivit pas l'insurrection : la Gaule voulait conserver le Rhin, que Givilis voulait affranchir : le mouvement avorta.

En 90, les Sicambres paraissent sur le Rhin pour la première fois : dix ans après, ils forment une alliance avec ceux de Thuringe, Un peu plus tard, en 1 U, commence la fédération des peuples suéviques, sous le nom de Swern (souabe) et Alemannia. Toute l'Allemagne d'une extrémité du Rhin à l'autre, frémit contre Rome. Mais le Rhin est trop fortement occupé par la ligne de forteresses ; pendant

LA UGNR DU RH!N. 3i

Je ()rem}er et le second siècle, leffort des barbares est infructueux du côté de la Gaule ; ils sont plus heureux sur le Danube. Ce nest que vers 190 que l'attaque • conïmence en règle sur le bas Rhin par la confédération des Francs, sur le haut Rhin, par celle des Suèves.

La liguedes Francs se compose des Sicarabres, des Attuariens, des Bructères, des Chamaves, des Saliens, de Frisons, des Cauques et des Ambivares. Le roi des Sicambres commande toute la ligne. Le mot Franc, qui sert de nom à la ligue, signifie homme libre, indépendant : les Francs sont les partisans de l'indépendance germanique, ce qui revient à dire de la liberté rhénane. Pour parvenir à leur but, leur tactique habituelle est celle-ci : descendus de leurs montagnes par le Mein, ils suivent le Rhin jusque vers ses embouchures; là ils trouvent des auxiliaires secrets, d'anciens parents; puis ils s'engagent dans la Belgique, d'où ils se répandent, selon la fortune des armes, sur les divers points de la

Gaule. En cas d'échec, ils demandent des terres qu'on ne songe pas à leur refuser : en attendant que la souveraineté du Rhin leur soit reconnue, ris en deviennent propriétaires. Du reste, un traité fait avec un parti n'oblige pas les autres : en sorte que la ligue, sans cesse renouvelée, jamais abattue, jamais engagée, jouit à la fois des chances de la guerre et des bienfaits de la paix.

A partir de 261, la guerre est continuelle :

un de leurs corps est battu par Aurélien près de Mayence. En 260, un autre corps de Francs traverse la Gaule, les Pyrénées et passe en Afrique. En 276, après des succès mêlés de revers, ils obtiennent de Probus l'autorisation de rester dans la Batavie, entre les bras du Rhin. Presque aussitôt, en 281, ils se liguent avec les Saxons, et sont refoulés jusque sur TElbe. En 287, ils font cause commune avec Carausius, usurpateur, qui combat pour Tindépendance britannique, c'est à dire pour la liberté des deux rives de la Manche, comrae les Francs combattent pour le Rhin ; enfin

par un traité conclu avec Maximîen Hercule, en 291, ils obtiennent des terres aux environs de Trêves et de €ambrai, et sont incorporés à Fempire. La politique a des mots heureux pour déguiser ses mécomptes : l'incorporation, ici, c'est l'introduction de l'ennemi dans le pays.

Cependant l'indépendance n'est pas conquise; le Rhin n'est pas libre. Les Francs sont entrés sur les terres de l'empire, mais il sont sujets de l'empire, dont ils ont promis dobserver les lois. Il s'agit maintenant de convertir leur propriété en souveraineté. De 306 à 360, la guerre est continuelle, et le progrès des Allemands et des Francs, dans le haut et le bas Rhin, parfaitement soutenu.

On fixe à l'an 317 Torigine des ducs de Franconie, sortis des chefs sicambres : titre accordé par la munificence impériale. En 332, ils entrent dans les armées de l'empire ; en 355, un des leurs, Sylvain , est même proclamé empereur, et aussitôt assassiné : à cette occasion les Francs s'emparent de Colo-

gne et de plusieurs autres villes du Rhin qu'ils saccagent, et dont ils transportent les habitants, c'est à dire les Romains bien entendu. Autant en arrive à Mayence en 367. César ne voulait pas qu'il y eût de Germains en Belgique; les Francs ne souffrirent sur le Rhin ni Romains ni Gaulois. Enfinsous Julien, qui les vainquit plus d'une fois, dit l'histoire, la situation se dessine; les Franc3 incorporés par Maximien, possèdent, à titre de domaine propre, reconnu par l'empereur, la Batavie et la Toxandrie (Brabant septentrional).

