AS
Condé, qui était à leur tête, y publia un maniieste dans lequel il se plaignait du mauvais gouvernement des conseillers qui entouraient la régente. « Plût . « à Dieu , disait-il , qu*il m*eût coûté « partie de mon sang et que vous « eussiez assemblé les états généraux « incontinent après le décès du roi , « que Dieu absolve ! vous seriez en plus « grande et aussi juste autorité au gré «de l'Église, de la noblesse et du « tiers état; la France n'eût perdu le « généreux nom d'arbitre de la chré- « tienté acquis si glorieusement par le « défunt roi. >
« Il énumérait ensuite tout ce qui lui semblait contraire aux intérêts de TÉtat ; le mariage du roi et de sa sœur conclu avant Tâge fixé par la loi de Dieu , et sans que tous les ordres du royaume l'eussent approuvé; les parlements empécbés dans le libre exercice de leurs charges; les gouvernements confiés à des. personnes incapables; les ecclésiastiques divisés par de vaines disputes; l'autorité des prélats violée; les em-
{)Iois donnés par faveur et par argent; es ambassadeurs choisis de même et cliargés d'instructions secrètes; les alliances politiques négligées; les traités avec le duc de Savoie rompus sans mûre délibération; les réformés ex»
cités à la révolte par des inquiétudes et des divisions; les places fortes appartenant au roi rachetées de ses deniers ; les dons immenses prodigués à personnes indignes; les pnncipales di-
fnités distribuées entre un petit nomre. Il représentait ainsi les plaintes et clameurs des trois états : « L'église « n'a plus sa splendeur; nul ecclésias- « tique n'est employé aux ambassades «et n'a plus rang au conseil; la uo- « blesse , appauvrie et ruinée , est main- « tenant taillée, bannie des offices de « judicature et de finances faute d'ar- «gent, privée de la paye des gens « d'armes , et esclave de ses créanciers ; « le peuple est surchargé par des com- « missions extraordinaires, et tout « tombe sur les pauvres pour les gages « des riches. » Quant aux princes et officiers de la couronne, « on les éloi- « gne, on les maltraite, et je suis pres-
« que désigné comme perturbateur dii « repos public. On veut persuader à « Votre Majesté de s'armer; mais cou- « sidérez que nous [procédons par très- « humbles supplications , et quelle ma- « lédiction la France donnera à ceux « qui mettront les premiers les armes « à la main. » Il finissait par supplier la reine , en sa qualité de premier prince du sang , en l'état qu'il était et sans armes , de convoquer les états généraux libres et sûrs dans trois mois au plus tard, e^ cependant de retenir toutes choses en état pacifique, promettant, de son côté, que ni lui ni les siens n'attenteraient rien contre la paix , s'ils n'étaient provoqués à repousser des injures faites par leurs ennemis au roi et à l'État; comme aussi il la suppliait de suspendre l'exécution des mariages conclus avec l'Espagne jQsqu'à l'assemblée des états généraux (*). »
Tels étaient les prétextes des mécontents. Villeroi, qui avait été ministre sous quatre rois et témoin des fautes de Henri III , dont la perte tenait à ce qu'il n'avait point attaqué la ligue dans son origine ^ lorsqu'elle étoit plus armée de mauvaise volonté
Sue de gens de guerre, » conseillait 'agir avec vigueur contre la ligue nouvelle. En effet, il fut question un instant de mesures énergiques. On leva une armée de six mille Suisses. Marie de Médicis répétait avec affectation qu'elle irait en Champagne avec trentesix mille hommes. Le jeune roi s'enflammait à l'idée d'une guerre, et un jour il se fit armer de toutes pièces, et refusa longtemps de se laisser ôter son casque pour se coucher. Mais bientôt ces démonstrations belliqueuses firent place à des négociations qui avilirent de nouveau l'autorité royale. Les conférences ouvertes à Sainte-Menehould amenèrent un traité favorable aux grands. On tira de la Bastille, pour
rtayer les mécontents, un million de ivres, qu'on avait demaqdé à la chambre des comptes pour les combattre.
Le prince de Condé se fit donner Amboise et quatre cent cinquante mille
(•) Bazin , 1. 1 , p. H5 sq.
UUNIVERS.
Rrréï t^tr^nt comptant, le duc dé Mayenne trois cent niHle livres pour se marier, le duc de X.onguevi11e cent mifle livres de pension; enfin, sous couleur du bien public, il fut stipulé que la régente convoquerait les états Ijénéraux.
États généraux, -^Ijen états généraux s'assenrblèrent à Paris, le 20 octobre 1614, quelques semaines après que la régente eut fait reconnaître au parlement la majorité de Louis XIII. Cent quarante membres du clergé se trouvèrent réunis sous la présidence du cardinal de Joyeuse, et choisirent pour orateur Ricnelieu, qui était à cette époque éfégue de Luçon. Cent trente-deux gentilshommes, présidés par le marquis de Beaufremont, et cent quatre-vingt-deux députés, ayant à leur tête Miron, prévôt des mardiands de Paris , composèrent la représentation de la noblesse et celle ou tiers état. Toutes les séances furent consumées en discours d'apparat, en plaintes stériles ou en vaines disputes. Ces trois ordres, divisés d'intérêt, et votant séparément, cherchaient mutuellement à se nuire. Le clergé sollicitait la publication des décrets du concile de Trente, simple déclaration de foi religieuse , suivant lui , mais où les plus défiants croyaient voir Téta* blissement de l'inquisition : le tiers état s'y opposait. La noblesse , toujours disposée a s'attribuer tout ce qui se donne, s'élevait contre la vénalité et rhérédité des offices de judicature; elle prétendait qu'en établissant la paulette ou droit annuel on avait laissé la porte ouverte aux plus grands désorares, que bientôt toutes les charges se trouveraient entre les mains du peuple, que les enfants des bonnes familles ne reraient plus à l'avenir leurs études, parce qu'il n'y avait plus moyen d'en tirer parti , ci qu'il faudrait murer les coHéges pour ne pas peupler la France de savants inutiles et misérables. Les députés du tiers état, presque tous officiers de iiTstice ou de finance, se vengeaient aeces attaques en insistant
sur le retranchement des pensions que la cour prodiguait à l'intrigue et quelquefois même à la rébdiion. La cour, de son côté, aurait craint de naécontenter la noblesse, en écoutant les plaintes du tiers état ; et elle ne pouvait pas non plus faire droit aux réclamations des ^ntilshommes, qui disaient qu'il fallait décerner les emplois au mérite et à la vertu , parce que cette taxe lui rapportait quatorze cent mille livres, et qu'il n'eût pas été facile de les trouver ailleurs aussi facilement.
On était arrivé au mois de février 1615, et les états généraux n'avaient encore Hen fait. La cour avait hâte d'en finir. Une lettre d'un secrétaire d'État, adressée le 20 février au gouverneur de Saumur, montre quel désir on avait de voir les états se séparer, o Ils assu- « rent, y était-il dit, aue leurs cahiers « vont être achevés , encore qu'ils s'a- « mnsent quelquefois à certaines pro- « positions bien éloignées de celles qui « les doivent occuper. Mais s'ils ne sont « pressés de la considération du bien « public, ils le seront dorénavant de «celle du respect qu'ils doivent a «Madame, sœur du roi, qui fait un « superbe ballet, et ne le peut danser « que dans la même salle de Bourbon « où le roi doit recevoir leurs cahiers. » L^assemblée se sépara -îiifin après avoir présenté d'énormes cahiers de doléances, auxquels on ne fit pas de réponse. Ainsi furent terminés les états généraux de 1614, les derniers qui aient été convoqués en France avant 1789.
Réunis au milieu des dinoordes , et destinés, suivant les espérances de chacun , à servir ou à réprimer des passions turbulentes, fis ne tirent ni le mal qu'on pouvait en craindre, ni le bien qu'on pouvait en espérer, parce que les députés n'avaient ni unité de vues et de principes, ni unité d'intérêts. « La proposition, dit Richelieu, en avoit été faite sous de spécieux prétextes, sans aucune intention d'en tirer avantage pour le service du roi et du public, et la conclusion en fut sans fruit, toute cette assemblée n'ayant eu d'autre effet que de surcharger les pi<H
rînces de îa taxe çifii Moit payer à Jeurs 4^utés (*). »
JVouvetle tentative de guerre civile, — Traité de Loudun, — Arrestation de Con4é> — Origifjie de la faveur de Luynes, — Mort de Concini. — Les états généraux s'étaient séparés sans 9voir rien fait. Les grands, trompés dans leur attente, eurent recours à la force. On les vit une seconde fois quitter îa capitale pour aller assembler nés troupes. Le duc de Bouillon se rendit dans ce but à Sedan, le duc de Mayenne dans le Soissonnais, le comte ^e Saint-Pol dans son duché de Fronsac en Guienne. Fn niéme temps, le prince deCojidé dénonçait les hostilités par un manifeste. « Cliacun sait, di- « sait-il j comme par plusieurs fois j'ai « fait entendre au roi et à la reine s^ « mère les .causes des désordres qui « travailleat c» royaume. Ce fut le «sujet des remontrances que je fis « Tan passé, et dont la France eût « senti les effets , si la bonté de la <t reine régen.te n'eât été prévenue pa?: 1 l'artifice des mauvais conseillers que « nos ennemis entretiennent près de sa «personne. La sainte résolution de « convoquer les états généraux fît rcr « tirer fous ceu^ qui m'assistoiept, « espérant qu'en cette assemblée se « trouv^roient les moyens pour remé- « dier aux maux d€ * cet Etat. Mais , « par le choix qu'on avoit fait de Paris « pour les réunir, par les menées pra- « tiquées dans les provinces contre la « liher^té des élections, cette assemblée «n'avoit eu des états que le nom, « toutes choses y étant disposées de 9 manière à supprimer les plaintes des « sujets du roi , à favoriser l'impunité a des crimes, à autoriser toutes sortes a de larcins poqr le passé , à les provi- « gne.r pour l'avenir, et à rendre le « nom d'états pour toujours odieux et « abominable aux François. Le tifirs «état, qui en étoit la partie la plus «I saine, avoit voulu pourvoir à la sû- « reté de son roi par un remède ap-
(*) Mémoires de Richelieu.
« prouvé de tous les g«ns de bien ; maif « les mauvais consefllers avoient sus- « cité des gens aussi déjoyaux qu'euxj « lesquels avoient fait de la \\e de$ « rois le sujet d'une question problé- «matique, de sorte qu'un arrêt dç « conseil ayant imposé silence aux troif « ordres sur cette matière, l'inviolabi- « lité de la personne royale demeuroi^ « indécise et à la disposition dUinç «autre puissance, partant la vie des « rois exposée à la fureur des assassins « qui voudroient les tenir pour tyrans, « suivant l'opinion et le commande- « ment qu'ils en pourroient avoir. » Le prince assurait ensuite qu'on avait faij effacer des cahiers un article qui portait « la recherche du détestable parri- «cide commis sur ie feu roi, dont 1^ «plaie encore sanglante crioit ven- « geance contre les perfides auteurs d$ « sa mort, v Cette insinuation étaii dirigée contre le duc d'Épernon , quç la rumeur publiée et les déposition; d'un témoin avaient accusé de ccwnplicité avec Ravaillac. Ensuite venait un^ attaque directe ^ntr.e le maréchal d'Ancre , devenu depuis longtemps uq objet de haine et d'^nyiie pour leç grands qu'il avait écartés du pouvoir, « On a vu ^ disait le prince de Condé« « le maréchal d'Ancre, que la faveujr « seule, non le mérite, l'extraction^ « nj les services rendus .9 la France, 9 « introduit aux premières charges coor « tre les lois du royaume , entr;epre;ndrs « audacieusemenjty à la fin dles états^ « des assassinats contre la noblesse, « avec «telle ifnpunité qu^ les plainton « en ont été tenues pour crimes, pen^ « dant que des gentilshommes françois, « pour des causes légères., cpfljnie ppui* « s'être ressentis ie la perfidie d'ua «domestique, subissoLent des pour- « suites rigoureuses. On a bien fai| «pis; on a introduit dans Paris Ae$ «t personnes détestables envers pieu et « les hammes , comme juifs« wagi- «ciens, empoisonneurs, meurtriers, « par le ministère desquels on a fai} « plusieurs entreprises contre ma yi$ « €t celle de mes amis ; lesquels ont leur « retraite et refuge au logis du marér « chai d'Ancre, et, par sa faveur, en-
L'UNIVERS
« trée aox plus grandes maisons. Cet «étranger, depuis la mort du roi, a
• tiré par divers moyens plus de six « millions en deniers clairs. Il dispose «des bénéfices, oflices et gouve'rne- « ments, des pensions, des grâces, de « la Yîe même et de la mort des sujets «du roi, suivant les rémissions quMl « dispense; tout cela pour se faire des «créatures, ce qu'il obtiendra bien « mieux quand le droit annuel sera « aboli. Je n*ai pu entrer aux états « pour y dénoncer tous ces maux. Les « déloyaux conseillers ont employé le « nom du roi pour m'en eni()écner. On « a délibéré même de se saisir de ma « personne et de désarmer les Pari- « siens. Et lorsque le parlement a « voulu faire ce que les états généraux «avoient négligé, ces mêmes conseil* « 1ers ont essayé d'étouffer la vérité « par la violence, d'ôter la plainte à «ceux qui souffrent contre la loi de « nature. Chague jour, ils reçoivent « des propositions et inventions pour «fouler le peuple, malgré les ordon- « nances de nos rois qui punissent les « donneurs d'avis. Ils pressent le ma- « riage du roi , pour s'acquérir la « bonne grâce et protection de la reine « future contre la haine universelle et « la malédiction de toute la France.
« On sait , en outre , quel mépris on a «fait des autres alliances, en faveur «de l'Espagne, qui en tirera tout le « profit. Les réformés s'en inquiètent, « eux qui ne désirent que le repos, et « prévoient jju'on veut les extermi- « ner. » Après la longue énumération de tous ces griefs, venait une formule solennelle, par laquelle « Henri de « Bourbon , premier prince du sang « et premier pair du royaume, assiste «de plusieurs autres princes, ducs, « pairs, officiers de la couronne, gou- « verneurs de provinces, seigneurs, «chevaliers, gentilshommes, provin- « ces, villes et communautés, déclaroit « qu'il ne consentoit et participoit aufccunement aux pernicieux conseils
• dont on usoit pour le gouvernement «du royaume; qu'il se sentoit obligé « de s'y opposer, par tout ce que Dieu « lui avoit donné au monde, pour tirer
« le roi deToppression, faire'entretennr « les édits de pacification , et procurer « le soulagement du peuple; qu'il étoit « contraint de prendre les armes pour «le roi et les lois fondamentales du «royaume, et ne les poseroit que « quand Sa Majesté plus libre, mieux « conseillée, auroit pourvu à ses plain- « tes et surtout aux remontrances du « parlement; que si on faisoit marcher « les forces du roi contre lui , personne « ne devoit trouver mauvais qu'il op- « posât une légitime défense; priant « les princes, pairs, seigneurs et gen- « tiisnommes, les parlements , les villes « et communautés , et généralement « tous ceux qui se disent François, de « le secourir et assister en une occasion «aussi juste, comme aussi tous les « princes et Etats alliés de lui prêter «aide et assistance. »
Ainsi les grands eurent de nouveau recours à la force. Le vieux parti féodal releva la tête, et, par un instinct de sa position , il demanda l'appui des protestants. Condé écrivit aux réformés, que le maréchal de Lesdiguières avait assemblés à Grenoble , pour les prier de se joindre à lui ; il protestait de son zèle pour les intérêts de la religion , pour le maintien des articles de l'édit de liantes, et il les invitait à le soutenir pour le bien du royaume. Le maréchal d'Ancre résolut alors d'employer contre lui les formes les plus sévères de l'autorité royale. Une déclaration donnée à Poitiers le proclama, lui et ses partisans, déchus de tous honneurs, états , offices, pouvoirs, gouvernements, charges, pensions, privilèges et prérogatives , comme désobéissants , rebelles et criminels de lèse- majesté.
C'était l'époque où la cour devait se rendre à Bordeaux pour célébrer le double mariage convenu entre les maisons de France et d'Espagne. Les rebelles se dirigèrent en conséquence vers la Guienne pour disputer le passage au cortège militaire des noces royales. Leur projet était sans doute de s'emparer de la personne de Louis XIII, et de régner ensuite en son nom. Cependant le roi persista dans
gon projet et partît pour Bordeaux, sous la protection d'une armée commandée par le duc de Guise , qu'on avait nommé lieutenant général du royaume. C'était un spectacle étrange de voir un roi de France voyageant dans son royaume à la tête d une armée, et faisant son entrée dans ses bonnes villes , précédé de canons avec les mèches allumées. Le duc de Guise accompagna Louis XIII avec^e cortège jusqu'à Bordeaux, et de là jusqu'à la frontière d'Espagne.
« Le même jour , la sœur du roi et l'infante s'étaient mises en chemin pour arriver, l'une à Saint -Jean de Luz, et l'autre à Fontarabie, d'où elles devaient s'avancer Tune et l'autre vers la rivière de la Bidassoa qui sépare les deux États. Un pavillon s'élevait sur chaque rive , pour les mettre à l'abri pendant que se feraient les préparatifs du passage, et, dans le milieu de la rivière, deux ou trois pavillons se tenaient joints pour y consommer l'échange. On raconte que tes Espagnols furent les derniers à placer une couronne sur celui qui leur appartenait, afin d'y en mettre une plus grande que celle de France et surmontée encore d'un globe avec une croix.
Les Français swfensèrent fort de cette inégalité faite à dessein , et ils obligèrent leurs voisins à démonter au moins leur globe et la croix qu'il portait. Le roi d'Espagne était venu avec sa fille jusqu'à Fontarabie , et fît attendre encore deux jours sa future belle-fille à Saint- Jean de Luz , ayant peine à se séparer de l'infante. Enfin il la quitta pour retourner à Saint- Sébastien , et les deux cortèges descendirent des montagnes opposées, dont le pied est baigné par la Bidassoa. La fille d'Espagne parut la première , et ceux qui l'accompagnaient , ne vopnt pas encore vis-à-vis d'eux la litière de la princesse française, « jetèrent de tels cris, dit une relation du temps , que si toute l'Espagne eût été perdue, ils n'en eussent pu faire davantage. » Les deux escortes s'étant aperçues, mesurèrent constamment la marche de façon à ne pas
s'approcher plus vite Tune que Tautre de leur pavillon où elles arrivèrent ensemble. On observa la même mesure
f>our l'entrée des deux princesses dans e bac (]ui les conduisait aux pavillons du milieu de Teau, et dans chacun de ces pavillons. Deux secrétaires d'État les y avaient précédées et s'étaient communiqué les contrats de mariage.
Alors les seigneurs des deux nations saluèrent la princesse qu'on leur donnait ; les deux jeunes filles s'embrassèrent ; le duc de Guise et la duchesse de Nevers firent échange de courtoisies avec le duc d'Usseda et la duchesse de Seca qui avaient conduit l'infante. Après un court entretien, les épousées se séparèrent pour achever la traversée du fleuve, et l'escorte de chacune d'elles reprit sa route. A Rayonne , la reine Anne d'Autriche, reçut une lettre de son mari. Elle lui était portée « par Luynes , l'un de ses plus confidents serviteurs, qu'il la priait de recevoir favorablement. »
Aussi eut-il l'accueil le plus gracieux qu'elle eût encore fait à personne.
