‹ France (volume 2)Chapitre 42 sur 45 · SI · texte numérisé non relu

SI

« pouvoir réduire à ma mercy, avec un « sujet Iéj5itime et apparent d'en faire « punition fort exemplaire , ceux des «miens qui malicieusement ont, sans « cesser, envié et traversé ma fortune <i ot mon contentement; dont les trois a principaux et qui m'ont fait le plus «d'ennui, sont: MM. de Bouillon, « d'Épernon et de la Trémouille; non « en intention de m'en venger sévère- « ment, mais seulement de leur ramen- « tevoir toutes les escapades et malices « noires qu'ils m'ont faites (*). » Pendant l'agitation causée en France par la surprise d'Amiens , les députés des huguenots, assemblés à Châtellerault, avaient parlé de conditions avant de prendre les armes pour le roi. lis demandaient la publication d'un édit fondé sur les bases adoptées par Charles IX et Henri III, toutes les fois qu'ils avaient voulu mettre fin à la guerre civile. Ils demandaient ensuite des places de sûreté, avec garantie de leur indépendance, car ils savaient fort bien qu'un édit ne suffirait pas pour les garantir de la tyrannie des gouverneurs de province, ni des vio»

lences populaires.

Le traité, connu sous le nom d'édit de Nantes, fut signé par le roi le 13 avril 1Ô98. « Il se composait, dit Sis^ mondi , de quatre-vingt-douze articles patents et de cinquante articles secrets. Ces articles reproduisaient , en général, à peu près les stipulations contenues dans tous les traités de paix intervenus pendant les troubles , depuis redit du 17 janvier 1561 s donné a Saint-Germain, jusqu'à l'éditde Poitiers, de septembre tîi77^ que Henri III appelait sa paix. Il commençait aussi par un acte d'oubli de toutes le^ injures passées , et une défense de les rappeler. Il rétablissait l'exercice de la religion catholique dans toutes les parties du royaume, et il interdisait de l'interrompre de nouveau. Il accordait la liberté de conscience aux huguenots dans toute la France. Nulle part ils ne devaient être contraints de faire un acte religieux contraire à

leur croyance. Mais quant au culte public, redit n'accordait l'exercice de la religion, tant pour eux, leurs familles et leurs sujets, et ceux qu'ils voudraient admettre à leurs assemblées, qu'aux gentilshommes ayant haute justice qui faisaient profession de la religion.

L'ambassadeur d'Espagne écrivit à son maître, à cette occasion, qu'ils étaient nu nombre de trois mille cinc] cents.

L'exercice public de la religion était encore permis dans toutes les villes où il était demeuré établi durant les années 1596 et 1597, et de plus^ dans les places où il avait été accordé par les conventions de Nérac et de Fleix, encore .qu'il eût été supprimé depuis. Pour assurer une exécution impartiale de la justice, le roi créait dans je parlement de Paris une chambre composée d'un président et seizs conseillers, appelée Chambre de l'éditi pour connaître les causes et procès de ceux de la religion dans le ressort des parlements de Paris, de Normandie et de Bretagne; en même temps, une chambre mi-partie était conservée à Castres pour le ressort du parlement de Toulouse, et deux autres étaient créées dans le ressort des parlementa de Bordeaux et de Grenoble. EnGn , il étaif ordonné à ceux de la religion de se désister , dès à présent , de toutes

firatiques, négociations et intelligences, igues et associations, tant au dehors qu'au dedans du royaume.

«L'éditdeNantes^qui désormais de^ vait être la grande charte des huguenots en France, ne fut publié qu'une annéfl entière après sa signature, le roi vou< lant attendre pour le faire que le légat ^ cardinal de Florehce, eût quitte le royaume. D'ailleurs, il eut quelque peine à vaincre l'obstination des cours de justice, qui persistaient à le repousser , et il fut obligé de faire venir au liouvre des députés de chaque chambre du parlement, avant do pouvoir obtenir l'enregistrement. Le parlement de Paris s'y soumit enfin, le 2 février 1599, la chambre des comptes le 81 mars, et la cour des aides le 80 août(*}.»

(*) SuUy, Économies royiles , t. lU , p. 64. (*) Sismoodi , t. XXI , p. 48MH.

L'UNIVERS

Rétablissement du pouvoir royal.

— Ré/orme financière de Sully, — La soumission de Mayenne , la paix de Verviiis et Tédit de Nantes mirent fin aux guerres de religion qui, depuis près de cinquante ans , ensanglantaient la France. Pour la première fois, Henri IV put s'occuper du bonheur de ses sujets. Une nouvelle période commence dans l'histoire de notre patrie; les vieux partis s'effacent , les protestants et les catholiques cessent de se porter cette haine furieuse qui les avait animés jusqu'alors; Henri IV n*est plus le chef d'un parti , son rôle est changé , il sera le bienfaiteur de son pays. Presque tous les chefs qui jusqu'ici ont paru sur la scène, sont morts ; et le petit nombre de ceux qui vont prendre part aux événements de la seconde période du règne de Henri IV, paraissent avoir revêtu un caractère toift nouveau.

Dès que la France se trouva entièrement pacifiée , elle se releva de sa longue numiliation , et des maux qu'elle avait soufferts pendant cinquante ans de guerres civiles; mais elle ne se releva que peu à peu. A la fin du seizième siècle, ce royaume présentait le spectacle le plus affli-

feant. Une foule de villes étaient épeuplées , les campagnes étaient désertes , les champs en friche; le commerce et l'industrie étaient entière-' ment tombés ; les finances se trouvaient dans l'état le plus déplorable.

Le surintendant d'O était mort en 1594 avec une fortune prodigieuse, mais laissant l'État endetté de trois cent trente millions y qui faisaient près de neuf cents millions de notre monnaie actuelle. Le peuple, dit Sully, payait annuellement cent cinquante millions , sans compter les dîmes et les droits féodaux ; mais telles étaient les déprédations des financiers, que vingtcinq millions seulement entraient tous les ans dans le trésor de l'État. Henri IV eut recours à toute sorte d'expédients pour remédier au manque d'argent dans lequel il se trouvait presque

toujours. En 1596 , il convoqua à Rouen une assemblée de notables. « Si «je faisois gloire, leur dit-il, de pas- « ser pour excellent orateur , j'aurois « apporté ici plus de belles paroles « que de bonne volonté ; mais mon « ambition tend à quelque chose de a plus haut que de biea parler, j'as- « pire aux glorieux titres ae libérateur « et de restaurateur de la France. Déjà, « par la faveur du ciel , par les conseils « de mes fidèles serviteurs , et par l'é- « pée de ma brave et généreuse no- « blesse ( de laquelle je ne distingue « point mes princes, la qualité de gen- « tilhomme étant le plus beau titre que « nous possédions ) , je Tai tirée de la « servitude et de la ruine. Je désire « maintenant la remettre en sa pre- « mière force et son ancienne splen- « deur. Participez, mes sujets, à cette « seconde gloire , comme vous avez « participé à la première. Je ne vous « ai point ici appelés, comme faisoient « mes prédécesseurs , pour vous obli- « ger d'approuver aveuglément mes « volontés ; je vous ai fait assembler « pour recevoir vos conseils , pour les" « croire , pour les suivre ; en un mot , « pour me mettre en tutelle entre vos « mains. C'est une envie qui ne prend « guère aux rois, aux barbes grises et « aux victorieux comme moi ; mais l'a- « mour que je porte à mes sujets , et « l'extrême cfésir que j'ai de conserver « mon État, me ront trouver tout fa- « ci le et tout honorable. »

L'assemblée , émue par ces nobles paroles , accorda au roi les fonds nécessaires pour faire avec succès la guerre à l'Espagne. Elle ordonna qu'on reculerait d'une année le payement des gages des officiers, et que, pour deux ans seulement , il serait imposé un sou pour livre sur toutes les marchandises qui entreraient dans les villes closes , excepté sur le blé , qui est la nourriture des pauvres. En même temps, Sully qui , depuis quelques années, aidait le roi de ses conseils , fit revenir dans ses coffres de grandes sommes que les financiers avaient détournées. Comme les abus ne diminuaient pas , et que ces ressources étaient bien

précaires, Henri lY nomma un conseil de huit personnes pour remplacer la surintendance , espérant quMls se surveilleraient les uns les autres. Mais le désordre ne fit qu'augmenter. On peut en juger par une lettre confidentielle que Henri IV adressa à Sully.

« Amiens, 15 avril 1596.

«... L'on m'a donné poiur certain , tt et s'est-on fait fort de le vérifier , « aue ces huit personnes que j'ai mises « dans mes finances ( pensant bien « faire , pour ce que l'on m'avoit fait « croire que la ruine de mes revenus « n*étoit provenue que de ce qu'un seul « en disposoit avec autorité absolue) , « ont bien pis fait que leur devancier , « et qu'en l'année dernière et la pré- « sente , que j'ai eu tant d'affaires sur « les bras , faute d'argent , ces mes- « sieurs-là , et cette effrénée quantité « d'intendans qui se sont fourrés avec « eux par compère et par commère , « ont bien augmenté les grivelées, et « mangeant le cochon ensemble , con- « sommé pins de quinze cent mille « écus , qui étoit somme sufGsante « pour chasser l'Espagnol de France , « en pa]^ement de vieilles dettes par « eux prétendues... Je me suis résolu « de reconnoltre en vrai si les nécessi- « tés (]ui m'accablent proviennent de la « malice , mauvais ménage ou igno- « rance de ceux que j'emploie, ou bien « de la diminution de mes revenus et « pauvreté de mon peuple , et pour « cet effet convoquer les trois ordres « de mon royaume... N'ai quasi pas un « cheval sui* lequel je puisse combat- « tre... Mes pourpoins sont troués au « coude; ma marmite est souvent ren- « versée. »

Ces malversations étaient telles, qu'afin d'éviter une recherche, les financiers composèrentpourunesomme dedouze cent mille écus. Bientôt Sully, que le roi venait de nommer surintendant des finances , commença une réforme salutaire , et remédia aux abus.

D'abord il cassa les sous-fermes, et élevant en retour le bail des cinq

grandes fermes , il enrichit le trésor e plusieurs millions par an. Par une

seconde opération, il fit reprendre au roi les aliénations de ses revenus. Ces aliénations avaient été faites à la reine d'Angleterre , au comte palatin , au duc de Wurtemberg , à ceux de Strasbourg, au connétable de Montmorency.

Ce dernier avait une assignation sur les revenus du Languedoc , qui ne lui rapportait que sept mille écus. Sully lui en paya neuif mille, et afferma l'assignation à cinquante mille écus.

Sully supprima ensuite un grand nombre de brevets de noblesse surpris aux prédécesseurs du roi, ou fabriqués durant les guerres civiles, et dimmua ainsi le poids des tailles , en augmentant le nombre des contribuables. Les créances et les pensions furent vérifiées, l'intérêt de plusieurs sortes de rentes réduit.

Grâce à ces réformes , Sully put remettre au peuple vingt millions d'arrérages , et abaisser d'autant l'impôt sur le sel , qui n'en devint que plus productif. Au bout de peu d'années , on put diminuer la taille de cinq millions.