Du côté de la Belgique, la ligne du Rhin est donc perdue. Les destins de Rome ont tourné, comme dit Tacite. Valentinien, après bien des triomphes, ne voit d'autre moyen de conserver la partie moyenne et supérieure du fleuve, que d'opposer Germains à Germains, barbares à barbares, sous la réserve de la suzeraineté de Rome. En 575, il appelle les Bourguignons, et leur accorde un établissement dans la Gaule, au bord du Rhin. Les Francs possessionnés suivent la môme politique; en

577, ont voit un de leurs chefs, Mellobande, refouler 40,000 Allemands qui avaient pénétré près de Colmar, sur les terres de leinpire. En 578-581 , les mêmes Allemands, qui avanent de nouveau passé le Rhin près de Bâle, sont battus par lempereur Gratien, dont les armées sont commandées par Dudon et Arbogaste, aussi chefs des Francs, amis des Romains. Amis desRomainSy cela signifie, comme on le verra bientôt , héritiers et successeurs. Dès lors, se disent les Francs, que veulent les Allemands? nous ne les connaissons pas.

Maintenant tout se brouille: Fempire tombe en dissolution, les barbares qui s en disputent les dépouilles sont en guerre les uns contre les autres; les Francs, les plus puissants de tous par leur ligue, sapprétent à recueillir cette gigantesque épave. Sous les noms de Gratien, Yalentinien jeune, Eugène, etc., on peut dire que déjà ils gouvernent lempire, faisant et défaisant les empereurs. En 595, Arcadius, empereur d'Occident, sollicite et obtient la main d*Ëudoxie, une de leurs filles.

En 409, Tannée même de la prise de Rome, un traité d'alliance unit les Francs et les Belges : c'est le prélude de la fondation de la monarchie franque, dont le début fut, comme Ton voit, une conspiration du pays rhénan contre Rome et la Gaule.

De 428 à 435, il y eut, sous le général Aétius, un retour ofiFensif des Gallo- Romains contre l'invasion franque; la ligne du Rhin fut ressaisie, les Franco-Relges et les Noriques furent battus plusieurs fois ; puis tout se termina par un traité d'amitié^ ce qui veut dire par un abandon définitif de la Belgique. En 445, Clodion, après toutes ses défaites, a sa capitale à Dispargum, Diest, dans leBrabant méridional, ou peut-être Duysbourg prèsTervueren , sur la lisière de la forêt de Soignes. En 465, nous trouvons Childeric à Courtrai; c'est le Rhin qui se retourne contre la Gaule, après avoir servi aux Romains à soumettre la Germanie. L'amitié des Romains et des Francs, lisez 1 union de la Gaule et du Rhin, deux puissances réparées, ne fut pas sans gloire.

En 451, Aétîus et Mérovée sont vainqueurs d'Atlila; en 463, les Francs qui, après avoir chassé Childeric , avaient pris pour chef ou régent, pendant Vinlerim, le général rothain Ëgidius (dont nous avons fait Gilles), battent les Visigoths, s'eniparent de Cologne, de la Frise, de Tlle des Bataves; en 471, ils écrasent les Saxons, leurs anciens rivaux , qui aetaient avancés jusque sur la Loire. On dirait qu'un empire du Rhin se forme, mais en sens inverse de la politique romaine, et des plans de Jules César, Que va-t-il en advenir? L'heure est solennelle : la dernière ombre de l'empire s'est évanouie en Occident. A la place de ce grand corps vermoulu se forme, en Italie, une monarchie des Hérules, puis des Ostrogoths, puis de Longobards; en Espagne, une monarchie des Visigoths et des Suèves; dans la Gaule, une monarchie des Francs. C'est celle-ci que le monde salue comme la principale héritière de Rome.

Toutes les autorités gauloises, ecclésiastiques, civiles, militaires, sont animées du même sen-

timent. L'empire est tombé : eh bien, que le roi (les Francs règne sur la Gaule et refasse lempire, lempire avec sa limite naturelle!