Elle poursuivit sa route avec l'armée, comme avait fait sa belle-sœur, et par les mêmes villes. Cette fois il y eut sur le chemin un léger combat. La garnison de Castel- Jaloux , ville des réformés, assez proche de la route , ayant voulu sortir pour escarmoucher , fut vivement repoussée dans sa place, de sorte que la reine put entendre, avant d'arriver à Bazas , quelque peu de mousqueterie. Là, elle vit arriver à sa rencontre le gouverneur de Bordeaux avec la noblesse, les députés du parlement et de la ville , qui la suivirent jusqu'à Podensac où elle coucha ; et, le lendemain , comme elle traversait le bourg de Castres, pendant que le duc d'Épernon, rétabli de sa maladie, s'entretenait avec elle, le roi, mêlé dans un groupe de cavaliers , vint la regarder sans être connu d'elle , puis il retourna l'attendre à Bordeaux , où r elle entra le soir à la lueur des flambeaux. La bénédiction nuptiale fut donnée aux deux époux, quatre jours après, par Tévêque de Saintes, en remplacement du cardinal de Lourdis , et
rUNIVERS.
le soir on les fit cmcher en même ]it, mais pour la forme seulement y leurs deux nourrices restant dans la chambre des mariés (*), »
Le mariage conclu , Farmée rovale ramena Louis %lll à Paris. Ce prinoe avait iiâte d*en finir au plus tôt avec cette guerre qui n'avait pas de motif sérieux. Par le traité de Loudun, conclu le 6 n)ai 1616, il accorda aux factieux des conditions plus avantageuses encore qu'à Sainte-Menebould. Le prince de Gondé reçut cinq villes de sâreté, et 1,500,000 livres pour les frais de la guerre. Tous ses partisans obtinrent des gouvernements, des charges, des pensions. Pour combla de honte, le roi se soumit à déclarer que les mécontents n'avaient jfns les armes que pour la oause du bien psiblic/
Le prince 4e Condé revint à Paris, tout fier du triomphe qu'il venait de remporter sur l'autorité royale. Les courtisans s'empressèrent autour de lui et s'éloignèrent de Marie de Médicis et du maréchal d'Ancre. Les ennemis de ce dernier devenaient de jour en jour plus nombreux et plus hardis.
Le cordonnier Picard osa le braver à ia porte du Louvre, et ce trait d'au^ dace lui valut une grande célébrité. U fut regardé, dans toute la rue de la Harpe, comme l'ennemi personnel du maréchal. Son véritable ennemi , e'é»
tait Condé €[u'on. accusait d'aspirer au Itrône. Mais cette accusation n'était ttasée que sur un miséraMe jeu de mots, ramassé dans les propos bavards d'une orgie. On avait crie pljusieurs fois, dans un festin , « barr-e à basy « pour inviter le prince à supprimer la baire oblique qae la maison 4» Coudé portait entre ses trois fleurs de lis.
Le niaréchal d'Ancre f^ensa que Jeseui mofea de conserver le pouvpir, c'était de s'emparer de chefs du parti qui kii était opposé. Le T' septembre, le prince de Condé fut arrêté au Louvne m il s'était rendu sans défiance ; le Qapitoifie des gardes , Thémiaes, reçut, fMur pnx4eeet exploit^ la ^scMume de
(•) Bazin, t. I, p. 385.
120,000 écus et la dignité de maréchal de France. Le prisonnier fut conduit à Vincennes, pendant que le peuple, indigné, se soulevait à ia voix du cordonnier Picard 1 et pillait le somptueux hôtel de Concini, dans la rue de Tournon.
Cette émeute n'eut pas de suite , et bientôt la puissance et l'orgueil de Concini ne connurent plus de bornes.
Il renvoya tous les anciens ministres de Henri IV , Sillery , Villeroy et Jeannin, qu'on nommait les barbons, et il composa un nouveau ministère dans lequel la maréchale d'Ancre fit enjtrer Eichelieu, évéque de Luçon, sa créature. Mais pendant ce temps les ducs de Vendôme , de Nevers , de Mayenne , de Guise , le maréclial de Bouillon et les autres seigneurs mécontents de Concini , s'étaient retirés dans leurs provinces pour lever des troupes et organiser la guerre civile.
« Ainsi, dit Richelieu , il n'a voit servi de rien que M. le prince eOt reçu , depuis six ans , trois millions six cent soixante-cinq mille neuf cent quatrevingt-dix livres; M. le comte de Soissons ., et après sa mort , monsieur son fils et madame sa femme , plus d'un million six cent mille livres; M. et madame la princesse de Conti, plus d'un million quatre cent mille livres ; M. de I/Ongueville, douzecentet tant de mille livres ; MM. de Mayenne père et fiis, deux millions et tant de mille livres ; M. de Vendôme , près de six c^nt mille livres ; M. d'Épernon , H ses enfants , près de sept cent mille livres ; M. de Bouillon, près d'un million ; sans y comprendre ce qui leur avait été payé des gages et appointemens de leurs charges , des deniers du taillon pour leurs compaçiies de {gendarmes , die l'extraordinaire de^ guerres pour les garnisons de leurs places, outre les pensions qu'ils ayoient fait accorder a leurs amis et domestifues (*). »
Cette nouvelle guerre civile ne fut pas plus sérieuse ^ue les préc^édentes.
Au moment où Icis armées alliii^t en
{*) Mémoires de Richelieu.
venir aux mains, ujQévénemeat îoij^révu termina la guerre.
Il y avait à Ja cour de Louis XIII un
SentîJbomnic Dommé Charles-Albert e Luynes, issu d'uae chétive Jiïaison du cointat d'Avignojï. Arrivé à ia couï à rage de trente-six ans , il y vécut obscurément d'abord dans Ja domesticité royale , partageant soq mince revenu avec deux frères^ comme lui de beJl^mine et de maigre équipage, lorsqu'un talent beureux le lit sortir de sa loogue pénurie. Il excellait à dresser des oiseaux de^roie pour Tespèce de chasse qu'on appelait « la volerie, » et bientôt on créa , en sa faveur , une charge de « moAtre des oiseaux du cabinet^ » qui lui donna une grande familiarité avec le roi. Le maréchal d'Ancre, bien loin de redouter le favori , regarda sa bonoe for* tune comme un rejeton de la sienne, et lui confia le gouvernement de la ville et du château d'Amboise. Mais bientôt de Luynes , maître de la confiance du roT, osa former le projet de renverser le maréchal d'Ancre pour gouverner à sa place. Il représenta au roi fue le Louvre était pour lui une prison otr il était tenu sous l'œil de sa mère et gardé par les affidés du maréchal ; H fil passer pour injures et marques de servitude les précautions fui semblaient ne concerner que sa santé. Louis XIII n'avait pas besoin de ces insinuations pour haïr Concini mi k tenait en tutelle , lui défendait de sortir de Paris, et ne lui permettait fuère de distraction que la pitomenade aux Tuileries. « Le roi se voyoit réduit , dit Pontchartrain , depuis plus de six mois , à se [promener dans les Tiûleries, où il avoit pour compagnie un valet de chiens et quelques jardiniers, quelque fauconnier, ou autre ayant charge d'une volière qu'il y avoit fait faire. Il passoit son temps a faire faire quelques élévations de terre , s'amusoit a en faire porter les gazons, et y faire travailler en sa présence, voire kii-^méme conduisoit et menoit les^harroiset tombereaux sur lesquels jan pot1x>it de la terr^ , et faisoit ces vils exercices et passe-temps, pendant
qu'il méditoit d'autres desseins, XI se voyoit eintièrement éloîfiiné et exclu de tous conseils et de toules affaires , et même fajsoit-on courir malicieusement des bruits qu^ij en étoit incapable, qu'il avoit Tesprit trop foible et trop peu de jugement , et que sa santé n'etoit pas assez forte pour prendre ces soins.. ^ Il étoit tellement abandonné que même aucuns de ses domestiques^ qui n'avoient bien, honneur ni soutien que de lui , voire même sa propre nourrice^ letrahissoient et rappoirtoient ce qu'il disoit... Il méditoit depuis longtemps de s'ôter de cette tyrannie (*). » Ce fut le baron de Vitry que Louis XIII et de Luynes chargèrent d'arrêter le maréchal d'Ancre , avec ordre de le tuer en cas de résistance^ Pour prix de ce service on lui promit le bâton de maréchal.
« La victime désignée venait d'arriver à Paris lorsque cette communication se fit. Le maréchal d'Ancre avait été appelé, dit-on , de Normandie par des avis qui lui étaient parvenus de plusieurs démardies faites auprès de la reine à son préjudice ; du moins , c'est ainsi que le roi prit la peine d'expliquer son retour , ce qui pourrait faire croire que les conjurés n'y étaient pas étrangers. Il logeait à paris , hors et près du Louvre , où il ne venait guère que pour voir la reine ; et , corairoe le roi ne voulait pas qu*i1 fût tué chez sa mère , il fallait qu'il se phargeât lui-même de l'attirer dans son appartement , qu qu'où le prît au passage^ depuis la porte du château jusqu'à J'escalier 4e la reine. Une première fois, Toccasion paTut se présenter.
C'était trois jours après rouverture faite au baron de VitrV, un dimanche, jour où tout le monde était disposé , st où l'on attendait la visite du maréchal. Mais celui-ci arriva tard , et resta peu de temps chez la reine mère ; de sorte que le roi n'eut pas le temps de le joindre pour le conduire au caoimst des armes, où il voulait toujours que l'exécution se fît. Ce contre-temps pouvait tout découvrir, car l'attitude des
(*) Mémoires de Pontdiartrain.
L'UNIVERS
gens apostés par le baron de Vitry avait été remarquée; heureusement pour les conjurés, cette remarque avait frappé seulement des gens à qui l'entreprise qu'elle faisait deviner était fort agréable. On y persista donc , en ayant soin d'envoyer un faux avis au maréchal, qui le reçut avec dédain. Le soir, on apprit chez le roi que la garde venait d être doublée sans son ordre : il courut chez sa mère nour en savoir la cause ; elle lui dit qu elle avait eu soupçon du cardinal de Guise; qVelle voulait le faire arrêter s'il venait au Louvre, et qu'elle ne l'en avait pas prévenu , parce qu'elle le croyait endormi. Après cette alarme, Texécution resta fixée au lendemain.
« Ce matin-là , le roi était de bonne heure levé. Il avait annoncé une partie de chasse, pour laquelle on lui tenait un carrosse et des chevaux prêts au bout de la galerie qui mène du Louvre aux Tuileries ; son projet était , dit-on, de s'en servir pour la fuite , si le coup venait à manquer. Le baron de Vitry avait placé dans la cour du Louvre , en différents postes , les gens de main qu'il avait choisis , non pas gardes du corps obéissant régulièrement à un ordre de leur chef, mais bons et notables gentilshommes , faisant service volontaire, comme il était d'usage aux actions d'éclat; de ce nombre étaient son frère et son beau-frère. La grande porte du Louvre était fermée; mais l'ordre avait été donné de l'ouvrir quand le maréchal paraîtrait , et de la
Eousser aussitôt derrière lui ; quelques ommes sûrs devaient renforcer la les archers de garde ; et l'un d'eux , placé au-dessus du passage, était chargé d'annoncer, par un signal, que la victime entrait dans le piège. Vers dix heures , le maréchal d^Ancre sortit de son logis , et vint au Louvre , acconfpaçné de cinquante personnes environ , qui, presque toutes, le précédaient.
Après avoir passé la porte, il se trouvait sur un pont dormant , joignant un pont-levis qui menait à la basse-cour.
Ce fut là que le baron de Vitry le rencontra, après avoir traversé, sans dire mot, l'escorte qui le précédait, et lui
dit brusquement quil avait ordre de l'arrêter. Le maréchal n'eut le temps que de faire un mouvement de surprisé , et de s'écrier, dans la langue de son pays : « Moi ! *» Aussitôt cinq coups de pistolet partirent ; trois seulement l'avaient atteint , et il était tombé sur ses genoux ; les derniers venus le frappèrent à l'envi de leurs épées: le baron de Vitry s'assura de sa mort en rétendant par terre d'un coup de pied. Aussitôt on le dépouilla de ses habits ; un des meurtriers prit son épée; un autre, son anneau ; celui-ci son écharpe ; celui-là son manteau ; et tous coururent porter au roi ces dépouilles dont il leur fit don.
« Le roi était enfermé dans son cabinet des armes , assez inquiet de l'événement , lorsque le colonel des Corses, Jean - Baptiste d'Ornano, qu'il avait mis du complot , et attaché spécialement à la garde de sa personne , vint lui en apprendre le succès. Alors il se sentit en merveilleuse envie de guerroyer; il demanda sa grosse carabine , prit son épée ; et , entendant les cris de « Vive le roi ! » qui retentissaient dans la couY-, il fit ouvrir les fenêtres de la grande salle, s'y montra , soulevé par le colonel corse, et criant : « Grand « merci à vous, mes amis, maintenant « je suis roi. » Aussitôt il donna Tordre qu'on allât lui chercher les vieux conseillers de son père. Des gentilshommes partirent à cheval pour les avertir, et pour répandre dans la ville la nouvelle que « le roi était roi ; » car le mot avait réussi.
«La reine mère avait entendu de son lit les coups de pistolet ; et une de ses femmes ayant ouvert une fenêtre pour savoir d'où venait ce bruit, avait appris du baron de Vitiy luimême ce qu'il venait de faire. Dès lors elle se tint en quelque sorte pour condamnée , et se résigna. Il est difficile de savoir ce qu'aurait produit sa présence , sa voix , son autorité de mère , si elle eût tenté , dans le premier moment, de se faire jour jusqu'au roi.
Elle ne l'essaya pas; elle resta chez elle à gémir, à pleurer, à s'<^mporter assez vilainement contre ces deux ser-
ANNALES DÉ L'fflSTOIRË DE FRANCE.
viteurs qui l'avaient perdue; à envoyer vers le roi , pour le supplier de lui accorder un entretien. Le jeune roi avait eu le temps de s'affermir; il fît dire à sa mère qu'il la respecterait toujours, mais qu'il vguiait régner; qu'il rengageait à ne pas quitter son appartement, d'oii le baron de Vitry lit sortir aussitôt la garde particulière de la reine pour y mettre des gardes du roi. Quant à la maréchale d'Ancre, qui demeurait au Louvre, au premier bruit de l'événement , elle avait fait demander asile à la reine. N'en ayant reçu qu'un refus cruel , elle s'était déshabillée et mise au lit pour couvrir de son corps ses pierreriefs qu'elle y avait cachées , et même les « bagues de la couronne » dont elle était dépositaire.
Mais les archers envoyés par le baron de Vitry la firent lever, découvrirent dans la paillasse l'argent et les bijoux ; dérobèrent à leur profit tout ce qui n'était pas dans les coffres qu'on saisissait pour le roi , et la conduisirent prisonnière dans la chambre où l'on avait tenu quelque temps le prince de Condé. Même recherche et même pillage se faisaient au logis du maréchal d'Ancre, où son jeune fils, âgé de douze ans, fut gardé tout le jour, sans vêtements, sans lit et sans pain.
« Cependant la foule se pressait au Louvre ; les anciens ministres, rappelés, n*avaient pas été des derniers a s'y rendre. Le duc d'Anjou, frère du roi , le comte de Soissons , le cardinal de Guise, le duc de Nemours, récemment arrivé de Savoie; le grand prieur de Vendôme, entouraient le monarque émancipé ; le nombre des visiteurs, s' accroissant toujours, étouffait le roi, qu'on fit monter sur une table ôf. billard, « comme sur un pavois, » disent les relations du temps. En cette posture , il était vu de tout le monde , recevait les compliments , et distribuait les paroles d'affection (*). »
Procès de la maréchale d* Ancre. — Puissance deLuynes. — Troubles susci' tés par Marie de Médicis. — Révolte
(*) Bazin , t. I , p. 5oo-5o5.
des huguenots. — Siège de Montauban. — Mort de Luynes. — Le corps de Concini fut déterré par la populace, et mis en lambeaux. Le parlement condamna sa mémoire , et fit le procès à sa veuve. La sorcellerie et la magie furent les principaux griefs imputés à la maréchale. Cette femme si faible , si crédule, qui ne pouvait supporter les regards d'un inconnu dans la crainte d'en être ensorcelée, retrouva, en présence de la mort , la force d'esprit et l'énergie de caractère auxquelles elle avait dû son élévation. Le commissaire du parlement lui ayant demandé de quel charme elle sétait servie pour ensorceler la reine mère , elle répondit : <i De l* ascendant qu'un esprit supérieur a toujours sur un espritfaible.^ Malgré cette réponse victorieuse , elle fut condamnée à la peine capitale.
L'arrêt du parlement déclarait Concini et sa veuve criminels de lèse-majesté divine et humaine; il condamnait la mémoire du mari à perpétuité , et la veuve à avoir la tète tranchée ; son corps et tête brûlés et réduits en cendres ; leurs biens féodaux, tenus de la couronne , 7Tunis au domaine ; leurs autres fiefs , immeubles et biens de toute sorte ^ même ceux hors le rotjaur me y acquis au roi, prélèvement fait de quarante-huit mille livres pour amende. Quand elle sortit de la conciergerie pour monter en charrette, elle s'écria, eu voyant riinmense multitude accourue sur son passage : « Que de peuple pour voir une pauvre affligée! » Ayant reconnu dans la foule un gentilhomme qu'elle avait autrefois offensé , elle lui demanda pardon. Le peuple , dont elle réclama les prières, fut touché jusqu'aux larmes à la vue de tant de résignation ; et Ton assure que la duchesse de Nevers , son ennemie déclarée , ne put retenir ses larmes.
Le nouveau favori s'appropria la dé-
Î mouille du maréchal d'Anere, malgré 'arrêt du parlement , qui la confisquait au profit du trésor. Il fit part a ses deux frères de ses richesses et de sa puissance. A l'aîné , Cadenet , il donna un million comptant, et une pension ^6 soixante mille livres, avec la dignité
L'CNITE&S.
de maréchal de France, et la main de la plus ridtw héritière du royaume. Le ieeond reçut an présentde six cent mille écus , et épousa rhéritière du Luxembourg. Bientôt tout le pouvoir se trouva entre les mains de Luynes. « Bien gu*fl n*eût jamais entendu parler d'aflaîfes, dit Fontenay-Mareuil , ni vu autre chose que des chiens et des oiseaux , d*oà il avoit tiré tout son avancement , ne connoissant ni le dedans , ni le dehors dû royaume , il en prit néanmoins le gouvernail avec autant de hardiesse que s'il n'eût jamais fait d'autre métier , rien ne se faisant que par ses ordres , et les vieux ministres lui servant plutôt de couverture que de guides (*). » Aussi le niécontentement devint - il général , et les grands lui portèrent bientôt la même haine u'iis avaient portée à Concini. Marie le Médicis en conclut gue le moment était venu pour elle Je recouvrer le pouvoir. Secondée par le duc d'Ëper- Don, elle 8*échappa de Blois où elle avait été reléguée; et, s'étant rendue à Angouléme, elle leva des troupes pour commencer la guerre civile. Mais révéque de Luçon , qui , quoique disgracie par le roi depuis la mort de Concini , son premier protecteur, était d'intelligence avec de Luynes , ménagea une réconciliation entre le roi et sa mère. Marie de Médicis renonça aux prétentions exagérées qu'elle avait annoncées d'abord, et se trouva trop heureuse d'obtenir le gouvernement de l'Anjou , avec les villes d'Angers , de Chinon, et le Pont de Ce, qu'on lui livra comme places de sûreté.