Sully voulut aussi accroître le bonheur au peuple et la richesse nationale. « Le lanourage et le pâturage , « disait - il , voilà les deux mamelles « dont la France est alimentée, les vrais « mines et trésors du Pérou. » C'est pourquoi il encouragea partout l'agriculture et le défrichement des campa- * gnes , qui étaient restées désertes depuis le commencement des guerres civiles. Un édit contre-signe par le roi. défendit de comprendre les instruments aratoires dans le nombre des objets exposés à la saisie. Tous les bras travaillèrent à la terre, et, au bout de peu d'années, l'abondance devint telle , qu'il fallut lever les conditions imposées autrefois à la sortie des blés du royaume. L'Espagne fut alors nourrie par la France; la Suisse et l'Angleterre vinrent s'approvisionner chez nous , quand leurs récoltes n'étaient pas suffisantes. Grâce à cette prospérité renaissante , on put rendre une loi qui fît tomber le taux de l'intérêt du denier dix au denier seize. Par là , on établit un juste équilibre entre

28* Livraison. (Annales de l'hist. de Fbance.)

L'UNIVERS

les âvantaçc» du préteur et les profits

que pouvait faire celui qui empruntait.

Toute radministration de Sully est

empreinte d'un esprit libéral. II s'op-

Sose à la création de tout privilège , e tout monopole , et veut qu'il y ait liberté presque entière pour le commerce. Un iour il renvoya à Henri ÏV vingt-cinq édits oui tendaient tous à gêner la circulation des marchand!^ ses , en les chargeant de droits multi» plies. En abaissant le taux de Timpdt sur les importations, Sully voulait que la France eât à bon marché les produits étrangers qu'il se refusait à naturaliser en France. Chaque climat, chaque sol , disait-il , est destiné à de certains produits. La France est un pays agricole ; il faut donc qu'elle cultive le nié, et en nourrisse ses habitants et les nations voisines , qui , à ]eur tour , lui enverront leurs produits indigènes. Sully ne voyait pas Gue toute implantation dans un pays d'une industrie étrangère , est une conquête de l'homme sur la nature, et l'occasion d'un nouveau développement de son intelligence. Henri IV n'était pas , sur cette question , d'accord avec son ministre ; mais ils se firent mutuellement quelques concessions. Le roi restreignit ses plans , et Sully fournit Fargent pour les ouvriers en soieries de Paris et de Lyon, et pour l'établissement aux Gobelins des tapissiers venus de Flandre.

Henri IV avait, comme François P', et Louis XIV , le goût des grandes constructions. Sully, nommé surintendant des bâtiments , se prêta aux goûts de son maître. Le Louvre fut continué , et la galerie qui le joint aux Tuileriescommencée('*).Fontainebleau

(*) Cette construction, qui en réunissant les Tuileries au Louvre a enrichi Paris d'une seconde bastille, fut entreprise par Henri IV plutôt dans un but de sûreté personnelle que pour embellir la capitale. Le passage suivant de Talleniant des Réaux ne laisse aucun doute à cet égard. « Henri IV conçut fort bien que déU'uire Paris , c'était, comme on dit, se couper le nez pour faire dépit à à son visage ; en cela plus sage que son prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tète trop

reçut de nouveaux embellissements* Le château de Saint-Germain , la place et la rue Dauphine , le collège royal, à Paris , le collège de la Flèche, furent construits ; l'Hôtel -Dieu fut enrichi et l'hôpital de Saint-Louis fondé. Si Henri IV n'éleva pas l'hôtel des lava* lides , le monument le plus national du règne de Louis XIV , il eut du moins l'idée d*assurer une retraite aux militaires blessés , et il leur donna le couvent de Sainte-Catherine, dans la rue de l'Oursine. Tous ces militaires reçurent une décoration consistant dans une bande de satin blanc sur velours noir , avec cette inscription :

Pour avoir bien servi la pairie. Une autre des grandes gloires de Louis XIV, le canal du Languedoc , fut projeté par Henri IV. et Sully. Le canal de Briare^ qui joint la Seine et la Loire , fut entrepris et presque achevé. Le Pont- Neuf fut terminé. Des routes furent ouvertes de tous cdtés, et plantées d'arbres fruitiers ou d'arbres destinés à la marine, qui conservèrent longtemps le nom du ministre de Henri IV (*). Le fierry était presque désert, par le défaut de communications ; de vastes défrichements suivirent de près le percement des routes dont Sully le fit traverser. Partout des ponts furent jetés sur les rivières. Il s'en construisit plus, diton, pendant les douze années de l'administration de Sully , que dans le cours du siècle précédent. Il semble que Henri

grosse , et qu'il la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin^ue de raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et pour cela il fit faire la galerie du Louvre , qui n'est point du dessin de l'édifice, afin de gagner parla les Tuileries , qui ne sont dans l'enceinte des murs que depuis 20 ou a 5 ans. » Tallemani des Réaux , Hislorielle de Heuri IV écrite en

(*') On les appelait des Rosny. «Il (Sully) étoit si haï, que par plaisir on coupoît les ormes qu'il avoit fait mettre sur les grands chemins pour les orner. « C'est un Rosny , €c disoient-ils, faisons-en un Biron,» par allusion à la mort du 'maréchal , déoapilé en 1602.» Tallemant des Réaux, Historiette du duc de Sully.

IV devait précéder en tout Louis XIV.

Il appela auprès de lui Casaubon , et lui oonaa un traitement de quatre cents livres. Par son ordre, Malherbe se fixa à la cour , qu'il voulait dégasconfier. En attendant quMl çût le poiv ter sur la liste de ses pensionnaires, il le mit en pension chez le duc de Bellegardç.

Grâce à cette administration sage et bienfaisante , la France parvint à répa* rer les maux 'que cinguante ans de guerre civile lui avaient lait souffrir. En même temps, le pouvoir royal , si violemment ébranlé durant les règnes de François II, de Charles IX et de Henri III , se rétablissait et se conso< lidait entre les mains de Henri IV. Depuis que la paix de Vervins et Tédit de Nantes l'eurent affermi sur le trône , il ne songea plus qu'à établir en France l'unité du pouvoir. C'est à l'accomplissement de cette œuvre qu'il employa toute l'énergie de sa vo* lonté et toute la puissance que lui donnait sa haute réputation militaire.

La nation entière le conviait à exercer le pouvoir absolu. Chaque famille avait éprouvé durant la guerre tant de désastres, et les calamités avaient été si universellement étendues^ depuis la cabane du pauvre jusqu'au palais du riche, que le premier vœu de la France était le repos et la sécurité.

Mais, pour que la France pût obtenir ce repos et cette sécurité, dont elle avait été si longtemps privée, il fallait une main ferme, une volonté immuable, qui ne craignit pas de briser tout ce qui faisait obstacle au bien général. Or, une féodalité nouvelle s'était organisée en France pendant les guerres civiles. Les calvinistes en avaient jeté les premiers fondements par leur résistance obstinée à l'action du pouvoir central. Après eux, les ligueurs avaient également gecoué l'autorité royale. Enfin, Henri IV lui - même avait été contraint , par les circonstances , de contribuer à la puissance de ces chefs d'une féodalité nouvelle. Nous avons vu qu'il avait acheté la soumission des principaux ligueurs « •D leur livrant des gouvernements, des

forteresses, des troupes, de Targent.

Il avait donné la Provence au duc de Guise ; il avait confirmé à Joyeuse le titre de maréchal de France , et la lîeutenance générale d'une partie du Languedoc. Comme nous l'avons déjà vu , le duc de Mercœur, le duc de Mayenne, Brissac, Villars - Brancas , et une foule d'autres chefs, avaient obtenu de lui des gouvernements ftvec des villes fortifiées. L'ancien chef des politiques , Henri de Damville , maréchal de Montmorency, avait reçu la charge de connétable et le gouvernement du Languedoc, avec la survivance pour son fils , âgé seulement de douze ans. Le duc de Biron était maréchal de France et gouverneur de Bourgogne. Le duc d'Épernon, l'ancien mignon de Henri III,. possédait l'Angoumois, la Saintonge, le Limousin , les trois évéchés de Lorraine, Enfin, parmi les huguenots, on disr tinguait Lesdiguières , lieutenant général du Dauphiné, qui ne relevait que de Dieu et de son épée ; le vicomte de Turenne , devenu , par son mariage, due de Bouillon; Duplessis-Mornay, gou« verneur deSaumur ; Cauinont-la-Force, gouverneur du Béarn ; en outre , les Rohan en Bretagne ; les la Trémouille en Poitou , qui tous n'obéissaient au roi que conditionnellement.

Ce qui faisait la force de tous ce^ chefs , c'étaient les habitudes féo« dales que la plupart des gentilshommes avaient conservées. Les nobles qui dépendaient d'eux croyaient qu'il était de leur honneur de les défendre, mémtf contre l'autorité royale ; ils adoptaient leurs préjugés, leurs passions, e^ étaient sans cesse prêts à prendre les armes pour le maintien de leur autorité usurpée. L'habitude des guerres civiles avait resserré encore les liens entre les vassaux et leurs suzerains féodaux. Ainsi , l'on retrouvait dans les provinces ce qu'on n'y avait plus vu depuis deux siècles, des prince^ qui se croyaient le droit de se soulever contre l'autorité royale , sans forfairq à l'honneur.

La grande pensée de Henri IV fut d'abaisser cette aristocratie nouvelle.

11 comprit bientôt que le peuple était pour lui. Lorsqu'il se mettait au-dessus des traités qu'iltivait conclus avec ses anciens compagnons d'armes ou avec ses anciens adversaires, l'opinion publique, bien loindMmprouver sa conaùite , rengageait à persévérer. Henri IV persévéra en enet^et lutta avec succès ox)ntre cette féodalité renaissante. Heureusement pour lui , la puissance des gouverneurs de provinces était éparse et disséminée , et ils ne songèrent jamais à former contre lui une ligtie du bien public^ parce c|u'ils savaient bien que le peuple voulait l'affermissement de l'ordre, qui était alors inséparable de l'autorité royale. Henri IV eut soin de leur opposer toujours une volonté unique, constante , énergique , devant laauelle ils furent bientôt forcés de fléchir. Il ne plaça dans son conseil que des hommes d'une expérience consommée : Hurault de Chiverny , de Bellièvre, Brulart de Sillery, Sully, Villeroy, de Fresne , Loménie , le président Jeannin. Henri IV les consultait , les faisait travailler sous ses ordres , mais il se réservait à lui seul la décision et l'exercice du pouvoir. Il avait l'intelligence prompte et vive, et saisissait rapidement ce qui lui était exposé; il prenait sur-le-champ son parti , et ne revenait jamais d'une décision qu'il avait prise. Aussi les affaires étaient-elles ex[)édiées très-vite.

Les conseils ne duraient pas plus de deux heures; et Henri. IV ne renvoyait jamais une affaire d'une séance à l'autre.

C'est par cette conduite prudente autant qu'énergique ^ue Henri IV parvint à relever rautorité rovale. Mais il n'y parvint pas sans faire cfe nombreux mécontents. Le connétable de Montmorency forma une alliance intime avec le duc de Savoie. Le duc d'Épernon ne prit point la peine de déguiser son antipathie pour le Navarrîn^ qu'il avait vu si petit compagnon. Toutefois , ces deux seigneurs ne songèrent jamais à la révolte. Il n'en fut pas de même du duc de Biron. Ce seigneur , ^ui avait rendu de si éminents services n Henri IV, aux batailles d'Arqués et

d'Iyry, aux combats d'Aumale et de Fontaine-Française, apprit un jour de la bouche du duc de Savoie que le roi lui avait dit : « que ce duc'se trompait bien s'il attribuait les succès du roi à l'habileté et à la prudence de ses généraux ; qu'il avait eu moins de peine à vaincre ses ennemis qu'à maintenir l'union et ia paix dans son parti ; et que l'humeur fière et intraitable des deux Biron , père et fils , était la circonstance qui lui avait le plus nui. »

L'indignation dcBiron futd'autant plus grande, que les Espagnols lui avaient récemment témoigné une plus haute estime, lorsqu'il était venu en Flandre pour jurer, au nom du roi, la paix de Vervins. Le duc de Savoie, qui n'avait voulu qu'aigrir. ^on ressentiment, réussit sans peine à se l'attacher.