Aussitôt fait que dit. En 486, Clovis, un barbare de 22 ans, sans lettres, est pris pour fondateur: il attaque Syagrius, la protestation romaine, et le défait. Mais les institutions latines sont conservées; il nj aura quun mot de changé : on ne dit plus. Salut à César! on crie Vive le Roi! De 491 à 509, Clovis se débarrasse de tous ces petits rois et chefs de la confédération franque, et réunit leurs États. Visiblement il tend à lunité, à la centralisation impériale. Grave infraction au principe de rindépendance et du fédéralisme germaniques. Comme il est finement stylé le jeune chef! Hors lui et ses compagnons, il n'y a plus de Francs ; cela signifie que Tancicnne ligue est dissoute au bénéfice de la dynastie Marwinge des Saliens, et que la vieille Gaule, prenant le titre de royaume de France, afiirme de nouveau son domaine sur le Rhin et sa suzeraineté sur les multitudes germaniques. Glo-

vis, en effet, que sa position nouvelle inspire de uiieux en mieux, commence une série d'opérations contre ses conationaux ; il n est plus Franc, mais Français : la ligue des vrais Francs (Souabes , Bavarois, Franconiens), qae mécontente sa politique, est écrasée par lui à Tolbiac (496) ; alors, nouveau Constantin, époux d*une autre Hélène, il embrasse le christianisme par lequel il a vaincu ; il devient le bouclier de la foi et des mœurs romaines contre les hérétiques et les barbares, attaque, sous prétexte d'arianisme, le roi des Bourguignons, Gondebaud (500), gagne la bataille de Vouillé, en Poitou, sur les Visigoths (507), fait son entrée à Toulouse, assiège le roi des Visigoths, aussi arien, dans Carcassonne, et reçoit de l'empereur d'Orient, son collègue, son frère, le titre et les insignes de consul.

En un sens on peut dire que la monarchie française commence à la fédération franque, en 190; au point de vue gaulois, français, elle commence en 486, à la défaite de Siagrius.

C'est alors que les Francs, se distinguant de lempire auquel ils succèdent, et de la Germanie qu'ils abandonnent, opèrent leur fusion avec la Gaule. Il est absurde de compter comme roi de France, un Childeric, un Mérovée, un Glodion, un Pbaramond, un Marcomir, un Mellobande. Cette monarchie a pour principe et pour gage la restitution, au moyen d'une volte-face, de la ligne du Rhin, qu'avait reprise à la Gaule impériale la confédération des Francs. Ainsi l'invasion aurait fini par tourner contre elle-même; et la politique, d'accord avec la géographie, aurait eu raison des répugnances internationales.

Mais cette restitution, obtenue, pour ainsi dire, par un changement d'étiquette, la raison des peuples la consacrera-l-elle? Les rois de France sauront-ils, en devenart maîtres de la Gaule, conserver ce que leurs aïeux eurent tant de peine à conquérir sur la Gaule même, et qui leur garantissait à tout jamais, l'empire de l'Europe?

Non, et c'est ici que l'histoire redouble

d*intérét. Les rois de France seront dépouillés de ce précieux gage, comme le furent les Césars. Une volonté supérieure semble se placer entre eux et le Rhin. Clovis aura beau, sa vie durant, chercher par tous les moyens à souder le Rhin à la France; dun côté protéger les institutions de Rome, adopter son culte, porter sa livrée, initier ses Francs à la civilisation latine, suivre contre l'Allemagne la stratégie des Césars; de l'autre, fixer sa résidence sur le point décisif, près du Rhin, à Tongres, comme Charlemagne fixera plus tard la sienne à Âix-la-Chapelle; il ne peut faire que le pays rhénan ne tende violemment à se séparer, et qu il ne se sépare. Â la mort de Clovis, en 514, les Francs, conformément au principe de leur origine, au génie de leur race, l'idée fédéraliste, partagent la monarchie en quatre lots, parmi lesquels il en est deux significatifs : l'Austrasie, Ooslrya, royaume de l'est, entre le Rhin et l'Escaut; et la Westrasîe, Westrya, royaume de l'ouest, appelée aussi Neustrie, entre l'Escaut et

rOcéan. En un trait de plume Tœuvre si savamment élaborée depuis 60 ans par Aétius, Mérovée, Egidius, Clovis, est ruinée de fond en comble.