Toutefois, le traité d'Angouléme ne tut qu'une trêve de courte durée. La petite cour d'Angers devint le point de ralliement de tous les mécontents. En 1620, les deux partis reprirent les armes ; mais, cette fois , le jeune roi , qui était brave de sa personne, et qui [limait la {guerre , déploya tant d'activité qu'il força Marie de Médicis à se soumettre, et à ratifier de nouveau les conditions du traité d'Angouléme.
Toutes ces guerres civiles , compri-
Ç) Mémoires de Fontenay-Mareuil.
^ niées sans peine , mais tOHJourg renaifr ' santés , n'avaient pu troubler le repos de la nation. Il n'en fut pas de même de celle contre les huguenots, qui commença cette même année^ Depuis le double mariage avec l'Espagne, les huguenots s'étaient défiés de la cour, et ils avaient pris part aux révoltes des grands , espérant que l'affaiblissement de l'autorité royale serait la meilleure garantie de leur indépendance. Ce qui acheva de les aigrir , ce fut l'édit de
1620, qui réunissait le Béarn à la couronne , et rétablissait la religion catholique dans l'ancien royaume de Jeanne d'Albret. L^édit portait que les biens ecclésiastiques, dont les protestants s'étaient emparés , devaient être restitués aux catholiques; et Louis Xm se rendit lui-même avec une armée dans le Midi, pour assurer l'exécution entière de l'édit. Le^ huguenots, encouragés d'ailleurs par rexemple de leurs coreligionnaires d'Allemagne, prirent les armes, malgré les sages conseils de Sully et de Duplessis-Mornay. Une assemblée générale fut convoquée à la Kochelle, et, le 10 mai
1621 , cette assemblée publia une espèce de déclaration (T indépendance , qui partageait la France protestante en huit départements ou cercles (*), dont le commandement était remis au duc de Bouillon , au duc de Soubise, au duc de la Trémouille , au marquis de la Force , à son fils , au duc de Rohan, gjendre de Sully, au marquis de Châtillon , et au duc de Lesdiguières. Une autorité supérieure fut confiée au duc de Bouillon.' « Ils avoient , dit Richelieu , fait entre eux un département de toutes les provinces de la France, dans lesquelles ils étoient dispersés ; lequel faisoit le partage non-seulement des villes qu'ils appeloient de sûreté, mais de tout le royaume qu'ils avoient divisé en dix-huit églises subdivisées, les unes en d'autres églises simples , les autres en colloques qui avoient nombre d'églises simples sous eux. En chacune de ces églises, ils avoient nommé et ordonné des cheâ pour
(*) Voyez l'Atlas joint « ce volune.
ANNALES DE L'HIStOlftE DE FRANCE.
cofiunander les armées , avec des conseillers qui les dévoient assister, et pouvoir d'établir un ou plusieurs lieutenans sous eux , et donner toutes les autres charges^ à condition , toutefois, qu*on prendroit les provisions de Tarmée générale. Ils ayoient aussi ordonné des gouverneurs de toutes les places particulières , et fait des lois de police et de gouvernement, tant en paix qu'en guerre. Ils ordonnoient le duc de Bouillon pour leur chef général ; mais il se garda de se méprendre; et la charge, enCn, demeura au duc de Rohan et à son* frère, qui n'en eurent pas l'issue qu'ils espéroient. Cet acte de rébellion , et dessein formé d'établissement d'une république dans le royaume, anima vivement le roi contre eux {*), » Louis XIII résolut de faire la guerre en personne. Il conféra la dignité de connétable au duc de Luynes, et s'étant mis a la tête de ses troupes, il marcha contre les huguenots. Saumur, où commandait le vieux Duplessis*Mornay, reçut garnison royale. De là, il marche vers Saint-Jean d'Angely , qui était le rendez-vous des protestants de rOuest. Toutes les villes réformées du Poitou et de la Touraine firent leur soumission à son approche. Lorsqu'il fut arrivé à Niort, il publia une proclamation par laquelle il promettait pardon a tous les réformés qui reconnaîtraient l'autorité royale, et menaçait de sa colère et de ses vengeances ceux qui obéiraient aux décrets da l'assemblée de la Rochelle. Puis il mit le siège devant Saint- Jean d'Anaeiy.
Le duc de Soubise ayant refusé de se rendre, le feu fut ouvert contre les remparts , et après une résistance de vin^-deux jours, la ville fut réduite à capituler. Louis XIII en fit raser les fortifications, combler les fossés, et réroqua tous les privilèges dont elle avait joui jusqu'alors. Après ces succès, qui faisaient augurer une issue prompte et heureuse de la guerre , l'armée du ' roi se dirigea vers Montauban, la citadelle et le sanctuaire du parti huguenot dans le Midi. Le marquis de la
(*} Mémoires de iUchelieu,
Force s'y était enferiné « et le ànû de Rohan avait promis de le secourir avec toutes les foroes qu'il pourrait rassembler dans, le bas Languedoc et dans le^ Cévennes. Dès le commencement du siège , le duc de Mayenne fut frappé d'une balle qui le blessa mortellement. Cette nouvelle causa dans toute la France la plus vive douleur.
Il Les feux de la ligue semblèrent se rallumer, comme on parlait alors i pour servir de torches lunèbres à ses obsèques. » Partout des malédictions éclatèrent contre les huguenots. A Paris, la populace se porta sur le cbe* min de Charenton, le dimanche qui suivit cette nouvelle, et massacra un grand nombre de huguenots qui reve« naient du prêche.
Cependant I le duc de Rohan s'était jeté dans la place, et sa présence avait doublé le courage des assiégés. Toutes les attaques furent repoussées. Déjà la mauvaise saison était arrivée, et chaque jour ks maladies faisaient des vides dans les rangs de l'armée. Un conseil de guerre fut assemblé pour aviser aux moyens de terminer cette entreprise. Le comt« de Bassompierre eut le courage de prononcM* le mot qui était dans li.
pensée de tous r il proposa de lever le siège. Cet avis fut suivi : l'armée royale se retira après avoir perdu huit mille hommes. Le connétable de Luynes luttait alors contre une fièvre pur^rine; le chagrin qu'il conçut de cet échec aggrava le mal. Il mourut le 15 décembre 1631 , dans un village, a II ne fut guère plaint du roi , dit Bassompierre , et sa mémoire reste chargée de tous les reproches que les contemporains adressent d'ordinaire aux favoris. »
Pac^ication de MontpeUier. — État de la France avant tavénement dt RicheUeu. — Après la honteuse issue du siège de Montauban, la guerre civile continua dans les provinces de rOuest et du Midi , mais elle ne fit que languir. Ce fut en vain que les ré» formés offrirent cent mille écus par
L'UNIVERS
mois au connétable de Lesdiguières pour quMl se mît à leur tête et organisât leur armée. « Le vieux soldat ne voulut pas à quatre-vingts ans, quitter sa petite royauté du Dauphiné, pour accepter la conduite de ce parti indisciplinabie {*), » Les catholiques , de leur côté, ne tirent pas degrands efforts pour terminer la guerre. La lassitude générale aniena enlin une paciOcation oui fut signée à Montpellier. Les articles de la paix que le roi octroya aux huguenots |)ortaient le maintien de Tédit de Nantes dans toutes ses parties. Il fut stipulé seulement, qu'à l'avenir ils ne pourraient plus se réunir pour un but politique sans l'expresse permission du monarque.
Ainsi le gouvernement restait dans le même état de faiblesse et d'abaissement. La Vieuville , qui succéda à de Lu ynes . n'eut pas la force de le relever (**). Cependant, il faudrait se garder de le juger d'après les mémoires de Richelieu. Celui-ci accuse la Vieuville de ne l'avoir appelé au ministère que pour s'y maintenir , et pensant se servir de lui comme d'une marotte. Ce fut Richelieu , suivant Bassompierre , qui fit enfin prendre au roi la résolu- .tion d'éloigner la Vieuville de la cour. Il ne faudrait donc pas le condamner sur les reproches qu'adresse Richelieu à sa mauvaise administration, pour tout ce c|ui concerne le gouvernement de l'intérieur du royaume. On doit même dire à sa louange, que le premier il comprit le système de politique que la France devait suivre à l'extérieur.
Au reste, que le jugement de Richelieu sur la Vieuville et sur les autres ministres qui gouvernèrent la France dans rintervalle de 1621 à 1624, soit vrai ou faux, il n'en demeure pas moins certain que la réforme des abus n'avait pas commencé à l'intérieur.
Les prétentions des princes et des grands subsistaient toujours, et la cour ne pouvait satisfaire aux nombreuses
(•) Michelet , Précis de Thist. de France.
(•*) Voyez les Mémoires qui portent le nom de Gaston, duc d*Orléans. Collection Petitoly a* série, t. XXXI, p. 47.
réclamations qu'ils lui adressaient. Là révolte d'un seul gouverneur de province pouvait mettre en péril le salut de la royauté et de la France. L'organisation militaire était mauvaise ; on éprouvait une difficulté extrême à faire des levées d'hommes; les finances étaient également mal administrées. II n'existait ni marine, ni commerce.
Les côtes de l'Ouest étaient infestées par des pirates qui allaient vendre leurs prises à la Rochelle. Cette situation précaire de la France, cet abaissement de l'autorité royale, ressortent de la lecture de tous 'les documents contemporains. Ajoutez qu'il y avait deux religions en France , deux partis hostiles toujours prêts à recourir aux armes. Qui donc pouvait remédier à ces maux, rétablir l'ordre en France, et relever l'autorité royale?
Était-ce le roi? Mais sa conduite, sous les ministères de Concini et du connétable de Luynes , avait suffisamment démontré quel serait le caractère de ce prince, lorsqu'il serait arrivé à l'âge de gouverner par lui-même. Tout faisait présumer que Louis XIII, abandonné à ses propres moyens , ne reconstituerait pas la monarchie. Bassompierre dit de ce prince ; « £n ce temps-là , le roi qui étoit fort jeune ( il avait près de onze ans ) , s'amusoit à force petits exercices de son âge, comme de peindre, de chanter, d'imiter les artifices des eaux de Saint- Germain , de faire de petites inventions de chasse , de jouer du tambour, à quoi il réussissoit fort bien {*). » Madame de Motteville, en parlant des dernières années de son règne et de ses occupations journalières, nous apprend , qu'il vécut dans* sa précoce vieillesse , comme dans sa jeunesse,
(•) Mémoires de Bassompierre. « Un jour, dit ailleurs le même écrivain, je le louois de ce qu'il étoit fort propre à tout ce qu'il \ou1oit entreprendre, et que n'ayant jamais été montré à batti*e du tambour , il y réussissoit mieux que les autres. Il me dit : « Il « faut que je me remette à jouer du cor de « chasse, ce que je fais fort. bien, et veux « être tout un jour à souneT. • Louis XIII avait alors seize ans.
adonné à de tristes occupations. Après avoir énuméré ce qu'elle regarde comme ses grandes qualités , elle ajoute : « Il savoit mille choses auxquelles les esprits mélancoliques ont accoutumé de s'adonner, comme la musique et tous les arts mécaniques , pour lesquels il avoit une grande adresse et un talent particulier. » Ces deux passages, si insignifiants en apparence , sont la peinture la plus vraie , la plus caractéristique de ce roi qui , à quarante-trois ans , couché sur son lit de mort , « publioit enfin à haute voix qu'il ne vouioit plus de gouverneur. »
Et cependant Louis XIII ne manquait pas d'un certain courage personnel. On l'avait vu , l'épée à la main , marcher avec sang-froid sous le feu meurtrier des batteries de Saint- Jean d'Angely. Plus tard , on le vit, à la tête de son armée , conduire les soldats au feu et forcer le pas de Suse.
Quand les Espagnols vinrent en France et pénétrèrent jusqu'à Corbie, il fit tête à Forage et ne désespéra pas de sa fortune. A la journée des Dupes, en 1630, il fît preuve d'un genre de courage plus rare encore. Jamais il n'avait aimé le cardinal. Il se sentait, comme le dernier de ses sujets , pressé par cette main de fer, réduit à l'inaction, à la nullité la plus complète, et cependant il laissa le sceptre dans cette n)ain si pesante pour lui. Certes, il ne faut pas un courage ordinaire pour reconnaître ainsi publiquement d'une manière si éclatante sa propre incapacité, et se rendre justice à son détriment.
Ce courage-là est peut-être plus rare et plus difficile que celui qui consiste à braver la mort dans les combats. Et ce que Louis XIII avait fait en 1630 , il le fit depuis lors tous les jours de sa vie, jusqu'au moment oii on vint lui annoncer la mort de Richelieu. Toutefois ce n'était pas ce courage d'abnégation qui
f)ouvait sauver la France et la tirer de a mauvaise route où elle était enptagée depuis la mort de Henri IV. Il fallait pour cela un ministre qui fût capable ae suppléer en tout la royauté , un roi actif pour cacher le roi inactif.
Avant d'arriver au ministère de
Richelieu, nous avons encore une question à nous poser.
Ëtait-il donné aux états généraux de remédier aux maux de la France?
Les assemblées des états généraux se composaient de prêtres , de nobles et de gens de robe. C'est à dessein que nous ne prononçons pas le mot tiers état; car tous ces hommes qui étaient censés représenter le tiers état, étaient revêtus d'offices de judicature. Nous verrons , en parlant de la Fronde , que toutes les familles qui appartenaient à la justice formaient une caste à part, aussi séparée de la masse du peuple , que du clergé et de la noblesse. Or, à cette époque, le roi avait l'initiative en tout ; il avait à la fois le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Lui seul avait le droit de convoquer les états généraux ; mais , comme ces assemblées s'enquéraient des abus et que les abus étaient le plus souvent du tait de la royauté, il les convoquait le moins possible , et seulement quand il y était forcé par quelque nécessité. Les nobles, gui avaient conservé une certaine puissance par l'esprit d'association, forçaient quelquefois le roi à cette révision de ses actes et à l'audition des cahiers de doléances qui lui étaient transmis par les trois ordres.
Mais jusqu'alors les résultats avaient été si peu appréciables , que personne n'attachait sérieusement une grande importance à la convocation des états généraux.
Le grand vice de ces assemblées c'était que les trois ordres délibéraient à part, en sorte que la scission entre eux était toujours nnminente. On peut s'en convaincre en voyant ce qui se passa aux états de 1614. Quelques questions graves furent posées , discutées, mais non point résolues (*). La noblesse s'unit au clergé pour réclamer l'abolition de la paulette, qui rendait héréditaires les offices de judicature ^faisait
(*) Voyez les Mémoires de PoDteharti-aiti , coUectioa Pelilot, liv. zx, t. XVII, p. 59, 6a, 65, 69, 73, 74, 75 sqq., el Mémoires de Richelieu , ibid. , t XXI (bis)ad an. 1614- 15.
80* Uvraism. (Annales de l'uist. de Fiunce.)
L*UNIVERS
la Justice domaniale à des personnes
Sarticulières. et la mettait aux mains e certaities familles qu'on accusait de çorraptiofi. Lors de Tincendie du Palais de Justice, en 1618, un plaisant avait fait ce quatrain burlesque qui ▼ieut à l'appui de l'accusation portée tontre les gens de robe :
caries ce fut un Irisie jeu Quand à Paris, dame Justice, Ponr arotr tnangé trop d'épics Se mit le palais toal eo feu.
ïïouâ Avons montré plus haut fivee quelle opiniâtreté le tiers état, ou plu* tôt les officiers de Justice réclamèrent contre cette demande. En revanche, une demande du tiers état suscita de violen* tes invectives de la part de la noblesse et du clergé. Les députés du tiers avaient Inséré dans leur cahier un article, « par lequel ils faisoient instance que Sa Ma*>
Iesté fût suppliée de faire arrêter dans 'assemblée ae ses états, pour loi fon^ damentale du royaume 4 qu'il n'y a puissance sur terre, soit spirituelle « soit temporelle, qui ait aucun droit sur ce royaume pour eh priver la personne sacrée de nos rois^ ni dispenser leurs sujets de l'obéissance quils lui doivent , pour quelque cause que ce soit ; que tous les bénéficiers , docteurs et prédicateurs seroient obligés de l'enseigner et publier, et que Topinioti contraire seroit tenue de tous pour impie, détestable et contre vérité ^ et que sll se trouve aucun livre ou discours écrit qui contienne une doctrine contraire, directement ou Indirectement, les ecclésiastiques seroient obligés de Fimpugner et contredire. »
Cet article de garantie que le tiers état appelle loi fondamentale du royaume, nous fait entrevoir la véritable situation des affaires , et les craintes qui agitaient les esprits. Les magistrats qui Pavaient composé étaient les fils , les héritiers de la satire Ménippée, de ceux qui avaient couvert de ridicule les prétentions et les projets ambitieux des princes et des prélats.
Ils voulaient à tout prix se prémunir contre des désordres semblables qui ne pouvaient venir que de la haute nobleMe et du haut clergé.
Les états proposèrent encore d'une
manière générale des réfornoes d'abus, des projets d'une meilleure administration, des plans d'économie pour les finances. Tout cela se trouvait mentionnédans les cahiers des trois ordres. Mais lien ne fut changé : il y a plus : personne n'en fut étonné, personne ne se plaignit de ce résultat de la tenue des états généraux. Nous concluons de là que tes états généraux, tels qu'on les concevait alors, ne pouvaient remédier en rien aux maux de l'État.
Le roi Louis XIII et les états généraux étant convaincus d'impuissance, l'œuvre de la réforme et du progrès devait-elle être confiée au parlement?
C'est une question que nous n'avons pas à résoudre ici. Le parlement , de 1610 à 1643 , ne fit que quelques tentatives partielles, isolées, prompteitient réprimées , surtout sous l'administration de Richelieu. 11 faut attendre la régence d'Anne d'Autriche : c'est là répoque où le parlement fera essai de son pouvoir. Lorsque nous serons arrivés à cette époque, nous montrerons Combien le parlement était isolé et incapable d'agir avec énergie et suite.
Si l'on adn>et en ce moment ce fait pour prouvé , il demeure constaté que le parlement , aussi bien que les états généraux et le roi, était impuissant et hors d'état d'accomplir l'œuvre de la réforme, et que, par conséquent, cette œuvre demandait un ministre roi , comme Richelieu , ou un roi ministre ) comme Louis XI Y.
$ II. Avènement deRichelieuauministère. — Il relève Vautorité royale en abaissant les grands^ et en anéantissant le parti protestant comme parti poliiigue. — // relève l'autorité de la France au dehors, par l'abaissement de la maison d'Autriche.
Richelieu , dans sa Succincte narration des grandes actions du roi, adressée à Louis XIII, a tracé le tableau suivant de l'état où se trouvait la France, quand il Ait appelé au ministère :
« Lorsque Votre Majesté se résolut « de me donner en même temps et < « rentrée de ses conseils et grande « part en sa conflance, pour la direc- « tien de ses affaires, je puis dire avec « vérité que les huguenots partageoient a l'État avec elle; que les grands se « conduisoient comme s'ils n'eussent « pas été ses sujets , et les plus puis- « sants gouverneurs des provinces, « comme s'ils eussent été souverains « en leurs charges.
« Je puis dire que chacun mesuroit « son mérite par son audace.... et que « lesplusentreprenans étoient estimés « les plus sages, et se trouvoient sou- <c vent les plus heureux ; je puis dire « encore que les alliances étrangères « étoient méprisées ; les intérêts parti- « culiers préférés aux publics; en un « mot... la dignité de Votre Majesté
« royale, tellement ravalée qu'il
« étoit presque impossible de la recon- « noître. ■
Les actes du ministère de Richelieu peuvent se ramener à deux chefs principaux. Ces actes, les plus petits comme les plus grands, se groupent autour de deux idées, qui le préoccupèrent incessamment et qui présidèrent à tous les travaux de sa vie politique. Richelieu ne systématisa peutêtre pas sa règle de conduite comme nous pouvons la systématiser aujourd'hui; mais il est permis d'afQrmer, quand on s'appuie sur des faits et sur des documents contemporains , que le cardinal se proposa ces deux buts :
1® De niveler la France sous l'autorité royale, en donnant à r£tat la p\u^ stricte unité ;
2^ De rendre à la France le rang qu^elle devait occuper dans le svstèmè de l'équilibre européen, et qu'elle avait perdu pendant les guerres de religion.
