DU NATURALISME A L'IMPRESSIONNISME
couleur que par son coup de brosse nerveux, elliptique ; les " impressionnistes " venus après lut ont mieux rendu la lummeuse trans[)arerce du plein air, mais leur pinceau est paisible et monotone (fig. 890. 891 , 893). D autres peintres, comme Bastien- Lepage, essayèrent de suggérer le plein air, en éclairant d'une lumière égale le paysage et les figures qu il contient. Le peintre s'efforce de compenser par la précision du dessin ce que la composition perd en solidité par cette égalité monotone. Mais les délicatesses nuancées de Bastien- Lepage s'effacent à distance comme une voix souple, bien articulée, trop faible pour se faire entendre de loin.
Il faut, pour animer un grand tableau, de franches oppositions de couleur et de lumière. Ce peintre délicat apportait a peindre une paysanne qui ramasse des patates la finesse d'exécution réservée jusqu'alors aux portraits aristocratiques ou aux divinités mythologiques (fig. 889). Dagnan-Bouveret fera plus encore, appliquant à des rustauds les recherches physionomiques d'un Vinri (fig. 897). Le pleinainsme " de Bastien-Lepage se reconnaît chez quantité de peintres, Gervex, Duez, Albert Maignan, Roll, qui ont illuminé de grandes compositions en éclairant de tons argentés les tonalités sombres de Manet ou Ribot. Roll est un vigoureux peintre de notre société qui jette des rayons de soleil dans sa grasse couleur. Mais on voit, dans sa peinture, la lumière par opposition de blanc et
noir remplacée par une
1 1 FiG- 870. — Fantin-Latour. — L'Atelter
Vive polychromie. ^^ ^^^^^ ^^^ Bat.gnolles.
C est que, vers 1875, (Musée du Lnxeinhourg- 1 (Cliché Hachette.)
FiG. 880. — Hennf.r. — La Liseuse.
(Collfclioii de Mme l'orgùs) (Cliché Hachette.)
du vivant même de Manet, des pemtres imaginèrent un procède nouveau.
Claude Monet et ses disciples, comme Sisley, Pissarro, Renoir et Manet lui-même, forment une famille parfaitement délimitée, parce qu ils se proposent une même fin et l'atteignentpar des moyens analogues ; un incident de polémique leur a valu le nomd" impressionnistes".
Courbet et Manet avaient échoué à rendre l'éclat et les délicatesses de la lumière, parce qu'ils ne savaient guère qu'opposer le clair et le sombre, le noir et le blanc ; or le blanc ne saurait rivaliser d'éclat avec les rayons du soleil. Mais si, sur sa palette, il n'a pas de vraie clarté, le peintre a des couleurs aussi vives que celles de la realite. Or certains maîtres, Rubens, Turner, Delacroix ont déjà montré que les jeux de la clarté et de l'ombre se transposent avantageusement en jeux de couleurs. Les physiciens viennent d ailleurs nous apprendre qu un rayon solaire, en traversant le prisme,
se décompose en trois couleurs pures, jaune, rouge, bleu, qui se mélangent a leurs confins pour former trois couleurs composées, violet, vert, oranger. Le procédé, plus ou moins conscient, des impressionnistes consiste à remplacer sur la toile cette lumière dont le peintre ne peut égaler 1 éclat par ses couleurs composantes, dont il a, sur sa palette, les équivalents. Il emploie, autant que possible, la couleur pure pour ne rien perdre de ses moyens ; car les couleurs par le mélange se salissent et se neutralisent. Cependant ces couleurs ne peuvent
Fir,. 881. — IIf.nnfir. — Idylle.
(Musée du Luxembimi-jf.) (Clichi Hachette )
KiG. 882.
Baisers
Carrière.
d'enfants.
(Ciilkclion Moreau-Sélaliin.)
(Musée des .\rls Dêcnralifs )
(CUl-Iw llachelle.)