Clotaire 1", en 558» réunit de nouveau tous les États de Clovis ; mais la séparation se refait et toujours de la même manière, en 561 ; il ne vient à Tesprit de personne de composer un royaume du Nord, allant par exemple, de lembouchure de la Seine à Strasbourg; un royaume du milieu, comprenant le pays entre la Seine et la Garonne; et un royaume du midi, allant de la Garonne aux Pyrénées.

Rren de semblable : le Rhin forme une population à part, et pour éviter le mélange, le partage se fait parallèlement au fleuve, d orient en occident. En 615, toute la monarchie franque se trouve réunie sous Clotaire II ; en 628, elle est repartagée comme la première et la seconde fois. En 687, la bataille de Testry, gagnée sur le maire de Neustrie, Ebroin, par le maire ou duc d'Austrasie, Pépin de Herstal, détermine une nouvelle reconstitution, qui,

SOUS des princes puissaDt&, Charles Martel, Pépin -le Bref, Charlemagne, se soutient jusqu'à la mort de ce dernier, en 814. Deux partages eurent lieu, cependant, comme pour interrompre la prescription, lun à la mort de Charles Martel, en 741, entre Pépin le Bref et Carloman, Fautre à la mort de Pépin le Bref, en 768, entre Charles et un autre Carloman.

Mais Charlemagne mort, les Francs n*y tiennent plus : en 817, Louis le Débonnaire essaie d'échapper à la fatalité qui le presse, en sassociant ses enfants. Le tiraillement est visible; d'un côté, on voudrait garder Tunité, de l'autre, on demande la séparation. De là ce règne malheureux du Débonnaire, Enfin, la rupture s'accomplit, irrévocable cette fois, à la mort du triste fils de Charlemagne.

Par le traité de Verdun, en 845, l'empire des Francs est divisé en trois royaumes :

I** royaume de Germanie ou d'Allemagne, comprenant tous les pays situés à la droite du Rhin ; 2** royaume de Lother, Lotherik pu

Lothafii regnum, d'où par corruption Lolharingiay Lorraine, comprenant tous les pays situés à la gauche du Rhin, et à Touest de la chaîne alpique jusqua la Meuse, la Saône^et et le Rhône; 5"* royaume de France, formé des pays à l'ouest du précédent. Délimitation aussi naturelle qu'il soit possible de l'imaginer; mais qui, pour conserver la nationalité du Rhin, sabre celles de la Saône et du Rhône.

C'est alors que le nom de Neustrie tombe en désuétude, et ftut place à celui de France. En vertu du même partage, la qualité impériale est affectée au royaume du milieu, à cette longue bande qui de l'embouchure du Rhin va à l'embouchure du Rhône, longeant la gauche des deux fleuves. Pourquoi? C'est que le rétablissement de l'empire n'est pas l'œuvre de la Gaule, mais des Francs; d'où résulte que la qualité de roi de France, dans le sens moderne du mot, est exclusive de la dignité impériale comme la possession du Rhin. Kn la personne de Lother, c'est le Rhin qui est couronné empereur.

Les faits qiri suivent ne sont que lapplicatioD de cette idée. -

En 869, le royaume de Lotharingie, déjà sou/nis à un partage, devient vacant par la mort de Lotharre II. Les oncles du défunt, I^uis de Germanie et Charles le Chauve, roi de France, se partagent la succession, chacun prenant ce qui l'arrondît, Louis, le Nord, c'est à dire le pays rhénan; Charles le Sud, cest à dire la Provence et la Bourgogne; le tout sans égard aux droits de Louis, leur neveu, frère de Lotbaire^ qui régnait en Italie avec le titre d'empereop. Mais en 872, l'empereur Louis, ayant obtenu de son oncle de Germanie la restitution de ia part de la Lotharingie qu'il s'était appropriée, put alors se faire couronner à Rome au double titre d'empereur et de roi, et confirmer ainsi, par la propriété du Rhin et par le sacre, son titre jusque-là précaire. Celui-ci mort, en 876, Charles le Chauve, qui n'avait pas voulu se dessaisir des provinces accrochées au royaume de Lother, se hâta de prendre le titre d'empereur; et

comme l'empire implique ou suppose la po ssession du Rhin, il se met en devoir de saisir aussi ce qui reste du royaume de Lother. Mais ses prétentions sont repoussées : il est défait par Louis de Germanie, à Andernacb, sur le Rhin, et meurt peu après au pied des^Alpes.