Richelieu ne pouvait donner l'unité à la France que par deux moyens t
1° L'abaissement de tous les pouvoirs qui étaient en position de contrebalancer l'autorité royale, cette personnification de l'unité du pays.
2" L'anéantissement du parti pro* testant, comme parti politique.
' ^abaissement des grands et despary lements. —Voici ce qu'il fit pour rabaish sèment des pouvoirs qui gênaient Taotorité du roi :
Il y avait à la cour de Louis Xlli de jeunes seigneurs, désordonnés dans leur conduite, qui ne respectaient guère la majesté royale, et ne voulaient plier sous l'autorité de personne. Parmi eux se trouvait Châlais , qui avait coutume de faire la grimace derrière le .
roi, lorsqu'il l'habillait. Ce fut là, indépendamment de ses menées avec Monsieur, un grand crime aux yeux de Richelieu. Il le fit décapiter. Puis, lorsque Châlais eut été nubliqUemen{ supplicié , ce fut le tour'ae Bouteville- Montmorency. La fureur des duels était alors aVrivée à son comble. On comptait près de huit mille lettres de grâce accordées en moins de vingt ans.
a des gentilshommes qui avaient tué leurs adversaires dans des combats singuliers. Henri IV, effrayé de l'excès de cette manie, avait défendu les duels en 1602, sous peine de mort. Mais cette défense était tombée bientôt en désuétude. Louis XIII la renouvela en 1626»
Cependant l'année suivante , le comte de Chapelles et le duc de fiouteville, père du maréchal de Luxembourg , tirèrent l'épée sur la place Royale con»
tre deux autres seigneurs, dont l'ui^ fut tué dans le combat. II3 furent tous deux condamnés à mort et exécuté}^ publiquement. Ce terrible exemple démontra aux grands qu'à l'avenir ils nt se joueraient plus impunément des loiS de l'État. 11 faut lire dans les Mémoires du cardinal avec quel sang-froid il parlé de ces exécutions , comme il pèse aveq calme la vie ou la mort des victimes qu'il a choisies. Il dit, en parlant dQ Bouteville : ^ Le cardinal lui-mém^ étoit bien agité en son esprit. Il étoit impossible d'avoir le cœur noble, ef ne pas plaindre ce pauvre gentilhomme, dont la jeunesse et le courage émouf voient à grande compassion.... Le cardinal avoit, en son particulier, grande aversion à sa perte, et grande inclina* tion à porter le roi à lui pardonner j mais il étoit retenu , que conserver il vie de ce gentilhoinaie, qu'il avoit (Uyà
M68 L'UNIVERS
fait perdre à plusieurs autres, Tôteroit fit à son système. Le duc de Bouillon
à la meilleure noblesse de cet Ëtat, aurait eu le même sort, si la raison
qui estimeroit ne devoir pas être plus d'État ne Tavait emporté , et si la re-
italbeureuse que lui en suirant son mise de Sedan, entre les mains du roi,
exemple (*). » n'avait pas été plus avantageuse au
Il vint un moment où Richelieu , qui royaume que la mort d'un grand,
avait accepté la solidarité de tant de Ce que Richelieu dit un jour à un
meurtres juridiques, faillit être ren- des favoris de Gaston d'Orléans, nous
versé par des intrigues de femmes et fait comprendre , d'une manière ter-
decourtisans.Nous raconterons ailleurs rible, comment il entendait le rôle
comment il sortit triomphant de cette dont il s'était chargé. C'était au mo-
lutte.ll continua l'œuvre de la réforme ment où il venait de découvrir les pro-
du royaume, qu'il se croyait appelé par jets de Cinq-Mars. Le duc d'Orléans ,
Dieu lui-même à accomplir. Voici ce qui avait trempé dans la conspiration,
3u'il dit dans ses Mémoires : « Le car- craignait une terrible punition. Il eninal est celui dont Dieu se sert pour voya un de ses familiers, l'abbé de la donner ses conseils à Sa Majesté , Rivière, pour sonder le cardinal. Voici auxquels ses ennemis niémes ne s'osent un fragment de la conversation entre pas opposer publiquement. Ils s'y op- la Rivière et Richelieu, telle qu'elle posent secrètement par cabales trai- est rapportée dans les Mémoires de tresses. Il faut avec dextérité merveil- madame de Motteviile, qui tenait ces leuse démêler toutes ces fusées. Le détails de l'abbé lui-même : « Le cardicardinal est seul à y coopérer avec le nal lui demanda s'il ne savoit point ce Toi; il y expose sa vie, et par des que Monsieur avoit fait; il répondit soins continuels y consomme sa santé, que non et qu'il ne connaissoit que les méprisant son propre bien et toutes complaisances qu'il avoit eues pour les les choses du monde, pourvu qu'il plaintes de M. le Grand. Le cardinal fasse sortir glorieusement son maître lui répondit : « £h bien , pensez tout de cette entreprise, comme Dieu enCn ce que vous pourrez imaginer de pis, lui donne la grâce de faire... » et souvenez-vous qu^U a faitune chose Devenu le maître, et le maître pour infâme à un Jus de France, et gui touiours, Richelieu attaqua non plus mérite la mort {*), » On ne saurait seulement les seigneurs, mais la famille dire si Richelieu aurait poussé la logiméme du roi. Gaston d'Orléans se vit que de son système jusqu'à faire tonicontraintdechercherunasilehorsdela ber la tête du frère du roi. Mais ce France, et la mère du roi fut chassée mot est le complet résumé et la condu royaume pour n'y plus rentrer. On clusion rigoureuse de ses principes posait qu'elle mourut à Cologne dans la iitiques.
misère. Le ministre déshonora la fa- Voyons quelles furent les conséquenmiile de son maître, en accusant la ces de cette conduite énergique, sœur de Louis XIII, la duchesse de Lorsque Richelieu arriva au pou- Savoie, d'avoir un amant, et il fitsai- voir, il y avait en France dix- neuf sir publiquement et retenir prisonnier gouverneurs (**), c'est-à-dire, dixen France celui sur qui étaient tombés
ses soupçons. Le maréchal de Marillac, (*) Mémoii-es de madame de Mouevilif,
et après lui Montmorency, portèrent collection Peiiiot, a* série, t. XXXYI,
leur tête sur l'échafaud. Ceux qui vou- p. 41a.
laient éviter une fin si ignominieuse (**) Voici la liste de ces gouverneurs telle sortaient du royaume. C'est ce que fi- que la donne M. de Saint-Aulaire dans Tinrent le duc de Vendôme et la Valette. Iroduclion de son histoire de la Fronde, p. 9. I«e supplice de Cinq-Mars et de ThoU Isie de France U duc de Monibazoo.
fut le dernier sacrifice que Richelieu Orléanais Lecoimedesaitt-Poi.
^ Berry Le prince de C^ndi.
^ , ■»«.,,. » Bretagne. Le duc de Venddoie.
(*) McmoU'es de Richelieu , année 1627. KormandJe U duc de Lon^ucvUle.
neuf rois indépendants qui administraient , au gré de leur caprice, le pays qu'on leur avait confié, levant des impôts et des hommes pour leurs intérêts particuliers. Plusieurs, il est vrai, de ces gouverneurs ne se sentaient pas assez forts pour résister à Tautorité royale. Ceux-là ne prévariquaient (jue peu ou point, et Richelieu ne les inquiéta çuere. Mais ceux qui par le sans tenaient de plus près au trône, ou qui par leur puissance se croyaient en droit de gouverner le gouvernement lui-même, ceux-là Richelieu ne les ménageait point. Rappelons seulement Montmorency décapité , le duc de Vendôme obligé de chercher un asile en^pays étranger, le duc de la Valette condamné à mort par contumace , le vieux d'Épernon frappé par la disgrâce de son fils, le comte de Soissons tué à la Marfée; la reine douairière , qui avait le gouvernement de l'Anjou, forcée de vivre hors du royaume ; les ducs de Rohan et de la Force, déchus de leur puissance par l'anéantissement du parti protestant comme parti politique. Les autres gouverneurs de provinces n'avaient , nous le répétons, ni assez de force , ni assez d'influence, pour tenter une révolte à leur profit.
On voit quel immense changement s'était opéré sous Richelieu. Ce résultat seul suffirait pour justifier les mesures sanglantes auxquelles il eut recours. En effet , il n'était pas bon que, dans une monarchie bien administrée , le roi eût à livrer souvent quelque bataille de Castelnaudary ou de la Marfée.
Quand le cardinal eut ainsi plié sous
Picardie Le dac de Lnynes.
Champagne Le duc de Nevers.
Metz, Toal et Verdun Le duc de la Valette.
Bourgogne Le duc de Bellegarde.
Auvergne I^ duc de Cherreuse.
Le Maine 1« prince de Guémené.
Anjou La reine douairière.
Dauphiné Le comte de Soissons.
Provence Le duc de Guise.
Languedoc Le duc de Montmorency.
Guyenne Le duc de Mayenne.
Limousin , Saintonge et
Angoumois Le duc d'Épernon.
Poitou Le duc de Rohan.
Béaro • Le duc de la Force.
le joug royal les grands et les princei, cette force armée qui , depuis la mort de Henri II , avait été le perpétuel soutien du désordre, il songea à mettre dans la même dépendance les autres ordres de l'Ëtat, et avant tout le parlement.
Les lits de justice tenus sous Marie de Médicis n'avaient pas imposé silence au parlement. Sa puissance était grande d'ordinaire, quand l'autorité royale était faible. On n'avait obtenu qu^'à grand'peine l'enregistrement de plusieurs édits dans les premières années du règne de Louis XIII. Il n'en fut pas de même sous Richelieu. On changea de système et de tangage à l'égard des magistrats. Dans les remontrances faites par le parlement au roi , 16 mars 1615, on lit ces mots : « Votre parlement de Paris, sire, tient « la place du conseil des princes et <r barons qui, de toute ancienneté, « étoient près de la personne des rois ; « pour marque de ce, les-pri nces et pairs « du royaume y ont toujours séance « et voix déliberative. Les lois , or- « donnances et édits , créations d'of- « fices , traités de paix et autres plus « importantes affaires du royaume, « lui sont envoyés pour en délibé- « rer, en examiner le mérite, et y « apporter en toute liberté les modifioa- « tions raisonnables. » Telles étaient les prétentions du parlen^ent. Or, Richelieu ne voulait ni contre-poids, ni contrôle à l'autorité royale. Les jugements par commission étaient une frave atteinte portée aux privilèges u parlement , et tout nous porte à croire que si Richelieu en fit un si fréquent usage, ce fut autant pour se passer des magistrats et leur ôter toute espèce de pouvoir et d'influence, que pour trouver des voies qui le conduisissent à son but d'une manière plus prompte et plus expéditive.
Il arriva sous son ministère que le parlement de Paris refusa d'enregistrer les condamnations qui frappaient le comte de Moret , les ducs d'Elbeuf , de Bellegarde et de Roannis. Richelieu fit emprisonner quelques conseillers et manda le parlement au Louvre.
J/UMITERS.
Lm nagîétpett tmreirtnNH Parift tte oue pour Aire am«nd« bonorabl^.
Arrivés devant le roi, ijs se mirent à genoux , « et Louis XIII menaça sept ou huit d'entre eux de les placer dans un régiment de mousquetaires pour y apprendre robéissance. <> Plusieurs actes semblables constatèrent la complète nuiltté du parlement en matière iKHitique. En effet, il ne prit plus part dès lors au gouvernement du royaume.
C'est ainai <|ue Richelieu mit sous les pieds du roi les grands et le parlement , ces deux pouvoirs qui avaient tant influé sur les dernières révolu-' tions de la France. Mais nous n'avons examiné encore qu'une partie des efforts quil fit pour arriver à la centralisation gouvernementale et administrative , c'est-à-dire , à l'unité de la monarchie. Disons par quels moyens il parvint a enlever au parti protestant son influence politique.
AnéanH8$emeni du parti protestant Depuis la publication de I édit de ^Nantes , les calvinistes formaient en France tout autant un parti politique qu'un parti religieux. Ils avaient leur gouvernement à eux, indépendant de celui du roi. Ils s'étaient partagés en cercles, ils avaient subdivisé leurs élises. Chaque endroit où se faisait le prêche était le chef- lieu d'une administration }ocaie. Les calvinistes avaient des armes , des places de sûreté où ils dominaient d une manière exclusive. Chaque fois que le roi voyageait dans ses provinces du Midi, il était obligé de se faire escorter d'une armée comme en pays ennemi.
Ainsi , lorsque Louis XIII alla chercher sa fiancée sur les frontières d'Espagne, la jeune reine Anne 4' Autriche, avait vu dans le Béarn et en Gascogne une armée rebelle marcher sur les flancs de l'armée du roi et surveiller tou6 ses mouvements. Quand le roi voulait traiter avec les calvinistes, il se faisait accompagner de son artillerie pour entrer dans les villes.
Le parti bugueoot avait ses chefs «eeoonus, et qui étaient d'autant ftai ilaDgereiix qu'ils tenaient à de
grandes famillas , iea Lesdîguièree, lea ohan, les la Força. Ajoutez qu*ils possédaient des villes centrales ou se tenaient les assemblées et consistoires de ceux de la religion. En un mot, c'était un gouvernement à part , gouvernement fédératif entièrement indépendant de celui du roi, ennemi irréconciliable de la monarchie catholique de Louis XIII , et qui ne se faisait pas faute d'appeler les Anglais quand il s'agissait de résister aux ordres du roi de France. On sait que les habitants de la Rochelle demanaèrent et obtinrent, à plusieurs reprises , les secours du roi d'Angleterre. Richelieu sentit combien le parti calviniste abaissait cette majesté royale qu'il voulait environner de tant de puissance et de respect. Il comprit combien était dangereux pour ce pouvoir unique qu'il voulait constituer, un pouvoir rival qui se faisait obéir dans quelques-unes des plus belles provinces de la monarchie. Il était urgent de se hâter et d'anéantir d'un coup, non la réforme, non les croyances religieuses, non pas même l'édit de Nantes , mais le parti politique et féodal qui prenait ses croyances religieuses et ses privilèges pour prétexte de ses hautes trahisons contre l'État.
Toutefois, Richelieu n'attaqua pas les huguenots dès l'abord ; il leur laissa, nendant plusieurs années , leurs privilèges , ne voulant pas combattre plusieurs ennemis à la fois. Mais en 1627, lorsqu'il se sentit affermi, il n^hésFta plus à se déclarer et menaça la Rochelle, le principal siège du protastaoisme.
Siège et prise de la Rochelle (1^27- 1628). — A la nouvelle des projets de Richelieu , les habitants de la Rochelle appelèrent les Anglais a leur secours. Une flotte anglaise portant seize mille soldats, et commandée par le due de Buckingham , vint débarquer ûsia^ l'Ile de Ré. Le commandant publia un manifesta portant que « le rpi d'Angleterre , zélé a comme ses prédécesseurs pour le « bi«n4«ié§lifiesréformées,«prè6ai'oir « reâisé de grawis avantages qu'il ^-
ANNALES DZ I^'Sï^ipi^ DE FRANCE.
« voit tEOu ver ailleurs, pour contrqctf r « avec ).a France une alliance dont le « but étoit de restituer ces églises en « leur ancienne splendeur, garant des « promesses faites par le roi de ÎFrance « à ses sujets de la religion, et voyant « les grands préparatifs qui se faisoient « contre la Rochelle, avoit cru qu'il inn- «portoit à son honneur de faire un « prompt armement, non par aucun « désir de conquête, ce que la çircons- « tance du temps et le nombre modique < de ses soldats prouvoient assez, niais « à tjtre de secours, et pour le seul bien « des églises qu'il étoit obligé devapt « les homimeg qje orotéger et défendre.» L'île de Ré n était pas préparée à cette attaque. Jilll^ fut emportée par les Anglais, malgré la belle défense du baron de Tojras, et le duc de Ruckingham eo fit sortir tous les habitants i;athoIiqu£s. Lies Français ne se maintinrent que dans la ici^adelle. Le cardinal de Richelieu crut .devoir cacher cet événement fâcheux au roi qui était malade. Il se j;:h9rgea lui-même de tous J^ ordres, « au hasard, dit-il , de sa fortune et de sa réputation. » C'était lui qui faisait marcher les troupes, qui achetait les munitions de guerre,' qui équipait les vaisseaux. Il venait le supprimer la charge d'amiral de France, et de la prendre pour lui sous J^ titre de surintendant général de la navigation. Un écrit du temps dit «que la France étoit assurée d'une j^iarioe puissante depuis que l'amirauté s'étoit arborée d'un cliapeau rouge. » Il donna le commandement dfi la flotte an duc de Guise, et accepta le secours de vaisseaux qu'offrait le roi d'Espagne. Quand tous les préparatifs furent actievés , le cardinal se naît lui-même à la tête de l'armée , et vint en personne , ayant le roi sous ses ordres, pour assiéger et ruiner la Rodielie. La France entière l'accompagnait de ses vgeux; quand un poète (*) adressait ces vers à Louis XIII:
Donc uu nouveau labeur m les armes s'apprête i Prends la foudre, Louis, et va comme un lion , Donner un dernier coup à la dernière téta J>e h rébellion.
(*} Malherbe.
(^ n'était poiut là. une vaine déclamation, mais uhchâht vraiment national, populaire , l'expression la plus vraie de là pensée de tous les contemporains, qui sentaient , avec Richelieu, que la ruine du parti réformé était le salut de la France.