Il lui promit en mariage sa troisième fille , avec trois cent mille écus de dot. Biron s'engagea, de son coté, à reconnaître la suzeraineté de l'empereur, dont ce mariage allait le rendre cousin, et à ramener la royauté à l'état où elle avait été sous Charles VI. Fidèle à cette convention , Biron sonda les intentions des autres grands seigneurs , et les trouva , en général , disposés à le seconder. Il leur parut injuste que les dues de France fussent de moindre qualité que ceux d'Allemagne et d'Italie ; et le pouvoir était à leurs yeux une chose si belle, qu'ils n'hésitèrent pas à faire cause commune avec l'étranger pour parvenir au but de leur coupable ambition. Le comte d'Auvergne , Charles de Valois, fils naturel de Charles IX, et le duc de Montpensier, entrèrent dans la conjuration. S'il faut en croire d'Aubigné, le projet fut communiqué aux principaux chefs des huguenots , et on leur promit, pour les séduire, la souve- ^raineté des provinces de l'Ouest et du Dauphiné.

Henri IV eut quelque soupçon du complot qui se tramait. Il déclara la guerre au duc de Savoie , sous le prétexte de reprendre le marquisat de Saluces, que ce prince retenait injustement (1601). Le duc de Biron, entraîné par l'exemple des autres

ANNALES DE L'fflSTOIRE DE FRANCE.

Seigneurs, ne put s*empêcher de secoiSier le roi , qui enleva rapidement au duc de Savoie toutes ses possessions en deçà des montagnes. Biron se repentit alors , et résolut de tout découvrir au roi. Il vint le trouver à Lyon ; et , pendant qu'il se promenait avec lui dans le cloître des Gordeliers, il lui raconta quelles offres le duc de Savoie lui avait faites , et le pria de lui pardonner cette négociation entamée a son insu, et quelques expressions de colère qui lui étaient échappées. Henri IV, étonné. de cette confidence, le questionna sur toutes les circonstances de ses relations avec le duc de Savoie , et , satisfait de ses réponses , il lui accorda le pardon demandé.

Quelque temps après, Biron fut envoyé à Londres pour complimenter la reme d'Angleterre. Elisabeth le reçut avec beaucoup de faveur, car elle avait une haute opinion de son talent militaire. Un jour que Biron et la reine étaient ensemble à une fenêtre , leurs regards s'arrêtèrent sur la tour de Londres.

On avait exposé, sur le portail , les têtes de plusieurs criminels , entre autres , celle du comte d'Essex , dont les qualités brillantes et la fin tragique préoccupaient alors tous les esprits. La reine dit à Biron que son orgueil l'avait perdu : « Il a cru , dit-elle , que je « ne pourrais me passer de lui ; il a souf* « fert un juste supplice ; et , si le roi « mon frère veut m'en croire , il doit a tenir à Paris la conduite quej'ai tenue « à Londres. Il faut qu'il sacrifie à sa « sûreté tous les rebelles et tous les « traîtres ; je prie le ciel que la clé- « mence de ce prince ne lui soit pas fu- «neste. »

Cependant un certain Jacques Lafin , gui avait négocié avec le duc de Savoie au nom de Biron , avait repris ces négociations après le retour de son maître. En 1602, il se rendit à Paris, où il remit au chancelier tous les papiers qui pouvaient compromettre Biron. Il eut même une audience du roi , auquel il exposa tout le plan de la conspiration; et 11 dénonça , comme complices de Biron , le duc de Bouillon , le comte d'Auvergne ,

la Trémouille, la Noue, Constant, d' Aubigné , de Préaux , et Sully. Henri IV, quoique assez défiant de son naturel , accueillit les protestations de Sully.

« Or bien , lui dit-il , aussi n'en ai-je « rien cru ; et, pour vous le montrer, « j'ai commandé à Bellièvre et à Ville- « roy de vous aller trouver, et vous por- « ter toutes les accusations, tant contre « vous que contre tous les autres , et « faire voir les preuves. Même j'ai dit « à Lafin, qui est celui qui m'a décou- « vert la menée , que je voulois qu'il « vous vît et TOUS parlât librement de « tous ces desseins. »

On invita Biron à venir à Fontaine* bleau. Il s'y rendit sans défiance. Le roi le prenant à part, le pressn d'avouer sa faute, dont il était, disaitil , suffisamment informé , lui promettant son pardon, pourvu qu'il fût sincère. Biron, qui ne soupçonnait pas la trahison de Lafln ^ répondit hardiment qu'il n'était point venu à la cour pour se justifier, mais pour demander justice de ses accusateurs. Le soir, il fit la même réponse au comte de Soissons, qui le pressait de nouveau de tout avouer. Le lendemain, Henri IV le fit appeler au jardin, et, pendant la promenade, il le sollicita de nouveau, mais inutilement, de s'accuser lui-même.

En le quittant, Henri IV donna des ordres a Vitry et à Praslin , capitaines de ses gardes, pour le faire arrêter.

Cependant, Biron était si plein de confiance, qu'après souper il rentra dans la chambre du roi, et se mit à jouer à la prime avec la reine. Un peu avant minuit, Henri IV fit cesser le jeu , eX comme la compagnie se retirait, Vitry s'approcha de Biron et l'arrêta au nom du roi.

«Tous les parents, du duc de Biron s'étaient jetés aux genoux du roi pour demander sa grâce : il la refusa; il leur dit même que tant que le prévenu n'était pas convaincu , il leur permettait d'user de tous les moyens légitimes, pour faire éclaler son innocence, mais qu'après la sentence , ils se rendraient coupables d'un crime d'État en inter- ., cédant pour lui. La mère du duc de- U manda qu'on lui donnât un conseil, il

L'UNITERS.

lui fat refusé. Bf ron , dans une lettre au roi et dans son plaidoyer, invoqua le souvenir de ses services , des trentedeux blessures qu'il avait reçues en combattant pour lui; le pardon qui lui avait été accordé à Lyon, depuis lequel il n'avait plus failli ; une de ses lettres même, produite par Lafin contre lui , où il déclarait que, depuis la naissance du dauphin, il avait renoncé à tous ses projets. Les juges furent inflexibles. Le parlement, a l'unanimité, le condamna à mort, le 29 juillet, avec confiscation de tous ses biens, réunion de sa pairie à la couronne , et dégradation de tous ses honneurs et dignités. Cent vingt-sept juges signèrent cette sentence, qui était conforme aux conclusions des gens du roi ; et , le 3t juillet, le malheureux Biron eut la tête tranchée dans la cour de la Bastille (*). »

La mort de Biron et de ses principaux complices effraya les nobles , qui ne songèrent plus à renouveler leurs intrigues , et désormais l'autorité royale pjit se consolider entre les maios de Henri IV. L'année précédente , Henri qui n'avait pas encore d'héritier, avait compris qu'il était urgent d'assurer la durée de sa dynastie. Il avait depuis longtemps répudié sa femme, Marguerite de Valois, qu'il n'avait jamais aimée , et il songea quelque temps à épouser la belle Gabrielle d'Estrées , sa maîtresse. Un jour il en parla à Sully, qui lui répondit avec autant de courage que de rranchise , qu'un tel mariage ferait sa honte et n'aurait d'autre résultat que de troubler l'État. « Sire, lui dit4l, outre le blâme gépé- « rai que vous pourrez en «icourir, et « la honte qu'un repentir vous appor- « tera , lorsque les bouillons d'amour « seront attiédis , je ne puis imaginer * nul ex{^ient propre pour dévelop- « per les intrigues et embarras, et con- « cilier les prétentions diverses qui «surviendront à cause de vosenfans, « nés en si diverses manières et avec « des formes tant irrégulières ; d'au- « tant que les beaux contes que i'oa eo

«a faits (dont vous en avez su le « moins , et toutefois ne les avez pas « entièrement ignorés , surtout celui « de M. Alibour, qui a tant couru, car «je sais que Regnardière vous en dit v un jour quelque chose, en paroles « couvertes, que vous entendîtes bien « néanmoins , car, n'en voulant pas « faire semblant , vous vous servîtes « du dépit de M. l'Amiral pour le faire «battre, afin qu'il se retirât de la «cour), le premier de vos enfans, «puisque vous les nommez tels, ne « sauroit nier qu'il ne soit né dans un « double adultère ; le second, que vous « aurez à présent , se croira plus avan- «tagé, à cause que ce ne sera plus « que sous un simple adultère; et ceux «qui viendront après, lorsque vous « serez marié, ne faudront à prétendre « qu'eux seuls doivent être estimés lé- « gitimes. A toutes lesquelles difBcuI- « tés, je vous laisserai penser à loisir, «avant que de vous en dire davan- «tage (*). »

Peu de temps après, Gabrielle d'Estrées mourut d'une manière si rapide et si extraordinaire, que le bruit courut qu'elle avait été empoisonnée. Trois semaines après , le roi prit pour maîtresse Henriette, fille de François de Balzac d'Entragues. Elle était' aussi belle que Gabrielle d'Estrées, et beau coup plus enjouée , plus hardie et plus malicieuse. Le roi la fît marquise de Verneuil, et lui promit de l'épouser si , dans l'année , il avait d'elle un enfant mâle. Il montra cette promesse écrite à Sully, qui eut le courage de la déchirer. Henri IV alors épousa Marie de Médicis, qui vint en France accompagnée de Concini, d'Éléonore Dori, et de quelques autres Italiens qui exerçaient un grand ascendant sur son esprit. Elle dél)arqua à Marseille , et arriva à Lyon le 2 décembre 1600.

Henri IV s'était rendu dans cette ville sans être connu. Il était devant sa porte à onze heures du soir par un froid rigoureux. On lui ouvrit enfin , et il entra en habit de guerre dans la diambre m Marie allait se coucher.

(*) SuUf , ÉconoBÙes royales, t. UL p. 1 7B«

Elle se jeta à hb pieds. II la releva , 8*exeu8a d'avoir tant tardé à se rendre auprès d'elle, Tembrassa et lui dit :

n J'attends que vous me prêterez la « moitié de votre lit, car je n'ai pu « faire apporter le mien. »

Marie de Médecis n'arriva à Paris que le 9 février 1601 ; elle descendit à l'hôtel de ûondi , en attendant qu'on lui eût préparé ses appartements au Louvre. La princesse de Conti raconte que « le même jour que la reine arriva à Paris, le roi commanda à la duchesse de Nemours, surintendante de sa maison, d'aller quérir la marquise de Yerneuil et de la présenter à la reine. Cette vieille princesse s'en voulut excuser, disant que cela lui ôteroit toute créance auprès de sa maîtresse; mais le roi le voulut , et lui commanda assez rudement de le faire, contre sa coutume, qui étoit d'être fort courtois. Elle ramena donc à la reine, qui, extrêmement surprise de cette vue, se trouva étonnée et la reçut très-froidement. Mais la marquise de Yerneuil , /ort hardie de son naturel , lui paria tant et fit si fort la familière, qu'enfin elle s'en fit entretenir

« Le roi , lassé d'aller deux ou trois fois par jour chez la marquise, quand il vit que la reine étoit radoucie pour elle, la fit venir dans le Louvre , où il lui fit faire sa chambre. Au bout de quelque temps, cela ralluma la jalousie de la reine , qui , d'ailleurs , étoit entretenue de plusieurs personnes des discours de la marquise de Verneuil , qui, à la vérité, parloit d'elle assez librement et avec peu de respect. Elles étoient toutes deux grosses , et le roi fort empêché d'être bien avec l'une et avec l'autre, irportoit du respect à la reine, à quoi K'obligeoit le rang qu'elle tenoit, mais il se plaisoit davantage en la compagnie de la marquise. Chacun, ne lui voulant déplaire, alloit visiter celle-ci, ce que la reine trouvoit fort mauvais. Elles étoient logées si près l'une de l'autre que l'on ne s'en iiouvoit cacher, et c'étoit une brouillerie perpétuelle (*). »

(*) Histoire des amours de Henri IV, Archives curieuse, t. XIT, p. 33S.