La prétendance de la France repoussée, la Lotharingie sans maître, qui sera empereur?

personne; il y a interrègne. En 880, les seigneurs lotharingîens offrent la couronne au roi de France, Carloman, qui ne peut ou n'ose l'accepter. On la porte à Charles de Souabe, qui devient, ipso facto, par îa vertu du fétiche, empereur en 881.

En 887, Charles de Souabe est déposé : la dignité impériale est conférée à un duc de Carinthie, Arnoul, qui, du même coup, est proclamé tout à la fois roi de Lotharingie et roi d'Allemagne, et se fait couronner à Rome en 896. Tantôt c'est le Rhin qui donne l'empire, tantôt c'est l'empire qui donne le Rhin, et toujours à l'exclusion du roi de France. En voici un nouvel exemple :

Devenu empereur, roi de Ix)tharingie , pdr conséquent, Ârnoul abdique cette dernière couronne en faveur de son fils naturel Zwentibold, chassé bientôt par ses sujets, et remplacé par son fils encore mineur. Sur ces entrefaites, Feropereur Arnoul vient à mourir; et voilà que ce mineur, Louis , dit l'Enfant, devient aussitôt, par la grâce du Rhin, empereur. G était pousser loin, dans un monde chrétien, le fétichisme; une réaction était inévitable. A. la mort de Louis TEnfant, arrivée en 911, Conrad de Franconie fut élu empereur et roi de Lotharingie, Tempire et le Rhin étant toujours réputés inséparables. Cette élection, que combattit en vain Charles le Simple, roi de France, descendant de Charlemagne, fit prévaloir ce principe que la succession impériale n'était pas, comme les successions royales, ducales, baron niales, soumise à la loi du sang, qu'elle était élective, et appartenait à la Germanie, dont Charlemagne, de même que Clovis, n'avait été que le représentant. Ainsi l'empire sortit de la maison et

H U LIGNE t>V KHIN.

du patrimoine de Charlemagne ; ce fut une révolution. Le principe posé par Conrad de Franconie reçoit, en 919, sa seconde application par 1 élection de Henri l'Oiseleur, chef de la maison impériale de Saxe. Â dater de ce jour, la Lotharingie, pays entre le Rhin et TEscaut, n'est plus qu'un fief héréditaire du royaume d'Allemagne, le duché de Lother; tandis que la Flandre, pays à gauche de lEscaut, ancienne Neustrie, relève du roi de France. Mais telle est encore la puissance de ce qu'on pourrait appeler la superstition rhénane, qu'en 940, Gislehert, devenu duc héréditaire de Lotharingie par la munificence de Henri l'Oiseleur, se scfuleva à la mort do celuici, contre thon 1", son fils et son successeur, et osa lui disputer l'empire. U fut vaincu, et périt dans le Rhin. Treize ans plus tard, le duché de Lother fut donné à saint Brunon, archevêque de Cologne, qui en fit deux parts : Tune appelée haute Lotharingie, comprenant l'Alsace et la Lorraine modai'ne; l'autre, la basse Lotharingie^ formée de l'ai'cbevéché de

