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LA SCULPTURE PATHETIQUE

FiG. 72. — Eglise de Chadenac

(ClIARENTE-lNFÉRIF.fRE).

tourmentées par la terreur. Lorsqu'ils emmêlent d'horribles betes a pattes griffues, a gueules tordues et qui s'entre-mordent, les sculpteurs de Souillac et de Moissac ne fixent-ils pas dans la pierre la vision qui, si souvent, effraya le moine roman dans sa cellule ?

Dans ces fantaisies décoratives, il faut peutêtre reconnaître des cauchemars pétrifiés.

Quand la sculpture sortit du néant pour collaborer a l'iconographie chrétienne, les motifs étaient depuis longtemps fixés par la peinture ; sans doute, les miniatures ne sont pas seules à guider les sculpteurs romans ; ils voient et copient les objets d'ivoire et les orfèvreries que les pèlerins et les moines rapportaient d Orient, Mais ces menues sculptures se ramènent aussi a l'art du peintre : reliefs plats, arêtes nettes ; le roman corrige le style rond et mou de l'antique, en imitant l'élégance sèche de la forme byzantine.

Mais cet art jeune secoue rudement les figures ankylosées de Byzance. Il faut voir comment les grandes figures se trémoussent, se tordent, gesticulent, pour briser leur raideur de somnambules. De la ces gestes furieux et inexplicables, ces croisements de jambes, ces mains agitées, ces remous de plis, robes tournoyantes aux rebords retrousses et claquants. Même les figures grossières des chapiteaux d Auvergne, péniblement gravées dans le granit, sont des êtres vigoureux et remuants ; à force d'application, l'artiste parvient à montrer une action nette, a dessiner des gestes intelligibles avec des membres enchevêtrés.

Cette violence pathétique éclate

FiG. 73. — Portail de l'église DE Cognac.

FiG. 74. — Portail roman

sur un tympan de Vézelay ; de sa main largement étalée, le Christ lance des rayons de pierre sur la tête des apôtres secoues d une danse frénétique, interminables mannequins qui s'allongent ou se replient selon le champ a remplir et qui ont bien du mal a niveler sur la surface du tympan leurs gestes anguleux et leurs robes entortillées. A Autun, un Christ de même nature préside a un jugement dernier, et les formes barbares donnent a la scène un fantastique effrayant, formes aplaties a tout jamais pour avoir ete trop longtemps pressées entre les feuillets de manudkgl.se ABANDONNÉE, PRÈS Matha ^^^Jj ^ Conqucs, les pelcHns de

((-IIARKNI i;-lMl-.RIKl lUs). C ■ T^ •

bainte-roy voyaient aussi un jugement dernier ou des figures grouillent, emmêlées dans l'enfer avec des diables acrobates, ou enserrées entre les arcatures de la Jérusalem céleste. A Moissac, le Christ, le plus beau Christ roman avant celui de Chartres, fait une grandiose apparition au milieu des vingt-quatre vieillards qui se renversent, se brisent le cou pour voir ; a Beaulieu, même scène, mêmes figures hardiment taillées, avec des reliefs pleins, des arêtes carrées, une robustesse qui manquait aux larves filamenteuses de Vêzelay et d'Autun (lig. 60 a 63).

Ces œuvres complexes et grandioses ont un charme étrange ; elles expriment cette époque où une demibarbarie ranimait de vitalité fougueuse les débris d'une civilisation fatiguée.

Déjà pourtant, en plein XII siècle, parmi ces combinaisons, ou les gaucheries d une sculpture en enfance se mêlent aux habitudes d'une peinture sénile, une statuaire absolument neuve

FiG. 75. — Statue de Sainte Fov, A Conques.

l'"iG. 76. — Fragment

DE LA FAÇADE DE l'ÉGLISE

d'Eciiebrune iChare.nte-Imériecrei.

— LOHI lA'RLKlL ROMANE

commençait a se former : celle qui se

dégage complètement de la pemture,

pour mettre dans l'espace des volumes

pleins, des corps bien vivants. Apres la

sculpture monastique de lart roman,

voici donc un art qui n'est plus seulement une copie des motifs religieux, mais

une imitation des formes de la vie. il

n'y a guère de rapport entre les

fraîches plantes, nées dans la région de

Chartres, qui poussent hardiment leur

tige jeune et les fleurs d'herbier que les

romans allaient chercher en de vieux

livres ou elles s'étaient desséchées.