Souvent des querelles violentes éclataient entre les deux époux. $ully arrêta un jour le bras de la reine levé sur son mari. Peut-être Henri IV l'aurait-il répudiée, si elle n'avait mis au monde un fils, qui régna depuis sous le nom de Louis XIII , et que Henri IV regardait comme la plus sûre garantie de son trône (27 septembre 1601). Cependant la haine que se portaient la reine et sa rivale n'était pas éteinte. « Il arriva un jour que la reine étant fort offensée des discours de la marquise, la menaça qu'elle sauroit bien réprimer sa méchante langue. La marquise se mit à faire la triste et la dolente , à fuir le roi, et à lui faire entendre qu'elle le supplioit de ne lui plus parler, paroe qu'elle avoit peur que la continuation de ses faveurs ne lui fût trop préjudiciable, à elle et à ses enians. Son dessein étoit d'enflammer plus fort sa passion, en se montrant plus difficile.

Or, comme elle vit que son adresse n'avoit pas tout l'effet qu'elle espéroit, et que d'ailleurs la colère de la reine s'étoit accrue à tel point, qu'il y avoit en effet quelque danger pour elle et pour les siens, elle s'avisa d'une autre chose. D'Ëntragues, son père, demanda permission au roi de remmener hors du royaume, pour éviter la vengeance de Ja reine. Le roi lui accorda sa demande plus facilement qu'elle ne pensoit; dont étant outrée au dernier point, son père et le comte d'Auvergne, son frère utérin, se mirent à traiter secrètement avec l'ambassadeur d'Espagne, pour avoir retraite sur les terres de son roi , et se jeter entièrement, mère et enfans, entre ses bras.

« L'ambassadeur crutquecetteaffaire seroit fort avantageuse à son maître , et

2 n'en temps et lieu il se pourroit servir e cette promesse de mariage que le roi avait donnée à la marquise. Ainsi , il leur accorda facilement tout ce qu'ils demandèrent, et y ajouta toutes les l>elles promesses dont les esprits foibles et légers se peuvent enivrer.

« Le roi leur avait accordé permission de se retirer hors de France, sans emmener pourtant les enfans , dans la croyanee qu'il avoit qu'ils iroieQt m

L'UNIVERS

Angleterre, devers le duc de Lenox et le eomte d*Aubigny, de la maison de Stuart, qui étoient leurs proches parens. Mais lorsqu'il eut appris qu'ils méditoient leur retraite en Espagne, il résolut de les en empêcher, et, premièrement , d'y employer les voies de douceur. Il manda donc le comte d'Auvergne , qui étoit lors à Clermont , assez aimé dans la province, pour croire qu'il y pouvoit demeurer en sûreté. Il refusa ae venir, qu'auparavant il n'eût son abolition scellée en bonne forme, de tout ce qu'il pourroit avoir fait.

G'étoit une sorte de nouveau crinie de capituler avec son roi. Toutefois, il la lui envoya, mais avec cette clause, qu*U se rendroit aussitôt auprès de

« Sa défiance ne lui permit pas d'obéir à cette condition. Il demeura dans la province, où il se tenoit sur ses gardes avec toutes les précautions ima-

ginables. Néanmoins il ne put être si n que le roi ne le fit attraper, et par un artifice assez grossier. Il étoit colonel de la cavalerie françoise; on le pria d'aller voir faire montre à une compagnie du -duc de Vendôme. Il jr alla nien monté , se tenant assez éloigné pour n'être pas enveloppé; néanmoms d'Eurre, lieutenant de cette compagnie, et Nerestan, l'abordant pour le saluer, montés sur des bidets , de peur de lui donner du soupçon, mais avec trois soldats déguisés en laquais, le jetèrent à bas de son cheval et le firent prisonnier. On l'amena aussitôt à la Bastille , où il fut saisi d'une extrême frayeur, quand il se vit logé en la même chambre où a voit été le maréchal de Biron, son ^rand ami.

«Incontinent après, le roi fit aussi arrêter d'Entragues, qui fut mené à la Conciergerie, et la marquise, qui fut laissée dans son logis, sous la garde du chevalier du Guet. Puis, désirant faire connoître, par des preuves bien publiques, la mauvaise mtention de l'Espagnol, qui séduisoit ses sujets, et qui mcitoit et fomentoit à tout propos des conspirations dans son Etat, il remit les prisonniers entre les mains du parlement, lequel, les ayant con-

vaincus d'avoir comploté avec l'Espàcnol, déclara, par un arrêt du V de février, le comte d'Auvergne, Entragues, et un Anglois nommé Morgan, qui a voit été l'entremetteur de cette belle négociation, criminels de lèzemajesté, et comme tels, les condamna à avoir la tête tranchée; la marquise à être conduite sons bonne garde en l'abbaye des religieuses de Beaumont, près de Tours, pour y être recluse, et ^ue cependant il seroit plus amplement informé contre elle, à la requête du procureur général.

« La reine n'avoit point épargné ses sollicitations pour taire donner cet arrêt, croyant que l'exécution satisferoit son ressentiment: mais la bonté du roi se trouva plus grande que sa passion. L'amour qu'il avoit pour la marquise n'étoit pas si fort éteint, qu'il pût se résoudre à sacrifier celle qu'il avoit si puissamment aimée. Il ne voulut pas qu'on leur prononçât l'arrêt; et a deux mois et demi de là, savoir, le 15 avril, il commua, par des lettres du grand sceau, la peine de mort du comte d'Auvergne et du seigneur d'Entragues en une prison perpétuelle, et celle de Morgan en un bannissement perpétuel. Quelque temps après, il changea encore la prison d'Entragues au séjour de sa maison de Malesherbes en Beauce. 11 permit aussi à la marquise de se retirer à Verneuil ; et sept mois s'étant passés sans que le procureur général eût trouvé aucune preuve contre elle, il la fit déclarer entièrement innocente du crime dont elle avoit été accusée (*). »

La conjuration d'Entragues et du comte d'Auvergne réveilla les anciens ressentiments de Henri IV contre l'Espagne. Il se souvint de la longue inimitié de Philippe II et des tentatives d'assassinat dont il avait failli être victime. Sully le poussait à déclarer la guerre* à cette puissance ambitieuse, qui n'aspirait à rien moins qu'à la monarchie universelle, et à qui tous les moyens semblaient bons pour parvenir à ce but. Une guerre contre l'Espagne

('') PéréÛAe, p. 33z sq.

était d'ailleurs un moyen de prouver à l'Europe que la France avait repris son rang, qu'elle semblait avoir abdiqué; Henri IV résolut de suivre l'avis de Sully, malgré l'opposition de Jeannin, de Villeroy et ae Sillery, qui demandaient que le roi, fidèle au serment de son sacre, fit alliance avec l'Espagne pour exterminer les hérétiques. Pour donner à Sully une nouvelle marque de sa confiance, il le nomma gouverneur du Poitou ; toutefois il ajournait encore ses projets de guerre à une époque plus éloignée. En attendant, Sully amassait l'argent nécessaire pour la faire avec vigueur.

Au commencement de l'année 1604, il avait déjà accumulé à la Bastille vingtcinq millions destinés à la guerre. «Mais, disoit-il au roi, pour que les « préparatifs nécessaires de votre part «correspondent à un si magnifique « dessein , il^ faut trouver encore vingt- « cinq millions de. Hyres tout comp- « tant, outre les vingt-cinq que j'ai d^à « assemblés, et préparer des moyens « infaillibles pour faire encore un fonds « semblable pour la suite des années ; «ce dont je ne suis nullement en « doute, si l'on me laisse ménager ce « que j'ai en l'esprit, afin de^ pouvoir « entretenir trois ans durai^t.(sans tou- « cher à vos revenus ordinaires, ni « surcharger vos peuples deja^campa- « gne, ni les marchands, la protection « desquels j'ai surtout en recomman- « dation) cmquante mille hommes de « pied, desquels la dépense reviendroit « par mois a 900,000 livres; six mille « chevaux soudoyés, pour lesquels aussi « il faudroit 340,000 livres; pour qua- « rante canons, 150,000 livres; pour «le déchet des vivres, pour les ou- « vrages et parties inopinées, 150,000 « livres; tout cela revenant par mois à « 1,440,000 livres, et pour dix mois à « 14;400,000 livres ; outre laquelle « somme il faut encore ajouter pour la « première année 1,500,000 livres pour « les frais des levées et achats de ce « qui pourroit manquer en vos provi- «'sions faites de longue main. Pour « l'assemblage de toutes lesquelles cho- « ses, et le ménagement des personnes

« dont l'on auroit besoin , il me faut « encore un loisir de deux années, et « un relâche de toutes dépenses non « actuellement nécessaires (*). »

Lorsque la nouvelle des projets de Henri IV contre l'Espagne se fut répandue, les vieux ligueurs se remirent à le décrier. Ils persistaient à- ne voir en lui qu'un huguenot relaps , qui s'efforçait de les tromper, et qui ne montrait à l'Éçlise qu'un respect extérieur, tandis qu'il complotait avec les hérétiques (T Allemagne, de la Suisse et des Pays-Bas, pour détruire le pouvoir du pape et abaisser les maisons d'Autrir che et d'Espagne. L'animosité du roi ' contre ces deux puissances était arrivée au plus haut point, et sa résolution était fermement arrêtée de les combattre. « Les rois de France et d'Espagne, disbit-il souvent, sont comme f)osés dans les deux bassins d'une baance, desquels il est impossible que l'un hausse que l'autre n'abaisse. »

Henri IV voulait réduire Philippe III à la monarchie d'Espagne et des Indes.

Il se proposait de lui enlever la Lombardie pour la donner au duc de Savoie avec le titre de roi ; il voulait lui enlever les provinces catholiques des Pays-Bas qui lui étaient restées fidèles, pour en faire une seule république avec les Provinces-Unies; il voulait conquérir pour lui-même la Franche- Comté. L'empire devait sortir de la maison d'Autriche pour redevenir entièrement électif; les deux royaumes de Hongrie et de Bohême devaient recouvrer également leur ancien droit d'élire leur souverain, i

Vainqueur de l'Espagne et de l'Autriche, Henri IV se proposait, suivant Sully, d'établir une sorte de constitution européenne propre à faire régner une paix perpétuelle.

« Les Turcs devaient être relégués en Asie; le czar de Russie devait avoir le même sort, s'il refusait d'entrer dans l'association.