« Le roi, dit M. Bazin, étant arrivé au camp devant la Rochelle , reprit le commandement des mains de son frère, visita son armée , donna des ordres pour la construction dés forts , et s'occupa aussitôt du secours que le comte de Toiras demandait.' Le courage des assiégés dans l'île de Ré venait d^être raninié par l'heureuse arrivée d'un convoi qui, la veille même du jour où ils devaient se rendre s'ils n'étaient secourus , avait traversé la flotte ennemie, sous la condiiiite d'un habile et brave gentilhomme de Bayonne , nommé le capitaine d'Audouin. Cet officier rapporta au roi dès . lettres du gouverneur, et la résôUitibn fut aussitôt prise de faire passer dans l'île un nomnre de troupes suffisant pour en chasser les Anglais. Les difiicultés étaient grandes ; on avait devant soi la flotte ennemie, par derrière une ville révoltée ; les périls de la mer avec ceux d'un combat. De jplus^ la flotte royale n'était pas prête; les Espagnols ne tenaient pas leurs promesses. On venait encore d'apprendre que les Anglais étaient entrés jusque dans le Texel , où les Hollandais , contre la foi des traités , les avaient aidés à s'emparer d'un vaisseau construit pour le roj. Cependant J'amitié du roi pour le comte de Toiras fut plus forte niêmjB que l'opinion du cardinal, qui trouvait l'entreprise trop hasardeuse. On fit venir des ré^i^ieois qui ne servaient pas au siège de (a Rochelle , pour les employer à ce,t,te expédition. L'île d'Oléron fut je prij?cipal lieu dy rendez-vous. Quelquôs centaines d'hommes, (jjétachés en avadt pour préparer la descente, arrivèrent sans dommage au fort de la Prée. Le roi surveillait lui-même l'embarquement, « choisissant les troupes soldat ^ soida.t , » et leujr remettant des arfnfs à répr^ve. L'élite de chiiq^e
L'UNIYERS.
régiment, an nombre de quatre mille trois cents hommes , et trois cents maîtres pris dans les compagnies des
gardes du roi , de la reine mère et du uc d'Orléans, montèrent sur les barques qui avaient été amenées de tous les ports voisins. Toute cette armée se mit en prières pour le succès de Tentreprise , et les mousquetaires, entre autres, se préparèrent au combat par la communion. Une foule de gentilshommes volontaires vinrent demander leur part du péril • avec une telle gaieté , qu'il faut avouer n'être permis qu'à la nation françoise d'aller si librement à la mort pour le service de son roi ou pour son honneur. »
Les troupes embarquées au lieu appelé le Plomb, près de la Rochelle, descendirent les premières sans être atteintes par le canon de la flotte ennemie. Elles ne trouvèrent à terre qu'une faible résistance , et s'établirent dans le fort de la Prée. Le duc de Buckingham résolut, à ce moment, de tenter un dernier effort contre la citadelle. Cette place , gardée depuis trois mois et demi , par une poignée de soldats exténués de fatigue et de maladie , repoussa vigoureusement l'assaut des Anglais, sans que les, troupes débarquées eussent besoin de les secourir. Cependant le convoi principal , parti d^Oléron , qui portait e maréchal de Schomberg , commandant de l'expédition, avait été dispersé par le vent et rejeté sur plusieurs points du rivage. Il se passa plusieurs jours avant que toute rarmée fût réunie dans l'île de Ré, ce qui ne put se faire que successivement. Alors le maréchal se mit à la tête de ses troupes et en quête de l'ennemi.
On le trouva en pleine retraite, ayant déjà levé le siège de la citadelle et se dirigeant vers l'Ile de rOie , où il comptait s'embarquer. Le comte de Toiras, qui avait à venger la mort de deux frères , tués dans les premiers combats , voulait qu'on en vînt promptement aux mains. Mais Je maréchal se contenta de suivre les Anglais en attendant une occasion sûre de les attaquer avec avantage.
Cette occasion se trouva lorsqu'ils arrivèrent à une étroite chaussée qui conduisait à l'île de 1 Oie. Une charge furieuse de la cavalerie française culbuta leur arrière-garde et mit le désordre dans leurs rangs. Les Français s'élancèrent à la poursuite des fuyards et en firent un grand carnage. La nuit seule arrêta leur victoire , et le jour leur montra les Anglais remontés sur leurs vaisseaux , laissant la terre jonchée de leurs morts, quatre canons, plus de quarante drapeaux , et de nombreux prisonniers entre les mains des vaingueurs (*). »
Telle lut l'issue honteuse de cette entreprise des Anglais. Le duc de Buckingham retourna en Angleterre, abandonnant à la vengeance du roi les habitants de la Rochelle qu'il avait excités à la révolte. Bientôt cette ville se trouva assiégée par terre et par mer. Pour fermer la mer aux Rochelois et l'entrée du port aux Anglais, le cardinal de Richelieu fit construire cette digue prodigieuse de quinze cents toises, dont on distingue encore les restes à la mer basse. Cette digue, située hors de la portée des canons de 1^ Rochelle, n'avait à redouter que les flots et une attaque par mer. Pour échapper à ce dernier péril, on fit venir la flotte du roi que commandait le duc de Guise; et, quoiqu'on ne comptât pas beaucoup sur celle d'Espagne, on résolut de s'en servir, dit Richelieu, à la mode des Espagnols, c'est-àdire se prévaloir de rapparence pour étonner les Rochelois par l'union des deux couronnes. En même temps, l'ordre le plus rigoureux, la discipline la plus parfaite régnaient dans l'armée. Les grands eux-mêmes, qui sentaient combien la prise de la Rochelle allait ajouter à 1 autorité royale, se plièrent à l'obéissance. « Nous serons assez fous, disait le maréchal de Bassompierre à ses collègues, pour prendre la Rochelle. »
Cependant les Rochelois se défendaient avec un rare courage. Leur chef,
(*) Histoire de Louis XIII par M. Baiin, t. II, p. 36a sq.
Guiton,leur inspirait' l'audace et l'enthousiasme religieux dont il était animé. Élu maire par ses concitoyens, il avait refusé d'abord cet honneur; enfin, cédant à leurs instances, il avait saisi un poignard, et leur avait dit:
« Vous le voulez, je serai maire ; mais « c'est à condition qu'il me sera pcr- « mis d'enfoncer ce fer dans le cœur « du premier qui parlera de se rendre ; « qu'on s'en serve contre moi, si ja- « mais je songe à capituler. » Le poignard demeura sur la table, dans la salle du conseil, jusqu'à la fin de la guerre. Les femmes elles-mêmes partageaient l'enthousiasme général. La duchesse douairière de Rohan, renfermée dans les murs de la Rochelle, écrivit à son fils, qui n'avait pas besoin d'encouragement , en lui recommandant de suivre toujours la vieille devise de Jeanne d'Albret : « Paix assurée, victoire entière, ou mort honnête. »
Dans la première douleur que causa aux habitants de la Rochelle la retraite des Anglais, ils avaient adressé à Charles I*' une lettre écrite en termes énergiques et touchants: « Vos « sens, lui disaient-ils, nous ontaban- « donnés contre vos magnanimes ins- A tructions, n'ayant pas osé seulement « halener et envisager le péril pour « l'exécution de votre parole sacrée.
« Quelle sorte de prodige peut avoir « ainsi conjuré contre la dignité de « votre nom et l'état de, notre patrie ? « Nous vous parlons. Sire, les larmes « aux yeux. Pour demeurer en l'hon- « neur de votre protection, les choses « étant en leur entier, nous avons mé- « prisé le conseil de nos amis, et, s'il « faut l'exprimer ainsi, les respects de « notre naissance. Au coup que tout « est perdu, que nous trouvions au « moins dans votre justice ce que « nous n'avons plus moyen de recou- « vrer en la personne du roi notre « souverain! Dieu nous fournit en- « core assez de vie et de vigueur, en « ces blessures toutes fraîches, pour o attendre votre renfort un bon mois.
« Que Votre Majesté seconde ce min racle ! Ce sont là nos tfès-humbles
« et très-ardentes suppHcatîons, ou, « pour mieux dire en un mot, notre « testament, que nous laissons écrit « sur votre trône, devant le ciel et la « terre, pour un mémorial à la pos- « térité de la plus étrange désolation « qu'un peuple innocent ait soufferte, « et dont l'occasion puisse jamais « sommer la puissance d'un grand « roi. »
Le roi d'Angleterre fit de nouveaux armements pour secourir les assiégés..
Cette nouvelle soutint leur courage, et donna un prétexte aux plus violents de sévir contre les plus timides, c'està-dire, les plus affamés. « Quelques habitants , qui avaient parlé d accommodement, furent jetés en prison : on en fit mourir trois ou quatre, et leurs têtes furent placées sur une des portes de la ville, comme pour apprendre au camp du roi qu'il y avait encore dans la Rochelle de l'énergie contre les traîtres. Assez de récits ont été faits des misérables ressources où sont réduits les hommes privés delà nourriture ordinaire, pour qu'il soit inutile de les rapporter ici. Il suffira de dire que les plus nécessiteux en étaient déjà venus à dévorer des morceaux de cuir bouillis avec du suif ou de la cassonade; car les mousquets des assiégeants ne leur permettaient plus même d'aller chercher, dans la vase de leurs marais, les coquillages et les reptiles abandonnés par le reflux.
Il ne manquait pourtant pas de gens qui s'échappaient de la ville et venaient demander aux assiégeants leur pardon et du pain. Mais l'ordre avait été donné de les repousser sans pitié, ce que faisaient les soldats , en mettant les hommes et les femmes en chemise, pour les chasser ensuite devant eux avec des bâtons ou des courroies.
Un déserteur n'était pas alors un ennemi de moins; en le forçant à rentrer dans la ville, c'était un homme de plus qu'on lui donnait à nourrir. Il fallait sans doute une autorité puissante pour maintenir tout ce peuple contre l'impérieux aiguillon de la faim; la forte volonté du maire y pourvut.
Les magistrats du présidial ayant voulu
UUWIVERg-
faireqiielque«Dtreprise contre son^^pouvoir, il fit jeter en prison le chef de ce tribunal, quelques-uns disent après l'avoir chargé de coups en pleine séance, et causa .un^ telle peur aux autres que deux conseillers se risquèrent à chercJier asile dans le camp du roi, où ils coururent fortune d'être pendus. Les détails fournis par ces deux hommes sur la détresse de la ville engagèrent )e roi à Lui faire une nouvelle sommation, cette fois avec l'appareil convehfii^le, et par le ministère du roi d'arr fnes au titre de Montjoie Sajnt-Denis, revêtu de sa cotte d'armes, je bonne^ £^ tête et le sceptre à la naafn, précédé de deux trompettes chevauchanjt avec leurs banderoles déployées. Cetjte solennité fiit asse^ ma) reconnue par les hal)itants delà Epchelie; c^r 1^ héraut, après avoir longtemps atteadiji 3eu| devant la porte ou ii s'était présenté, vit arriver, au lieu du fpaire au'il avait demandé^ uae quarantaine d'hommes, bourgeois ou soldats, don^ ]e chef lui ordonna en jurant de s'éioigner aussitôt, sans vouloir ni parler à lui ni le laisser parler aux autres, appuyant cette injonction par les argueouses de ses gens, toutes prêtes à tirer. Après cet accueil incivi), Montjoie Samt-Denis n'eut rie» d.e mieux à {aire que de se retirer a petit pâsj lais.^ant tomber expresséjpent « par terre » les deux proclamatioos dont iJ s'était muni (*). »
Cependant les secours promis par les Anjglais n'arrivaient pas, et I on iipprit bientôt à la Rochelle que l'assassinat du duc de Buckingtiam avait fait manquer l'expédition. En même temps, les mesures prises contre les habitants qui voulaient s'échapper, devenaient de jour en jour plus sévères. Des potences étaient disposées sur la ligne de circonvallation, pour recevoir ceux qui préféreraient cette /nort aux tourments de la famine.
Lorsqu'il s'en présentait un trop ^rand nombre, on les faisait tirer au |OTt: ceux dont les noms sortaient de J'urne étaient pendus, et l'og i^n-
voyait les ogtreç dans la ville, ^fin, la famine triompha de l'opiniâtre résistance des habitants. Ils demandèrent à capituler. Les articles de la capitulation portaient « que les habitants de la Rochelle, reconnaissant l'extrême faute qu'ils avaient commise, non-seulement en résistant aux justes volontés du roi et en refusant de lui ouvrir leur ville, mais encore en adhérant aux étrangers qui avaient pris les armes cqntre 1 État , suppliaient le roi avec toute humilitis de leur pardonner ce crime et de recevoir pour satisfaction l'obéissance présente qu'ils désiraieqt lui rendre, lui ouvrant les portes de leur ville, qu'ils remettaient dès à présent entre &es . mains, pour en disposer ainsi qu'il lui plairait, et leur prescrire telle façon devivrequ'il jugerait à propos pour l'avenir, sans autres conditions que celles qu'ils espéraient de sa bonté. Ayant égard à leur repentance et protestations, l.e roi leur promettait le pardon de leur faute M l'exercice de leur religion; la restitution de tous leurs biens saisis et confiSiqués, sauf les fruits perçus sans /raude; même grâce pour les gens de jguerre, sujets du royaume mais étrangers à la ville, quj s'y trouvaient renfermés, lesquels en sortiraient, sayoir:
les ofiiciers et gentilshommes l'épée au côté, et Je§ soldats up bâton blanc à la main; amnistie ppu^r toutes hostilités et négociations, sous la réserve des cas exceptés par les édits, aussi bien que pour toutes fontes de canons, faprication de monnaies, saisies d.e deniers, levée de contributions et contraintes; décharge aussi de tous jugements rendus contre eux à l'occasion .de leur rébellion, comme aussi de tout recours «à raison de ceux qu'ils auraient obtenus de leurs juridictions. »
« Lemêmcjour,ditM. Bazin, douze députés sortirent de la Rochelle pour se rendre au logis du roi, et prièrent le maréchal de Bassompierre de leur fournir des chevaux, la fatigue d'un si long ieilne ne leur permettant pas de marcher. Ils furent ainsi conduits jusqu'à deux cents pas de la maison oii le roi les attendait, et là i^ miri^nt
ANNALES Die; X/GBSTOIKB DE FRANCE.
pied à lerr«, te m^rédM restant à cheval avec les sîeiis* Introduits devant le roi par le eardinal de Riche* lieu, ils se jetèrent à genoux, et fun d'eux prononça quelques phrases de supplication et de repentir. La ré* ponse du roi fut sèche et sévère ; ce* pendant il leur promit d*étre bon prince s'ils témoignaient lui être fidèles sujets. Ensuite on leur servit à d)ner, cp qui était, en ce moment, autr^ chose pour eux qu'une civilité; et le lendemain, les troupes que le roi avait désignées entrèrent dans la Rochelle, ayant a leur tête le maréchal de jiehomberg et le duc d'Angouléme.
Suivant la capitulation, les gens armés qui n'appartenaient pas à la ville en «ortirent dès le matin. Mais le nombre en avaitété réduit à soixantequator^ Français et soixante^Jeux Anglais. L^ maire n'avait pas encore paru, quoiqu'il eût signé la ratification des articles de paix ; et pour l'excuser de ne pas s'être rendu auprès du roi, les députés avaient dit que son devoir le retenait dans la ville, afin d'en ouvrir lui-même (es portes, ou de faire abattre un pan de muraille quand il plairait au roi de s'y présenter. Les généraux trouvèrent en effet, à quelques pas devant la porte, l'intrépide Guiton, qui leur adressa une courte harangue. Le maréchal de Sehomherg lui répondit qu'il n'était plus maire. Il ne répliqua rien et se retira froidement dans sa maison. Le même jour, le cardinal de Richelieu vint prendre possession du logis qui lui avait été marqué. Guiton alU encore à sa rencontre, escorté de «ix archers attribués à sa oliarge. Il ^t impossible de croire que le niaréchal n^it pas senti ce qu'il y avait de
Î;rand dans ce caractère ; cependant, il ui enjoignit de renvoyer ses arcliers, et de ne plus se qualifier maire sous peine de la vie, « le roi étant désormais seul maire et maître de la Roeheile. »
« On peut s'en rapporter aux relatioBS du temps , lorsqu'elles parlent de k ioie avec laquelle les vainqueurs furent reçus dans la ville. Us apportaient 4a paio« e( ia plue grande partie des
habitants n'en aTaient pas vu depuis cinq mois; aussi dit-on que les soldats qui passaient devant eux, avec leur pitance de la journée sur le dos, eurent grand* peine à la défendre contre ces bouches affamées qui en demandaient leur part, et finirent par l'abandonner volontiers. Une distribution de dix mille pains apaisa cette première avi<' dite, et le lendemain trois mille char riots de vivres , plusieurs troupeaux de bceufs et de moutons, furent amenés par les vivandiers, qui eurent ordre de les vendre au prix ordinaire. Pendant que les habitants mangeaient, on nettoyait les rues, les places et les maisons, où gisaient les cadavres qu'ils n'avaient pas eu la force d'ensevelir s la mort les avait reçus tellement maigres et décharnés, qu'ils échappaient A la corruption. Le cardinal s'était logé au couvent de Sainte-Marguerite, dont les assiégés avaient fait un magasin de guerre. Il le fit évjicuer pour y rétablir les Pères de l'Oratoire. L'archevêque de Bordeaux, Benri de Sourdis, le même qui , s'appelant éviêque de Maillezais, avait utilement servi sur la flotte royale, purifia l'église dans laquelle plusieurs personnes avaient été tuées ; et le lieutenant général de l'armée du roi , revêtant l'habit sacerdotal , y célébra la messe , oii le maréchal de Schomberg et le garde des sceaux reçurent de sa main la conununipn.
«Ce jour-là, le roi fît son entrée dans la ville à cheval et avec ses armes. Ce fut le cardinal de Richelieu qui lui en présenta les clefs; ce prélat marcha ensuite seul de son rang devant le roi , qui se rendit à l'église au milieu des nabitants agenouillés sur son passage.
Puis il y eut une procession solennelle, et l'on planta en cérémonie une grande croix devant la maison qu'avait habitée la duchesse de Rohan. Cette dame, si l'on en croit sou fils , n'avait pas voulu être comprise dans le traité; elle fut conduite avec sa fille au château de Niort. Le maire eut ordre de quitter la ville pour six mois, ainsi que le ministre Salbert, un autre ministre aj)pelé Valinier, et dix bourgeois désignés comme )es plus sédi|ieivx. On
L'UNIVERS
raconte que le cardinal de Richelieu avant proposé au maire de se retirer en Angleterre, reçut de lui cette noble réponse : « J'aime* mieux être sujet du roi qui a pris la Rochelle que de celui qui n'a pas su la sauver (*). »
Ainsi tomba cette ville fameuse par sa puissance et par ses révoltes contre l'autorité royale, qui depuis l'an 1568 avait été à peu près indépendante de ses souverains. Il en avait coûté quarante millions pour la réduire à l'obéissance; et Richelieu ne crut pas sa ruine trop chèrement achetée, même à ce prix. La Rochelle ne se releva jamais de ce grand désastre. Ses fortifications furent rasées , ses privilèges abolis. On laissa aux habitants leurs biens et le libre exercice de leur religion ; mais de trente mille habitants, il en restait à peine cinq mille. Bientôt la fondation de Rochefort leur porta le dernier coup (1628).
Après la prise de la Rochelle, le parti réformé ne subsista plus que par le duc de Rohan, qui entretenait dans le Languedoc une sorte de guerre civile. Le parlement de Toulouse le déclara criminel de lèse-majesté, perturbateur du repos public, ennemi du roi et de son État. « En réparation desquels excès le parlement le déclarait déchu des titres de duc et pair; le condamnait à être délivré es-mains de r exécuteur de la haute justice, lequel le traînant sur une claie, ensemble ses armoiries, lui ferait faire le tour accoutumé dans la ville, e» chemise^ tête et pieds nus y la hart au col et une torche de cire en ses mains, pour être ensuite, sur un échafaud dressé à cet effet j tiré à quatre cnevaux jusqu'à ce que son corps en fât démembré , ses restes brûlés au feu d'un bûcher et les cendres jetées au vent : cent cinquante mille livres à prendre sur ses biens devaient être la récompense des communautés ou particuliers qui le livreraient mort ou vif. » Le duc de Rohan fut en effet exécuté en effigie.
Toutefois la guerre ne fut plus de longue durée. Une pacification tut conclue
(*) Bazin, t. II, p. 4^5-4a8.
à Alais , le 27 juin 1639; les huguenots obtinrent une amnistie complète, et le prince de Rohan reçut cent mille écus pour rétablir sa nîaison ruinée. On exigea seulement qu'il sortît du royaume, jusqu'à ce qu'il plût au roi de le rappeler. La pacification d' A lais conserva aux calvinistes le libre exercice de leur culte, mais on démolit les fortifications de leurs villes, et ils cessèrent de former un corps dans l'État.
Nous avons vu par quels moyens Richelieu atteignit son premier but, celui de donner l'unité à la France et de relever l'autorité royale. Nous arrivons au second but qu'il se proposa, celui de rendre à la France le rang qu'elle devait occuper en Eunope.