Parmi les plus illustres sanctuaires, la

plupart ont perdu leurs trésors et les

collectionneurs s'en disputent les débris ; de plus modestes églises de campagne ont conservé des reliquaires, des

châsses, des vases..., quelques-unes de ces œuvres précieuses, de matière rare et de travail difficile, auxquelles s appliqua lindustrie romane. Elles rappellent qu'au XI' siècle les arts figurés ont reçu plus qu'ils n'ont crée ; des éléments bien divers viennent s'y combiner ; l'orient et l'occident, le barbare et le latin, le païen et le chrétien et même l'arabe. Le trésor de Saint- Denis possédait des vases antiques sur lesquels les orfèvres romans appliquèrent des montures en vermeil. Ils paraient à leur mode ces restes pieusement recueillis de lantiquité. Il y a des camées romains au milieu des pierres précieuses qui enrichissent la robe de Sainte Foy de Conques, étrange et barbare petite figure, aux gros yeux d'émail, que conserve encore le pays sauvage où elle attira tant de pèlerins et accomplit tant de miracles (fig. 75).

Au XI 1 siècle, les émaux de Limoges commencèrent à pénétrer dans les trésors

FiG. 77. — La Vierge

ET LENKANT. BoiS.

(Musée ifii I.iiuvrc.) (Cliché //.u/ic»f.y

d'églises du Limousin et de l'Auvergne avant de faire le tour de la chrétienté.

Les emailleurs continuent une industrie byzantine, remplaçant la technique du cloisonné par celle plus

Fio. 78. — ChAsse de Saint-Yved. Ivoire. (Musée de Clitny. Parisl. (Cliché Hachette I

simple duchampleoé. Même quand elles représentent des Saints de chez nous, ces figures sont de dessin oriental.

Comme le réseau de plomb du vitrail, le cloisonnement de l'émail a contribue à fixer et a raidir les lignes du dessin roman. La souplesse et la venté du dessin importent d'ailleurs ici beaucoup moins que la perfection de la technique,

le pré-

Fi<;. 79.

Le Christ dans sa

GI.OIUE.

l-^MAII. LIMOUSIN nV XIF SIl'XLK.

(Musée de Cluiiy.)

Fui. So. — BoiiE u'hVANGÉi.iAiRi:.

PROVENANT DU TRÉSOR DE SaINT-

Desis.

(Musie du Louvre.)

cieuxde la matière et sa solidité. Les orfèvres ni les verriers ne furent des inventeurs de formes vivantes, et même lorsque les statuaires eurent retrouve l'art de tailler des corps viables, l'email et le vitrail restèrent encore longtemps lidclcs au style romano-byzantin. C'est ce qui donne tant de prix à l'orfèvrerie romane ; elle était alors le plus précieux de tous les arts et n rtart plasti(]uement inférieure a aucun autre.

Le style roman, avec sa solidité

FiG. 8i. — Pied du grand candélabre DE Saint-Ré.mi, a Reims.

(Cliché Rothier, à Reims )

LE ROMAN DANS l/ART FRANÇAIS

honnête, sa décoration appliquée, est la première forme définie de l'art français. Des temps antérieurs, il n'est reste que des debris, et d'ailleurs les ruines romaines de notre sol sont les monuments d'une civilisation qui n'est pas née chez nous. De nos basiliques latines, seul le souvenir a survécu. Les églises romanes ont duré ; elles ne sont pas encore hors d'usage et continuent de tenir l'emploi pour lequel on les a construites. C'est surtout dans les provinces méridionales qu'elles se sont multiphées. Le Nord de la France en a conservé beaucoup moins, soit que ce style ait dû faire place à son successeur, le gothique, soit plutôt parce qu'il a poussé plus dru dans les régions remuées profondément par la culture antique.

Dans cette architecture de langue d'oc, comme dans la littérature méridionale, respire une âme très vieille et d'un charme rustique. Les monuments romans ont participe étroitement a l'existence provinciale et rurale ; beaucoup d entre eux sont loin des artères constantes de la vie générale. Jamais l'art ne sera plus autant qu'au XII siècle épars sur la surface du sol. Presque toutes les provinces ont montre alors leur manière propre de balir et de sculpter ; plus d'une l'a depuis pour toujours perdue. Que de régions, de villages n'ont pas connu d'autre œuvre belle qu'un gracieux portail roman ! Désormais l'art sera moins rural et va se concentrer dans les villes. De grands sanctuaires, édifies pour une affluence d'innombrables pèlerins, dressent maintenant

FiG. 82. — Vase

ANTIQUK AVEC

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