« Le nombre des puissances devait être réduit à quinze, savoir, six monarchies héréditaires, cinq monarchies

(*) Sully, Économies royales , p. V, p. 1 38.

L'UNIVERS

électives, et quatre républiques souveraines (dont deux démocratiques, la Belgique et la Suisse, et deux aristocratiques, Venise et l'Italie).

« Les six monarchies héréditaires étaient la France, qui ne prenait pour elle-même que le duché de Limbourg, le Brabant, la juridiction de Malines, à charge d'en former huit pairies; PAngleterte, qui ne devait rien acquérir sur le continent; la Suède et le Danemark; TEspagne, qu'on voulait resserrer dans ses limites naturelles en Europe, en lui laissant ce qu'elle avait découvert et conquis dans les autres parties du monde. La maison d'Autriche devait perdre tout ce qui lui appartenait en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Italie; enfln, on créait une nouvelle monarchie héréditaire dans le nord de l'Italie, en faveur du duc de Savoie, sous le nom de royaume de Lombardie, et, pour lui donner une niasse d'États qui méritât de porter ce nom , on ajoutait à ses anciennes provinces le Milanais et le Montferrat.

« Les monarchies électives devaient être la Bohême (en y joignant la Moravie, la Silésie et la Lusace) , la Hongrie, ja Pologne, l'empire d'Allemagne, et l'État ecclésiastique, qu'on voulait décorer du titre de monarchie, et agrandir en y incorporant Naples, la Pouille et la Calabre; on conservait la république de Venise, en lui accordant la Sicile; la république helvétique, en la déclarant souveraine; on associait les Pays-Bas catholiques à la république des sept Provinces-Unies, et on lui donnait le nom de république beljsique ; enCn, on appelait république italique la réunion de tous les petits États d'Italie , de Gênes , de Florence , de Mantoue, de Modène, de Parme et de Lucanes , qui devaient garder leur forme de gouvernement, de Bologne et de Ferrare , qui devaient être érigées en villes libres, et tous les vingt ans rendre hommage au pape.

« L'Europe ainsi partagée , toutes les puissances devaient accorder une liberté et une protection entières aux trois religions principales : la catholique, la luthérienne et la réformée;

mais en même temps , bien loin de favoriser la licence des esprits, elles de* valent s'opposer à la naissance des sectes nouvelles.

a La guerre, nécessaire pour amener ce bouleversement général, devait être la dernière de toutes. Ce nouvel ordre de choses une fois établi , pour le rendre permanent et invariable, on voulait substituer dans la grande associa* tion des États de l'Europe , le droit à la force, et organiser un tribunal su* préme , qui décidât en dernier ressort de toutes les collisions d'intérêt, et dont toutes les puissances s'engageraient à faire exécuter les arrêts.

« Cette espèce de conseil général de l'Europe devait être composé de députés de tous les Etats. Les ministres, au nombre de soixante-dix , conserveraient leurs places pendant trois ans; les formes et la manière de procéder de ce sénat seraient déterminées par des lois organiques qui seraient son propre ouvrage. Il devait prononcer lui-même dans toutes les affaires d'une importance majeure, et celles d'une moindre importance devaient être soumises à la décision de six corps subalternes qui seraient placés sur différents points de la surface de l'Europe.

ft Tels étaient les principaux traits du vaste plan de Henri IV. Quelque extraordinaire qu'il nous paraisse , ce

Î[u'il a de singulier ne nous donne pas e droit de révoquer en doute son authenticité. Sully, l'ami et le confident de son maître, qui avait médité ce projet avec lui , et qui s'était chargé de le faire adopter par les puissances amies de la France, entre sur cet objet dans des détails qui ne permettent pas d'en nier la réalité (*). »

A Je ne doute pas, dit M. de Lacretelle , qu'un plan de cette nature n'ait été présenté en effet à Henri IV , et n'ait excité fortement son attention; mais ce qu'il me parait impossible d'admettre, c'est qu'un monarque avancé en âge , éprouvé par la fortune, et toujours porte, par son amour pour

(*) Ancillon , Tableau des révolutions de l'Europe.

ANNALES DE L'HlSHOlRE DE FRANCE.

ses sujets, à composer avec les hommes et avec les événements , ait entrepris une guerre dans Tespoir de réaliser tant d'hypothèses difficiles; qu'il ait compté sur la fidélité immuable et sur les secours effectifs de tant de souverains catholiques et protestants; qu'il ait assigné un terme de trois années pour la consommation d*un projet si étendu , et qu'il ait jugé une longue série de conquêtes et de révolutions nécessaire à rétablissement d'une paix solide. »

Quoi qu'il en soit, Henri IV continuait ses immenses préparatifs contre l'Espaçne. En 1608, il conclut avec la république des Pays-Bas un traité d'alliance Offensive et défensive. Les Espagnols s'alarmèrent de cette alliance, et lorsque don Pedro de Tolède passa par la France pour se rendre dans les Pays-Bas, il adressa au roi les plaintes de son maître.

« Ce don Pedro , dit Péréfixe , selon l'humeur de la vraie noblesse espagnole, tenoit une morgue fière et grave, et étoit haut et magnifique en paroles, quand il s'agissoit de l'honneur et de la gloire de sa nation , et de la puissance de son roi ; mais , hors de là , fort civil et courtois, soumis et respectueux où il le falioit être, galant, adroit et spiritud. Il se passa entre le roi et lui des choses asscE remarquables, qu'il ne faut pas oublier^

« Comme le roi croyoit qu'il lui apjportoit des menaces de guerre, et qu'il savoit que les Espagnols faisoient courir le bruit qu'il étoit tout estropié des gouttes, et ne pouvoit plus monter à cheval , il lui voulut faire connoitre que sa vigueur n'étoit point diminuée.

Il le reçut dans la grande galerie de Fontainebleau , et lui fit faire vingt ou trente tours à si grands pas, qu'il le mit hors d'haleine; puis il lui dit:

« Vous voyez , Monsieur , comme je me porte bien. »

« A cette première audience, don Pedro portoit son chapelet à la main.

Il représenta au roi l'intérêt général qu'avoient tous les princes catholiques a la ruine ou à la conversion des hérétiques, et les grandes guerres que son

maître avoit faites à ce dessein. Puis changeant de propos, il lui dit que le roi catholique soubaitoit de s'allier plus étroitement avec lui , et de faire du mariage entre leurs enfaus, pourvu que le roi quittât l'alliance et la pro» tection des Pays-Bas. Le roi lui répondit franchement que ses enfans étoient d'assez bonne maison pour trouver parti ; gu'il ne désiroit pomt d^s amitiéîi contramtes et conditionnées; qu'il ne pouvoit abandonner ses amis; et que ceux qui n'en voudroient pas être, se repentiroient d'avoir été ses ennemis,

« Don Pedro là-dessus exalta la grandeur et la puissance d'Espagne.

Le roi , sans s'émouvoir, lui fit con* noître que c' étoit la statue de Nabuchodonosor, composée de diverses sortes de matières, et qui avoit les pieds d'argile. Don Pedro en vint aux reproches et aux menaces. Le roi lui rendit bientôt son change, et lui dit que si le roi d'Espagne continuoit ses attentats, il porteroit le feu jusque dans rEscurial ; et que s'il montoit upe fois à cheval , on le verroit bientôt à Madrid. L'Espagnol lui répondit arrogamment : « Le roi François y fut bien. » — « C'est pour cela , repartit « le roi , gue je veux aller venger son « injure , celle de la France et les « miennes. »

« Après quelques paroles un peu hautes, le roi, abaissant le ton. de la voix , lui dit : « Monsieur l'arabassa- « deur, vous êtes Espagnol et moi « Gascon, ne nous échauffons point.w Ils reprirent donc les termes de dou- (jeur et de civilité.

. « Une autre fois, le roi lui montrant les bâtimens de Fontainebleau , et lui demandant : « Que vous en semble?» il répondit qu'il lui sembloit qu'il avoit logé Dieu bien à l'étroit. Il n'y avoit encore pour lors que les deux chapelles qui sont dans la cour en ovale , et qui sont véritablement assez petites. Le roi ne put pas souffrir qu'il accusât sa piété, et lui répondit un peu vertement: « Vous, messieurs les Espagnols, « ne savez donner à Dieu que des tenl- « pies matériels ; nous autres , Fran- « çois , ne le logeons pas seulement

rtî»IVERS.

« dans des pierres , nous le logeons « dans noscceurs; mais quand il seroit « logé dans les vôtres , j'ai peur qu'il « ne seroit que dans des pierres. »

« De Fontainebleau ils vinrent à Paris, où le roi luj montrant un jour sa galerie du Louvre, et lui en demandant son avis : « L'Escurial est tout autre cho^e , dit don Pedro. « — « Je le « crois, repartit le roi, mais y a-t-il « un Paris au bout, comme à mes « galeries? »

« Un jour, don Pedro voyant au Louvre Pépée du roi entre les mains d'un porte-manteau, s'avança, mit un genou en terre , et la baisa , rendant cet Donneur, disoit-ii , à la plus glorieuse épée de la chrétienté (*). »

Henri IV n'en persista pas moins dans son union avec les Pays-Bas, et conclut des alliances étroites avec tous les ennemis de la maison d'Autriche. Un jour, le doge de Venise dit en pleine assemblée du sénat à l'ambassadeur de France : « que la seigneurie entrait « en nouvelle admiration de la sage « conduite du roi , lequel ne se trom- « pait jamais en ses mesures, et ne « jetait iamais son coup en vain ; qu'il « était le vrai appui au repos et du « bonheur de la chrétienté, et qu'il n'y « avait rien à désirer pour la félicite « de son règne , sinon qu'il fdt perpé- « tuel. » Déjà les magasins étaient remplis de munitions de toute espèce; cent mille hommes étaient prêts à combattre. Le roi lui-même voulait commander l'armée destinée à attaquer les Pays-Bas espagnols. Celle qui était dirigée contre l'Italie devait marcher sous les ordres de Lesdieuières. Quarante millions, amassés dans les caves de la BastiUe, assuraient la solde des troupes, jusqu'au moment où la victoire aurait créé de nouvelles ressources et permis de vivre aux dépens des vamcus. La succession litigieuse de Glèves et de Juliers devait servir de prétexte aux armées françaises. Jean-Guillaume, dernier duc ae Clèves et de Juliers, venait de

(*) Péréfixe, pag. SSg-Sôi.Paris, 1816,

mourir sans laisser d^héritiers mâles, et sa succession était disputée par les maisons d'Autriche, de Brandebourg et de Pîeubourg. Henri IV allait favoriser ces deux dernières contre l'Autriche. Son entrée dans les États de Clèves serait devenue le signal de la guerre. Secondé par les princes protestants de l'Allemagne, il aurait abaissé la maison d'Autriche et rétabli l'équilibre européen. Le poignard de Ravaillac l'arrêta au moment même où il allait exécuter ces vastes projets.

Assassinat de Henri IF. — Dîxneuf tentatives avaient déjà été faites pour tuer le roi. Au moment même où il embrassait la religion catholique , un jeune batelier, nommé Barrière, avait formé le projet de lui donner la mort. Mais il fut découvert et expira dans les supplices. Son sort ne découragea point un nouvel assassin , Jean Châtel. C'était un jeune homme , âgé de dix-huit ans, qui avait vécu jusqu'alors dans la débauche , et qui , agité par le remords, avait résolu de sanctifier sa vie en tuant Henri IV, qu'il regardait comme un tyran ennemi de Dieu. Il parvint à pénétrer j usa ue dans l'intérieur du palais et frappa le roi de son couteau. Heureusement, le roi se baissait en ce moment pour embrasser un gentilhomme : le couteau ne fit qu'effleurer sa lèvre supérieure. L'assassin fut arrêté aussitôt, et on le fit périr dans les plus affreux tourments. Quelque temps après, le roi recevait dans son palais son ancien compagnon d'armes. Agrippa d'Aubigné , qui ne paraissait c[ue rarement à la cour depuis la conversion de Henri IV.