LIMHIiESSIONNISME
reproduire la lumière que si, comme celles du prisme, elles se combment. Le pemtre abandonne ce soin au spectateur ; 1 œil fait l'effet inverse du prisme ; il recompose ce que l'ceil du peintre a décomposé.
Les peintres de la lumière avivent lé reflet qu éteignaient les peintres de la forme pure ; mais, en fixant ces taches inconsistantes qui flottent dans l'atmosphère, ils sont obligés souvent de sacrifier la couleur matérielle des choses, la teinte locale ; les impressionnistes ont heurte bien souvent nos préjuges sur la couleur locale ; ils ont franchement coloré un visage de reflets bleus ou orangés et essaye sur la figure humaine les fantaisies lumineuses que l'on ne risquait auparavant qu'avec les nuages ou l'eau, parce que ces corps n ont que des couleurs empruntées. Enfin, comme le pemtre ne représente pas les objets dans leur matérialité, mais dans leur apparence lumineuse, les touches du pinceau impressionniste ne dessinent pas les formes ; il ne faut pas que ces reflets en qui se disperse la lumière paraissent imiter la couleur réelle des choses, mais qu'ils flottent, pour ainsi dire, dans l'atmosphère et vibrent comme les atomes lumineux. Le dessin, au sens ordinaire du mot. est volatilise. Un bon paysage impressionniste éteint tout autour de lui ; la lumière en est si subtile et si éclatante qu'elle a paru fournir un motif suffisant pour composer un tableau. Ce n'est plus un arbre, un lac, une maison, que représente p,^ ^^ c^rr.ère. - Maternité.
l'impressionniste, mais seu- {Musée du Luxembourg.} (Cliché Hachette.)
lement l'ombre de cet arbre trouéo de quelques rayons ou les apparences d'une même muraille aux différentes heures de la journée. Une meule de ble, un brouillard, une façade déchiquetée d église, une pièce d'eau garnie de nénuphars, ont permis a Claude Monet de faire ruisseler sans fin ses pierreries éblouissantes (fig. 899 a 90 1 ). On retrouve le reflet de l'impressionnisme chez la plupart de nos contemporains ; ses étincelles ont allume un feu d'artifice dans la peinture décorative. Les paysagistes y ont gagne de mieux voir la lumière particulière des heures et des régions. C'est à peine si Théodore Rousseau distinguait la lumière méridionale et celle d Ile-de-France ; Corot confondait celle d'Italie et celle de Picardie ; ils effaçaient les vivacités trop particulières de chaque heure o u de chaque ciel. Un monde nouveau a été découvert, exploré, que nul peintre ne peut plus ignorer.
l'ui. 884. — Prvis
OK ClIAVANNES.
Sainte (jkskvièvk
VKII.LANT SIR pARIS.
{l\iiilhcoii. l'aris I iClichc lUidwIlc.)
FiG. 885- — Pl'vis de Ciiavannks.
EM'ANCe i>i: Saintic (je.neviévi;.
(l'aiilhciiii, l'iiris.)
(Clichc llachcllc.J
L'impressionnisme a formé un style décoratif ; l'éclatante polychromie de leur palette incite à tout instant ces observateurs subtils aux fantaisies de la couleur ; Claude Monet s'hallucine d'éblouissantes visions, au moment même où il ne songe qu a 1 effet juste, et Lebourg fait parfois songer à Turncr. Mais le métier impressionniste est un dissolvant pour le dessin et parait vite insuffisant quand on sort du paysage. 11 s'est rencontré quelques peintres comme Renoir et Besnard pour faire courir sur de grandes figures la lumière changeante ; ils en notent les irisations sur un derme
I"lG. 880. — Pu VIS DE ClIAVAN.NES. — Le BoIS SaCR"^
(Musée de Lyon.) (Cliché Hachette.)