Cologne et toute la Belgique à lest de l'Escaut. Ainsi coupé, le Rhin ne remua plus ; les deux tronçons restèrent allemands, mais ne purent plus se joindre. La partie inférieure, lantique patrimoine carlovingien, passa suceesslvement dans la famille des ducs de Bouillon, — on voit ici pourquoi ce fut un Bouillon qui commanda la première croisade ; — de la maison de Bouillon dans celle de Louvain, qui la conserva jusqu'en 1430, époque où la totalité des Pays-Bas entra dans le duché de Bourgogne. Spéculation malheureuse! En érigeant, en faveur de Philippe le Hardi, le duché deBourgogne et lui donnant pour femme Marguerite de Hafnaut, le loi Jean avait cru rallier un jour le Rhin à la France; il ne fit que créer un nouveau royaume de Lotharingie, qui pendant près de trois quarts de siècle désola la France et tint un moment Fempire en échec. C'est par la maison de Bourgogne que les Pays-Bas sont tombés aux mains de l'Espagne, etfinalement de l'Autriche, son héritière. Ainsi, ni la Gaule celtique, ni la Gaule ro-

maîne, ni la Gaule franque ou féodale, ne put réaliser la pensée de sa frontière naturelle, saisir et conserver la ligne du Rhin. Charlemagne enterré, à peine si les rois de France, ses successeurs, parviennent à maintenir leux suzeraineté sur la Flandre : comme si le Rhin qui les répudie, ne se croyait sûr de lui-même qu'à la condition d'englober TEscaut et de s'étendre jusqu'à Roulogne. Que demandait, en 1214, Philippe Auguste, combattant à Bouvines contre l'empereur, le duc de Brunswick, le roi d'Angleterre et le comte de Flandre, ligués contre lui? Était-ce qu'on lui rendît l'héritage de Charlemagne, du chef de sa femme , Isabelle de Hainaut , descendante du grand empereur? Eh ! non ; il réclamait uniquemcuit son droit de suzeraineté, lui garantissant éventuellement le retour de la Flandre, l'ancienne Neustrie, à sa couronne, la réunion de la France à la France même. Ses successeurs, dans leurs démêlés avec les comtes de Flandre, ne vont pas au delà. Au treizième siècle, la bourgeoisie , qui déploie sur toute

retendue des Pays-Bas ses bannières communales; au seizième siècle, la réforme qui s'y insinue, ne leur donnent pas la moindre envie d y penser. Alors la révolution semblait s'être chargée de garder le Rhin contre la France.

Mais lorsque Louis XIY, ayant conquis la Franche-Comté et TAlsace, fut devenu maître de toute la haute Lotharingie, quand il y eut ajouté la Flandre française, quand, enfin, il osa accepter, pour son petit-fils, le testament de Charles IT, l'antique coalition du Rhin se réveilla. L'Autriche, l'Empire, l'Angleterre et la Hollande, déclarent la guerre à la France. Les hostilités commencent en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, sur terre et sur raer. II y va cette fois de la suprématie de l'Europe. Après douze ans de lutte, le roi de France est contraint de poser les armes et d'accepter une paix humiliante. Le traité d'Utrecht, 1715, stipule que les Pays-Bas catholiques, enlevés à la couronne d'Espagne, serviront de barrière et de sûreté aux Provinces-Unies contre la France. C'est toujours le Rhin qui s'aflSrme

comme ennemi du nom français. Boileau a eu raison de peindre le courroux du fleuve au passage des armées françaises ; il a mieux compris la loi des antipathies nationales que Béranger, disant dans une de ses plus belles odes :

Le Rhin aux bords ravis à la puissance

Porte à regret le tribut de ses eaux ; Il crie au fond de ses roseaux :

Honneur aux enfants de la France !

Hélas! non, le Rhin ne regrette pas la France. La Révolution a pu lui imposer ses principes parce que le droit est plus fort que la fatalité : elle ne lui a pas rendu le coeur français. Bade, la Bavière, la Belgique, la Hollande, la Prusse sont aujourd'hui des États plus libéraux que la France elle-même; mais ce résultat, qui nous accuse, prouve justement que les coalitions de 1803, 1809, 1815et 1815 n'eurent pas pour objet d'étouÉTer la Révolution comme les Bonaparte n'ont cessé de le dire; elles ont eu pour but l'indépendance du Rhin, gage de la liberté des nations. Et cer-

tes, il n y avait pas rien que des Prussiens et des Anglais à Waterloo, il y avait aussi pour un bon tiers des Hollandais et des Belges.