Il lui montra sa lèvre percée, et d'Aubigné, dans un accès de mauvaise humeur, lui dit: « Sire, jusqu'ici vous « n'avez renié Dieu que "des lèvres, et « Dieu s'est contenté de percer vos « lèvres ; mais quand vous le renierez « du cœur, alors Dieu percera votre « cœur. » Le roi ne prit i^oint ces paroles en mauvaise part, mais sa maîtresse, Gabrielle d'Ëstrées, s'écria:

« Oh ! les belles paroles» mais mal em-

ployëes. »— « Oui, Madame, répliqua d'Aubigné, parce qu'elles ne servirbnt de rien. »

Henri IV put prévoir depuis ce jour qu*ii finirait par tomber sous le poignard d'un assassin. En effet, un grand nombre de fanatiques attentèrent successivement à sa vie. Gomme on pensait que les jésuites étaient les instigateurs secrets de ces crimes, Henri lY les exila de son royaume. Mais sa position à l'égard des catholiques était trop délicate, et son autorité était d'ailleurs trop peu consolidée en France à cette époque, pour que cet ordre pût être exécuté pleinement. Les parlements de Toulouse et de Bordeaux refusèrent formellement de l'enregistrer, et bientôt le roi rappela lui-même les jésuites et leur bâtit le collège de la Flèche. Pendant les dernières années de sa vie, il était souvent agité de pressentiments sinistres. Un iour il dit a quelques-uns de ses gentilshommes :

« Mes amis, je mourrai l'un de ces « jours, et quand vous ne m'aurez plus, a vous connoftrez ce que je valois et « la différence qu'il y a de moi a un « autre homme. » Ces pressentiments l'agitèrent surtout au moment où il songeait à quitter Paris pour se mettre à la tête de son armée. On l'accusait de ne songer qu'à secourir les luthériens allemands ; parce que lui-même était protestant au fond du cœur.

> Tandis qu'il appliquoit son esprit à ces choses , dit Péréfixe , quelques personnes, entre autres Concmi et sa femme, mirent dans l'esprit de la reine

§u'il falloit, pour lui acquérir plus de ignité et plus, d'éclat aux yeux des peuples , et pour autoriser davantage sa régence, qu'elle se fît sacrer et couronner avant le départ du roi. Pour les mêmes raisons qu'elle le désiroit, le roi ne l'avoit pas trop agréable; jofnt que cette cérémonie ne se pouvoit faire sans beaucoup de frais et sans y perdre beaucoup de temps, ce qui le retenoit à Paris et retardoit ses dessein». Il avoit une extrême impatience de sortir de cette ville. Je ne sais auel secret instinct le pressoit de s'en éloigner au plustôt. C'est pourquoi ce

sacre le fâchoit ; mais il ne put refus» cette marque de son affection à la reine , qui le désiroit passionnément (*).»

L'Étoile, Bassompierre et Sully racontent également que Henri IV avait la plus extrême répugnance pour le sacre de la reine, qu'il le repoussait avec une sorte de crainte superstitieuse. «Hé! mon ami, disait-il à Sul- « ly, que ce sacre me déplaît ! Je ne « sais ce que c'est, mais le cœur me «dit qu'il m'arrivera quelque mai- « heur. » Puis , s'asseyant sur une chaise basse , faite exprès pour kii à l'Arsenal, rêvant et battant des doigts sur l'étui de ses lunettes, il se releva tout à coup, et frappant des deux mains sur ses deux cuisses, disait :

« Pardieu ! je mourrai en cette ville, « et n'en sortirai jamais. Us me tueft ront, car je vois bien qu'ils n'ont «remède en leliri^ dangers que ma « mort. Ah! maudit sacre, tu seras « cause de ma mort... Car, pour ne « vous en rien celer, Ton m'a dit que «je devois être tué à la première « grande magnificence que je lerois, et « que je mourrois dans un carrosse , « et c'est ce qui me rend si peureux.» — « Vous ne m'aviez , ce me semble , « jamais dit cela , sire ; aussi plusieurs « fois me suis-je étonné de vous voir «crier dans un carrosse, comme si « vous eussiez appréhendé ce petit pé- « ril , après vous avoir vu tant de rois « parmi les coups de canon, les mous- « quetades , les coups de lance , de « pique et d'épée , sans rien craindre. « Mais puisque vous avez cette opinion « et que votre esprit en est tant tra- « vaille , si j'étois que de vous , je par- « tirois dès demain , je laisserois iaire « le sacre sans vous , ou le remettrois « à une autre fois , et je n'entrerois « de longtemps à Paris , ni en car- « rosse (**). »

Malgré ces avertissements , le roi ne partit point. Il fit publier que le sacre et le couronnement auraient lieu à

(*) Péréfixe, p. 4o3.

(**) Sully, Économies royales, t. TIII, p. 364.

44ft

L'UNIVERS

Saint-Denis, le 13 mai , et que la reine ferait son entrée solennelle à Paris, le 16. Le jeudi, 13 mai, la reine fut en effet sacrée et couronnée à Saint -Denis , par le cardinal de Joyeuse, avec une pompe extraordinaire. Le peuple l'applaudit avec transport , et l'on observa «son doux et grave déportement, et son visage merveilleusement joyeux, gai et content.» Mais quelques-uns des assistants remarquèrent que l'Évangile du jour était le chapitre X de saint Marc , verset II* : Jlors il vint des Pharisiens qui, pour réprouver, hd demandèrent : « Est-il permis à » un homme de répudier safemmel »

et que les prêtres l'avaient supprimé à dessein.

Or, il y avait à Paris, depuis deux ans, un certain François Ravaillac, né à Angouléme. Il avait commencé )ar être moine , mais ayant quitté le roc avant que d'être profès , il avait ouvert une école, puis il s'était fait solliciteur d'affaires et s'était établi à Paris. C'était un homme de vile extraction , rêveur et mélancolique , « une espèce de fainéant qu'on remarquoit à cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à lafrançoise. Il trainoît toujours une épée (*). « On ne sait s'il fut amené à Paris par le dessein de tuer le roi, ou s'il fut induit à cette misérable entreprise par des gens qui , ayant connu qu'il avait encore dans l'ame quelque levain de la ligue , et cette fausse persuasion que le roi allait renverser la religion catholique en Allemagne, le jugèrent propre à commettre ce crime.

Le lendemain du sacre, vendredi 14 mai 1610 , Henri IV sortit du Louvre sur les quatre heures du soir, pour aller à l'Arsenal visiter Sully, qui était indisposé. Il voulait voir en passant les apprêts qui se faisaient sur le pont Notre-Dame et à l'hôtel de ville, pour la réception de la reine. Il était au fond d'un carrosse dont tous les panneaux étaient ouverts ; à côté de lui, il

(*) Tallemant des Réaiix , Histoire de Henri IV.

avait le duo d'Épernon; vis-à-vis, le marquis de Mireoeau et LiancouTi son premier écuyer ; les maréchaux de Lavardin et dé Roqueiaure étaient à la portière de droite; le duc de Montba* zon et le marquis de la Force à la po^ tière de gauone. Lorsque le carrosse entra de la rue Saint-Uonoré dans la rue de la Ferronnerie , qui était alors fort étroite , il fut arrêté par l'embarras de deux charrettes. Les pages et les valets de pied quittèrent le carrosse, et entrèrent dans les charniers du cimetière de Saint • Innocent , pour rejoindre le roi au bout de la rue. U n'en resta que deux . dont l'un s'était i baissé pour rajuster sa chaussure. ] Dans ce moment, un homme d'une physionomie sinistre , portant la barbe rouge et les cheveux « tant soit peu dorés (*), » qui suivait le carrosse depuis le Louvre, le manteau pendant sur l'épaule gauche, le couteau à la main , mit un pied sur une borne et l'autre sur un des rayons de la roue : c'était François Ravaillac. Il frappa le roi d'un coup de couteau. Le roi s'écria : « Je suis blessé! » et, par un mouvement naturel, il leva le bras gauche. Mais Ravaillac ^ sans s'ef* frayt r, redoubla et le irappa au cœur. Le roi expira du coup. L'assassin était si résolu , qu'il voulut le frapper une troisième fois; mais ce coup ne porta que dtjns la manche du duc de Montbazon. Puis sans chercher à s'enfuir, ni à jeter son couteau, il resta là pour se faire voir et pour se glorifier de son crime. U fut à l'instant arrêté.

Le duc d'Épernon, qui durant toute cette scène était resté impassible, couvrit le roi de son manteau , et s'écria qu'il était seulement blessé. La voiture fut aussitôt fermée et ramenée au Louvre. Là, le corps de Henri fut ouvert en présence de vingt-six médecins, et l'on en trouva toutes les parties si saines, que, dans le cours de la nature, il pouvait encore vivre trente ans.

(*) Tallemant des Réaux , ouv. dtÀ.

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OSAPmB III» AFVEimiâSBMBirT DU FOUVOXA

BOTA1.. ABAISfifiMENT OB LA MAISOIT

d'aUTAICHB. MAIlîTIBir OS l'éqoxlibrb

BUROPBBV.

Louis xiii.

S 1. Réaction féodale et protestante,

Régence de Marie de MédicU, — Au moment où la voiture du roi ren* trait dans la cour du Louvre, le chancelier de Sillery, le président Jeannin et le gecrétaire d'État Villeroy, qui venaient d'apprendre la fatale nouvelle, accoururent auprès de la reine. Elle s'écria, en les voyant : « Hélas ! le roi est « mort! » — «Vous vous trompez, Maa dame, lui répondit aussitôt le chance- « lier, en France le roi ne meurt point.» Le fils de Henri IV , gui régna depuis sous le nom de Louis XIU, n'avait alors que huit ans et demi. Sa mère, Marie de Médicis, fut proclamée régente par un arrêt du parlement. Et cej^endfant des soupçons graves planaient sur elle. Henri IV lui avait toujours reproché d'être Espagnole de cœur. Au moment même où ce prince se préparait à combattre l'Espagne, qui n'était pas en état de lui opposer une forte résistance , elle témoignait une grande déférence pour l'ambassadeur de cette puissance, et elle formait avec lui des projets de mariage pour ses enfants. Les Italiens qui l'entouraient entretenaient tous des relations secrètes avec l'Espagne. Le duc d'Epernon eiiGn, dont la conduite avait été si suspecte au moment de l'assassinat, et qui depuis avait particulièrement contribué à faire décerner la régence à Marie de Médicis, était le représentant de la^politique espagnole; à lui se rattachaient tous les vieux ligueurs, tous les catholiques ardents qui maudissaient une guerre entreprise contre une puissance catholique, avec l'aide des protestants d'Allemagne et de Hollande. Lorsque Sully fut monté à cheval pour se rendre au Louvre, il reçut en chemin une foule d'avis qui l'engageaient à se déOer

de la reine. «Monsieur, où allez-vous?