DECORA TEUJiS IMPRESSIONNISTES
nacré et mêlent les reflets du soleil et de l'ciu a l\ souplesse fluide de leurs baigneuses. Les décorations de Besnard ont la légèreté, l'envolée lyrique ; elles amusent par leur mise en page imprévue, leur perspective plafonnante, leur désinvolture spirituelle. On se rappelle la verve fringante de Fragonard, les hardiesses de Tiepolo, ses masses basculantes, ses coups de lumière subits. Mais l'inspiration est pourtant bien moderne ; l'atmosphère est celle qui se respire dans les laboratoires de la science ; les couleurs sont aiguës comme celles des bocaux pharmaceutiques ; les clartés éblouissantes, explosives, les figures mouvantes, électriques, folles comme des flammes. Cette langue spirituelle trahit même parfois l'idéologie du peintre ; certains motifs perdent un peu de leur gravité sereine par ce style trépidant. Besnard conserve admirablement la forme parmi les reflets inconsistants ; les jets lumineux suivent le modelé ; les souples hachures du pinceau continuent à dessiner même lorsque viennent à s'éteindre les fantaisies de la CDuleur. Aussi a-t-il exécuté d'admirables portraits eu la personnalité du modèle ne se disperse pas trop dans le jeu capricieux des reflets, parmi les étoffes et les fleurs (fig. 906-907). Gaston La Touche, Georges Picard, M lie Dufau,Chéret pratiquent aussi cette décoration en feu d artifice. Inventé par des naturalistes acharnés, le langage impressionniste sert maintenant aux fantaisies de la peinture. La fiction poétique s'est dégagée de la sensation ; une flamme
. -Il- 1 1 .• IIG.8S7. —PLVIS UE ClIAVAN.NES — MaRSEILI 2
a jailii de la matière. p^^^^ „^ l'Orient.
Henri Martin a tenté (Mhscc de ^îarseUle.) (ClUhé Hachette.) 43 1 .
FiG. 888. — Carolis-Di'ran. — L'Assassiné (Musée de Lille.) iCliché Ilacheltc.)
et réussi un style décoratif ou 1 on trouve le réalisme d un Roll, la lumière papillotante de l'impressionniste, l'ampleur et le rythme calme de Puvis de Chavannes. Des hommes de notre temps, paysans ou citadins, prennent des attitudes qui paraissent parfois prétentieuses pour des personnages qui ne sont pas vêtus de toges.
Ils vont les yeux au ciel, les pieds trainants, comme des aedes fatigues ; mais la vulgarité des figures se dissout dans l'extraordinaire beauté du paysage et l'émouvante poésie de la lumière. Henri Martin n'a pas repris les colorations plates de Puvis ; il peint par touches indépendantes, qui font vibrer l'atmosphère, sans enlever à ses vastes décors la tenue solide de l'ensemble : peinture en mosaïque qu il apprit I sans doute dans sa Toulouse natale, la ville pointilliste ", batie en petites briques et pavée de petits galets (fig. 910-91 1 ). Ce pointillisme s'atténue, s'efface, et va mourir dans les paysages silencieux de Le Sidaner, dans les tendres et mystérieux portraits d'Ernest Laurent. Le dessin tel que le pratiquent nos artistes depuis la Renaissance est un modelé abstrait, un "projet " de sculpture. 11 existe un impressionnisme de la ligne, analogue à celui de la lumière et de la couleur. Comme la technique des tons divises, ce dessin est impliqué dans l'art de Delacroix ; il ne rend pas seulement la forme, mais le mouvement ; il ne cherche pas la réalité stable derrière l'apparence changeante ; il accepte l'imprécision, le désordre, sacrifie l'exactitude littérale au caractère typique. Les albums japonais lui ont enseigne la dislocation de
l'iG. 88y. — Bastien-Lepage. — Les Foins. (Musie du Luxembourg.) (ClX-lii llachetie.)
FiG. 890. — Manet.