Richelieu rend à la France son influence au dehors, — Dans ses relations à l'extérieur, le cardinal devait se trouver plus d'une fois en contravention avec les maximes risoureuses de son gouvernement à l'intérieur. Comment, en effet, rendre à la France la considération qui lui était due en Europe? Il n'y avait qu'un moyen : c'était d'abaisser l'Autriche.
Mais l'Autriche représentait le principe du catholicisme en Europe. Richelieu ne recula point devant cette considération. Il changea complètement le langage de la diplomatie française , ré>
f>ondit par des actes aux menaces qu'on ui faisait, et se moqua de l'excommunication. R C'est une chose étrange et « scandaleuse, lui dit un jour le nonce « du pape, que ce soit par les conseils « d'un cardinal que tous les hérétiques « de F Europe sont aidés au détriment « des catholiques , dans une cause sur-
A tout qui intéresse la religion ; » et
l'ambassadeur d'Espagne ajouta même, suivant l'abbé Scaglia, ambassadeur de Savoie : a Comme auteur d'une guerre « déplorable , vous laisserez le souve- « nir d'un cardinal d'enfer. » — « Je suis « prêtre, répondit Richelieu, cardinal « et bon catholique, né en France, « royaume qui ne produit pas de mé« « créants : mais ie suis aussi ministre R du souverain de cetIÊtat, et comme « tel , je ne dois ni ne puis me proposer « d'autre but que sa grandeur, et non
« celle du roi d'Espagne, dont on con<- « nott les vues pour la donoination uni- « verselie. Je ne veux point, monsieur « Tambassadeur, vous cacher ces sen- « timents, parce qu'il est tenipsde ces- « ser de dissimuler. Quant à ce qui est « de la religion, vous faites profession « en Espagne d'écrire sur les cas de « conscience, mais en France nous en « pratiquons les décisions. »
Ce ne fut point de la part du cardinal une vaine jactance. Les effets suivirent de près les paroles, et jamais il ne s'écarta de la ligne de conduite qu'il s'était tracée à l'égard de l'Espagne , en entrant au ministère. Cependant au commencement de son ministère il ne se crut pas encore assez fort pour rompre ouvertement avec l'Espagne. Il avait trop d'ennemis à combattre à l'intérieur, pour s'engager dans une guerre extérieure qui aurait ajouté à ses embarras. Il temporisa donc, et, en attendant l'occasion de lui faire la guerre, il traitait avec les Provinces- Unies qui étaient en lutte avec l'Espagne, et se moquait du pape qui favorisait cette puissance et réclamait la Valteline. En même temps, il mariait la sœur du roi très-chrétien au roi d'Angleterre qui était protestant. Enfin, après la prise de la Rochelle, quand il se sentit assez fort pour n'avoir plus à craindre ni les complots des grands ni ceux des huguenots, il conduisit Louis XIII contre le duc de Savoie, qui avait renoncé à l'alliance de la France. Les passages des montagnes furent forcés, Pignerol conquis, et cette place resta à la France. Nous empruntons à l'excellent livre de M. Bazin le passage suivant, dans lequel il décrit le mémorable combat à la suite duquel le roi força le pas de Suse.
« Déjà le roi était arrivé près de la frontière, lorsque le prince de Piémont, son beau-frère, vint à sa rencontre; le cardinal le reçut aux avantpostes, et le pressa de conclure au plus tôt un accommodement. Le prince
Ï»arut accepter les conditions qu'on lui aisait, et promit de revenir le lendemain avec la ratification de son père.
Mais on l'attendit vainement; un en-
voyé du duc n'apporta que de nouvelles propositions qui furent re jetées, et le cardinal donna l'ordre aux troupes de forcer le passage qu'on ne voulait pas lui tenir ouvert.
« Aussitôt le roi , qui était h trois lieues en arrière, dans un bourg appelé Oulx, partit la nuit pour se trouver au lieu du premier combat La vallée où le village de Chaumpnt est placé, et au milieu de laquelle se trouvaient les limites de la France et du Piémont, s'étend, une demi-lieue environ au delà, jusqu'à une profonde barrière de rochers qui la ferment et couvrent la ville de Suse. A travers ces rocs , couronnés alors de chaque côté par un fort, s'ouvre une gorge étroite et sinueuse qu'on appelle le Pas de Suse, et où le duc de Savoie avait fait construire trois ranss de barricades épaisses , garnies de soldats. C'était là Tobstacîe qui s'offrait à l'armée du roi. Lorsqu'on fut arrivé près de ces défenses , un ofUcicr des gardes alla sommer les troupes du duc de Savoie de faire place au roi de France.
La réponse fut un défi. Alors toute l'armée du roi se porta en avant. Immédiatement après les enfants perdus, marchait une troupe de volontaires commandés par le duc de Longueville, et parmi lesquels on remarquait le comte de Soissons , le comte d'Harcourt , frère du duc d'Elbeuf, le comte de Moret, bâtard de Henri IV, le marquis de la Valette, le marquis de Brézé, bèaufrère du cardinal, le marquis de la Meilleraye, son cousin, le duc de la TrémouiUe, et plus de deux cents seigneurs ou gentilshommesi Ils étaient suivis des gardes du roi et des régiments. Deux autres corps devaient tourner les montagnes pour débuscjuer l'ennemi des forts et des positions qu'il occupait, pendant que le gros de l'armée enfoncerait les barricades.
L'attaque fut vive et le succès rapide. Les trois barricades furent emportées en un instant avec cette furie française qui n'est pas toujours sans désordre.
Le marccnal de Schomberg et le chevalier de Valençay, pour n'avoir pas voulu tenir leur rang de généraux, y
L'UWITERS-
reçurent chacan une mousquetade.
Les maréchaux de Gréquj et de Bassompierre, rivaux de gloire et d'imprudence , se trouvèrent aussi exposés parmi les premiers combattants. Le duc de Savoie et son fils, qui assistaient au combat, curent à peine le temps de fuir, grâce au courage d*un capitaine espagnol <]ui protégea leur retraite. On rapporta que le duc, voyant en ce moment devant lui des Français qui étaient à son service, leur cria : « Messieurs, laissez-moi passer, car vos gens sont en colère (*). »
Mais ce n'était pas tout d'attaquer et de vaincre en Italie un allié de rE«pagne, il fallait attaquer TAutriche, car FEspagne se trouvait encore là avec ses projets de conquête. Le cardinol qui avait abaissé les protestants en France, les encourage en Allemagne; il paye des subsides à leurs princes , et comme ils ne sont pas assez puissants pour résister à l'Autriche, il fait venir du fond de la Suède le roi Gustave- Adolphe, qui, pour quelques milliers d'écus par an, livrera de bonnes batailles et humiliera l'empereur. Peu importe ensuite au cardinal qu'un prince protestant domine là où dominaient les catholiques, pourvu qu'il obtienne à ce prix l'abaissement de TEspagne et de rAutriche.
Le traité entre la France et la Suède fut signé le 23 Janvier 1631 , à Bernyald , par le baron de Cbarnacé pour Louis XIII, et le feld-maréchal Gustave de Horn pour Gustave-Adolphe.
Le roi de Suède s'engageait à maintenir en Allemagne une armée de trente mille hommes; le roi de France à lui payer quatre cent mille écus par an pour l'entretien de ces troupes. Le but de l'alliance était, disait-on, la défense des opprimés, la sûreté du commerce, le rétablissement des princes et états de l'Empire comme ils étaient avant le commencement de la guerre. Richelieu voulait d'abord que ce traité fât tenu secret, mais Gustave- Adolphe désirait se faire honneur de ses amis , et dès qu'il eut le traité en-
tre les mains, ille montra aut|Nrli] de l'Empire, qu'il voulait attirer dans son parti.
Ainsi Richelieu allait aocomjplir enfin les grands projets de Henri IV, et il le pouvait sans craindre le poignard d'un Ravaillac. Comment, en effet, soupçonner le vainqueur de la Rochelle, un prince de l'Église , un cardinal, de favoriser la cause du protestantisme, alors qu'il n'avait en vue que l'abaissement de l'Espagne et Texaltation de la France? Toutelois, il y eut un parti
Sui se déclara contre cette politique ouvelle, par zèle pour la religion. On peut juger des vues de ce parti par une lettre que la reine mère adressa au roi du fond de son exil : « On allait, disait-elle, tout mettre à feu et à sang par la rupture des couronnes , et livrer la France à l'inondation des barbares. Le pays était déjà couvert et mangé des gens de guerre4 sans que personne lui en donnât sujet et lui demandât rien. Depuis trente ans que la paix était faite, il n'avait rien manqué a l'observation des traités, et cependant , par les projets d'un furieux et d'un mélancolique qui n'avait pas quatre mois à vivre, on allait voir les nations aigries, les peuples passés au fil de l'épee, les villes saccagées, les églises abattues, la religion bannie, la noblesse ruinée, et les maisons royales par terre. Ce qu'il fallait à la France, c'était la paix et le repos, non pas des conquêtes imaginaires contre des puissances fondées et établies de longue main, et qui avaient du temps pour se défendre. Le cardinal de Richelieu ne risquait rien à ce hasard, que quatre cents livres de rente qu'il pouvait avoir de légitime; mais Louis XIII y iouait le royaume de France , ayant de son côté le roi de Suède seul contre tout l'Empire, la Savoie seule contre toute l'Italie; et si ceux qui paraissaient ennemis , maintenant venaient à se réconcilier, ce serait encore sur la France qu'ils retomberaient tous deux.
En attendant , il faudrait supporter la dépense et la charge de tous ces préparatifs de guerre, protéger cinq oeuts iieufs de frontières , eatretenir six ou
sept armées, deux flottes, des garnisons , munitions et fortiScations ; et alors la porte serait ouverte à toutes les violences, exactions et rapines dalis lesquelles, jusqu'à présent, on avait été obligé de garder quelques formes.
Il n'y aurait plus ni officiers.de justice , ni lois, m magistrats. Tout serait soumis au ca[)rice d'un homme avide, haineux , craignant tout le monde, parce qu'il avait fait mat à tous. »
C'étaient là les dernières protestations d'un parti qui s'affaiblissait tou« les jours. La France n'en persista pas moms dans la voie tracée par Richelieu. Lorsque Gustave -Adolphe eut péri à Lutzen en 1632, le marquis de Feuquières fut chargé de renouveler Talliance de la France avec la Suède, représentée par le chancelier Oxenstierna (1G33). En même temps, Richelieu se rapprochait toujours davantage des réformés des Provmces-Unies. En 1 630, il conclut avec eux un traité par lequel il leur promettait des subsides.
En 1635 , cette alliance fut resserrée : il y eut une ligtie offensive et défen» sive contre l'Espagne.
Ce fut en 1635 que Richelieu se mit enfîn lui-même à la tête de l'Europe
{protestante , pour marcher contre 'Europe catholique. « L'ambassadeur d'Espagne, dit M. Bazin , se retira de France pour prendre conçé. C'était tenir la guerre pour déclarée; mais le cardinal de Richelieu voulait qu'elle le fût avec toute la solennité possible.
Une commission fut donnée au héraut d'armes de France, sous le titre d' Alençon , de se rendre à Bruxelles, pour y trouver le cardinal-infant, et lui dire ce qui était la volonté du roi de France. Arrivé à la porte de Bruxelles, il se revêtit de sa cotte d'armes violette, semée de fleurs de lis en or, avec les armes de France et de Navarre par devant et par derrière , et fit sonner par un trompette les chamades accoutumées. On le conduisit dans la ville, où il attendit longtemps que le cardinal-infant fut prêt à le recevoir , ce qui était toujours retardé sous divers prétextes. Enfin , voyant la journée se passer sans qu'il eût audiebce, il tira
de sa poche la déclaration écrite dont il était porteur , et voulut la reinettre aux hérauts du pays qui Tétaient venus trouver. Ceux-ci ayant refusé de la prendre, il sortit avec eux du logis où on l'avait mené, et jeta sa déclaration parterre à leurs pieds. Elle portait que « le cardinal-i niant n*ayant pas voulu rendre la liberté à l'archevêque de Trêves , électeur de l'Empire , qui s'était mis sous- la protection du roi, alors qu'il ne pouvait eh recevoir de l'empereur ni d aucun prince, et s'obstinant, contre la dignité de l'Empire et le droit des gens, à retenir prisonnier un prince souverain qui n'avait pas de guerre avec l'Espagne, le roi de France était résolu de tirer raison par les armes de cette offense qui intéressait tous les princes de la chrétienté. » Cela fait, il traversa la ville, reprit le chemin de France, et arrivé au dernier village des Pays-Bas sur la frontière, il planta en terre un poteau portant copie de la même publica-»
tion(*). »
Ainsi, l'année 1635 fut le commencement de la guerre générale. Richelieu avait attendu dix ans avant de s'engager dans cette grande lutte. En 1635, il croyait la maison d'Autriche assez matée pour pouvoir entrer en partage de ses dépouilles. «Il avait, dit M. Michelet, acheté le meilleur élève de Gustave-Adolphe , Bernard de Saxe-Weimàr. Cependant cette guerre fut d'abord difficile. Les Impériaux entrèrent par la Bourgogne, et les Espagnols par la Picardie. Ilâ n'étaient plus ^u'à trente lieues de Paris ; on déménageait : le ministre lui-même semblait avoir perdu la tête.
Les Espagnols furent repousses (1636).
Bernard de Saxe-Weimar gagna, au profit de la France, ses belles Batailles de Rhinfeld et de Brisach; Brisach, Fribourg , ces places imprenables , furent prises pourtant. La tentation devenait forte pour Bernard ; il souhaitait, avec Targjent de la France, se former une petite souveraineté sur le Rhin; son maître, le grand Gustave,
OBazinitilUip. 3S4.
L'UNIVERS-
n'en avait pas eu le temps; Bernard ne l'eut pas davantage. Il mourut à trente-six ans , fort à propos pour la France et pour Richelieu (1639). L'année suivante (1640), le cardinal trouva moyen de simplifier la guerre; ce fut d'en créer une à l'Espagne, chez elle, et plus d'une. L'est et l'ouest, la Catalogne et le Portugal prirent feu en même temps. Les Catalans se mirent sous la protection de la France (*). »
De 1635 jusqu'à la mort du cardinal, les Français se battirent sans relâche et avec gloire sur toutes les frontières ; en Flandre, en Lorraine, en Franche- Comté, sur le Rhin, en Italie, aux Pyrénées. Vingt ans auparavant, on n'aurait jamais cru la France capable d'un si grand effort, de cet esprit de suite, de cette persistance dans ses projets.
C'est avec les soldats disciplinés par Richelieu qu'on battit les Espagnols et les Impériaux à Rocroi, à Fribourg, à Lens, aux Dunes, à Nordlingen.
'C'est à ces victoires et à l'idée que la France avait donnée de ses forces et de ses ressources gu'on dut le traité de Westphalie, qui donna trois provinces à la France (**) ; car le traité des Pyrénées n'est que l'entier accomplissement de celui de Westphalie. Encore pouvons -nous dire que Richelieu avait d'avance aplani les obstacles que rencontra Mazarin.
Mais Richelieu ne travailla pas seulement par la force ouverte à l'abaissement de l'Autriche et de l'Espagne.
Il y travailla aussi par ses négociations et ses intrigues. Les relations qu'il entretenait avec les mécontents d'Angleterre et d'Espagne peuvent nous donner une idée de la suite qu'il mettait dans ses projets, et de l'activité prodigieuse de son esprit.
En 1638, il envoya en Angleterre le comte d'Estrades pour engager Charles I*"" à ne pas s'opposer à la France et aux Provinces-Unies , dans le cas où l'on attaquerait les villes maritimes de la Flandre. Charles P*' refusa ; mais
(*) Michelet , Précis de Tliistoire de France, p. aSg.
(*') L'Alsace, l'Artois et le Rous&illon.
d'Estrades écrivit à Richelieu que le roi son maître pouvait poursuivre ses desseins, parce que le roi d'Angleterre était assez embarrassé par les troubles de son royaume; que lui s'était abouché avec (Jeux Écossais de marque qui tenaient au parti des mécontents. Richelieu lui répondit : « L'année ne se « passera que le roi et la reine ne se re- « pentiront d'avoir refusé les offres « que vous leur avez faites de la part « du roi. » Rrienne parle , lui aussi, de la part active que Richelieu prit à la révolution d'Angleterre. Il en éprouve même quelque honte pour le cardinal, et bien qu'il ne l'aime point, il cherche à le disculper en ces termes : « Que « les choses allèrent plus loin que le « cardinal ne l'avait prévu et qu'il ne « l'eût souhaité (*). »
Ce n'est pas en Angleterre seulement que Richelieu se montre fauteur des révolutions; il les protège et les provoque partout où elles menacent ses ennemis.
En 1640 , la Catalogne se souleva et demanda des secours à Louis XIII.
Le cardinal fit remettre à Duplessis- Besançon une instruction en aate du 29 août 1640 , pour traiter au nom du roi avec les députés des états de la Catalogne. Il s'agissait d'établir une république sous la protection du roi de France , et dont Barcelone aurait été la capitale.Un traitéfut conclu (**) : le roi s'engageait à protéger les Catalans, et à les assister de ses armes toutes les fois que le roi d'Espagne voudrait les opprimer et les priver des droits et franchises qui leur appartenaient. On sait comment Richelieu traitait les privilèges et les franchises en France ; mais, a l'aide des troubles de la Catalogne , il acheva la soumission du Roussillon (1642).
Richelieu attaqua l'Rspagne d'un autre côté encore, par le Portugal. Ses négociations sont plus ténébreuses ici que partout ailleurs. Il n'en est pas moins certain qu'il prit une part ac-
(*) Mémulres de Brienne.
(**) Yoyez Florian Histoire de la diplomatie, t. III, p. 58.
tive h la révolution qui éclata le 1*' décembre 1640 , et qui plaça Jean de Bragance sur le trône de Portugal.
«Quoiqu'on ne trouve pas une suite d'actes qui attestent que la cour de France ait préparé cette révolution, il existe cependant une instruction en date du 15 août 1638, donnée par le cardinal à Saint-Pé, espèce d'agent secret qu'il envoyait en Portugal. L'article 3* de cette instruction portait que Saînt-Pé s'informerait si les Portugais étaient disposés 5 se rcvolter ouvertement, supposé que les Français allassent avec une armée navale prendre tous les forts situés entre l'embouchure du Tage et la tour de Béiem,
pour les leur remettre L'article 4*
portait que si le chancelier et les autres il qui. Ton ferait celte proposition demandaient un plus grand secours, il leur offrirait cinquante vaisseaux et une armée de douze mille hommes de pied et mille chevaux , la France ne prétendant qu'à la gloire de les secourir sans aucun intérêt (*)...»
Ainsi , Richelieu eut la satisfaction d'atteindre son but avant de mourir.
La maison d'Autriche était abaissée pour toujours. L'Espagne, déchirée par des troubles intérieurs, était obligée de rester chez elle. La Catalogne et le Portugal étaient en insurrection.
La Lombardie était menacée depuis que les Français étaient en possession du passage des Alpes. La révolte de Naples était imminente. La Flandre se trouvait pressée entre la France et la Hollande. Ainsi, la France, sous Richelieu , acquit la prépondérance en Europe; et cette prépondérance, personne ne songea à la lui contester lors des négociations de Munster et d'Osnabruck , quoiqu'en ce moment même elle filt en proie à des agitations intérieures.
Tels sont les faits généraux qui caractérisent la grande réforme opérée par Richelieu, reforme dont le résultat tut l'unité de la France et sa puissante
(*) Voyez Flassao , Histoire de la diplomatie, t. III, p. 62. Il cile pour cette instruction le Recueil d'Aubcri, t. II.
influence sur les destinées de l'Europe.