«lui disait -on; aussi bien, c'en est « fait. Je Tai vu mort; et si vous en- «trez dans le Louvre, vous n'en ré- « chapperez pas , non plus que lui. » « Pensez à vous, lui disait l'autre, car o ce coup si étrange aura de terribles «suites. » Plus loin, Vitry, capitaine des gardes, lui dit : a Mais, Monsieur, a où allez-vous avec tant de gens.' «t L'on ne vous laissera pas approcher « du Louvre, ni entrer dedans, qu'avec « deux ou trois; et comme cela, je ne « vous le conseille pas, et pour cause... é « J'ai vu des personnages qui , appa* « remment, ont bien perdu, mais les- « quels , en effet , ne sauroient cacher « qu'ils n'ont point la tristesse au cœur « qu'ils y devroient avoir (*). » Sully fut si troublé qu'il retourna immédia* tement à l'Arsenal , et de là , il se rendit à la Bastille , où il Ot quelques pré< f)aratifs pour soutenir un siège. Mais e lendemain, voyant que Paris restait tranquille, et que l'autorité de la ré« gente était reconnue par les ministres Sillery, Villeroy, Jeannin et Pontchartrain, qui l'entouraient et faisaient exécuter ses ordres, il jugea qu'il était temps de se soumettre, et s'étant rendu au Louvre avec une suite peu nombreuse, il fut admis en présence de Marie de Médicis, qui l'accueillit avec empressement. Elle affecta même de pleurer avec lui sur la mort de Henri IV, et lui ayant fait embrasser le petit roi : a Mon fils, lui dit-elle, c'est M. de Sully; il vous le faut bien aimer, car c'est un des meilleurs et des plus utiles serviteurs du roi votre père, et le prier qu'il continue à vous servir de môme. »

Exécution de RavaiUac. — Gepen* dant Ravaillac avait été arrêté au moment où il se glorifiait de son crime.

On avait trouvé sur lui un couteau à manche de corne de cerf, et un papier sur lequel étaient peintes les armes de France, avec cette devise écrite de sa main :

Ne souffre pas qa'on fasse en ta présence

Au nom de Dieu aucune irrévéreuce. ]

(*) Sully, Économies royales, tom. Vni, p. 374 sq.

L'UNIVERS

Lorsqu'on l'interrogea pour le presser de déclarer ses complices , il répondit que ce qu'il avait fait venait de lui seul, et il protesta que jamais il n'aurait conçu un tel projet sans la guerre entreprise par le roi contre le pape.Toutefois, il reconnut qu'il avait commis une

grande faute , dont il demandait paron à Dieu ; mais il ajouta qu'il ne désespérait pas ^ue « Dieu , pour qui il Tavoit commise, lui fît la erâce de pouvoir demeurer jusqu'à Ta mort dans la foi , Tespérance et la charité, sa miséricorde étant plus grande pour le sauver , que son propre crime pour le damner. » Il disait aussi qu'il priait « la sainte Vierge, monsieur saint Pierre, monsieur saint Paul, monsieur saint François, monsieur saint Bernard et toute la cour céleste du paradiS) d'être ses avocats auprès de Jésus- Christ, pour qu'il interposât sa croix entre le jugement de son âme et l'enfer. » Le parlement rendit un arrêt qui le déclarait atteint et convaincu au crime de lèse-majesté humaine et divine au premier chef y pour le trèsméchant y très-abominable et trèsméchant parricide commis en la personne du feu roi Henri /^, de très-bonne et très-louable membre; pour réparation duquel il le condamnait à être tenaille aux mamelles y bras, cuisses et gras des jambes , sa main droite, tenant le couteau duquel il avoit commis le parricide , bHUée par le soufre, et^ sur les endroits oU U auroit été tenaillé , jeté du plomb fondu, de P huile bouillante, de la poix-résine brûlante , de la cire et du soufre fondus ensemble; cela fait, son corps Uré à quatre chevaux, ses membres consummés au jeu, et les cendres jetées au vent; déclarait ses biens acquis et conjisqués au roi; ordonnait que la maison où il étoit né seroit démolie y le propriétaire dHcelle préalablement indemnisé ^ sans que sur la place il pût être fait à l'avenir autre bâtiment, et que^ dans quinzaine^ son père et sa mère videroient le royaume, avec défense d'y revenir jamais,^ à peine d'être pendus et étranglés, sans autre forme ni figure

de procès ; défendait à ses frères et sceurs, oncles et autres, de porter ciaprès le nom de Ravaùlac , leur enjoignant de le changer en un autre.

« Avant l'exécution de l'arrêt qui devait se faire le même jour, dit M. Bazin, le condamné fut soumis à la question pour la révélation de ses complices. Au premier, au deuxième ooin qu'on enfonça entre ses jambes fortement serrées, il s'écria que personne n'avait su son projet ; au troisième, il perdit connaissance. Revenu à lui, soigné et repu , il répéta qu'il ne cachait rien , qu'il se croirait exclu de la miséricorde divine, s'il dissimulait la vérité, qu'il avait fait une grande faute par la tentation du diable, qu'il en demandait pardon à tout le monde.

Remis entre les mains des prêtres , il leur fit sa confession pareille^ en tout point à ses déclarations, en exigeant qu'elle fût publiée, ce qu'il réitéra luimême devant le greffier. On le conduisit dans un tombereau devant l'église de Notre-Dame, pour y faire amende honorable, et ensuite sur la place de Grève , au milieu des imprécations de la multitude, qui parurent l'étonner quelque peu; car, comme tous ceux qui ont ramassé les paroles haineuses des partis, il croyait trouver au moins de la . compassion en mourant pour leur service. Arrivé sur l'échafaud, il reçut l'absolution du prêtre , consentant à être damné s'il n'avait pas dit la vérité. Il vit avec courage sa main brûler au feu du soufre. Les tenailles qui déchiraient sa chair , le liquide brûlant versé sur ses plaies , lui arrachèrent de grands cris , mais il n'en continua pas moins à dire qu'il avait tout avoué. Quand, au moment où les chevaux allaient être lancés, les prêtres voulurent prononcer les prières ordinaires, une clanveur furieuse du peuple leur imposa silence. Alors les planches qui tenaient son corps attaché tombèrent, les chevaux excités se mirent à tirer; il y en eut un qui faiblit, un maquignon prêta le sien pour le remplacer; et l'exécuteur n'eut a brûler que la chemise du patient, car le peu-

pie s'était nié sur ses restes, et chacun en a?ait emporté un morceau {*). »

Changement de polUique. — M- Uance avec VEspagne, — Troubles occasionnés par le mécontentement des grands. — Traité de Sainte- Menehould. — On crut d'abord que Marie de Médicis continuerait le sys* tèine de politique de Henri IV. Une armée française, envoyée en Allemagne, reprit la ville de Juliers sur l'archiduc Léopold, et La remit entre les mains des deu\ princes prétendants, le margrave de Brandebourg et le duc de Neuoourg. Mais bientôt la régente changea de système ; et ii ne pouvait guère en être autrement. « Henri IV, dit M. Micfaelet, avait eu grand'peine à se tenir entre les protestants et les catholiques. Lorsqu il mourut , cette indécision ne pouvait plus continuer; il allait se jeter d*un côté, et c'eût été du coté protestant. La grande guerre d'Allemagne qui commençait lui offrait le rôle magnifique de chef de l'opposition européenne contre la maison d'Autriche, le rôle que prit, vingt ans plus tard, Gustave-Adolphe. Le roi mort, un enfant, Louis XHl, une régente italienne, Marie de Médicis, son ministre italien Concini, ne pouvaient continuer Henri IV. Cet entant, cette femme, ne pouvaient monter à cheval pour aller guerroyer l'Autriche. » D'ailleurs, Marie de Médicis avait, du vivant de son mari, accepté un rôle politique. C'était à elle que se rattachait, sous le règne de Henri IV, le parti catholique, parti remuant,tracassier, exigeant, parce ^u'il croyait que les desseins du roi s'écartaient de ses intérêts. Tous ses amis étaient, comme on disait alors, catholiques à gros grains, et sa cour particulière se maintenait compacte et serrée contre celle du roi son mari, composée à la fois de catholiques, de protestants et de politiques, animés des croyances et des vues les plus opposées. L'Espagne surtout la courtisait assidu-

(*) Bazin, Histoire de France sous Louis

xm,t.i,p. 59.

ment, et ne cessait de lui énumérer tous les avantages d'une longue paix que les deux couronnes pouvaient assurer par le mariage de leurs enfants.

Déjà, du vivant delÉIenri IV, elle avait proposé le double mariage du dauphin avec une infante, et du prince des Asturies avec une fille de France. Elle renouvelait maintenant, auprès de la régente, cette proposition que le feu roi avait rejetée. Marie de Médicis souscrivit avec empressement aux propositions de l'Espagne. Les grands projets de Henri IV furent abandounés.

Au lieu de travailler à l'abaissement de la maison d'Autriche, on ne songea plus qu'à se réconcilier, à s'allier avec elle. Sully blâma vainement une politique injurieuse à la mémoire de Henri IV, et contraire aux intérêts de la France. Il ne fut pas écouté. Désespérant alors de faire le bien, il se démit de ses charges et se retira de la cour, qu'il laissa en proie aux intrigues des factieux.

Marie de Médicis avait amené de Toscane une femme de chambre, fille de sa nourrice et sa sœur de lait, Leonora Galigaî; elle l'avait admise dans sa confidence, et Leonora Galigaï était parvenue bientôt à exercer le plus complet ascendant sur son esprit faible et mcertaiu. C'était une jeune femme très-habile, capable de conseil, et d'un caractère résolu. Sa laideur lui laissait d'ailleurs tout loisir pour l'intrigue. Concini, jeune Florentin, bien fait, aimable et spirituel, q^ai était également venu en France a la suite de Marie de Médicis, sut plaire à Leonora et finit par l'épouser. Dès lors, la reine livra toute sa pensée aux deux époux, qui devinrent ses confidents les plus intimes, ses conseillers de tous les instants. Après la mort de Henri IV, leur funeste ascendant, jusque-là renfermé dans les limites du secret, s'accrut avec l'autorité de la reine, et se manifesta par des preuves éclatantes aux yeux de la France indignée. Au bout de quatre mois, Concini devint l'égal des plus puissants seigneurs, par ses titres, ses biens, ses emplois, ses dignités. Marie de Médicis lui avait

29* lÀcraison. (Annales db l^hist. de Frange.)

L'UNIYEaS

abandonné un empire absolu sur ses volontés et sur les affaires. Parvenu au faite du pouvoir et de Topulence, Concinî, pour faire oublier son origine étrangère et obscure, se fît appeler le marquis d'Ancre , du nom d une terre qu'il avait achetée en Picardie, pour la somme de trois cent trente mille livres. Il se qualifiait lieutenant général aux villes de Péronne , Roye et Montdidier , qui lui avaient été cédées par le marquis de Créqui , pour cent vingt mille livres ; puis premier gentilhomme de la chambre du roi, moyennant deux cent mille livres remboursées au duc de Bouillon. Il obtint, en outre, le gouvernement d'Amiens , de Dieppe , du Pont de l'Arche et de Bourg en Bresse. Enfin , quoiqu'il ignorât jusqu'aux lois françaises, . H exerça les fonctions de premier ministre; et, quoiquH n'eût jamais porté les armes, il fut élevé au suprême honneur militaire, au rang de maréchal dé France. « Anciennement ceux iju'on honoroit de cette dignité se faisoient présenter au parlement par un avocat, qui disoit dans une audience tout ce qui étoit de plus considérable en eux et en leurs prédécesseurs. Mais cela fut lors aboli , le marquis d'Ancre n'ayant pas de quoi faire parler de lui et des siens devant une compagnie telle que celle qui se trouvoit ordmairement dans la grand' chambre , en ces occasions-là , et ceux qui lont été depuis n'ayant pas songé à le faire rétablir (*).» Cependant tout le monde murmurait contre Concini. Pour apaiser les mécontents, il leur ouvrit le trésor puilic. Les coffres , remplis par Henri IV, devaient suffire à leur cupidité, en attendant que le gouvernement eût pris assez de lorce pour n'avoir plus besoin de leur appui. Des princes du sang , des ducs , des pairs , des seigneurs du , premier rang, ne rougirent pas d'acoepter ces honteuses libéralités. Les finances furent dilapidées, et quarante millions amassés par Henri IV devinrent , en quelques mois , le butin de Concini et des grands, qui feignirent

(*} Mémoires de Fontenaj-Mareuil.

de tolérer à ce prix sa honteui» élé*

vation.