Le Bah des Folies-Bergère.
(Cliché Hachette i
- nr.SSt.N IMPRESSIONNISTE
la ligne, les perspectives basculantes, les compositions dissymétriques et toutes les etrangetes de mise en page qui peuvent rendre les aspects instantanés des figures passant dans notre champ visuel. Un des maitres dans cet art est Degas. 11 a choisi ce qu'il y avait de plus imprévu dans la réalité, et de plus artificiel dans notre société, le monde des courses et des théâtres, les jockeys juchés sur des pur sang osseux, ou les pirouettes des danseuses en tutu (fig. 905). Forain est de cette école ; il décrit le monde de la bourse, de la politique et du théâtre et met en contact ces puissances modernes, le financier, le député et la danseuse ; il aura ete le Daumier de notre temps ; mais Daumier était encore un romantique, tout bouillonnant d'indignation généreuse ; le dessin de Forain, abrupt, tranchant, enferme dans ses lignes brutales une ironie insultante et glacée. N'est-ce pas parmi ces chercheurs de traits caractéristiques qu'il faut ranger aussi Raffaëlli, le dessinateur des banlieues pelée: -^t des rues grouillantes, des loqueteux lamentables et des petits boutiquiers ? (fig. 898).
r — 7 Steinlen n'est pas un
dessinateur de cette famille. Son ancêtre serait plutôt Millet, qui, dans une lourde silhouette, savait enfermer toute une existence de misère (fig.
L'impressionnisme apportait un langage plutôt qu'une pensée nouvelle.
Il résulte d'une analyse
, ,^. visuelle; les peintres ont
Fig. 891. — Manet. — Le Déjeuner SUR L HERBE. . ' ^ .
(Collection MoreaiiSélatoii) (Cliché Hachette.) pnsdes notes, enregistré
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des effets curieux ; et voici maintenant que beaucoup, rentrés à 1 atelier, sans rejeter ces acquisitions, méditent des œuvres plus chargées de sens. Parmi ces groupes d'avant-garde, on discerne aisément deux tendances. Les uns conservent les couleurs claires, mais recherchent moins exclusivement 1 exactitude de l'effet lumineux : des peintres comme Cézanne, Gauguin, Maurice Denis, semblent plus soucieux d effets décoratifs ou expressifs. Ils ont l'horreur de ce naturalisme dont ils sont sortis. Ils acceptent la brillante palette de leurs prédécesseurs, mais pour en tirer un décor; quelques-uns, comme Maurice Denis, se sont aperçus que ces pures couleurs rappelaient l'azur, la flamme rouge, le blanc lilial de Fra Angelico ; ils étalent donc les couleurs de l'arc-en-ciel en de larges tons entiers comme ceux d'une tapisserie ou
d une fresque de Giotto. Les objets ne se dissolvent plus dans
l'atmosphère ; des lignes appuyées encerclent les form.es, et ces lignes sont
délirantes. Monet noyait les formes
dans la lumière, mais nous laissait discrètement libre de retrouver un modelé
correct sous le papillotage des reflets.
Les filaments grossiers qui cloisonnent
les formes de l'école Cézanne-Gauguin
ne nous permettent pas de redresser
par la pensée leurs maisons titubantes
et leurs figures estropiées. 11 n'est pas
probable que ces artistes nous feront
renoncer à une grammaire du dessin
acceptée depuis la Renaissance. Le
dessin tient aux lois de notre vision,
comme la syntaxe à celles de notre
pensée. De telles habitudes ne se peuvent perdre que par une profonde desa-
Ah -
FiG. 892. — Steinlen.
A1.\(;0NS REGARDANT PASSKK
TN ENTERREME.NT.
(Mitsh' dit Luxembourf"^.)
iCliclic Ilnchcllcl
FiG. 893. — Manet I.A Femme aix cerises.
iCollectiiiii Diirand-liitel.)