Pour atteindre ce double but, Richelieu eut encore un grand nombre de réformes partielles à opérer. Nous allons signaler les plus importantes, prce qu'elles serviront à constater la marche progressive de la civilisation en France.
1** D'abord il fallut réformer l'armée. Les mémoires des premières années de Louis XIII , ceux de Bassompierre entre autres, nous donnent une bien triste idée de ce que c'était qu'une armée à cette époque, de la manière îrrégulière dont se faisaient les levées de soldats, delà faiblesse des régiments , etc.
Richelieu, dans sa Succincte narration, ce panégyrique si bien mérité qu'il Gt de sa propre administration, dit en s'adressant au roi :
tt Les préparatifs de l'année 1640 étonneront sans doute la postérité,
Ïmisque, lorsque je les remets devant es yeux, ils font le même effet en moi, bien que sous votre autorité j'en aie été le principal auteur.
« Toutes les dépenses de la guerre des années précédentes, qui avoient été faites par extraordinaire , furent converties cette année en ordinaires.
« Toutes les troupes qui avoient été auparavant levées sur la fin des. campagnes, pour suppléer au dépérissement qui arrive toujours es armées , après qu'elles ont été quelque temps sur piea,eurentquartier d'hyver comme les autres , pour être en état de servir au printemps. Ainsi , vous eûtes , dès le commencement de l'année, cent régiments d'infanterie en campagne et plus de trois cents cornettes de cavalerie (*).»,
2" Pour suppléer aux frais des armées , des expéditions et des subsides qu'on payait aux princes d'Allemagne et au roi de Suède, il fallait de grandes sommes d'argent. Aussi les impôts qu'on demandait aux états des pro-
{*) Succincte narration* collection Petitot, t. XI, p. 23i. ^ota. Le manuscrit de U Succincte narration n'est point écrit de la main de Richelieu , mais il a été annoté par lui.
81* Livraison. (Animales de l*hist. DEFKiiiïCB.)
Yinces devenaient-ils chaque année de pins en plus onéreux. Le cardinal recourut à des créations d*offices ; il mit un droit sur le tabac ; il établit un tarif sur les soies de Lyon et en retira un
frand profit. Les règlements que [enri lil avait faits sous prétexte de perfection furent supprimés, parce quMs nuisaient au but du gouvernement qui est la consommation. « Dans les années 1636, 1637 et 1638, le roi fut obligé de mettre sur pied cinq grandes armées ; il eut recours au clergé, dont rassemblée éluda ses propositions. Elle Ht des remontrances très-vives et trèstouchantes sur sa pauvreté, mais on ne lui laissa pas le choix de la délibération. Le roi fit réponse aux députés « que les nécessités de son État étoient « réelles et effectives^ et que celles qui « lui étoient représentées de l'Église tt étoient telles qu'on voujoit et chimé* «riques; qu*il*avort arrêté les armées « ennemies sur la frontière ; que,s*il ne « Veut fait, elles eussent porté la guerre « au cœur dn royaume, et que lors les « églises et les ecclésiastiques, en étant « ruinés , eussent voulu avoir donné « trois fois plus qu'il ne leur deman- « doit, et que le mal eût été empêché « comme ii l'a été; qu'il avoit défendu « la religion, Tavoit rétablie en plusieurs « endroits , et fait augmenter les biens « ecclésiastiques, et qu'il se promettoit « que l'assemblée se contenteroit. » Ce qu^elle fit, le 9 avril, par un subside de trois millions six cent mille livres, en un contrat de trois cent mille livres de rentes remboursables au roi au denier doute. La subvention annuelle de un million trois cent mille livres fut aussi renouvelée pour dix ans. •
On voit que Richelieu faisait bon marché du clergé , quand les circonstances le demandaient. Cependant les Impôts allaient augmentant chaque année, et Richelieu laissa les finances de rÉtat dans une grande détresse.
Mais il faut songer que cet argent fut employé pour rhonoeor et le salut de la France.
On voit par le testament politique de Richelieu que le total des imposition^ était de soixante-dix^neuf millions, dont
trente-trois environ entraient dans Té* pargne. Il restait, par conséquent, qua* rante-six millions de charges. A la mort de Henri IV , les revenus avaient été de vingt-six millions, les charges de six, donc les parties de l'épargne de vingt. Ainsi, (fans l'espace de trente-trois ans, l'imposition s'était accrue de cinquante-trois millions , les charges de quarante. Le gouvernement ne touchait que treize millions de plus à raison de l'augmentation de ses dépenses, dont la majeure partie était forcée.
3* « Richelieu conçut la nécessité de séparer les matières iudiçiaires de celles qui touchent à l'administration proprement dite. La confusion qui existait entre ces choses si distinctes de leur nature, et l'attribution des unes et des autres aux mêmes autorités, était une des causes du désordre et de la faiblesse du gouvernement. Chacun peut concevoir en effet pourquoi il est bon et utile que le magistrat, investi du droit de la justice , soit inamovible et indépendant ; mais , lorsque l'agent chargé de maintenir la police , de faire réparer les routes et rentrer les impots, prétend aux méméis privilèges, l'administration n'a plus aucun moyen de se faire obéir et d'assurer le service public. Pour remédier à cet abus, Richelieu établit dans chaque province des intendants de police et de finance, et leur donna les attributions du trésorier de Francef et des élus. Les intendants étaient commissaires et non pas officiers, c'est-à-dire que,n'ayant pas acquis leurs charges, ils pouvaient en être privés à la volonté du ministre qui les avait nommés. Ils n'étaient astreints à aucune forme de justice,et prononçaient d'une manière sommairesur toutes les matières de leur compétence. Le ministre seul pouvait réformer leurs décisions.
« La création des intendants fut une innovation de la plus haute importance. Elle changeait la forme de l'administration intérieure, portait l'ordre , la célérité , l'économie , là où il n'existait auparavant que confusion, lenteur et gaspillage. Malheureusement) ces avantages furent le pris
ANNALES DE L*fflSTOIRE DE FRANCE.
cTune jBiranâe loiquitë. Les trois mille trésorfers de France et élus qui avaient acheté des droits utiles et honorifiques, et qui compi aient tes transmettre à leurs enfants, se plaignirent avec justice d*une banqueroute qui les rui^ nait (*). »
Telles sont les principales réformes que Richelieu accomplit à rintérieur et à Textérieur. Il nous reste à donner Thistoire des vicissitudes de son ministère.
§ III. Histoire des vicissitudes du
ministère de Richelieu.
La grande œuvre accomplie par Richelieu paraît plus admirable encore, si l'on songe aux difiQcuités immenses et sans cesse renaissantes contre lesquelles il eut à lutter ; à l'inimitié des grands, de la reine mère, du frère du roi ; à Tindécision enfin du caractère de Louis XIII. Nous allons présenter un exposé rapide des intrigues qu'il eut à déjouer pendant les dix-huit années de son ministère.
Ce ne fut que trois ans après la mort du connétable de Luvnes que la reine .mère parvint à introduire Richelieu au conseil (1G34). Zélée pour la fortune du cardinal qu'elle regardait comme sa créature , et qui cachait adroitement la soif de commander dont il était animé, Marie de Médicis disgracia successivement les principaux adversaires de son f)rotégé, et réussit enfin à triompher de 'antipathieduroi pour cet homme,dans lequel il semblait pressentir un maître. Elle s'applaudit alors d'une victoire qui depuis lui coûta bien des larmes.
« La reine mère , dit madame de Motteville, apnt élevé à la dignité de premier mmistre le cardinal de Richelieu, son favori après le maréchal d'Ancre, elle le regarda comme sa créature , et qu'elle régneroit toujours par lui ; mais elle se trompa , et fit une expérience cruelle du peu de fidélité qui se rencontre en ceux qui ont une ambition démesurée (**). »
(*) Saint-Aulaire, Histoire de la Fronde, t. î, p. 17, Introduction. ' (*') Mémoires de Madame de Motteville.
Les princes et les grapds seigneurs comprirent, à son avènement, que leur règne était fini; que, désormais, oa ne payerait plus leurs révoltes , et que la loi 'userait appliquée à tous, $ans acception- de personnes. Aussi s'efforcèrent-ils , par les plus misérables in-, trigues , d'entraver l'exécution de ses grands projets. A leur tête se trouvait Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII ;. ou plutôt il y avait un parti qui mettait en avant ce prince , dont le caracr tère était léger et faible, pour s'en fairQ un instrument contre Richelieu. Le colonel d'Ornano , et les autres jeunes seigneurs qui entouraient le prince, voulaient lui donner un appui au dehors, en lui faisant épouser une princesse étrangère. Richelieu , au contraire, et la reine mère, voulaient le marier à mademoiselle de Montpensier, la plus riche héritière de la cour. Pour parvenir à son 'but, Richelieu essaya d'abord de jjagner les jeunes seigneurs qui exerçaient de l'influence sur l'esprit du prince. Il donna le bâton de maréchal à d'Ornano, gouverneur du duc. Mais , au lieu de se l'attacher, il ne fit que l'enhardir et à lui donner de lui-même une opinion exagérée.
D'Ornano et ses partisans allèrent jusqu'à comploter la mort du cardinal.
On croit que leur intention était de placer ensuite Monsieur sur le trône, pour le tenir en tutelle et régner sous son nom. Richelieu, instruit de la conspiration, fit venir le jeune Chalais , leur principal complice, mais ne put obtenir aucune révélation. Alors il changea de conduite; et, ayant livré Chalais à uno commission du parlement de Bretagne, il le fît décapiter (1626). D'Ornano fut arrêté , conduit à la Bastille , et il y mou-» rut bientôt, peut-être empoisonne. Peui dant ce temps , Gaston d'Orléans épousait, sans mot dire, mademoiselle de Montpensier. u Telle était, dit M. Micheiet, la politique du temps; telle nous la lisons dans le Machiavel du dix-septième siècle, Gabriel Naudé,, bibliothécaire de Mazarin. La devise de ces politiques, telle que la donnQ Naudé , c'est : Salus populi suprema kx esto. Du reste , ils s accordent sur
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le choix des niovens. Cette doctrine semble n'avoir laissé à Richelieu ni doutes, ni remords. Comme il expirait, le prêtre lui demanda s'il pardonnait a ses ennemis : « Je n'en ai ja- « mais eu d'autres, répondit -.il, que « ceux de TÉtat. » Il aidait dit , à une autre époque , ces paroles qui font frémir : « Je n'ose rien entreprendre sans « y avoir bien pensé ; iftais , quand « une fois j'ai pris ma résolution , je « vais droit à mon but ; je renverse « tout , je fauche tout , et , ensuite , je « couvre tout de ma robe rouge (*). » r Jusque-là Richelieu n'avait eu qu'une garde de cent hommes a cheval. Après Je danger qu'il venait de courir, il augmenta sa garde de deux cents mousquetaires. Ainsi son pouvoir s'affermit par les efforts infructueux de ses ennemis pour le renverser.
Cependant Marie de Médicis commençait à s'apercevoir que Richelieu n'avait plus pour elle la docilité et le dévouement qu'elle se croyait en droit d'attendre d'un homme comblé de ses bienfaits. La guerre de Mantoue, entreprise contre sa volonté , flt éclater enfin l'inimitié qu'elle lui portait. Marie de Médicis condamnait cette entreprise par un inolif de Vanité personnelle. Elle savait que le duc d'Orléans, veuf de sa première épouse, songeait à demander la main de Marie de Gonzague, fille du nouveau duc de î\ïantoue; et, comme elle lui destinait une princesse florentine, elle s'offensa du zèle de Richelieu pour la cause du prince italien. Le roi n'en partit pas moins pour Tltalie. Il força le Pas de Suse(**) , délivra Casai assiégé par les Espagnols , et les contraignit à reconnaître le nouveau duc de Mantoue. Après cette courte et brillante expédition , il revint en France achever la soumission des huguenots.
Mais bientôt les Espagnols violèrent le traité de Suse qu'ils venaient de conclure, et recommencèrent la guerre
. (*) Michelet, Précis d'histoire de France, p. a36.
(**) Voyez plus haut, p. 477.
contre le duc de Mantoue. Louis xm était parti une seconde fois pour Tltalie, lorsqu'une maladie le força de retourner à Paris. Marie de Médicis redoubla d'efforts dans cette circonstance pour perdre Richelieu. Ses împortunités, ses larmes l'emportèrent enfin sur la conviction du roi , qui lui promit la disgrâce du cardinal. Mais il s'effraya bientôt des suites de sa promesse, et à peine rétabli , il essaya de réconcilier sa mère avec son ministre. Ses efforts furent inutiles.
Journée des dupes (1630, 1 1 novembre). — « Tout ce que put faire le roi pour son ministre , dit M. Bazin, fut de l'engager à se mettre bien avec la reine mère. Celle-ci , se croyant sûre de son triomphe , prit sur elle de dissimuler ses ressentiments etv de paraître sensible aux empressements du cardinal.
Il lit tout le voyage avec elle, descendant la Loire , depuis Roanne jusqu'à Briare, sur le même bateau, « en grande privante, » comme dit Bassompierre. En arrivant a Paris, il sembla que chacgn voulût prendre son poste pour l'action qui allait s'engager. Le garde des sceaux se mit en retraite au couvent des carmélites, rue Notre- Dame des Champs. La reine mère s'enferma dans le Luxembourg, où elle ne vit personne. Le cardinal de Richelieu se logea au petit Luxembourg, que la reine mère lui avait vendu. Le roi s'était arrêté à Versailles ; mais il 6t préparer son logis dans l'ancien hôtel du maréchal d'Ancre, ruedeTournon; de sorte que tous les nersonnages intéressés dans la auerelle se trouvaient réunis sur un même point.
. « L'engagement commença le jour même où le roi vint de Versailles à Paris. La reine mère avait trop longtemps étouffé sa colère pour ne pas être pressée de la répandre, quand elle touchait au terme de la patience Qu'on lui avait imposée. A peine son fils fut-il auprès d'elle qu'elle le somma de sa parole. Sa haine se partageait alors entre le cardinal et la nièce de celui - ci , qui lui servait de dame d'atours; et l'expulsion de madame de Combalot devait être le signal de la
disgrâce qui frapperait son oncle. Le roi pria sa mère de différer encore , et lui promit de l'écouter bientôt plus à loisir. Le lendemain , en effet , la mère et le fils étaient de bonne lietire en conférence secrète au Luxembourg, lorsque le cardinal de Richelieu vint frapper à la porte du cabinet. Comme il la trouva fermée , il se dirigea par une autre issue qui menait à Poratoire de la reine , et il apparut tout à coup au milieu de l'entretien. « Le voici ! » s'écria le roi tout éperdu. «Vous parliez de moi ! » dit froidement le cardinal.
« Revenue d'un premier étonnement nui l'avait réduite au silence, la reine éclata en reproches et en injures contre le cardinal. C'est tout ce qu'on peut dire , avec quelque certitude , de cette conversation que beaucoup d'historiens ne se sont pas fait faute de vouloir raconter. Ce qu'il y a. encore de constant, c'est qu'après une scène aussi orageuse, il ne parut rien qui pût in'struire la cour de ce qui s'était passé. Le cardinal accompagna le roi au sortir du Luxembourg; et, le soir même, le duc d'Orléans, qui s'était tenu jusnue-là malade et retiré dans son logis , étant venu visiter son frère, le roi lui
()résenta le cardinal , en le priant de 'aimer comme un de ses bons serviteurs. «Personne, s'il faut en croire Bassompierre , même parmi les plus intéressés, n'avoit eu le moindre soupçon » de cette déclaration violente , après laquelle il fallait de toute nécessité ou que le cardinal succombât, ou qu'il prît une éclatante revanche.
« Le jour suivant, on apprit, au lever du roi , que la nuit lui avait apporté quelque nouveau dessein. Il avait dit, la veille , qu'il resterait à Paris ; le matin , il ordonna son départ pour Versailles. Alors on commença à se demander quelle pouvait être la cause de ce changement. Chacun l'expliquait suivant ses appréhensions ou ses désirs Le bruit de la disgrâce du cardinal prit bientôt le dessus^ lorsqu'on sut que le carde des sceaux était allé du même coté que le roi. Il parait même que le cardinal laissa voir quelques
préparatifs qui annonçaient l'intention de s'éloigner au plus vite. La foule ss rua au Luxembourg, et le cardinal monta en voiture, mais pour aller à Versailles.
« Malgré tout ce qu'on en a écrit, rien ne prouve que le cardinal se soit cru perdu , et qu'il ait fallu beaucoup de conseils pour l'engager à ne pas abandonner la partie. Si le départ du roi n'était pas concerté avec lui , du moins doit-on penser qu'il en avait été prévenu. Car il avait, dans l'intime confidence du roi , un homme dévoué à ses intérêts, le chevalier de Saint- Simon , qui , suivant le témoignage des contemporains, confirmé par son fils, défendit chaudement le cardinal. Celui-ci , arrivé à Versailles , n'eut presque rien à faire qu'à reprendre possession du roi. Il fallut chercher aussitôt sur qui l'on ferait tomber le ressentiment de tout ce trouble. On avait ea âuelque sorte sous la main le garde es sceaux qui attendait tranquillement, dans une maison voisine de Versailles, que le roi l'envoyât chercher pour lui remettre toute l'autorité. Dès" le soir, \\ apprit que le cardinal avait passé l'après-dîner avec le roi , qui , n'ayant pas voulu se séparer de lui , l'avait fait coucher dans une chambre au-dessous de la sienne. Le lendemain matin, il vit arriver chez lui le sieur de la VilIe-aux-Clercs, qui venait lui redemander les sceaux. Prévoyant quelque chose de semblable, il avait écrit d'avance une lettre pour offrir sa démission ; il la remit , avec les sceaux , à l'envoyé du roi. Mais sa surprise fut grande , lorsqu'il s'aperçut qu'on ne le tenait pas quitte à ce prix; qu'un exempt l'attendait à sa porte avec des gardes ; et qu'il devait se rendre, ainsi accompagné, à Châteaudun, lieu de son exil. De là , le sieur de la Ville-aux- Clercs se rendit à Paris pour annoncer à la reine mère ce qu'il venait d'exécuter; et, en arrivant au Luxembourg, il le trouva si rempli de monde « qu il aurait bien voulu , dit-il , ne pas reconnaître les figures, de peur qu'on ne le questionnât à son retour.'» Les nouvelles qu'il apportait se répandirent
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bientôt, et rendirent ce palais désert.
Chacun se ressouvint alors de la crédulité empressée qu*il avait montrée la veille; et comme il y a toujours, en France, une plaisanterie toute prête contre les mauvais succès , ce jour - là fut appelé \a journée des dupes (*). » Les deux premières victimes de la journée des dupes furent les deux frères Marillac, dont Tun était garde des sceaux et surintendant des fmances, et l'autre maréchal de France. Le premier, d*accord avec la reine mère, avai^ différé, sous divers prétextes, de fournir l'argent nécessaire pour la dernière expédition d'Italie , qu'il voulait faire échouer ; et le maréchal n'avait pas envoyé les recrues qu'il était chargé d'y faire passer. Après la journée des dupes , le garde des sceaux fut , comme nous Tavons vu , dépouillé de sa charge, arrêté et hanni de la cour. Le maréchal, arrêté en Italie, fut traduit devant une commission dont plusieurs membres étaient ses ennemis personnels; et, chose plus odieuse , linstruction fut faite à Ruel , dans la maison même du cardinal. Le grief véritable ne fut point articulé; mais on reprocha au maréchal des concussions et des profits illicites. « C'est « une chose bien étrange, disait-il, qu'on « me poursuive comme on fait. Il ne A s'agit, dans mon procès, que de foin, « de paille , de bois , de pierre et de « chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter « un laquais. » II fut condamnée mort, et eut la tête tranchée en place de Grève. « Lorsqu'on vint dire au cardinal de Richelieu que le maréchal étoit . condamné à la mort , il dit qu'il n'auroit pas cru que cette affaire en ddt venir jusque-là; (nais qu'il paroissoit que les juges avoient des lumières ^ue les autres n'a voient pas. C'est ainsi qu'après avoir employé tous les moyens possibles pour perdre celui qu'il n'aimoit point , il voulut se justifier en apparence, en rejetant sur les juges la haine d'une condamnation que tout le public a attribuée à lui seul {**). » Son
(*) Bazin, t. m, p. los.
fy Mémoirw de Pontis.
frère , l'ancien garde des sceaux , sembla frappé du même coup. U en mourut de douleur.