« Ces profusions , dit Richelieu , étourdirent la grosse faim de leur avarice et de leur ambition , mais ne Téteignirent pas. » Les grands ne voulaient pas seulement s'enrichir ; ils voulaient aussi gouverner TÉtat. Plusieurs d'entre eux s'avisèrent de blâmer onvertennent la doubte alliance qui allait être conclue entre les maisons de France et d'Espagne. La reine , croyant « qu'en ôtant toute apparence de guerre étrangère, elle pmirroTt plus facilement tenir les princes du sang et les huguenots dans le devoir, et contenter, par le même moyen , tous les catholiques zélés de Paris et des autres grandes villes, qui avoient encore quelque pente vers les Espagnols à cause de la reli-

§ion (*) , » suivait ce projet avec areor. Ce fut en vain mie le prince de Condé la combattit dans le conseil.

Son avis ne fut pas écouté.

« Au jour fixé, le duc de Mayenne, grand cl)amfbeltan de France , alla chercher l'ambassadeur d'Espagne en son logis, et le conduisit au Louvre, où toute la cour, rangée en grande pompe, avait quitté le deuil. Là Je chancelier proclama, en présence du prince de Conti , seul prince du sang , des autres princes, pairs, ducs et offieiers de la (couronne, la volonté du roi sur l'aceord des deux mariages. L'amhassa^ deur formula dans les mêmes termes le consentement du roi son maître; et il fut annoncé que , de part et d'autre, un ambassadeur extraordinaire serait envoyé pour faire la demande des deux princesses , et régler les deux contrats. Cette proclamation devait descendre du Louvre dans le peuple, par des fêtes où allait se réveiller cette passion du luxe , de l'éclat et du plaisir, si longtemps ensevelie sous la triste livrée du regret. Pour cela , la reine avait commandé au duc de Guise, au duc de IXevers et au comte de Bassora* pierre , A'étre les tenants d'un diver-' tissement en forme de carrousel ou tournoi, mais seulement pour courir

(*) Ibid.

la quiotaine et ta bague , sans combat dliomme à boinme , dont lu lice serait dans la place Royale, depuis peu bâtie par Henri IV , « s'en rapportant , disait-elle, à ces trois seigneurs pour surpasser tout ce que pourraient' faire, .à Madrid , les Espagnols. » Les tenants, auxquels se joignirent le prince de Joinville et le comte de la Châtaigneraie, dressèrent ainsi le plan de leur spectacle. Ils s'intitulaient clievaliers oe la g:loire, gardant le temple de la Félicité , et prêts au combat contre quiconque se présenterait pour y pénétrer. Leur ciéG était signé : Jlciii' dor, Léontidey Alphée, Lysandre, Argant; le lieu indiaué, à la place Royale de Vahrégé au monde : et le jour, au 2S du mois portant le nom du dieu qui les inspirait. Alors, tout ce qu'il y avait à Paris de seigneurs alertes , galants , riches , ayant crédit chez les marchands, ou bonheur au jeu , se disposèrent à paraître dans eette joyeuse solennité. La place où devait se tenir le camp fut aplanie; on y dressa des barrières , et on y bâtit llie palais allégorique , avec figures et devises de gentille invention.

« Au centre de la place , dans un enclos de barrières toutes bordées de soldats , étaient le camp et le palais. Autour, et à quelque distance des barrières, s'élevaient des échafauds qui montaient jusqu'au premier étage.

Quatre échafauds, touchant à l'enceinte, avaient été réservés pour le roi et ses sœurs, pour la reine sa mère , pour la reine Marguerite , et pour les iuges de camp, qui étaient le connétable et quatre maréchaux de France. Les fenêtres des maisons, les entablements des combles, et les échafauds des quatre faces , étaient garnis de spectateurs, sans compter le peuple entassé sur le pavé derrière les gardes. Il ne fallut pas moins de deux journées pour que tous ceux qui avaient à paraître pussent prendre leur tour et jouer leur rôle aans ce spectacle , que nous n'avons, du reste, nulle intention de décrire tout au long. La seule entrée des tenants présentait un é^page d'environ cinq cents hommes^

archers, trompettes, hérauts, estafiers , musiciens , pages , . esclaves , écuyers ; de deux cents chevaux^ avec un chariot d'armes monté de machines et personnages, un rocher roulant chargé de musique, et un char trion^ phal, d'où plusieurs divinités débitaient des vers. Après eux s*avancè<rent, comme le sort les avait rangés, d'abord les chevaliers du Soleil, eooduits par le prince de Conti , sous le nom a'Aristee , et se faisant aBooocer p.n langue espagnole; puis, les ebevaliers du Lis, enrôlés avec le du€ je Vendôme ; les deux Amadis , représentés par les comtes d'Agen et le baron d'Uxelles; Henri de Montmorency, fils du connétable, seul, et s'appelant le Persée français ; les chevaliers de la Fidélité , ayant à leur tête le due de Retz; le duc de LonguevUle, seul aussi, et s'intitulant chevalier du Pl>énix ; les quatre vents, réduits a trois, parce que l'un d'eux , le sieur de Balagoy, venait d'être tué en duel ; ensuite, sous le nom et l'habit des nymphes de Diane, quatre seigneurs qui fure&t depuis maréchaux de France, et le marquis de Rosny ; deux chevaliers de rUnivers , et enfin neuf illustres Romains. Toutes ces troupes, où l'on comptait les descendants des plus il* lustres familles , des ciiefs militaires, des hommes ayant charge et emploi dans l'État, revêtus de costumes ri* chement bizarres , déplovaient chacune à leur tour, comme la première, un cortège de travestissements analogues à leur caractère, et traînaient avec elles des théâtres mobiles, où se groupaient de nombreux acteurs. Cba« cune avait aussi sa provision de poésie, qu'elle écoulait par le chemin en diverses places où se faisaient les stations. L'ordre était, à chaque entrée, de parcourir tout le tour de l'enceinte, après quoi l'on se rangeait en travers, et chaque assaillant s'accouplait avee un des tenants, pour courir contre lui la quintaine et disputer un prix. On estimait à quatre-vmgt mille le nombre de personnes réunies sur la place Royale, àdeux millecelui des figurants dans les ((iverses troupes , à uûMe Qe«

L'tJNIVEftS.

lai des chevaux. On avait vu passer plus de TÎngt grandes machines mouvantes tirées a roues , sans compter les géants , les éléphants , le rhinocéros , et un monstre marin. Quarantesept assaillants , chevaliers de toute espèce , vents , nymphes et Romains , 8*etaient mesurés avec les cina tenants, à qui briserait le mieux une lance sur le poteau placé au bout de la lice; et un pareil nombre de prix , dont quelques-uns étaient évalués à quatre cents pistoles, avaient été remportés par les vainqueurs de chaque course. Le soir du second jour, un çrand feu d'artifice s'échappa du oalais de la Félicité, et deux cents pièces de canon l'accompagnèrent. Le troisième jour était destiné à la course de la bague. Les cinquante - deux chevaliers s'y trouvèrent en même appareil, sauf

Î|ue deux de teux qui avaient été conondus parmi les suivants du Lis, eurent ambition de faire cortège et dépense à part : c'étaient le marquis de la Valette, fils du duc d'Épernon, et le sieur Zamet, fils du riche Sébastien.

Après trois épreuves, cinq chevaliers se trouvèrent égaux, et aucun d'eux ne pouvant l'emporter, la partie fut remise à une autre fois. Le soir, comme on avait fait la veille , la cavalerie tout entière, avec son long attirail, parcourut la ville à la lueur de mille lanternes, sans qu'il en résultât d'autre accident que deux incendies. Le détail de ces belles journées, « qui n'eurent pas, à proprement parler, de nuits entre elles, » fut uniquement consigné dans un volume in-quarto, que publia Honoré Laugier, sieur de Porchères.

En tête du livre étaient gravés sur un double feuillet, vis-à-vis l'un de l'autre , le portrait de Louis XIII et celui d'Anne d'Autriche, sa future femme, de sorte qu'en le pliant, on faisait se toucher les deux figures; en raison de quoi le poète disait ingénieusement au lecteur :

Ne trouble pas longtemps son atsel Ce roi , bien qu'il soit enflammé»

Est si discret qu'il ne la baise Que lorsque le livre est fermé (*).>•

O Bazin, 1. 1, p. 191-196.

Pendant que Marie de Médicis |)efdait son tem[)s en fêtes et en plaisirs, l'esprit de révolte, contenu sous la main ferme de Henri IV, éclatait de nouveau. Les grands conspiraient par ambition , quelquefois par habitude et par désœuvrement. En 1614, ils se déclarèrent ouvertement contre le nouveau gouvernement. Sans qu'il leur eût été fait aucune offense, ils s'éloignèrent subitement de la cour, et se retirèrent dans les provinces soumises à leur influence. Le duc de Nevers partit pour son gouvernement de Champagne , le prince de Condé pour Châteauroux., le duc de Mayenne pour Soissons, le duc de Longuevitle pour la Picardie, chacun d'eux entraînant avec lui tous les gentilshommes de sa suite. Le duc de Bouillon resta quelques jours de plus pour justifier leur départ, puis il feignit de vouloir les ramener, mais il ne revint pas. Le duc de Vendôme, arrêté et conduit a la Bastille, parce qu'il voulait suivre leur exemple, trouva bientôt moyen de s'échapper. La reine alarmée s'empressa d'écrire à tous les parlements et a tous les gouverneurs ae villes et de provinces. «J'avois cru, disait-elle, « que cet éloîgnement des princes étoit « plutôt pour visiter leurs maisons et « se donner le plaisir de 1a chasse que « pour un autre dessein. Néanmoins, « ayant appris par le bruit commun «qu'ils montrent avoir quelque mé- « contentement, j'ai fait ce gui m'a été « possible pour m'en éclaircir, avec « d'autant plus de soin qu'ils me sem- « blent en avoir moins de sujet. En « effet, s'il s'agit de leur intérêt par- «ticulier, je peux dire avec vérité « qu'ils ont toujours été autant bien « vus, caressés, accueillis et honorés, « qu'ils le sauroient désirer raisonna- « blement. Pour ce qui touche l'admi- « nistration des affaires , il ne s'est a proposé, traité ou négocié aucunes « affaires importantes qu'ils n'y aient « été appelés; souvent même elles ont « été différées et remises pour attendre « leur commodité et présence. »

Les mécontents s'étaient donné rendez-vous à Mézières. Le prince de

ANNALES DE L'mSTOIRE DE FRANCE.

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