Maintenant cinq nations libres gardent le Rhin contre l'autocratie napoléonienne : la Prusse, la Bavière, Bade, la Hollande et la Belgique ; derrière elles la Confédération germanique; sur les ailes, FAutricheet l'Angleterre . L'expédition de Lombardie, préparée de longue main, conçue d'abord comme un préliminaire indispensable à la conquête du pays rhénan, cette expédition ayant avorté.

Napoléon III, malgré le gain de cinq batailles, se déclarant, par la paix de Villa-Franca, vaincu, une entreprise sur le Rhin serait aussi scabreuse qu'une descente en Angleterre. Elle ne réussirait que par la défection des grandes puissances, l'égoïsme de l'Angleterre, la conspiration des trois empereurs. Il faut s'attendre à tout de la part des gens qui ont la haute main dans les affaires du monde, et ne pas trop compter non plus sur l'énergie des populations. Le paupérisme, l'agiotage,

lamour des grades et des places, sont de mauvais gardiens du patriotisme. Que de bourgeois qui pour un supplément d'affaires, que d'officiers qui pour une promotion, que de fonctionnaires qui pour une augmentation de traitement, se consoleraient vite de la perte de leur nationalité!... Quoi qu'il en soit des desseins des souverains et de l'indifférence des masses, tirons la conclusion philosophique et pratique de cette étude.

On a cru trouver pour la délimitation des États une sorte de principe dans la configuration du territoire; bientôt, l'intérêt le plus puissant d'une nation étant d'assurer, par une bonne ligne de défense, son indépendance, ce prétendu principe a presque passé en règle de droit. Des philosophes^ de l'école d'Heraclite^ prenant la chose' à un autre point de vue, sont allés jusqu'à déplorer ces barrières, source, selon eux, d'antipathies et de haines, et qui témoignent visiblement du passage de Satan sur le globe.

L'ethnographie et l'histoire démentent plei-

nement cette opinion. Ce qu'on prend pour frontière naturelle, chaîne de montagne, fleuves, golfes, détroits, tout cela, de par la nature, que tantôt on invoque et tantôt on calomnie, est précisément centre et milieu.

Les siècles, amenant la divergence des habitudes et la dénaturation des physionomies, deux invasions de barbares, Tanarchie féodale remplacée par l'anarchie économique, telles sont les causes qui ont créé entre les deux rives de la Manche une rivalité profonde, alors que rhistoire nous les montre homogènes de population, de langue, de mœurs, unies depuis César jusqu'à Âugustule, dans leur résistance à 1 absorption latine. Mais ce qui a cessé d'être une vérité pour la Manche est demeuré vrai pour le Rhin et pour une multitude d'autres prétendues barrières inventées par la politique. Le Rhin est allemand, comme la Seine est parisienne; il faut bon gré mal gré que nous en passions par là.

Quelle sera donc, me demanderezi-vous, la limite des États?

Ma réponse est simple : cette limite résulteradu groupement spontané des populations, indépendamment de toute configuration géographique, et même de toute nationalité. En deux mots, les limites des États sont une création de la politique, non une prévision de la nature ; elles sont par conséquent ce qu'elles peuvent, ici la Manche, là le Rhin ou les Pyrénées, hier le Tessin, aujourd'hui le Mincio, ailleurs rien. La ligne de démarcation d'un État est partout et nulle part. Dans tous les cas, je répète que la délimitation entre deux États implique de part et d'autre le consentement des populations limitrophes, à moins qu un intérêt supérieur à celui des deux Étals eux-mêmes n'en décide autrement.

Or, il est telle limite à laquelle ni la politique internationale ni le vœu des populations ne permet jamais à un État d atteindre. Relativement à la France, le Rhin est dans ce cas. Le Rhin a, de tout temps, servi de limite, mais entre États germaniques, jamais entre la Germanie même et la France. J'en ai dit la

raison, manifestée par plus de deux mille ans de combats. Cest qu'avec une pareille ligne stratégique la France deviendrait bientôt dominante en Europe et prépondérante sur le globe.

De tout cela fera-t-on un texte d'accusation contre la nation française, toujours réclamant cette ligne du Rhin, et par le fait toujours aspirant à une sorte de dictature du monde entier?....

Page 1