Ainsi les grands ét'iient avertis désormais du sort qui attendait les ennemis du ministre. Toutefois, ils ne désespéraient pas de le renverser un iour, avec l'aide de la reine mère. Richelieu profita d'une démarche inconsidérée du duc d'Orléans pour se délivrer de )a reine mère, son ancienne protectrice. Ce prince, excité par sa mère, s'était retiré en Lorraine, pour se soustraire, disait-il, à la tyrannie du cardinal. Richelieu persuada au roi de s'affranchir par une disgrâce irrévocable de la funeste influence qu'elle avait trop longtemps exercée sur lui. £n effet , dans la nuit du 23 février 1631 , elle fut arrêtée ; mais on la laissa s'évader, et elle se retira à Bruxelles.
Pen((ant ce temps, le duc d'Orléans avait préparé la çuerre civile en Lorraine. Mais le roi ayant paru avec une armée sur les frontières de ce duché , le duc Charles IV se soumit à recevoir garnison française dans ses meilleures forteresses , et ordonna à Gaston d'Orléans de sortir de ses États. Le prince se retira auprès de sa mère à Bruxelles, d^oii il se mit en relation avec tous les mécontents du royaume. Le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, s'engagea à le seconder. « Il étoit, dit Richelieu , le premier des grands du royaume, mais de l'humeur de ceux
Î[ui y avoient vécu depuis cent ans, es(]uels transportoient à leur grandeur et à leurs intérêts, l'affection que leurs prédécesseurs portoient à leurs rois et a l'État (*).» L'auteur des mémoires de Pontis prête un motif plus noble au duc de Montmorency. Après avoir fait l'éloge de ce seigneur , il ajoute : o On peut dire, en quelque sorte, de ce dernier engagement où il s'est trouvé, qu'il a paru un peu excusable de n'a- > voir pu vivre en voyant la reine, mère i du roi, chassée de France, le frère unique de Sa Majesté, éloigné delà cour, et tant de grands, ou exilés , oa
(*} Mémoires de Richelieu.
emprisonnés , ou exécutés à mort , par la violence d'un seul ministre, et
3ue c'a été un grand malheur pour lui, 'avoir cru pouvoir rendre un service considérable à son prince en prenant les armes contre ce ministre (*). »
Quoi qu'il en soit , le duc de Mont* morency promit son appui au duc d'Orléans, malgré les sages remontrantes que lui adressa le président des états du Languedoc. Le duc d'Orléans , à la tête de quelques milliers d'aventuriers, pénétra en France et se dirigea vers le Midi pour faire sa jonction avec le duc de Montmorency.
Partout, sur son passage, il publiait une déclaration contre le cardinal . se donnant le titre de lieutenant général du roi, pour la réformation des désordres introduits dans le gouvernement par le cardinal de Hichelieu, Il s'imaginait qu'il lui suffirait de paraître pour opereï une révolution ; mais personne ne se déclara en sa faveur.
Les villes lui fermaient leurs portes, les villages devenaient déserts à son approche. Lorsqu'il passa près de Dijon , on tira sur lui le canon du haut des remparts. Ses troupes vivaient de pillage; aussi personne ne venait se loindre à elles. Le prince arriva dans leRouergue, sans qu'un seul gentilhomme se fût armé pour sa cause.
Enfin, il joignit, dans le Languedoc, le duc de Montmorency ; et leurs armées réunies marchèrent contre l'armée royale, qu'ils rencontrèrent àCastelnaudarv.
Bataille de Castelnaudary (1632).
« A trois lieues environ de Castelnaudary , est un bourg appelé Saint-Félix de Carmain, défendu alors par un château dont s'étaient emparés quatre frères , gentilshommes du Lauraguais, pour le compte du duc d'Orléans. Le maréchal de Schomberg, appelé par les habitants du bourg , ne voulut pas , à son entrée dans la province , refuser une occasion de taire respecter les armes du roi, et, quoi-
Î|u'il n'eût ni canons, ni outils, il mit e siège devant ce château. Au moins
ires de Pontis.
avait-il de l'argent , car il donna dix mille Hvres à ces gentilsliommes pour lui rendre la pleioe : ils en avaient déjà reçu douze cents du duc d'Orléans pour la prendre ; ainsi c'était une bonne af^ faire. Le duc de Montmorency « qui tut
S révoyait pas sans doute ce moyea 'accélérer la fin d'un siège, s'était mis en devoir de secourir la pkioe ; M arrivait avec deux mille hommes de pied , trois mille chevaux, beaucoup de gentilshomnoes et trois canons. Le dut d'Orléans l'accompagnait, escorté des principaux seigneurs de son parti. Cette armée marcha droit sur Castelnaudary, dans le dessein de s'en saisir, pendatit que le maréchal de Schomberg serait occupé à Saint-Félix. Il en revenait déjà, se dirigeant aussi vers Castelnaudary, lorsqu'à une deml-lieue de la ▼ille, il apé^t, à même distance, sur l'autre route , les troupes du duc d'Orléans. Le maréchal était fort inférieur en nombre ; cependant il résolut de li* vrer combat, et, passant le premier un ruisseau , qui séparait les deux ar>mées de la plaine, devant ia ville, il s'y établit au Heu le plus avantageux.
L armée du duc d'Ortéans ayant tra*»
versé le même ruisseau, il s'€n détacha deux cavaliers qui vinrent de fort près reconnaître l'armée du roi. L*un deS deux était le duc de Montmorency^ monté sur un cheval gris tout couvert de plumes aux couleurs du duc d'Or^ léans , m1-parti«s de bleu et d'isabelle. Après cette bravade, le duc rejoignit ses troupes dont il prit la droite, et laissa la gauche au comte de Moret.
Telle était la prudence de ces deux généraux, qu'il y eut entre eux dispute à qui commencerait Tattaque. Les premiers coups de feu s'étant fait en^ tendre du côté où marchait lé comtci de Moret , le duc de Montmorency, impatient d'en venir aux mains, se met à la tête d'un cscadroif de cavalerie , franchit un fossé qui arrête sa troupe, et se jette dans un chemin étroit, suivi seulement de quel(|ues gentilshommes; de ce nombre était un vieil officier, le comte de Rieux , qui , ne pouvant le retenir, avait promis de. mourir à ses pieds , ce à quoi il ne manqua pas. Le
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duc reçoit, sans s'arrêter, le feu de rinfanterie opposée, dont un mousquet le blesse à la gorge, et se trouve en face de quelques chevau-légers du roi, accourus à sa rencontre. Irun coup de pistolet , il casse le bras de celui qui les commandait, et qui lui décharge en même temps deux balles dans la bouche. Il pousse encore plus avant, culbute deux chevau-légers ^ le père et le fils , qui tirent sur lui leurs pistolets, jusqu'à ce qu'enQn son cheval , percé <le coups , le renverse sous lui dans un champ, perdant son sang par dix blessures , et jetant à ceux qui Tentourent, comme cri de détresse, le nom de Montmoreujcy.
et Ce fut à peine un combat; car il n'y eut qu'une très-petite partie des deux armées qui en vint aux coups.
Le rapport du maréchal de Scbomberg ne compte de son côté que huit morts et deux blessés. L'infanterie de part et d'autre ne s'étant pas approchée , i'en-
fagement avait eu lieu entre cavaliers pars et presque à la façon des duels.
Comme, du côté du duc d'Orléans, la mêlée avait commeiicé par les chefs , le gros des troupes ne remua pas. La chute du duc de Montmorency, arrivée dès le premier engagement, parut à tout le monde la (in de l'action.
L'armée du duc d'Orléans se retira du champ de bataille en emportant ses morts , presque tous seigneurs et gentilshommes du premier rang. De ce nombre était le comte de Moret , atteint d'une balle dans le ventre, et qu'on a fait revivre soixante ans plus tard sous l'habit d'un ermite. L'armée du roi continua son chemin vers Çastelnaudary, où elle conduisit son prisonnier. Le duc de Montmorency, tombé sous son cheval dans un champ, à quelque distance de ceux qui Tavaient combattu, en avait été retiré par les soins d'un archer des gardes du roi.
Sa première pensée fut pour la mort, et il demanda à se confesser. Puis il tira de son doigt une bague en priant cet archer de la remettre à la duchesse sa femme. Lorsqu'il fut soulagé de son armure, l'archer et son camarade le portèrent sur leurs bras jusqu'à une mé-
tairie voisine, où l'aumônier du maréchal de Schomberg reçut sa confession.
Un chirurgien vint laver et bander ses plaies , puis on plaça une planche avec de la paille sur une échelle; les. gardes du roi y étendirent leurs manteaux; ' et, couché sur ce lit , le duc fut porté à Casteinaudary , où l'émotion fut telle, à l'aspect de ce gouverneur bien-aimé, dans un si misérable état, qu'il fallut user de quelque violence pour empêcher la douleur populaire de devenir séditieuse. Le chirurgien et le valet du duc étant arrivés avec passe-port du maréchal de Schomberg , on le remit à leurs soins, en tenant bonne garde dans la maison , et l'on apprit bientôt qu'il ne devait pas mourir de ses blessures (*). »
Le duc d'Orléans se réfugia à Bézîers et signa un traité d'accommodement par lequel il s'engageait « à aimer tous les ministres du roi, et particulièrement le cardinal de Richelieu, »
II n'intercéda que faiblement en faveur du duc de Montmorency, qui fut condamné à mort par le parlement de Toulouse. Louis XIII résista à toutes les sollicitations en faveur de l'illustre condamné. Inspiré par riuexorabic génie de Richelieu, il resta inflexible, et le duc de Montmorency porta sa tête sur l'échafaud (30 octobre 1632).
«Plusieurs, dit Richelieu, murmuroient de cette action , et la taxoient de quelque sorte de rigueur; mais les plus sages estimoient le courage du cardinal, qui méprisoit la propre sûreté de sa personne et la haine de tous les grands , pour satisfaire à la fidélité qu'il devoit au roi , qui se confioit en lui ; outre que ce n*est que depuis la foiblesse de rÉtat et les guerres civiles , qui avoient quasi anéanti l'autorité royale, que les grands pouvoient commettre impunément toutes sortes de frimes, et qu'ils sembloient être au-dessus des lois (**). »
La mort du duc de Montmorency et l'exil de la reiwe mère ne découragèrent pas entièrement les grands.
(*) Bazin, t. III , p. a la el suiv.
(**) Mémoires de Richelieu,
Plusieurs conspirations furent fermées encore contre le cardinal» En 1640, au moment même où il créait des embarras à TEspagne, en suscitant la révolte du Portugal et de la Catalogne, FEspagne voulut, elle aussi, lui ménager une guerre intérieure. Cette fois encore, le duc Gaston d'Orléans prêta son nom aux conjurés.
Le comte de Soissons, qui se déclara trop tôt, fut obligé de se sauver chez les Espagnols, et il fut tué en combattant pour eux près de Sedan (1641).
Toutefois la faction ennemie du cardinal ne renonça pas à ses desseins.
Un nouveau complot fut tramé de ^concert avec l'Espagne. Le jeune Cinq- Mars, fils du marquis d'Efûat, avait été placé par le cardinal auprès de Louis XIII en qualité d'écuyer. Bientôt il devint le favori du roi, et l'ambition étouffant en lui la reconnaissance, il se jeta avec étourderie dans le complot et proposa de faire assassiner le cardinal. Le discret de Thou, fils de l'historien, sut l'affaire et ne dit mot.
(^hcse étrange! le roi lui-même n'ignorait pas qu'on tramait la perte du ministre. Richelieu le savait : il était alors malade à Tarascon, et ne doutait pas de sa prochaine disgrâce. Il parvint cependant, à force d'argent, 5 se procurer une copi*: du traité conclu avec les Espagnols. Cinq-Mars et de Thou firent arrêtés, condamnés à mort, et ils eurent la tête tranchée. On appliqua à de Thou une loi de Louis XI, tombée en désuétude, qui assimilait la non-revélation d'un crime à la complicité. Leduc de Bouillon, qui se voyait menacé, se racheta en cédant sa ville de Sedan, qui avait été le principal foyer des intrigues.
Ce fut la dernière victoirp de Richelieu. Il mourut l'année suivante (1642), admiré de l'Europe et haï des grands, qui avaient été forcés de plier sous sa volonté de fer.
Nous terminerons en donnant le portrait de Richelieu , tel qu'il est tracé par ses contemporains.
Madame de Motteville n'avait pas à se louer du cardinal. Elle était d'ailleurs le conûdente d'Anne d'Autriche,
qui fut l'ennemie irréconciliable de Richelieu pendant toute sa vie. Ainsi elle ne saurait être taxée de partialité. Le jugement qu'elle porte sur lui doit être regardé comme le résumé exact de ce que pensaient du cardinal amis et ennemis.
« La reine et quelques particuliers qui a voient senti les rudes effets des cruelles maximes de ce ministre avoient sujet d'avoir de la haine pour lui.
Mais outre qu'il étoit aimé de ses amis,
f)arce qu'il les considéroit beaucoup, 'envie certainement étoit la seule qui pût avoir part à la haine publique, puisqu'en effet il ne lamér4toit pas; et malgré ses défauts et la raisonnable aversion de l'a reine, on doit dire de lui qu'il a été le premier homme de son temps , et que les siècles passés n'ont rien pour le surpasser. Il a voit la maxime des illustres tvrans; il régloit ses desseins , ses pensées et ses résolutions sur la raison d'État et sur le bien public, qu'il ne considéroit qu'autant que ce même bien public augmentoit 1 autorité du roi et ses trésors. La vie et la mort des hommes ne le touchoient que selon les intérêts de sa grandeur et de sa fortune, dont il croyoit que celle de l'État dépendoit entièrement. Sous ce prétexte de conserver l'un par l'autre, il ne faisoît pas difOculté de sacrifier toutes choses pour sa conservation partiQjilière , et quoiqu'il ait écrit la Vie du chrétien , il étoit néanmoins bien éloigné des maximes évangéliques. Ses ennemis se sont mal trouvés de ce qu'il ne les a pas suivies , et la France en a beaucoup profité ; pareille en cela à ces enfants heureux qui jouissent ici-bas d'une bonne fortune où leurs pères ont travaillé en se procurant peut-être à eux-mêmes un malheur éternel. Ce n'est pas que je veuille faire un mauvais jugement de ce grand homme; il faut avouer qu'il a augmenté les bornes de la France, et par la paix de la Rochelle diminué les forces de l'hérésie, qui ne laissoient pas d'êtr^,encore considérables dans toutes les provinces où les restes des guerres passées les faisoient subsister. Sa
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grande attention à décou?rir les cabales ^ui se faisoient dans la cour, et sa diligence à les .étouffer dans le commenoement, lui a fait maintenir le royaume. C*esC enfin le premier favori qui a eu le courage d'abaisser la puissance des princes et des grands , si dommageable a celle de nos rois, et qui peut»étre, dans le désir de gouverner seul, a toujours détruit ce qui pouvoit être contraire à Tautorité royale, et perdre ceux qui pouvoient 1 éloigner de la faveur par leurs mauvais offices {*), »
Au Jugement de madame de Motteville ajoutons celui de Voiture.
« Je ne suis pas de ceux qui , ayant « dessein, comme vous dites, de con- « vertir des éloges en brevets, font des « miracles de toutes les actions de «M» le cardinal, portent ses louanges « au delà de ce que peuvent et doivent « aller celles des nommes, et à force de « vouloir trop faire croire de bien de «lui, n'en disent que des choses in« «croyables. Mais aussi n'ai-Je pas « cette basse malignité de haîr un « homme à cause qu'il est au-dessus « des autres , je ne me laisse pas non « plus emporter aux affections ni aux «naines publiques, que je sais être «toujours quasi fort injustes. Je le «considère avec un jugement que la « passion ne fait pencher ni d'un côté « ni d'un autre, et je le vois des mêmes « veux dont la postérité le verra. Mais « lorsque dans deux cents ans ceux qui «viendront après nous liront en notre « histoire que le cardinal de Richelieu « a démoli la Rochelle et abattu Thé- «résie, et que par un seul traité, « comme par un coup de rets, il a pris « trente ou quarante de ces villes pour « une fois; lorsqu'ils apprendront que « du temps de son ministère les An- « gjais ont été battus et chassés , Pi- « gneroi conquis. Gazai secouru, toute « la Lorraine iointe à cette couronne, « la plus grande partie de l'Alsace mise «sous notre pouvoir, \e& Espagnols
(*) Mémoires de Madame de Motteville, «oUectioa Petitot, a* lérie, t. XXXVI, p. 35».
« défaits à Veillane et à Avein , et qu'ils « verront que tant qu*il a présidé à nos «affaires, la 'France n'a pas eu un « voisin sur lequel elle n'ait gagné des « places ou des natailles ; s^Us ont quel* « qms gouttes de sangfrançois dans ft tes veines, et quelque amour pour la « gloire de leur pays , poitrrontUs lire « ces choses sans s^affectumner à Ml « et, à votre avis, Tairaeroient-ils ou « l'estimeroient-ils moins , à cause que « de son temps les rentes de Fhôtel de « ville se sont payées un peu plus tard, « ou que Ton aura mis quelques noa- « veaux officiers dans la chambre des «comptes?...
« Voyons-le dans la mauvaise for- « tune, et examinons s*il y a eu moins « de hardiesse , de sagesse et de pré- « voyance... Nos ennemis sont àquinzc « lieues de Paris et les siens sont de- « dans. Il a tous les jours avis que Ton « y fait des pratiques pour le perdre. « La France et l'Espagne, par manière «de dire, sont conjurées contre lui « seul. Quelle contenance a tenue parmi « tout cela cet homme que Ton dtsoit « qui s'étonneroit au moindre mauvaif «succès, et qui avoit fait fortifier le « Havre pour s'y jeter à la première « mauvaise fortune? Il n'a pas fait une « démarche en arrière pour cela. Il a « songé au péril de l'Ëtat, et non pas au « sien ; et tout le changement au'on a «vu en lui diirant ce temps-là, est « qu'au lieu qu'il n'avoit accoutumé de « sortir qu'accompagné de deux cents « gardes, il se promena tous les jours, « suivi seulement de cinq on six gen- «tilshommes(*). »
Eh bien , malgré tout ce que Richelieu avait fait pour la France, sa mort fut célébrée comme un bonheur public.
Le peuple respira ; on fit des chansons. Louis XIII les chanta lui-même; mais il ne tarda pas à suivre au tombeau le grand ministre qui avait illustré son règne.
(*) Cette lettre de Voiture fut écrite Ion de la reprîse de Corbie. EUe ae trouve iusérée dans la collectioa Petitot , 2* série, t. XI,p. 35x.
TABLE ANALYTIQUE DU PREMIER VOLUME