L.iRT ET L-ESSEIG\EME\T
mais, pour les arts plastiques, l'habitude correspondante est encore à naitre. Le jour ou l'histoire de l'art pénétrerait dans nos écoles ne serait pas nécessairement celui ou l'art commencerait d'être enseigné. L'histoire des œuvres est une chose, la lecture des œuvres en est une autre. Cette distinction n'importe guère a nos Universités ; leur érudition n est pas utilitaire et se consolerait a la rigueur de ne servir a rien. Mais la confusion serait déplorable dans nos collèges, où l'on doit nourrir les jeunes esprits et ne pas leur donner la balle pour le grain.
Si l'éducation intellectuelle a bien pour but de nous mettre en communication avec le meilleur de la pensée de nos ancêtres, comment négliger ce moyen si aisé d'introduire les jeunes Français dans la France d'autrefois ? Combien faut-il de lectures et de méditations pour que s'éveille une de ces impressions qui sont comme l'intelligence brève et totale d'une génération ou d'une société ! Les chefsd'œuvre de l'art la font jaillir au premier choc. Ces langages muets sont merveilleux pour illuminer, dans un éclair, les régions obscures et profondes que le langage des mots décrit, sans toujours les montrer. Même quand ils ont perdu leur utilité religieuse ou sociale, les vieux monuments retiennent mille souvenirs ; une atmosphère d'antiquité se respire autour d'eux ; la vie, en se retirant, leur a laissé son parfum.
Mais surtout, ces œuvres conservent du passé ce qu'il eut sans doute de meilleur. En feuilletant nos archives, Michelet entendait monter la plainte confuse des générations. L'histoire politique et sociale ne parle, en effet, que de conflits humains. De quoi parlerait-elle ? Les peuples qui ont une histoire sont les peuples qui luttent pour se défaire et se refaire. Comment ne pas conclure que chaque période n'est qu'une transition difficile vers un temps plus heureux ? A qui regarde en arrière, la voie qui mené au présent parait embarrassée de décombres, et ces ruines qui furent des foyers et des autels ne nous paraissent plus avoir été que des obstacles sur la route. Pourquoi ne pas avouer que, lorsqu elle n'est pas affadie par l'esprit
XJII
PREFACE -
d'idylle ou les pédagogies tendancieuses, cette histoire éveille trop souvent la pitié ou lindignation pour nous laisser du passé une sympathie sans mélange ? C'est une nourriture bien forte que la vérité, et l'on comprend que des organismes frêles en soient comme empoisonnés. Tous ces ' morts qui parlent ' nous enrôlent dans leurs luttes, ou plutôt ils renforcent nos querelles de rancunes accumulées depuis des siècles. A tant de haine et de tristesse qu'exhalent les archives de la police, de la chicane, l'aigre littérature des mémoires ou simplement les mornes bavardages administratifs, ajoutons 1 histoire lumineuse que racontent a leur manière les arts plastiques. Ceux-là nous offrent seulement des relisons de sympathiser dans le passé et peuvent mettre nos sensibilités à l'unisson. Composées du meilleur de l'humanité, ces oeuvres font communier les générations dans l'admiration qu'elles répandent ; il suffit de se pencher affectueusement sur elles pour recueillir un peu de l'exaltation sereine qui en rayonne.
Enseignons a reconnailre la France dans les monuments de son art ; écoutons ces témoins : ils sont véndiques aussi ; et même ils nous font mieux connaître le passé, parce qu'ils nous le font aimer ; ils nous donnent une intelligence plus profonde des siècles parce qu'ils éveillent nos facultés d'amour et d'admiration et qu'ils éclairent nos annales dj reflet de leurs charmes. Travaillons de tout notre cœur pour que les enfants de France puissent traverser un jour l'histoire de leur pays sur cette voie de la beauté.
Paris, )■ Janvier 1911.